DES MALADIES MENTALES
ne doit pas les confondre avec ces derniers, les enfants en général sont-ils susceptibles de tomber dans l’aliénation mentale ?
La négative doit être admise pour deux raisons : la première, c’est qu’il n’existe aucune observation authentique d’aliénation mentale recueillie sur un jeune sujet de moins de dix ans ; la seconde tient aux conditions mêmes dans lesquelles se produit l’aliénation. Les passions, avec toutes les conséquences individuelles, sociales, publiques et secrètes, qui en dérivent, jouent un rôle décisif dans la production de la folie, même quand la folie est un fait héréditaire, prévu, et en quelque sorte attendu à coup sûr. Or, jusqu’à quinze ou vingt ans, les passions viriles n’ont pas encore supplanté les instincts puériles, leur mode d’excitation n’a point agi sur le cerveau, ni réagi sur l’intestin ; la folie, même quand on peut dire qu’elle existe à l’état occulte, c’est-à-dire, comme principe héréditaire, ne se produit pas dans cette première période de la vie. Il est cependant une exception, exception aussi rare qu’elle est triste et terrible dans ses résultats, elle peut se produire quand la manie solitaire a développé des passions précoces et irrésistibles. J’ai connu un jeune homme, ou plutôt un enfant de douze ans, épuisé par l’onanisme ; il croyait tenir en sa possession une jeune princesse, qu’il se figurait avoir associée à ses actes solitaires. Le malheureux est mort peu de temps après que cette hallucination se fut déclarée chez lui. Attaché sur son lit (c’était le seul moyen de le sauver de lui-même), sentant sa fin approcher, il priait encore les personnes qui le soignaient la veille de sa mort, de lui délier les mains pour qu’il pût embrasser sa chère princesse. Cette exception porte sur un sujet qui n’a pas encore atteint l’âge de la puberté; mais en lui, l’éréthisme a devancé la puberté même ; la manie solitaire a allumé des désirs qui ont bien manifestement préparé l’hallucination ; c’est un enfant fait homme avant le temps marqué par la nature, qui a été saisi de monomanie érotique. Cette exception, loin d’infirmer la règle, la confirme, et, jusqu’à preuve contraire, on est autorisé à dire qu’il n’y a pas d’enfants aliénés.
DE L’IDIOTIE
3° Quels sont les cas d’idiotie qui ont pu être confondus avec la folie ?
Autant qu’il m’a été donné de voir commettre de semblables erreurs, j’ai reconnu qu’elles portaient presque toujours sur des idiots affectés d’hydrocéphalie, au moindre degré, et sur les idiots dont les appareils sensoriels semblaient seuls affectés d’incapacité, c’est-à-dire sur les deux formes d’idiotie les moins graves. Dans ces deux catégories, en effet, se rencontrent les sujets mobiles, inattentifs au plus haut point, d’une loquacité incessante, même quand ils articulent à peine quelques sons; incapables les uns d’écouter, ce qui les fait croire sourds ; les autres de regarder, ce qui ne leur permet de prendre aucune notion exacte des choses et des personnes; quelques-uns de se servir de leurs mains sans briser ce qu’ils touchent ; presque tous de se tenir immobiles, assis ou debout quatre secondes de suite. Pour le médecin affairé, auquel on présente un de ces petits infortunés, il lui demande son âge, et l’enfant répond bonbon ; il lui montre sa tabatière, l’enfant saisit l’écritoire du docteur, et la renverse ; il lui demande combien font 2 et 2, l’enfant répond par un air de la Dame Blanche, le tout entremêlé de sauts, de gambades, de cris, de rires, et de paroles sans suite, sans fin. Sur ce, le docteur prend son chapeau, déclarant l’enfant aliéné, coût... 20 francs.
Or, ces idiots, et non pas ces aliénés, sont ceux avec lesquels l’homme patient, doux et ferme, aura le plus de succès. S’il domine cette inattention, et il peut la vaincre; s’il fixe ces sens désordonnés, et il peut les fixer, il sera tout surpris lui- même des progrès dont ces deux sortes de sujets, généralement réputés incurables ou aliénés sont susceptibles.
4° Quelles sont enfin les complications de l’idiotie qui peuvent faire tomber l’idiot dans une espèce de folie postérieurement à la puberté?
Ce n’est pas l’idiotie elle-même qui dégénère en folie, comme beaucoup de gens sont disposés à le croire ; à mon sens même, personne n’est moins disposé à tomber dans
COMPARAISON AVEC DIVERSES AFFECTIONS. 69
l’aliénation mentale que l’idiot; mais certains cas d’idiotie sont compliqués de maladies ou d’infirmités accessoires, dont je parlerai plus au long par la suite; maladies ou infirmités qui, seules et indépendamment de l’idiotie, ont pour conséquence possibe et même fréquente l’aliénation mentale. Parmi ces causes d’aliénation, complètement étrangères à l’état d’idiotie, les plus communes sont l’épilepsie, l’hémiplégie et la chorée. Les idiots, atteints de l’une ou de l’autre de ces affections complètement distinctes de l’idiotie, comme je le prouverai en son lieu, finissent souvent leur triste existence dans la démence ou dans la monomanie. Mais il n’en est pas de même de ceux chez lesquels l’idiotie se présente dégagée de toute affection accessoire : ces derniers conservent jusqu’à leur dernier instant le caractère de leur condition anormale primitive, et meurent comme ils ont vécu, idiots, et non aliénés.