CHAPITRE VII
De la démence.
Esquirol dit à ce sujet :
« Il règne une grande confusion dans tous les auteurs qui ont écrit sur l’aliénation mentale, relativement à l’idiotie (idiotisme). S’en tenant aux apparences, on a confondu
les idiots avec les individus en démence, et réciproquement; parce que ceux-ci, absorbés par des idées fixes, paraissent plongés dans la stupeur, ou parce que l’intelligence des autres semble oblitérée ou abolie, on en a conclu qu’ils étaient tous idiots — Pinel ne distingue l’idiotie de la démence que par le degré d’altération de l’intelligence, et définit la démence: l’abolition de la pensée; et l’idiotie, l’oblitération des facultés intellectuelles etaffectives. Souvent il parle de cette dernière comme du degré le plus avancé de la démence, et rapporte des faits dans lesquels il est évident qu’il n’avait pas de notions bien nettes sur ces deux infirmités de l’esprit. Enfin, il admet l’idiotie acquise et l'idiotie connée. Fodéré a adopté cette distinction.»
Je ne nierai pas non plus qu'il ne soit fort difficile de distinguer par leurs symptômes un grand nombre de cas de démence d’avec l’idiotie; je m’étonne même que l’on ait demandé à Pinel un compte si sévère de la confusion où il s’est laissé entraîner à cet égard, quand il a cité comme idiots des individus déjà avancés en âge, et qui étaient évidemment frappés de démence. Non-seulement on peut dire que la démence, et particulièrement la démence sénile, ressemble fort à l’idiotie; mais rien n’empêche d’avouer qu’elle devrait peut-être en prendre le nom. Car cette démence est à proprement parler l’idiotie des vieillards. Ses caractères sont presque identiques, et elle n’en diffère souvent que par l’incurabilité résultant de l'épuisement du sujet. L’idiotie des enfants, en effet, comme la démence aiguë elle-même, peut être combattue «par tous les agents propres à activer la vitalité, et à renouveler la masse des éléments constitutifs du sujet; » mais non pas l’idiotie des vieillards qui résulte précisément du manque de vitalité et de l’engorgement des appareils régénérateurs par nutrition : un dément âgé n’est donc pas plus curable qu’un idiot de naissance qui fut resté tel et sans qu’on fit effort pour le guérir, pendant soixante ou quatre-vingts ans ; mais ils se ressemblent à beaucoup d’égards et souvent de manière à ce que l’on s’y méprenne.
DE LA DÉMENCE
Aussi la distinction de ces deux états, distinction qui me semble peu importante, puisqu’elle ne saurait servir à rien tenter d’avantageux au sujet âgé, cette distinction ne peut pas toujours s’emprunter aux symptômes actuels à un moment donné, symptômes qui se présentent presque partout identiques dans la démence comme dans l’idiotie ; pour la formuler on doit interroger les circonstances du mal: son commencement, ses périodes, Sa durée, afin de pouvoir pronostiquer sa terminaison. Je ne doute pas de l’action efficace d’un traitement sur les déments, jeunes encore, non plus que sur les idiots enfants ; mais j’en doute quand il s’agit de la démence oa idiotie sénile, et dans l’idiotie des enfants, quand ces derniers sont arrivés à la puberté; j’en doute jusqu’à plus ample informé et preuve contraire.
Voici la comparaison de la démence et de l'idiotie telle qu’Esquirol l’a tracée; malgré les erreurs de pronostic qu’elle contient sur l'idiotie, elle peut encore être consultée avec fruit:
« La démence et l’idiotie diffèrent essentiellement, ou bien les principes de toute classification sont illusoires. La démence, comme la manie et la monomanie, ne commence qu’à la puberté; elle aune période d’accroissement plus ou moins rapide. La démence chronique, la démence sénile s’aggravent, d’année en année, par l’usure des organes et par la perte successive de quelque faculté. Tous les symptômes trahissent la faiblesse physique, tous les traits sont relâchés, les yeux sont ternes, abattus; et si l’homme en démence veut agir, c’est qu’il est mu par une idée fixe qui a survécu à la perte générale de l’intelligence. On peut guérir de la démence, on conçoit la possibilité d’en suspendre les accidents; il y a diminution, privation de la force nécessaire pour l’exercice des facultés, mais ces facultés existent encore. Des secousses morales, des médicaments peuvent réveiller, exciter assez de force pour produire la manifestation de quelques idées, de quelques affections; d’autres moyens peuvent enlever les obstacles qui arrêtent cette manifestation. Si l’homme tombé dans la démence ne succombe point promptement, il peut
DE L’IDIOTIE
parcourir une longue carrière et arriver à un âge trèsavancé; à l’ouverture du corps on trouve quelquefois des lésions organiques, mais ces lésions sont accidentelles; car l’épaississement des os du crâne, l’écartement de leurs tables, coïncident avec la démence sénile, et ne caractérisent point des vices de conformation. Il en est de même des altérations et des changements que subit la substance cérébrale par les progrès de l’âge.
«L’homme en démence est privé des biens dont il jouis* sait autrefois; c’est un riche devenu pauvre. L’idiot atoujours été dans l’infortune et la misère. L’état de l’homme en démence peut varier, celui de l’idiot est toujours le même; celui-ci a beaucoup de traits de l’enfance, celui-là conserve beaucoup de sa physionomie de l’homme fait. Chez l’un et l’autre, les sensations sont nulles ou presque nulles; mais l’homme en démence montre, dans son organisation et même dans son intelligence, quelque chose de sa perfection passée; l’idiot est ce qu’il a toujours été, il est tout ce qu’il peut être relativement à son organisation primitive.
«De cette comparaison, n’est-on pas en droit de conclure qu’une affection dont l’époque de l’invasion est constante (l’enfance), qui a des symptômes spéciaux, dont le pronostic est toujours fâcheux, qui présente des altérations organiques qui lui sont propres, offre une masse de caractères suffisants pour la différencier de toute maladie.»
Quoi qu’il en soit, le grand mérite d’Esquirol, dans cette question, c’est d’avoir autant que possible, différencié l’idiotie de la démence soit chronique soit sénile.
Il prouve d’abord par des chiffres que la démence, inconnue avant la puberté, se rencontre rarement chez le jeune homme, et ne commence à se manifester que vers quarante ans.
Il définit ensuite la démence en opposition avec sa définition de l’idiotie: « une affection cérélDrale, le plus souvent sans fièvre, et chronique, caractérisée par l’affaiblissement de la sensibilité, de l’intelligence et de la volonté, l’inco-
DE LA DÉMENCE
hérence des idées, le défaut de spontanéité intellectuelle et morale; enfin, un état s’aggravant d’année en année par l’usure des organes et la perte successive de quelques facultés ; » et comme il sent fort bien que l’observation porte toujours sur un moment donné de la vie de chaque sujet, et qu’à un moment donné le dément peut offrir à l’observateur des symptômes d’anomalies intellectuelles, analogues à ceux que présente l’idiotie; comme d’ailleurs il fonde sa définition des deux espèces, démence et idiotie, sur les seuls symptômes psychologiques (méthode à laquelle ses successeurs n'ont rien ajouté), il recommande aux observateurs de ne pas tenir exclusivement compte des symptômes présents, d’interroger le passé, l’origine et la gradation du mal, et il dit textuellement : « Ce ne sont pas les symptômes actuels, ce n’est pas une époque seule de la maladie qui peuvent en donner l’idée abstraite; il faut, au contraire, voir, étudier cette maladie dans toutes ses périodes, chacune d’elles devant fournir quelque trait à son diagnostic.»
C’est ainsi seulement qu’on pourra distinguer la démence de l’idiotie dans les cas, assez rares d'ailleurs, où l’âge des sujets laisserait quelque doute sur le genre d’affection dont ils seraient atteints, et en outre permettrait de leur appliquer un traitement approprié à l’un ou l’autre mal.