‹ Traités de législation civile et pénale; ouvrage extrait des manuscrits de Jérémie BenthamChapitre 76 sur 125 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Sacrifices de la sûreté à la sûreté.

Ce titre paraît d'abord énigmatique : mais le sens de l'énigme est facile à trouver.

Il y a une distinction importante à faire entre la perfection idéale de la sûreté et la perfection praticable. La première exigerait que rien ne fût jamais ôté à personne. La seconde est accomplie , si l'on n'ôte rien au-delà de ce qui est nécessaire pour la conservation du reste.

Ce sacrifice n'est pas une atteinte à la sûreté : c'est simplement une défalcation. L'atteinte est un choc imprévu, un mal qu'on ne peut pas calculer, une irrégularité qui n'a point de principe fixe : elle semble mettre tout le reste en péril, elle produit une alarme générale. Mais la défalcation est une déduction fixe, régulière, nécessaire, à laquelle on s'attend, qui ne produit qu'un mal du premier ordre, mais point de danger, point d'alarme, point de découragement po^r l'industrie. Une même somme d'argent, selon la manière dont elle sera levée sur le peuple, aura l'un ou l'autre de ces caractères, et produira en consé-

quence, ou les effets amortissans de l'insécurité, ou les effets vivifians de la confiance.

Quant à la nécessité de ces défalcations , elle est évidente. Travailler et garder les travailleurs sont deux opérations différentes et pour un temps incompatibles. Il faut donc que ceux qui font naître les richesses par le travail en détachent quelque portion pour fournir à l'entretien des gardiens de l'état. La richesse ne peut donc se défendre qu'à ses propres dépens.

La société attaquée par des ennemis, soit étrangers, soit domestiques, ne peut se maintenir qu'aux dépens de la sûreté, non-seulement de ces mêmes ennemis, mais encore de ceux mêmes qu'il s'agit de protéger.

S'il y a des hommes qui n'aperçoivent pas cette liaison nécessaire, c'est qu'à cet égard comme à tant d'autres , le besoin du jour éclipse celui du lendemain. Le gouvernement tout entier n'est qu'un tissu de sacrifices. Le meilleur est celui où la valeur de ceux-ci est réduite à son moindre terme. La perfection pratique de la sûreté est une quantité qui tend sans cesse à s'approcher de la perfection idéale sans pouvoir jamais y atteindre. « Il ne faut point prendre au peuple sur ses « besoins réels , pour des besoins de l'état imagi- « naires. »

« Les besoins imaginaires sont ce que deman-

« dent les passions et les faiblesses de ceux qui « gouvernent, le charme d'un projet extraordi- « naire, l'envie malade d'une vaine gloire , et une a certaine impuissance d'esprit contre les fantai- « sies. Souvent ceux qui, avec un esprit inquiet « étaient sous le prince à la tête des affaires, ont « pensé que les besoins de l'état étaient les besoins « de leurs petites âmes. » '

L'auteur des Lettres Persanes a trop fait de chapitres dans V Esprit des Lois. Qu'est-ce qu'on apprend dans cette description satirique? Si Montesquieu avait condescendu à faire une énumération simple des vrais besoins de l'état, on aurait mieux compris ce qu'il entendait par des besoins imaginaires.

Je vais donner un catalogue des cas où le sacrifice de quelque portion de la sûreté en fait de propriété est nécessaire pour en conserver la plus grande masse.

1. Besoins généraux de l'état pour sa défense contre les ennemis extérieurs.

2. Besoins généraux de l'état pour sa défense contre les délinquans ou ennemis intérieurs.

3. Besoins généraux de l'état pour subvenir aux calamités physiques.

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