‹ Traités religieuxChapitre 14 sur 21 · II. Venons à une autre preuve de l’ignorance où sont · texte numérisé non relu

II. Venons à une autre preuve de l’ignorance où sont

les hommes au sujet du vrai bouheur et de la vraie gloire que procure le Christianisme, j'entends la noblesse et la santé qu’il donne à l’àme. C’est le penchant qui porte trop de gens à établir une immense séparation entre la religion et sa récompense. Ils n’imaginent pas que la principale récompense se trouve dans l’esprit même de la religion. On veut être chrétien pour obtenir quelque autre chose que le caractère chrétien, et quelque chose de plus précieux. On croit que le Christ peut encore donner un bien plus grand qu’un généreux amour de Dieu et de l’humanité; on le dédaignerait si on ne voyait en lui que le bienfaiteur de l’àme. C’est cette idée basse qui rapetisse la piété chez des milliers d’individus. La foule sert Dieu pour en obtenir un salaire, et de là vient que la superstition, la servilité et les cérémonies remplacent l’énergie de l’àme et le culte spirituel.

III. L’ignorance des hommes en ce qui touche la grande vérité que j’établis , se voit dans les idées basses que la foule attache au mot de salut. Demandez de quel mal le Christ est venu nous sauver, et on vous dira : « De l’enfer, de la peine du feu, du châtiment à venir.» Aussi croit -on que l’œuvre du salut est quelque chose qu’un autre peut accomplir pour nous, comme un voisin peut éteindre l’incendie qui menace notre demeure et notre vie. Ce mot d’enfer, si rarement employé dans les livres sacrés, et qui, dans une traduction fidèle, ne se trouverait pas une seule fois dans les écrits de Paul, de Pierre et de Jean; ce mot qu’on ne rencontre que dans quatre ou cinq discours de Jésus, et que toutes les personnes auxquelles la géographie juive est familière, savent n’ètre qu’une métaphore, une figure, et non pas une expression à prendre au pied de la lettre ; ce mot,

dont on a perverti et exagéré le sens, a fait au Christianisme un mal indicible. Il a rempli et troublé les imaginations de tortures, de cris et de flammes; il a montré aux hommes une ruine extérieure comme ce qu’ils ont surtout à redouter; il leur a fait voir dans Jésus un libérateur extérieur, et les a ainsi aveuglés sur la vraie gloire du Christ, la gloire d’affranchir et d’élever les âmes. On fuit un enfer extérieur quand on a en soi l’enfer le plus redoutable. Ce dont l’homme a besoin avant tout, c’est d'être délivré du mal de son âme, et, dans cette délivrance sont toutes les autres. Il y a quelque chose de bien plus terrible que le châtiment extérieur : c’est le péché ; c’est l’état d’une âme qui s’est révoltée contre Dieu , et qui a rompu avec la conscience et la parole divine; qui renie son père et devient insensible à l’amour infini; qui, douée de facultés divines, se fait l’esclave de passions animales; qui fait de l’argent son dieu; qui, avec la capacité d’un amour infini, s’emprisonne dans des intérêts particuliers; qui, avec le pouvoir de se diriger elle-même, consent à servir, et se laisse emporter par l’habitude, l’opinion et les événements; qui, vivant sous l’œil de Dieu, craint Ja colère ou le mépris de l’homme, et préfère les louanges humaines à la conscience de sa vertu; qui cède lâchement à la tentation, recule avec bassesse devant les dangers du devoir, et sacrifie sa gloire et sa paix en renonçant à se conduire elle-même. Il n’est pas de ruine qui soit comparable à celle-là. Elle suit au delà du tombeau l’homme impénitent; c’est là qu’il trouve son inévitable rétribution, dans le remords, dans des tortures intérieures, et dans des douleurs inconnues de la terre. Voilà ce que nous ne pouvons trop redouter. Sauver, dans l’acception

la plus élevée du mot , c’est tirer l’âme déchue de cet abîme; c’est guérir l’esprit malade; c’est lui rendre l’énergie, la liberté de pensée, la conscience et l’amour. Voilà le salut pour lequel le Christ versa son sang. C’est pour celui-là que le Saint-Esprit est donné; c’est là qu’aboutissent toutes les vérités du Christianisme.

IV. Une autre preuve de cette erreur qui place la gloire et l’importance du Christianisme ailleurs que dans l’influence vivifiante qu’il a sur l’âme, se trouve dans les idées qu’on se fait ordinairement du ciel et des moyens par lesquels on pense l’obtenir. Il en est beaucoup, je le crains , qui s’imaginent que le ciel est un bien étranger. C’est une contrée lointaine où doit nous conduire un secours extérieur. Qu’on a de peine à apprendre que le ciel c’est la perfection de l’âme, et que le Christ nous le donne dès à présent à mesure qu’il élève notre esprit à la vérité et à la vertu célestes! Ce mot de Ciel, il est vrai, est souvent employé pour exprimer un bonheur futur; mais la félicité de l’autre monde n’est qu’une continuation de celle qui commence ici-bas. Il n’y a qu’un seul bonheur, celui d’une âme qui développe ses plus nobles facultés et s’attache aux grandes choses; et le Christ n’accorde le ciel qu’en donnant cette élévation de caractère. Le désintéressement, la force morale et la piété filiale du chrétien , ne sont pas des moyens pour gagner le ciel, c’est le ciel lui-même, et le ciel dès à présent.

L’idée la plus élevée que nous puissions nous faire de la vie future, c’est qu'elle nous mène et nous unit à Dieu. Mais le rapprochement n’a-t-ii pas commencé sur la terre? Une autre idée du ciel, idée pleine de charme, c’est que là-haut nous serons unis à tous les hommes grands et vertueux, et même à des êtres d'un ordre su-

périeur. Mais cette union est une union d’esprit, plus que de lieu ; c’est un accord de pensée et de sentiment etnonde voisinage; eteette harmonie ne commence-t-elle pas dès à présent? Ine amitié \ertueuse sur la terre n’est -ce pas le plaisir même dont nous espérons jouir plus tard? Quel endroit serait plus horrible que les demeures du Christ si l’on n’y sympathisait pas avec les habitauts, si l’on ne comprenait pas leur langage, si Ton s’y sentait étranger, si des jouissances qu’on ne pourrait partager n’y faisaient que mieux sentir la solitude et l’abandon? Ces idées, je le sais, sont souvent présentées avec plus ou moins de clarté ; mais il ne me semble pas qu’on ait familiarisé les hommes avec cette vérité que c’est dans nos âmes que se trouve la source du bonheur. Les idées qu’on se fait du ciel sont trop souvent des idées grossières. Pour quelques-uns de vous, peut-être, la principale idée du ciel, c’est une idée de splendeur; le ciel , c’est la lumière dont le Christ fut entouré sur

le mont Thabor. Considérons tous, et c’est une grande vérité, que le ciel n’a pas d’éclat qui surpasse la beauté intellectuelle et morale ; que, quand bien même la splendeur du soleil et des astres environneraient le chrétien, cette splendeur ne serait que ténèbres, comparée aux purs rayons de sagesse, d’amour et d’intelligence qui s’échappent de son âme. Ne croyez donc pas que le Christ soit venu pour donner le ciel comme quelque chose de distinct de la vertu. Le ciel, c’est l’àme affranchie et sanctifiée, qui jouit de Dieu par sa conformité avec lui; qui multiplie ses rapports et ses sympathies avec les êtres parfaits, qui déploie de nobles facultés, et qui, unie avec ceux qui sont saints et éclairés, sert au bonheur et à la vertu de l’univers.

Je crains, mes amis, de m’être trop répété; mais je sens la grandeur de la vérité que je proclame, et je désire vivement la populariser. Les hommes ont besoin qu’on leur enseigne continuellement cette vérité. Ils ont toujours été enclins à attendre du Christ quelque chose qui, dans leur rêve, serait plus précieux que l’élévation de leur âme. Le grand objet du Christianisme, qui est de développer, de fortifier et d 'élever l’âme, on l’a toujours perdu de vue. On a fait plus que le négliger, on l’a perverti. Cette religion, qui a été donnée au monde pour ennoblir la nature humaine, on s’en est servi pour l’avilir. Cette religion, donnée pour inspirer une noble espérance, on en a fait un instrument de torture morale et de terreur. Cette religion que, dans sa bonté, Dieu a faite pour agrandir l’âme humaine, on l'a rapetissée aux proportions d’une secte, om en a tiré l’inquisition et le bûcher des martyrs. Cette religion, donnée pour affranchir l’entendement et la conscience, a servi, par une perversion criminelle, à briser les hommes pour en faire les esclaves de prêtres, de ministres et de symboles humains. L’ambition et la ruse se sont emparées des saintes doctrines d’un Dieu tout-puissant et d’un châtiment à venir, et s'en sont fait des armes contre l’enfant, la femme tremblante, l’adulte ignorant. L’incrédule a pu accuser la religion des misères et de la dégradation de la nature humaine. C’est avec une triste et profonde conviction du mal fait au Christianisme et à l’âme humaine, par ces perversions et par ces erreurs, que je répète la grande vérité qui fait le sujet de ce discours. Je voudrais sauver notre sainte foi de ce déshonneur. Le Christianisme ne tend nullement à briser l’âme, ou à faire de l’homme un esclave ; il a un autre but, et, quand la reli-

gion est bien comprise, c’est une autre influence qu’elle exerce. Dieu l’a envoyée du ciel , le Christ l’a scellée de son sang pour qu'elle nous donnât la force de penser et de vouloir, pour qu’elle affranchit l’âme humaine de toute autre crainte que de faire le mal, pour qu’elle nous rendît indépendants, pour qu’elle brisât toutes les chaînes du dehors comme du dedans.

Je finis en vous exhortant à ne jamais oublier ce grand objet de notre religion. Recevez le Christianisme comme vous ayant été donné pour vous élever. N’en attendez d’autre bien que la force et la vertu pour votre cœur. Ne croyez pas que Jésus puisse accorder un don plus grand que la pureté, non pas même le pardon du pécheur. Le Christ apporte le pardon; mais séparez le pardon de la pureté, imaginez que le pardon soit possible pour celui qui ne renonce pas au péché, faites-en l’exemption d’un châtiment extérieur, et non plus l’admission de l’âme reformée à la faveur et à la communion de Dieu, aussitôt la doctrine du pardon devient un danger pour vous, et le système qui l’enseigne est fatal. N’attendez d'autre bien du Christ que d’être élevés par son exemple et ses enseignements. N’attendez rien de sa croix, sinon la vertu qui en sort et qui, grâce à un amour invincible, donne à chacun la force de « porter sa croix, * de « boire son calice. » C’est là sa plus noble influence. Ne cherchez pas au loin les bénédictions du Christ ; son règne et ses bénédictions sont en vous; son royaume, c’est l’âme humaine. C’est là qu’il gagne ses victoires, qu’il élève ses temples , qu’il prodigue ses trésors. Son plus beau monument c’est une âme rachetée de l’iniquité, ramenée et dévouée à Dieu , se modelant sur la perfection du Sauveur, grande par le pouvoir de souffrir pour la

vérité, aimable par ses douces et modestes vertus. Le Christ ne demande pas d’autre monument ; car celui - là durera et croîtra en splendeur quand les trônes de la terre seront écroulés, et quand ce monde, ayant rempli sa tâche, aura passé.

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