‹ Traités religieuxChapitre 2 sur 21 · VJ · texte numérisé non relu

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Aussitôt que nous commençons à réfléchir, nous sommes forcés de remettre en question une partie de notre foi traditionnelle, et l’ébranlement d’une partie nous fait quelquefois trembler pour l’édifice tout entier. J’aipassé des années à rechercher la vérité sérieusement et avec anxiété, je ne regrette pas ma peine. Toute ma peine, toute mon inquiétude s’évanouit quand je pense à la foi calme, à la largeur de vues et d’espérances où elles ont abouti.

Vous désirez connaître l’histoire de mon àme, cette histoire remplirait un volume. Ce qui m’a fait chercher la vérité, c’est le coup porté à ma nature morale parle système de croyances religieuses qui régnait en mon enfance. Toutes mes idées de justice et de bonté se révoltaient contre les dogmes cruels qu’on enseignait alors(i). .l’allai droit à l’Écriture, et peu à peu la lumière bénie sortit de la parole de Dieu et rayonna sur moi. J’appris bientôt quelle était la grande fin pour laquelle le Christ est venu dans le monde ; j’appris que son premier objet, sa vue la plus haute n’était pas de nous délivrer du châtiment, mais de nous délivrer de ce qui mérite le châtiment, c’est-à-dire du mal moral , de toutes les impuretés du cœur et delà vie, de tout ce qui nous sépare de Dieu. J’appris qu’il était venu pour répandre une influence morale et spirituelle, grâce à laquelle l’homme devient un être pur, désintéressé, excellent. J’appris bientôt que le ciel et l’enfer sont dans l’âme, que c’est là qu’habitent le feu et le ver rongeur, et que nous ne pouvons atteindre au bonheur du ciel qu’en nous abreuvant de l’esprit céleste. En d’autres termes, j’ai appris que le royaume du

(1) C’esi une allusion à la prédestination calviniste.

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ciel est au dedans de nous, que le Christianisme est par excellence un système spirituel, ou qui avant tout a pour objet de racheter du mal l’àme humaine, et nous ne pouvons comprendre l’Évangile qu’aulant que nous l'interprétons d’après ce principe. Une grande vérité s’imposa de plus en plus à ma pensée. Je sentis, je vis que Dieu était désireux de communiquer son saint Esprit, sa force et sa lumière à tous les hommes qui s’efforcent sérieusement de surmonter le mal et d’avancer vers cette perfection qui est le véritable ciel. Vous comprendrez facilement comment ces idées dissipèrent toutes les ténèbres où m’avait plongé une croyance fausse et traditionnelle.

Croyez bien que je sympathise à vos épreuves. Pour vous encourager, je puis vous dire que les plus nobles esprits ont passé par des troublés semblables, avant d’atteindre la lumière d’une foi calme et heureuse. Ne vous tourmentez pas pour vous former d’un seul coup toutes vos convictions. Soyez sûr que Dieu, la bonté, la justice même, ne peut pas vous demander d'approuver ce qui choque vos meilleurs sentiments. Examinez suivant l’occasion. Cherchez la lumière d’en haut. Surtout soyez fidèle à l’idée du devoir, vivez suivant la lumière que vous avez déjà, et je ne doute pas que les difficultés qui troublent votre esprit ne finissent par se dissiper.

S’il nous est imposé de rechercher la vérité pour nous l’approprier, on comprend que la liberté est de l’essence même de la religion , car toute gêne apportée à la liberté est une mutilation de notre âme et une injure à la vérité. De là cet amour ardent de Channing pour la liberté, sous toutes ses

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formes et dans toutes ses applications. Voici comment il s’en explique dans un discours qui nous donne le secret de sa vie (1) :

4827. « Vous savez que ma destinée a été de remplir » parmi vous les fonctions du ministère dans un temps

# d’épreuves, dans un temps où les passions étaient déo chaînées, où l’insolence et la bigoterie renaissaient. » J’allais dire que ce fut mon malheur d’être obligé de » vivre et de prêcher dans cette saison d’orages. Mais » non; j’ai appris que le grand objet de la vie présente » c’est de nous former l’ûme et le caractère par la peine » et la lutte, et je ne doute pas que la sagesse de Dieu » ne m’ait assigné, comme aux autres, le combat dont » j’avais besoin. 11 n’est pas rare d’entendre dire qu’on » désire la paix, et je ne crois pas que personne ait plus

* que moi ce désir, dans le fond de l’ame. Ce qui me » charme surtout dans mes retraites d’été, c’est que je » m’y mets à l’abri de toutes les collisions de la vie. » Perdu dans une complète solitude, ne voyant autour » de moi que l’ordre et la beauté de la nature, n’enten- » dant que les mélodies du vent, des bois et des eaux, » j’ai dit souvent : Il est bon d’être ici. Il me semblait » que le paradis s’étendait autour de moi, et je reculais » devant l’idée de rentrer sur le champ de bataille, et » d’ouvrir de nouveau l’oreille aux cris de la discorde.

'# Mais je me rappelais que la vertu qui fuit à l’ombre « quand Dieu lui donne une œuvre à accomplir dans le » monde, que cette vertu qui évite avec soin toute vue.

(l)Memoir of W. E. Cbanning, p. Î72.

# tout bruit qui la blesse, n’est pas la vertu du Chris- » tianisme; et je ne crois pas que, même en cette vie,

» on trouve le bonheur en évitant le combat. Le Chris-

# tianisme, il est vrai, recommande et promet la paix à » ceux qui l’embrassent. Mais c’est une paix intérieure, » qui a pour racine une piété forte, une vertu solide, ce

# n’est pas cette paix que répand autour de nous la tran- » quillité extérieure. C’est une paix qui subsiste et se » fortifie au travers des orages, une paix que le monde » ne donne pas et qu’il ne peut pas retirer, la paix d’une » âme énergique et non pas d’une âme faible, une paix » qui n’est jamais plus entière que dans les moments b où J’on nous accable de reproches injustes, où l’on nous » charge de devoirs périlleux, alors que l’üme, forte de » sa droiture,. s’appuie en Dieu avec confiance. Malgré » mon amour de tranquillité, j’ai senti que j’étais appelé » au grand combat qui s’agite entre la liberté religieuse

# et l’esprit d’intolérance et de domination, entre le » Christianisme qui s’épure et le Christianismecorrompu; b diverses circonstances m’ont mis en évidence dans b cette lutte, et in’ ont donné un rôle que j’aurais été le b dernier à désirer.

b Peut-être n’a-t-on pas bien compris les motifs qui b m’ont dirigé dans cette partie de ma carrière politique. b On a pu supposer que j’étais poussé par un attacheb ment violent à un symbole particulier ; et il est vrai b que je suis de plus en plus convaincu de l’importance b et de la supériorité des doctrines religieuses que j’enb seigne. Mais ce n’est point un zèle particulier, c’est b un principe plus puissant qui a agi sur moi, c’est mon b attachement à la cause de la liberté religieuse. Reb vendiquer les droits de l’âme, maintenir la liberté

# intellectuelle, résistera l’intolérance et à l’esprit de » persécution, sauver nos églises du despotisme spi- *> rituel, voilà ce qui touchait bien plus mon cœur que » l’idée d’assurer le triomphe d’une doctrine ou d’une » secte particulière.

» Dès mes premiers pas dans la vie, j’ai vu qu’une ère » nouvelle allait s’ouvrir pour notre pays et pour notre » âge; c'était le commencement d’une lutte violente » pour restaurer des doctrines tombées peu à peu dans » l’oubli. Le cri d’ORTHODOxie venait d’être poussé, et » on adoptait un système de mesures pour étouffer la » libre recherche. On avait soin de répandre au loin de » vagues rumeurs sur une conspiration secrète contre

# ce qu’on appelait les doctrines de la réformation, les » doctrines essentielles du Christianisme; on marquait » du fer chaud de l’hérésie des doctrines qu’avaient épou- » sées quelques-uns des hommes les plus sages de l’A- » mérique et de l’Europe. Si j’entrai dans le champ de » la controverse, ce fut moins pour défendre ces opinions

# que pour encourager mes frères à se servir de leur » raison, à examiner librement les doctrines religieuses. » Je sentis alors, ce qu’aujourd’huije sens avec plus de » de force, que l’âme humaine est faite pour avancer par » la liberté, par l’usage de ses facultés, j’entends l’usage » réfléchi, impartial, indépendant. Je ne voulus pas lais-

# ser enchaîner mon intelligence par des hommes qui

# n’avaient aucun titre à ce despotisme, par des hommes

# en qui je voyais souvent des marques d’infériorité dans » l’esprit et dans le cœur. Je ne voulus pas souffrir » qu’on enchaînât les autres. Je sentis quelle honte re- » tomberait sur notre société éclairée et sur nous si nous » endurions qu’une poignée d’hommes I il n’y en avait

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» pas alors et encore aujourd’hui il n’y en a pas davan- » tage) se permit de nous dicter ses opinions sur le » plus important objet de la pensée, et réduisit au silence » les sincères amis de la vérité.

» Ce qui m’engagea dans une lutte dont je ne suis » pas encore sorti, ce fut de voir qu’on essayait de nous » river à des croyances vieillies en excommuniant ceux » qui cherchaient une plus noble vue du Christianisme. » Je n’ai aucune raison de regretter le rôle que j’ai pris. » Mon amour de la liberté a grandi avec mon intelli- » gence. II est mêlé maintenant à tous mes sentiments » religieux, à toutes mes sympathies, à toutes mes af- » fections; car je suis persuadé que l’honneur de Dieu, » le bonheur et le progrès de l’humanité demandent » avant tout que rien n’empêche nos facultés, et qu’on » donne à la pensée le champ le plus large. Si nous » devons grandir, c'est par le libre exercice de nos la- » cultés. Si nous devons atteindre à une conception du » Christianisme qui soit plus brillante et plus élevée, il » nous faut commencer avec l’idée que les âges écoulés

* n’ont point épuisé la vérité chrétienne , et qu’il nous » faut avancer au delà de la sagesse de nos pères. Je ne » sais rien qui indique une plus grande ignorance de » l’histoire de l’Église et de l’histoire de l’humanité, » rien qui soit mieux fait pour hébéter l’intelligence » et nous ramener à la barbarie, que l’idée que nous

* n’avons plus rien à apprendre, que le Christianisme » est venu à nous pur et parfait, et que notre devoir » ne consiste qu’à recevoir les leçons de notre caté- » chisme. Je suis sur que cela n’est pas vrai. Tous les

* cœurs sincères savent que le Christianisme a été hor- » riblement défiguré. Supposer que les premiers réfor-

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» mateurs l’ont purifié de toutes les corruptions, c’est » supposer qu’ils avaient des lumières spirituelles

* aussi brillantes que celles qui ont rayonné sur les

* apôtres. Le Christianisme n’a pas été ainsi purifié. » Personne de nous ne le possède dans sa pureté. Je ne » sens que trop les imperfections de toutes les classes et i de toutes les communions ; tout l’espoir du Christia- » nisme reposé sur le courage et la piété de ceux qui

* rejettent toute autorité humaine, qui brisent les fers

* de tous les symboles, et qui se livrent à l’étuderéfléchie, » pieuse, confiante, de Dieu, de ses œuvres et de sa » providence. La liberté de l’esprit jointe à l’acceptation » sincère de toute la vérité déjà connue, voilà ce qui » constitue l’énergie et l’esprit qui doivent affranchir » l’Église et le monde de cette foule d’erreurs qui obseur- » cissent encore la religion et en affaiblissent la sainte » influence.

» Si j’ai fait quelques progrès, je les dois surtout à » l’esprit de liberté dont je suis imbu; rien ne peut rem- » placer cet esprit, ni dons de la nature, ni livre, niasso-

* ciation avec des gens instruits. Ce fut ma destinée de » venir en un temps où allait se décider la question de » savoir si nous aurions cette liberté, ou si l'inquisition, » avec ses ministres en tête, lierait l’intelligence de ce » pays avec des chaînes de mort. La bonté de Dieu, la » résolution de vivre et de penser par moi-même, une » éducation qui m’avait appris à chérir la liberté, ont » décidé du rôle que j’ai pris. J’espère que je n’ai pas été » inutile. J’espère que j’ai contribué à donner aux autres » le courage de penser et d’exprimer leur pensée, et je ne » doute pas que ce soit aux efforts de Boston que le pays » tout entier ne doive la liberté religieuse dont il jouit.»

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b Je reviens à vous maintenant, mes chers auditeurs,

» avec le plus grand désir de respecter et de maintenir a votre liberté intellectuelle, èt de défendre la grande » cause de l’humanité. Je n’al aucun désir d’imposer » aux autres ma façon de voir, je ne veux ni effrayer,

» ni intimider, ni employer d’autres armes que la raison b et la persuasion. Je suis de plus en plus choqué de la b tyrannie de la chaire, de l’ahus d’influences auquel on .» soumet ce lieu sacré, delà prétention qu’affectent les » maîtres religieux d’étre écoulés comme des oracles, et » de cette hardiesse avec laquelle ils font de l’Être su- » prême un de leurs partisans. »

Je trouve les mêmes opinions exprimées avec plus de calme, mais non pas moins de force, dans un article publédans le Disciple Chrétien, en 1 811 , article qui n’a point été recueilli dans les œuvres complètes. Voici ce morceau : je ne crains pas de fatiguer le lecteur en lui faisant entendre la parole même deChanning, car personne n’a mieux exposé la pensée mère qui domine aujourd’hui la plupart des communions libres. Peu à peu tout ce qui est sorti de l’Église romaine, tout ce qui n’est pas maintenu dans l’immobilité par la toutepuissante organisation du catholicisme, s’engage dans la voie qu’a signalée Channing. Ce mouvement n’est que la conséquence des principes établis par les premiers réformateurs. Dès qu’on a pu juger qu’en dépit des conciles et de PÉglise,

tel ou tel dogme n’était pas dans l’Évangile, la porte a été ouverte à la liberté. Avec la raison il n’y a pas de demi-concessions, elle est juge de tout, ou elle n’est juge de rien. Elle est bien faible si elle ne reconnaît pas son impuissance et ses limites naturelles ; mais ces limites, c’est elle seule qui les reconnaît et qui les accepte. En ce sens, il est vrai de dire que pour trouver Dieu et la vérité, elle est notre seule règle et notre seul guide. Ce rôle de la raison en face de la révélation a, du reste, été parfaitement expliqué par Channing dans un de ses plus remarquables discours: Le Christianisme est une religion raisonnable . C’est la plus judicieuse défense de la raison qu’ait écrite un chrétien.

De la libre Recherche en religion (1).

La façon dont le Christ et les apôtres ont introduit et établi l’Évangile nous montre qu’ils considéraient lu religion comme un sujet sur lequel tous les hommes sont obligés de réfléchir, d’employer leur esprit, de chercher, de peser toutes choses avec une attention sérieuse et impartiale. Le désir et l’intention du grand fondateur de notre religion fut qu’on examinât la religion , et qu’on la reçut par des motifs tout differents de ceux qui font accepter les fausses religions ; le Christ ne voulut point d’autre appui pour sa doctrine que l’excellence même de

(1) Publié dans le Christian Itisci/ite, t. n, p. 308, cil 1811.

son enseignement, et les preuves de l’action divine qui l’accompagnait.

Le Christianisme considère toujours comme principe certain et indubitable qu’en fait de religion, chacun doit exercer son propre jugement et suivre sa propre conviction. On pense, je le sais, que cette libre recherche est dangereuse, surtout pour la grande masse de l’humanité. On croit qu’il vaut mieux que la minorité conduise et que la foule suive. On dit que la croyance générale doit être reçue comme vraie, et qu’il ne faut pas troubler une foi héréditaire en suggérant aux hommes l’importance de l’examen.

Il est vrai qu’on peut abuser de son jugement. Sous prétexte de penser librement ou pour rejeter les vérités les plus claires et les plus importantes, on peut dédaigner la foule, et pour montrer sa hardiesse et son indépendance, on peut avancer des opinions qui font reculer d’horreur un esprit ordinaire. Toujours et en toutes choses, on peut abuser de la liberté. Il n’y a qu’une méthode infaillible pour empêcher les hommes de mal faire, c’est de leur lier les pieds et les mains, de ne pas souffrir qu’ils mettent en jeu une seule des forces du corps ou de l’àme. Laissez-leur une faculté quelconque, ils peuvent en abuser. Ouvrez-leur un champ d’action, ils peuvent s'égarer. Fortifiez leur esprit, ils emploieront quelquefois éètte énergie à des fins indignes. Encouragez-les à examiner avant de croire, etil n’est pas impossible qu’ils n’usent de cette liberté au profit de leurs vices, et qu’ils ne présentent l’erreur sous le costume de la vérité. Mais que sont ces maux quand on les met en balance avec les avantages innombrables que nous tirons de l’exercice vigoureux de nos facultés? Restreindre la li-

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berté de pensée et d’action pour écarter ces dangers, c’est nous dépouiller de tout ce qui ennoblit notre nature, c’est réduire l’homme au niveau de la brute.

11 n’est pas juste de dire que la recherche religieuse a produit la multiplicité des sectes dans la chrétienté. Je croirais plutôt que le défaut d’examen a souvent occasionné et répandu les divisions. Comme la foule est toujours prête à embrasser des assertions dogmatiques hardiment soutenues, des opinions qui s’adressent, à la passion plus qu’à la raison, il y a dans cet entraînement une grande tentation pour les chefs de sectes; ils savent où trouver des partisans. Les chefs ont, en général, leur bonne part d’ambition, et cette ambition est encouragée et activée par ce penchant commun à accepter les doctrines sans examen. N’imaginons pas que le moyen d’arrêter les sectes soit d’encourager les hommes à rece\oir leurs opinions religieuses sans y réfléchir. Dans un pays de tolérance universelle, c’est le moyen le plus direct de livrer les gens au mensonge et au fanatisme. La seule façon de produire l’uniformité, c’est d’encouiager une recherche sérieuse et honnête.

C’est par la contrainte qu’on a poursuivi l’uniformité; vain effort! Sans doute, si l’État est assez puissant pour ne laisser prêcher qu’une seule religion, et pour étouffer toutes les autres, on aura une apparente uniformité. 11 n’y aura ni clameurs, ni querelles de parti; au lieu de cela, nous aurons le silence de la tombe. Mais, môme en ce cas, il n’y aura pas réelle uuiformité d’opinions, car peut-on dire que les hommes aient des opinons quand vous empêchez l’activité de leur esprit ? Ils entendent des mots, ils les retiennent, mais toutes leurs conceptions sont vagues, ils peuvent répéter les mêmes sons, mais s’ils

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attachent un sens précis à ce qu’ils disent, il est probable que chacun d’eux diffère autant de l’opinion d’autrui que le font maintenant les différentes églises. D’ailleurs, on ne peut toujours maintenir ce vasselage de la pensée. IJ y a dans l’esprit humain une force élastique qui résiste au poids de l’oppression, et quand le monde asservi conquiert une fois la liberté et commence à penser par luimème, la réaction l’emporte, et elle nous égare bien plus que si on ne nous eût pas comprimés. Je le répète, le seul moyen d’obtenir une uniformité durable dans les opinions, c’est d’encourager les hommes à réfléchir honnêtement et sérieusement sur la religion, à chercher la raison de ce qu’ils croient, à séparer le vrai du faux, et ce qui est clair de ce qui est obscur.

L’effet d’un pareil examen, c’est de mettre la vérité en lumière. La vérité n’est pas cachée sous un voile impénétrable, elle se révèle à celui qui la cherche sincèrement. Des déclamations bruyantes, des assertions hardies, des prétentions hautaines n’effrayent pas ees sincères amis de la vérité. Ils voient bientôt que l’affirmation n’est pas le caractère de la vraie science, et que tel qui réclame des autres un assentiment sans réserve est souvent celui qui le mérite le moins. Les amis de la vérité veulent des preuves, et c’est la dernière des demandes que le fanatisme veuille ou puisse accorder. Ils ne se laissent pas entraîner par des mots et des noms. Ils ne se rangent pas sous un drapeau particulier, ils ne demandent pas la guerre et la destruction à tous ceux qui suivent un autre symbole. Réclamant pour eux-mémes le droit de recherche, et sachant par expérience qu’ils sont enclins à se tromper, ils se délient de leur propre jugement et se gardent de censurer les autres. Si leurs opinions ne s’ac-

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cordent pas entièrement avec celles des gens qui les entourent, du moins vivent-ils en paix, recevant et donnant la lumière, et c’est ainsi que s’établissent les premiers fondements d’une réelle'et croissante uniformité.

C’est là une question toujours pleine d’intérêt; mais elle a surtout de l’importance au temps où nous vivons . quand tant d’opinions divisent le monde religieux, et que tant de sectes nous appellent avec confiance, en nous offrant chacune la vérité et le salut. Dans cette situation il nous faut examiner avant d’approuver. Parmi ces différentes sectes qui se partagent notre république, il n’en est pas une qui puisse produire un gage d’infaiilibité, un acte qui lui donne la haute fonction d’interpréter pour ses frères la parole de Dieu. Ne nous laissons donc pas entraîner par le nom ou par le nombre, ne soumettons pas notre raison à l’autorité d’un dictateur. Cherchons sérieusement les motifs de notre foi chrétienne, et quand nous aurons établi le grand principe que Jésus-Christ est le maître autorisé et la lumière de l’humanité , retournons à sa parole, écoutons ce qu’il dit à nous et au monde, méditons sérieusement son enseignement, avec un esprit sincère, honnête, humble, impartial, désireux de recevoir la vérité divine, et résolu à lui obéir.

Si nous abandonnons ce guide, à qui nous attacher ? S'il nous faut une autorité humaine pour nous appuyer, qui choisirons-nous pour notre maître , dans cette foule d’écoles qui veulent nous compter chacune parmi leurs prosélytes? Qui nous garantira que nous ne tomberons pas dans les bras de ceux qui se trompent le plus? Restons donc fermes dans la liberté par laquelle Jésus-Christ nous a affranchis. Ne recevons rien sur l’affirmation d’autrui. Ne nous oublions pas davantage dans nos idées

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présentes, comme si elles étaient infailliblement justes, et qu’on ne pût pas les corriger. Évitons également le goût de la singularité et le goût de la conformité; suivons notre maître avec uu esprit sans passion et sans préjugés, et suivons-le partout où il voudra nous mener.

Ce respect, cet amour de la liberté religieuse ont inspiré à Cbanning quelques-uns des plus beaux discours contenus dans ce volume, tels que la Liberté spirituelle, l’Eglise, et la grande Fin du Christianisme. Partout et toujours Channing insiste sur le double caractère de la religion ; elle agrandit l’esprit, elle purifie le cœur; mais elle ne donne ses bienfaits qu’à celui qui s’y prépare par un libre effort. Pour lui, ce sont là les grandes vérités qui font l’essence même du Christianisme, et selon moi ces vérités vont à l’adresse de toutes les communions. Le catholique s’incline devant le dogme, mais s’il ne va pas plus loin, s’il se contente de répéter son catéchisme, s’il ne cherche pas à se pénétrer des vérités que l’Église lui enseigne, s’il n’en fait pas sa propre chose, qu’il ne s’y trompe pas, il n’est chrétien que des lèvres, et le premier souffle peut lui enlever sa foi. Pour un catholique éclairé, réfléchi, il y a donc beaucoup à gagner dans la lecture de Cbanning. 11 pourra contester l’extension de principe ; mais le principe même, il faut le reconnaître et en

tenir grand compte, si l’on veut rester chrétien, quand vient l’âge du doute et de la raison.

Cette liberté illimitée n’a-t-elle pas de graves inconvénients ? ne mène-t-elle pas à la division, aux sectes, aux haines de parti? Channing a répondu à toutes ces objections ; ce sont les passions et non pas les opinions qui divisent les hommes, et la liberté, en faisant la part de chacun, en apprenant aux partis à se respecter et à se ménager mutuellement, mène presque toujours à la véritable concorde. Channing était, du reste, trop pénétré de l’amour de la liberté et de l’amour des hommes pour 11e pas respecter chez les autres le droit qu’il défendait pour lui avec tant de chaleur.

« En un point, disait-il à ses auditeurs (I), vous me » rendrez témoignage. Je n’ai jamais cherché à vous » éloigner d’aucune corporation chrétienne. Je ne crois » pas que j’aie jamais cédé à l’esprit de secte, alors » même que je défendais le plus vivement mes vues » particulières. Je ne me suis jamais cru meilleur que » les autres pour avoir échappé aux grossières erreurs » qui prévalent dans la chrétienté, et je n’ai jamais » fermé les yeux sur la vertu et la piété de ceux qui dé- » fendaient ces erreurs. On doit juger de nous non pas » d’après la grandeur de nos lumières, mais suivant la » fidélité avec laquelle nous suivons nos lumières, » graudes ou petites. Si je vous ai jamais inspiré des

(1) Memoir, p. 37 ù,

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» sentiments de dureté et de mépris pour les autres ehré- » tiens, je vous ai fait une grande injure; j’ai élé un »' ministre de péché au lieu d’étre un ministre de justice. » Puissiez-vous écarter toujours d’aussi mauvaises in- » fluences !

# En ce point, permettez-moi quelques mots de con- » seîl. Nos principaux devoirs sont contenus en deux » simples préceptes : Respectez ceux qui ne sont pas » de votre opinion, et respectez vous vous-mêmes. À » tout homme, quelle que soit son église , rendez l’hon- » neur qui lui est dû. N’imaginez pas que vous ayez » monopolisé la vérité et la vertu. Ne tournez personne » en dérision. N’estimez pas davantage les gens parce » qu’ils pensent comme vous, ne les estimez pas moins » parce qu’ils pensent autrement ; jugez chacun suivant » les principes qui gouvernent sa vie. N’altritiiiez pas ce » que vous croyez l’erreur à la faiblesse de l’intelligence » ou à la corruption du cœur; mais réjouissez-vous » quand vous voyez des facultés supérieures et une # vertu éprouvée dans le voisinage de ce que vous con- » sidérez comme superstition et préjugé. N’imaginez » jamais que l’église du Christ se renferme dans des li- » mites d’invention humaine; pensez qu’elle comprend » toutes les sectes, et que votre attachement à tout » l’édifice triomphe de j’intérét que vous prenez à » quelques - unes de ses parties. Respectez tous les » hommes.

» En même temps respectez-vous vous-méme . Comme » vous ne réclamez aucune supériorité sur les autres, » ne souffrez pas que les autres s’en attribuent sur voua. » Attendez et exigez d’autrui la déférence à laquelle » vous vous sentez tenu de votre côté. Comme vous

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» n’avez aucune prétention à une sainteté exclusive, ne » reconnaissez pas la prétention de votre prochain. Les » saints exclusifs portent une marque qui accuse le dé- » faut de sainteté. Le vrai chrétien est le dernier qui se » croie un saint! Ne souffrez jamais que dans le monde » on traite avec mépris vos opinons et votre carac- » tère; mais en n’imposant vos opinions à personne, » laissez voir que vous les respectez comme la vérité, et » qu’en ce point comme en tous autres sujets sérieux , » vous comptez sur les égards de ceux qui vivent avec » vous. Restez toujours sur le pied d’égalité avec toute a secte et tout parti ; par fausse honte ou par faiblesse a ne souffrez jamais que personne prenne avez vous un » ton d’arrogance , de supériorité ni de mépris. Soyez » fidèles à vous - même et à vos principes. Une des a grandes leçons qui m’ait appris l’expérience, c’est que » le respect de soi-même, respect fondé, non pas sur des » distinctions extérieures, mais sur les facultés et les » droits essentiels de la nature humaine, est un sûr a gardien de la vertu, si même ce n’est pas une de nos » principales vertus. »

Si ces paroles ont fait sur l’esprit du lecteur l’impression qu’elles nous ont laissée, il sentira, comme nous, que Channing, quel que fût son symbole, a été une des âmes les plus saintes et les plus chrétiennes qui ait paru sur la terre. La lecture de ce volume achèvera la conviction en ce point. Si mon expérience peut servir à d’autres, je déclare que je n’ai jamais trouvé de livre qui

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