CHAPITRE VI
Du crétinisme (1).
On ne saurait parler du crétinisme, sans nommer de suite Fodéré (2)? ni sans appuyer les opinions que l’on peut avoir au sujet de cette infirmité, sur son excellent Traité du goitre et du crétinisme.
Donc, Fodéré, après avoir démontré que le crétinisme héréditaire ou congénial a pour cause primitive l’influence climatérique ; (et son livre ne semble avoir pour but que cette démonstration,) distingue trois sortes de crétins : ceux qui deviennent tels dès la naissance ou peu après,
(1) Il n’est peut-être pas inutile de faire remarquer que le mot crétin vient de chrétien, et a pour signification bon chrétien, chrétien par excellence, incapable de pécher, expression identique au nom d'innocent, donné indistinctement dans nos campagnes du centre de la France, aux idiots et aux imbéciles. Ces termes, injurieux dans le langage de la civilisation, sont encore chez nous, comme en Suisse, la sauvegarde la plus assurée des malheureux qu’ils désignent, non- à l’ironie, comme on serait tenté de le croire dans Paris, mais à la charité publique et à la protection de tous.
(2) Après Fodéré on consultera entre autres avec fruit, Ramond,, de Vaudreuil, Laboulinière, de Saussure, de Rambuteau, aujourd’hui préfet de la Seine, de Humbold. M’Clelland, Boussin.gault, Cerise, G. Marchand (thèse, 1842, Paris), et particulièrement Guggenbühl qui a pris la question du crétinisme comme j’ai pris celle de l’idiotie par son côté pratique: avant de parler des crétins Guggenbühl en a guéri. — N.’est-il pas étonnant que le crétinisme ait attiré l’attention de tant d’hommes sagaces ou éminents,, et que personne ne se soit occupé de l’idiotie proprement dite ?
DE L’IDIOTIE
ceux chez lesquels les symptômes de désorganisation ne se manifestent que vers sept, huit ou neuf ans, et ceux chez lesquels le crétinisme se produit après la puberté. « Les premiers, dit-il, naissent avec un petit goitre de la grosseur d’une noix, ou bien on les reconnaît aux signes suivants : ceux qui n’ont pas de goitre ont des caractères auxquels on reconnaît qu’ils seront dans cette classe. Ils sont bouffis, volumineux, surtout quant à la tête et aux mains; quelques-uns naissent hydrocéphales; ilssontmoins sensibles que les autres nouveau-nés à la première impression de l’atmosphère ; ils tètent difficilement, dorment beaucoup, et ont toujours l’air endormi ; à l’âge où leurs contemporains commencent à prononcer quelques mots articulés, ceux-ci n’émettent que des voyelles sans consonnes et tel est leur langage durant toute la vie.
« A l’époque où les autres enfants commencent à se servir de leurs mains pour porter les aliments à leur bouche les petits crétins en sont incapables, et l’on est obligé souvent, jusqu’à l’âge de dix à douze ans, de leur enfoncer les aliments liquides ou mâchés jusque dans le gosier. Ils ne sont pas moins tardifs à marcher, quoique leurs extrémités inférieures aient déjà acquis un grand volume; jamais riants, toujours têtus et- mutins, il n’y a que la tendresse maternelle qui puisse les supporter.
« Leur tête ne croît pas en proportion du reste du corps, elle est en général petite, plate au sommet, les points d’ossification sont très-rapprochés, les tempes écrasées; la tubérosité de l’occiput peu saillante, et en général le regard est fixe et égaré. »
Fodéré décrit ensuite l’ordre d’invasion des symptômes du crétinisme postérieur à la première enfance. « L’enfant est très-beau, ses yeux sont grands, bleus et vifs, le visage est blanc et vermeil, la peau est fine et délicate, les cheveux sont blonds, la mémoire active. Puis, vers sept, huit ou neuf ans, le goitre se forme, se développe, et à fur et mesure de sa grosseur, les yeux deviennent ternes, le visage s’empâte et prend une couleur d’un blanc mat, les facultés de l’entendement s’obscurcissent, les idées restent telles quelles sont nées dans les premières années de
DU CRÉTINISME
l’enfance : on peut en outre devenir go treux à tout âge, si l’on vient habiter un pays où le goitre est endémique ; mais, dès que le corps a pris son accroissement et que l’entendement humain est formé, le goitre n’influe en rien ni sur l’un ni sur l’autre, et dans ce cas. l’on est goitreux, mais non crétin. »
Pour les deux cas de crétininisme ci-dessus spécifiés, Fodéré ajoute que : « arrivé à la puberté, les organes de la génération prennent un grand volume, ce qui rend le crétin très-lubrique; et sa peau devient brune, on l’appelle alors marron; il ne craint ni le froid, ni le chaud, ni les coups; il est souvent sourd et muet. Il m’est arrivé, dit encore l’auteur cité, d’en voir qui passaient pour sourds, tressaillir au bruit d’un pistolet; ceux-là peuvent entendre mais certainement ils n’écoutent pas; leur odorat est insensible, leurs goûts obtus, leur vue est normale, mais non leur regard, et ils n’aperçoivent ni les distances ni les couleurs, »
En outre, Fodéré s’attache à démontrer que le crétinisme postérieur à la puberté, n’a aucune influence rétroactive sur les facultés intellectuelles.
Si les préjugés religieux qui protègent les crétins contre l’égoïsme de la civilisation n’avaient pas régné dans toute leur force au temps où Fodéré travaillait à son excellent livre, cet ouvrage eût été complété par des observations nécroscopiques; mais quelque zèle qu’ait apporté cet homme savant dans cette tâche qu’il regardait comme un devoir, puisqu’en traitant du crétinisme, il avait en vue l’amélioration du sort de ses compatriotes, étant lui-même de la Maurienne, cette partie de la Savoie, qui semble avec le Valais, la patrie du crétinisme des Alpes ; quelques tentatives qu’il essayât pour ravir au mal qui rongeait son pays le secret de son intimité pathologique, Fodéré n’a pu dans le cours de dix années d’observations persévérantes, ouvrir que deux cadavres de crétins. Aussi demanderonsnous à d’autres, venus après lui, qui n’ont point eu à lutter contre des préjugés de conscience aussi exclusifs, le secret du crétinisme, ou du moins ce que l’on peut savoir.
Guggenbühl dit : « le crétinisme offre une analogie fré-
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quente avec la scrofule et particulièrement avec la scrofule torpicle. Le cerveau et le système nerveux se trouvent dans un état de torpeur et d’insensibilité auxquels succèdent peu à peu des congestions séreuses encéphaliques. Les sutures crâniennes restent longtemps béantes; les fontanelles postérieures et latérales longtemps ouvertes, l’antérieure est plus grande que de coutume dès la naissance; les os du crâne sont plus ténus et plus faibles, les cheveux rares, courts et fins. «
Le Dictionnaire des sciences médicales de Berlin dit formellement; «l’autopsie cadavérique des crétins prouve que les os de leur crâne ont éprouvé un ramollissement semblable à celui qui se trouve dans les os des rachitiques. » L’enquête faite dans le Valais, par ordre de Napoléon, prouve le même fait. Les dernières recherches des docteurs Carus et Merigis le confirment; et M. Guggenbühl l’admet comme incontestable : or, le contraire a souvent lieu dans l’idiotie.
Aussi, si Pinel et Es qui roi ont pu confondre le crétinisme avec l’idiotie, cou fusion explicable par l’éloignement où ces maîtres se trouvaient de tout sujet de comparaison ; si Esquirol a pu dire textuellement ; le « crétinisme est une variété de l’idiotie ; ^ les hommes mieux placés pour voir ont dû dire à leur tour comme Guggenbühl ; le crétinisme ne doit pas être confondu avec l’idiotie ; et moi je puis ajouter : le crétinisme doit être aussi peu confondu avec l’idiotie, que la cause avec l’effet: le crétinisme étant souvent cause de l’idiotie, et l’idiotie n’étant jamais cause du crétinisme.
Mais s’il ressort des citations précédentes et de l’observation des phénomènes que l’idiotie peut résulter du crétinisme, elle n’en est pas la conséquence nécessaire. Nous avons vu que l’enfant, saisi dès le berceau par le crétinisme, est virtuellement frappé d’idiotie, tandis que l’homme fait peut être crétinisé par les influences locales, sans que l’idiotie vienne altérer en lui les fonctions organiques, perceptives, intellectuelles et morale^; sans que le crétinisme le réduise à l’état d’idiotie. Mais on a pu reconnaître en
DU CRÉTINISME
outre une troisième classe de crétins : celle des sujets crétinisés dans la période de la seconde jeunesse; et ceux-là ne sont ni idiots ni capables à la façon de tout le monde. Que sont-ils donc? ils sont imbéciles à des degrés divers. Immobilisés dans leurs progrès acquis, ils restent tels qu’ils étaient au moment où le crétinisme les a saisis, sauf les cas où la permanence de la cause aggrave le mal, et chez eux l’état consécutif d’imbécillité se manifeste de la même manière que chez les sujets ordinaires de nos contrées, où cette infirmité résulte d’une fièvre cérébrale, d’onanisme, etc., etc.
Ainsi, il est bien établi désormais, qu’à part les individus crétinisés après la période de puberté, et sur l’intelligence desquels le crétinisme n’a aucune action, il y a deux espèces de crétins, espèces distinctes par la période d’invasion de la cause qui les rend tels, et distinctes par les symptômes psychologiques de leur infirmité; les crétins de naissance qui tombent dans l’idiotie, les crétins par influence locale postérieure qui s’immobilisent à un moment donné dans l’imbécillité. Aux uns les instincts personnels» grossiers, impétueux, animaux ; aux autres les instincts jaloux de relation, instincts dissimulés, instincts dangereux, instincts sociaux jusqu’à la limite de leur compréhension.
M. Guggenbühl, l'homme pratique dans la question, distingue très-bien avec moi, le crétin d’avec l’idiot ; M. Gérard-Marchand, dans sa thèse sur le crétinisme (Paris, 1842), va plus loin, et distingue le crétinisme du goitre, distinction difficile à signaler en Suisse peut-être, mais que tout le monde était à même de faire dans certaines contrées de la France, où le goitre est commun et le crétinisme inconnu. A mon avis cette opinion qui consiste à faire du goitre et du crétinisme deux affections distinctes qui se confondent souvent sans pour cela avoir rien d’identique, cette opinion n’est ni bien neuve ni bien hardie; mais elle n’a pas encore été professée, et il en découlerait plusieurs conséquences importantes, parmi lesquelles celle qui me frappe avant toutes les autres, est la possibilité
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de classer dans un genre distinct du crétinisme et de l’idiotie, et pourtant se rapprochant de l’un et de l’autre, cet état pathologique, improprement appelé par moi-même idiotie, que l’on rencontre si fréquemment dans les pays bas et marécageux en France, en Belgique, en Hollande et surtout en Ecosse. Si la distinction que M. Marchand a le premier, scientifiquement établi entre le goitre et le crétinisme, était admise, il ne serait plus impossible de reconnaître, avec moi, dans les nombreux sujets dont je parle les symptômes d’une variété de crétinisme propre aux pays bas, et que l’on pourrait appeler les crétins des pays bas, par opposition aux crétins des montagnes, qui ont seuls attiré l’attention jusqu’à présent.
Quelle que soit d’ailleurs l’opinion que l’on professe sur le crétinisme et sur les causes du crétinisme, il est constant que c’est une infirmité, non pas accidentelle, comme l’idiolie propre, mais en quelque sorte localisée. Il y a des idiots presque partout, et l’on signale, au contraire, des localités où le crétinisme dévaste les populations: on compte un crétin sur dix à douze habitants dans certaines vallées delà Savoye et de la Suisse, on en compte un sur huit dans certaines localités de l’Inde. Ces espèces de gisements ont pour centres signalés et principaux les Pyrénées, les Alpes, les Cordilières, le pays Shoor (Indoustan).
Le crétinisme est donc un mal géographiquement limité à certaines contrées, et qui plus est, variable selon les conditions climatériques, comme nous pouvons le voir par les différences qui existent entre les crétins des Alpes et les cagots des Pyrénées.
Pénétré de cette vérité, que les modes du crétinisme varient suivant les lieux où il se manifeste, et de cet autre principe que je me suis efforcé de démontrer plus haut, à savoir que le crétinisme était autre chose que l’idiotie, je ne prétends pas imposer aux personnes qui peuvent s’occuper des crétins, ma méthode tr.de d’une pièce, et telle que je l’ai formulée à l’usage des idiots de notre pays. En 1841, le révérend père Girard, président la Société helvé-
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tique des sciences naturelles, me fit l’honneur de me demander, d’abord officiellement dans les actes imprimés de cette illustre société, puis officieusement, par lettre et par l'entremise de M. le comte de Diesbach, un plan d’éducation applicable aux crétins de la Suisse.
Eloigné, comme je l’étais alors, de sujets propres â modifier ma pratique d’une manière utile à cet honorable dessein, je dus, à mon grand regret, récuser l’honneur que me faisait la Société helvétique des sciences naturelles ; et ce n’est pas sans une vive satisfaction que j’ai appris plus tard que M. le docteur Guggenbühl, avait entrepris la tâche que les circonstances m’avaient forcé de négliger. L’établissement du docteur Guggenbühl existe sur les hauteurs de l’Abendberg ; il fonctionne, grâce à l’activité charitable de son fondateur, grâce aux secours qui lui arrivent d’Allemagne, de Hollande, d’Angleterre. Ne serait-il pas temps que des hommes qui consacrent leur vie à une tâche aussi ingrate que difficile, fussent mis en rapport; que M. Guggenbühl en Suisse, M. Crommelinck en Belgique, M. Sægert en Prusse, puissent concerter avec moi leurs efforts, pour que la méthode d’enseignement des crétins et des idiots, complétée par l’expérience de ces hardis travailleurs prenne enfin le rang qui lui appartient dans la société et dans la science?....