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CHAPITRE IX

Comparaison entre l’idiotie et les diverses affections qui ont été confondues avec elle.

Résumons, par une comparaison rapide, les différences qui séparent l’idiotie de Tétât des enfants arriérés, de l’arrêt de développement par l’imbécillité et par le crétinisme, et enfin de tous les états pathologiques avec lesquels on Ta confondue. L’idiotie est congénitale ou le résultat d’accidents qui surviennent dans les premiers temps de la vie ; elle se manifeste sous la forme d’incapacités de toutes sortes, dès que l’enfant devrait pouvoir donner signe d’activité, d’intelligence et de sensibilité, ou, au plus tard, à la suite des convulsions qui signalent la première dentition ; mais, dans l’un et l’autre cas, l’affection nerveuse et ses symptômes apparaissent d’emblée dans toute leur gravité, ou ne tendent à empirer et à se

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compléter que durant cette première période, que l’on peut appeler inflammatoire. L’imbécillité, au contraire, résulte de causes accidentelles, toujours postérieures aux premiers développements, de l’enfant, comme des coups ou une chute sur la tête, des travaux intellectuels au-dessus de ses forces, une maladie cérébrale' aiguë, la manie solitaire, etc. Aussi remarque-t-on que l’imbécillité se produit subitement, quand elle résulte d’une cause instantanée, la fièvre cérébrale, par exemple; et progressivement, quand elle a lieu par suite de mauvaises habitudes, cause chronique, et ne s’aggrave qu’autant que la cause qui l’a produite continue son action délétère. Le crétinisme, lui, toujours endémique, bien que tantôt héréditaire, et tantôt accidentel, ne se laisse guère deviner dans les premiers moments de la vie. L’état d’imbécillité ou d’idiotie, qui en est la conséquence, résulte tant de la gravité des symptômes que de leur époque et de leur mode d’invasion, rapide quelquefois, presque toujours lent et progressif : d’ailleurs le crétinisme, livré à lui-même, va toujours s’aggravant. Enfin la démence et les autres maladies mentales sont de beaucoup postérieures à la naissance, et se manifestent le plus souvent par degrés, toujours s’empirant.

L'idiotie coïncide toujours avec un état nerveux particulier, auquel se joint un tempérament lymphatique ou très-sanguin, différence d’où résultent des manifestations diverses, des désordres nerveux qui lui sont propres : le rachitisme, la scrofule, l’épilepsie, l'hémiplégie, etc., ne sont qu’accidentellement joints à l’idiotie. L’imbécillité, laissant prédominer les constitutions musculaires et bilieuses, n’est accompagnée d’aucun désordre nerveux extérieur, si ce n’est une grande atonie et quelques insensibilités locales. Le crétinisme emporte avec lui la constitution lymphatique, la scrofule, le goitre, le rachitisme, et tout le cortège des infirmités résultant de l’abomtance des fluides blancs ; il altère secondairement les appareils nerveux, comme tous les autres, mais cependant moins que le tissu des os qui en est particulièrement ramolli. La démence dénature la constitution

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habituelle du sujet ou l’aggrave ; sous son action, le système bilieux domine ; le tissu cellulaire s’enrichit .au détriment des systèmes nerveux et musculaires ; les os deviennent friables, l’estomac et les intestins s’altèrent, les fonctions digestives, restées sans stimulant, s’accomplissent mal ou demeurent, suspendues, et la constipation remplace la diarrhée, si fréquente chez l’idiot.

Les appétits vénériens sont plus ardents dans le crétinisme et l’imbécillité que dans l’idiotie et dans la démence.

Dans tous ces cas, la parole peut ne pas se produire ou n’exister que sous une forme incomplète et inintelligible. Mais, après avoir distingué les sujets chez lesquels la parole manque pour une cause étrangère à l’état anormal, quand il y a idiotie ou autre (après s’être assuré qu’il n’y a pas perforation du voile du palais, ou paralysie des appareils nerveux qui propulsent le son, ou de ceux qui dirigent les contractions nécessaires à l’articulation), on arrive à reconnaître au mutisme plusieurs causes inhérentes au mal principal. Pour les idiots et les crétins de naissance, le mutisme vient du manque d’intelligence, joint plus tard, et en cas de progrès accomplis par l’éducation, à la difficulté qu’ils éprouvent à faire mouvoir, au gré de leur volonté ou de la volonté qui dirige leurs efforts, les organes si compliqués de la parole. Pour les imbéciles et les déments, le mutisme résulte quelquefois d’un parti pris par eux de ne pas parler, et plus souvent encore d’une incapacité de vouloir exécuter les mouvements vocaux et arliculatoires : mouvements que leurs organes peuvent éxécuter, mouvements auxquels leur volonté se refuse opiniâtrément.

Dans les cas d’idiotie, d’imbécillité, de crétinisme et de démence, l’intelligence se produit quelquefois en sens inverse de la gravité du mal. Ainsi un imbécile peut être plus inintelligent qu’un idiot^ un dément plus stupide qu’un crétin, comme aussi le contraire se rencontre également. Mais si le degré d’intelligence n’est pas entre eux en raison de l’espèce, et se trouve en raison du degré d’infériorité de l’individu dans chaque genre ; par contre, l’applicabilité des facultés, quelles qu’elles soient, est en

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raison de l’espèce ;™et par exemple, l’idiot n’applique son intelligence, avec suite, à rien qu’aux entreprises qu’il tente pour satisfaire ses appétits, ses goûts, ou dans un but d’ordre et de rangement, qui ne nécessite de sa part que des mouvements très simples et toujours répétés dans le même ordre : comme plier des journaux, feuilleter ou ranger des livres, frotter, lécher des souliers, etc., etc.... L’imbécile est capable au contraire de travaux assidus? pourvu que ces travaux ne demandent presque aucune attention, comme bêcher, balayer, etc. Le crétin, quand il n’est pas perdu, suit les conditions de l’idiot ou de l’imbécile, selon son cas ; c’est pour cette raison qu’il est souvent capable de travaux qui demandent de l’attention, de la patience et la répétition des mêmes mouvements. Le dément est ou n’est pas capable d’appliquer son intelligence à une œuvre, selon la gravité de son état, selon la phase aiguë ou -chronique de son mal, ou selon la complication de sa démence avec la manie, etc....

La sensibilité tactile, l’impressionnabilité au froid, à la chaleur, à l’électricité, aux divers agents atmosphériques, est souvent extrême et poussée jusqu’au merveilleux chez l’idiot, même chez celui qui offre l’exemple d’insensibilités partielles, comme quand il se frappe ou se mord violemment. L’imbécile et le crétin se font remarquer par l’obscurité de ce sens, dont la démence obscurcit et suspend même quelquefois les fonctions.

Par contre, la myotilité, la marche, et tous les mouvements coordonnés, sont beaucoup plus profondément affectés chez l’idiot que chez l’imbécile et le dément: ces derniers ont rarement des tics nerveux et des balancements.

Les habitudes de l’idiot diffèrent de celles de l’imbécile, en ce qu’elles présentent un caractère de répétition des mouvements et des actes; celles du crétin et du dément ont souvent, et pour les raisons que j’ai dites, beaucoup d’analogie avec celles de l’idiot.

L’odorat et le goût de l’idiot sont plus dépravés que ceux de l’imbécile, les anomalies de ses sens sont plus fréquentes dansle crétin que dans le dément. Mais on doit se garder de prendre les habitudes et les anomalies du goût et de

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l’odorat pour mesure de Tétât particulier d’un sujet, avant de s’être assuré du genre de vie auquel il a été soumis; car tel sujet serait parfaitement propre, aimerait le rangement, les odeurs et les saveurs agréables, qui s’est, si Ton peut ainsi dire, acclimaté avec des habitudes repoussantes et des goûts dépravés par suite de la négligence ou du mauvais vouloir des personnes qui l’ont laissé aux prises, dans l’isolement, avec les matières et les gôuts les plus immondes. Aussi me suis-je longtemps étonné de ne rencontrer jamais dans les livres que des portraits où les imbéciles, les idiots, les crétins et les déments se trouvaient exactement peints avec les mêmes couleurs; mais j’ai remarqué, depuis, que toutes ces figures étaient étudiées d’après les sujets de nos hôpitaux, et mon étonnement cessa: les lieux font les habitudes, les habitudes créent les goûts, et de là vient la désespérante monotonie de la hideur.

O’est dans les familles où ces malheureux sont entourés de soins qu’il faut les voir pour discerner les caractères propres à leur état, des dépravations que l’incurie ne manqne point de leur surajouter.

Les instincts de l’idiot sont doux, tranquilles, peu agressifs, surtout relativement aux personnes; il aime à détruire, ou à ranger, ou à gratter, ou à frapper méthodiquement; mais les choses sont le but de son activité; également ses joies et ses colères sont relatives aux choses plus qu’aux personnes. L’imbécile, au contraire, plus indifférent aux choses, presque sans élection décidée pour un objet, a des sympathies et des antipathies personnelles, suivies de manifestation extrêmes, qui peuvent aller jusqu’à la violence, jusqu’au délire, jusqu’au crime. Le crétin, selon que son état est primitif ou consécutif, ressemble, sous le rapport des instincts, à l’idiot ou à l’imbécile (1); et le dément, qui ne s’occupe nullement des choses qui tombent sous ses sens, qui est incapable d’influences

(1) Le demi-crétin est fourbe, dissimulé, làclie et sujet à commettre des crimes obscurs, dit Fodéré, et nous pouvons en dire autant des imbéciles qui, sous l’empire de suggestions secrètes, portent le meurtre et l’incendie dans nos campagnes.

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étrangères comme le sont les précédents, suit de son chef, en vertu de déterminations intimes et aveugles, des résolutions instinctives, dont les résultats, relativement aux personnes, sont quelquefois désolants.

Quand le crâne de l’idiot n’accuse pas les formes de l’hydrocéphalie, il est manifestrement déprimé, tantôt audessus de l’arcade sourciliaire, avec saillie prononcée des arcades temporales, et il se joint quelquefois à cette dépression de la base antérieure du crâne une saillie éminente des bosses frontales ; tantôt la dépression, au lieu d’être sensible à la base, rétrécit les tempes., qui s’en vont alors fuyant; tantôt le cervelet est comme aplati: alors la partie supérieure de l’occiput, la suture lambdoïde et la partie postérieure des pariétaux ne présentent aucune rondeur; tantôt, enfin, le crâne est presque uniformément rétréci à partir de sa base, et se termine en cône comme un pain de sucre incliné d’avant én arrière. Mais, que la tète affecte l’une ou l’autre de ces formes, sa circonférence est au-dessous de la moyenne, toutes les fois que l’on n’a pas affaire à un hydrocéphale ; moins à cause de la différence intrinsèque que donne, dans la mensuration générale du crâne, l’une ou l'autre deces dépressions indiquées, sauf la dernière (car, dans toutes les autres, le volume de la tète est à peu près normal au moment de la naissance), que parce que le développement général de la masse cérébrale a été arrêté, précisément à partir de l’époque où l’infirmité s’est produite. Chez l’imbécile, aucune des masses considérables du cerveau ne se trouve atrophiée, la forme du crâne n’est jamais sensiblement altérée: mais il n’en est pas de même de ses parois. Au moment où se manifestent les premiers symptômes d’imbécillité, le crâne s’endurcit et semble se pétrifier, tant dans sa forme que dans son volume; d’où il suit, que l’imbécile a la tête d’autant plus petite que son infirmité a commencé plus tôt. La tête du crétin, bien que participant de celle de l’idiot et de l’imbécile, présente ce caractère particulier, et résultant du ramollissement de la substance osseuse, que le crâne du crétin subit, même plusieurs années après la naissance, des déformations monstrueuses, et qui sem-

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blent incompatibles avec la somme d’activité intellectuelle qui lui reste: mais on ne doit pas oublier que, chez le crétin, l’atrophie du cerveau n’est qu'un état consécutif, tandis qu’il est primitif pour l’idiot. Enfin, à lage où se manifeste la démence, elle ne saurait laisser de traces externes de sa présence sur les parois convexes du crâne, et c’est dans la pulpe cérébrale elle-même que l’anatomie va les chercher. ... et les trouve quelquefois.

L’idiot, sans le secours d’un traitement actif, meurt jeune, presque toujours avant trente ans; fembécile vit plus longtemps; le crétin va jusqu’à un âge avancé; le dément, quand il survit à la période aiguë de son cas pathologique, peut atteindre une longue vieillesse.

Par toutes ces différences, quelquefois obscures, j’en conviens, mais le plus souvent manifestes, et qui, d’ailleurs, ont besoin d’être recueillies dans leur ensemble pour servir de base au diagnostic, on peut, dès aujourd’hui, diagnostiquer avec une certaine précision les divers états qui ont été trop souvent confondus jusqu’à présent. Je sais bien que cette confusion devait résulter de ce que la nomenclature n’était pas fixée; nous nous trouvions tous dans ce cas; mais les noms peuvent-ils manquer aux choses connues? Quand une chose est connue, elle se nomme pour ainsi dire d’elle-mème; et, pour ma part, peu m’importe que l’on accepte les noms que je donne aux choses, pourvu que ma distinction de ces mêmes choses subsiste : la distinction, voilà l’essentiel.

Or, ces distinctions sont d’autant plus considérables, qu’elles servent de point de départ à l’hygiène, à l’éducation et au traitement moral des sujets. Que si l’on confond un imbécile avec un idiot, ou un idiot primitif avec un sujet idiotisé par le crétinisme, par où commencera-ton? Cherchera-t-on à donner à l’imbécile les notions premières qu’il possède, mais dont il ne tire aucune application, avant d’avoir rendu à ses appareils nerveux la sténie sans laquelle il n’y a pas d’activité nerveuse ni cérébrale? On échouera.

Voudra-t-on donner au crétin une éducation prétendue

littéraire, avant d'avoir fortifié ses tissus de manière à rendre les forces de station et de locomotion à ses appareils? ce serait absurde. Essaiera-t-on d’apprendre à lire à l’enfant arriéré qui comprend tout ce qu’on lui dit et ne peut percevoir une seule des notions qui arrivent par le sens de la vue, avant d’avoir fait l’éducation de cet organe, etc., etc ce serait, dans tous les cas, tenter l’impossi-

ble.

Il est clair qu’ici la distinction est le fait capital, le fait culminant, le fait qui dominera toute la théorie et éclairera toute la pratique; et si, postérieurement, la doctrine pratique se trouve réellement en rapport avec la distinction des genres que j’ai établi, se trouve logique et partant applicable, il sera évident que la distinction précise des espèces et des genres permettra d’appliquer précisément, et dans l’ordre des besoins, telles ou telles des formules que je déduirai plus loin.

Pour le moment, l’essentiel était de débarrasser l’idiotie des nombreux et incommodes voisins avec lesquels on l’avait établie en flagrante promiscuité. En suivant cette marche éliminative, nous avons débarrassé notre route: 1° des définitions vicieuses ou incomplètes; 2° des divisions de l’idiotie en espèces ou genres de fantaisie; 3° des observations spéculatives qui n’enseignent rien relativement au traitement des idiots; 4° des états pathologiques qui ont été confondus avec l’idiotie; enfin nous pouvons entrer maintenant sans encombre au cœur même de notre sujet, en définissant et analysant l’idiotie proprement dite.

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