CHAPITRE X
Nouvelle définition de l’idiotie.
L’idiotie, qu’est-ce donc enfin?
L’idiotie est une infirmité du système nerveux, qui a
pour effet radical de soustraire tout ou partie des organes et des facultés de l’enfant à l’action régulière de sa volonté. qui le livre à ses instincts et le retranche du monde moral.
L’idiotie, abstraction faites des maladies, des infirmités et des dégénérescences d’organes qui l’aggravent trop souvent, ne se présente que sous deux formes essentielles qui sont :
1° L’affection chronique de tout ou partie des masses; nerveuses, qui donne lieu à l’idiotie profonde :
2° L’affection partielle ou totale des appareils nerveux qui se ramifient dans les tissus et président à la vie de relation, d’où résulte l’idiotie superficielle fl).
L’idiot type est un individu qui ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien, et chaque idiot se rapproche plus ou moins de ce summum d’incapacité.
§ I.— De l’idiotie profonde.
L’idiotie profonde résulte d’une affection d’un ou de plusieurs des centres nerveux, comme les lobes du cerveau, le cervelet, la moelle allongée (2).
Oes affections graves ne sont pas toutes représentées extérieurement par la forme du crâne, comme on semble trop disposé à l’admettre aujourd’hui pour l’idiotie en général. Dans un assez grand nombre de cas d’idiotie, même profonde, le crâne ne présente aucune dépression anormale; quelquefois même il est du plus haut style, et d’une régularité parfaite, sauf la longue saillie anguleuse, que forme, dans ce cas, l’arcade temporale, en se prolongeant fort loin vers la région moyenne et postérieure des pariétaux. Cette proéminence, qui n’a jamais été signalée
{1) Je démontrerai dans mes monographies que cette division n’est, pas un à priori.
(2) Il y a certaines de ces affections tellement graves que l’individu qui en est frappé ne présente plus qu’une masse inerte. Quand cet état a résisté à un traitement hygiénique bien conduit, il est clair que l’on doit s’abstenir: là où il n’y a rien la science ne peut rien (Voyez le chapitre 14: des idiots incurables).
DE i/lDlOTIE.
avant moi, mérite de fixer l’attention désormais; car, lorsqu’elle existe, elle coïncide souvent avec une forme de crâne qui n’offre pas d’autres signes palpables de l’affection céphalique; et l’on sait combien sont précieux pour le diagnostic les symptômes irrécusables.
Lorsque l’idiotie profonde laisse son empreinte sous la boîte osseuse qui renferme la pulpe cérébrale, elle le fait de deux manières, par renflement avec amincissement du crâne, et par sa dépression, souvent accompagnée d’induration et de nodosité.
Dans l’hydrocéphalie, le crâne se distend selon les besoins de son contenu, mais on aurait tort de croire qu’il se distend dans toutes ses dimensions. Le front, quand bien même il serait proéminent à la hauteur des bosses frontales, reste toujours déprimé, et comme barré tout le long de l’arcade surciliaire; la partie postérieure du crâne reste également stationnaire, et même souvent en deçà de la moyenne; et le renflement ne s’opère que dans la région moyenne, et tantôt latéralement, tantôt en élévation, de sorte que les hydrocéphales présentent quelquefois cet étrange phénomène d’une tête plus large que longue, ou d’un crâne beaucoup plus allongé que la figure.
Par contre, d’autres hydrocéphales offrent un visage très-long et un crâne relativement petit; mais cette configuration ne se rencontre que dans des idiots âgés, chez lesquels la capacité crânienne, primitivement exagérée, eu égard aux proportions générales d’un nouveau-né, est restée stationnaire au milieu de la croissance de tous les autres organes : on remarquera sur ces derniers, les désordres de conformation de la voûte palatine, qui expliquent jusqu’à un certain point l’incapacité de la parole.
Dans la microcéphalie, la dépression, bien que constante et sensible, varie de position plus que ne varie le renflement dans l’hydrocéphalie. Mais avant de décrire les diverses dépressions propres aux microcéphales, remarquons d’abord que, chez eux, si les bosses frontales sont presque toujours déprimées, elles le sont moins à la base antérieure qu’au sommet coronal et vers les
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arcades temporales; aussi, tandis que le front de l’hydrocéphale vient souvent se poser à angle droit sur la ligne faciale horizontale, celui du microcéphale forme quelquefois avec elle un angle de moins de quarante degrés (1).
Et maintenant si nous recherchons les formes les plus générales de la microcéphalie, nous en trouvons quatre principales et comme typiques des dépressions du crâne:
1° La microcéphalie antérieure dans laquelle le crâne s’en va fuyant d’avant en arrière. L’arcade surciliaire est courte, mais non déprimée; à partir de cette base étroite, tandis que la suture médiane des frontaux forme une saillie Verticale légèrement bombée, les bosses frontales suivent une direction inclinée et conique, les arcades temporales s’effacent, les pariétaux, également resserrés, se reportent un peu en arrière, la ligne occipitale supérieure décrit une courbe longue et étroite, et la tubérosité de l’occiput est un peu saillante, mais sans largeur.
2° La microcéphalie postérieure aplatit, au contraire, les plaques osseuses qui recouvrent le cervelet; la ligne courbe occipitale s’élève presque droite au-dessous de la tubérosité occipitale effacée; la suture lambdoïde et les extrémités postérieures des pariétaux forment avec l’occiput une sorte de plancher au sommet duquel les pariétaux, assez élevés, suivent à peu près leur courbure latérale habituelle, tandis que la partie antérieure du crâne ne présente rien de très exceptionnel, et offre quelquefois même l’apparence d’une structure harmonieuse ou hardie.
3° La microcéphalie circulaire présente, de son côté, une base assez normale, sauf que la coupe horizontale du crâne se rapproche plus du cercle que de l’ovale; mais, à partir de ce point, les os du crâne tendent tous rapidement vers le sommet qui est souvent assez élevé et légèrement incliné en arrière comme un cône penché. Dans cette espèce, la fuite la plus rapide des courbes de la boîte osseuse se fait sentir de la suture écailleuse du temporal au sommet et au centre de la Suture sagittale.
(1) Telle est la conformation cérébrale de Pauline Choisy, et pourtant elle a vécu plusieurs mois.
NOUVELLE DÉFINITION
Toutes autres dépressions apparentes du crâne sont les résultats d’accidents ou d’anomalies particulières du système osseux, qui n’ont aucun rapport avec l’idiotie, ne représentent pas toujours exactement la courbure concave de la boîte, et sont parfaitement compatibles avec les développements intellectuels les plus variés et les plus satisfaisants.
4° Mais il n’en est pas de même des inégalités choquantes que l’on remarque entre les deux côtés du crâne que sépare la ligne médiane. Ces inégalités énergiquement prononcées peuvent entraîner avec elles l’idiotie avec chorée, épilepsie, etc., ou consécutivement une affection cérébrale chronique (1).
Est-il besoin d’ajouter que, dans tous les cas ci-dessus, la mensuration donne des proportions notablement inférieures à celles observées sur le crâne des individus ordinaires, et que les différences dans les dimensions portent principalement, mais non exclusivement, dans chaque espèce de microcéphalie, sur les parties déprimées, ou sur le côté du crâne où semble peser l’inégalité de configuration.
La variété des tètes d’idiots que je signale, tant des hydrocéphales que des microcéphales, prouve que M. Belhomme a eu raison de dire qu’il n’y a pas de forme particulière de la tête propre à l’idiotie; mais il eût pu ajouqu’il y a telles formes de la tête qui emportent nécessairement avec elles l’idiotie, dans leur expression la plus tranchée; or, ces formes sont : 1° l’excès de développement antérieur, latéral et supérieur ; 2° l’extrême saillie par hauteur et prolongement de l’arcade temporale sur des crânes d’un beau style d’ailleurs; 3° les dépressions frontales et temporales jointes à un renflement de la base des pariétaux près l’apophyse mastoïde du temporal; 4° les dépressions postérieures des pièces du crâne correspondant au cervelet; 5° les dépressions circulaires et coniques à
(i) J’ai souvent lu que le crâne des idiots était aplati au sommet, tandis que j’ai toujours trouvé en eux cette région plus élevée que toutes les autres circonvoisines; dans la microcéphalie circulaire, c’est même la seule qui fasse saillie, et sa proéminence est alors considérable.
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partir d’une base large et arrondie; 6° les inégalités choquantes des deux côtés de la boîte osseuse. Je ne mentionne que pour mémoire l’acéphalie, ou microcéphalie absolue, qui ne laisse à l’idiot que peu d’instants d’existence.
Telles sont les seules formes sensibles, reconnaissables, et appréciables du crâne dans l’idiotie profonde.
Quant au principe intime et impalpable de l’idiotie, à savoir la nature même [de l’affection cérébrale, que représentent ces déformations rien n’est moins connu.
« Les lésions partielles de la substance du cerveau, dit Fodéré, une diminution quelconque dans le nombre de ses lames ou de ses anfractuosités ne sauraient être considérées comme cause d’idiotie. D’abord on serait très en peine de définir l’utilité de chacune de ces distributions, ensuite il est reconnu que l’on a souvent enlevé des portions considérables de ce viscère, sans que les sujets aient perdu la raison. » Esquirol trace avec soin le portrait d’un idiot dont la tête était parfaitement conformée; M. le docteur Leuret cite des cas nombreux de lésions cérébrales bui n’étaient suivies d’affections mentales d’aucune sorte, et au contraire des affections mentales qui ne laissaient aucune trace de lésion, ni même d’inflammation dans les centres nerveux ; Morgagni rapporte le fait d’un homme qui, ayant de grands maux de tête, depuis trois mois, meurt après avoir dîné et soupé tranquillement; à l’ouverture, on trouve le cervelet entièrement squirrheux; et pourtant cet homme avait conservé la parole, la raison; et ses habitudes de travail, excepté dans le paroxysme de la douleur. Fodéré, lui aussi, a vu un jeune homme sujet à des vertiges périodiques, mais qui se livrait d’ailleurs malgré son mal, à un travail assidu, mourir subitement, et présenter à l’autopsie l’hémisphère droit détruit en entier et remplacé par du pus; cependant jusqu’au dernier jour le sujet avait joui de la plénitude de ses sens, de ses mouvements et de sa raison.
Enfin, on ht dans le Traité de la Manie , p. 134 :
« J’ai remarqué un stéatome, de la grosseur d’un œuf, dans la partie moyenne du lobe droit d’un cerveau. Séguin, Éducation des idiots. 6
NOUVELLE DEFINITION
On croira peut-être, qu’il s’agit du cerveau d'un aliéné?... Mais je me hâte de prévenir un jugement précipité, et je puis assurer que la personne était hémiplégique ; qu’elle avait fait depuis deux mois une nouvelle chute sur la tète, et qu’elle n’a jamais manifesté le moindre écart, la moindre incohérence dans ses idées. Quel sujet de commentaire et d’explications, si cette personne avait été en même temps aliénée?» ajoute l'illustre Pinel, qui avait la maligne bonhomie de La Fontaine.
D’après ces opinions considérables dans l’espèce, et ces exemples auxquels j’en pourrais joindre d’autres, il est donc manifeste qu'il n’y a pas de lésion cérébrale actuellement connue, autre que l’hydrocéphalie et la microcéphalie majeures, pour être la représentation externe et sensible de 1 idiotie.
Il est vrai que Morgagni a trouvé le cerveau des idiots très-dense, que Meckel a trouvé la substance cérébrale plus sèche, légère, friable ; que Malacarne a cru observer que la diminution du nombre des circonvolutions se montre en proportion de l’absence d’intelligence, et que les feuillets ou lamelles du cervelet étaient moins nombreuses chez les idiots ; mais admettons que toutes ces anomalies (qui pourtant ne concordent pas absolument entre elles, et se nient quelquefois réciproquement, comme la densité trouvée par Morgagni, là où Meckel aperçoit une plus grande légèreté et friabilité), existent pourtant ; et voyons si nous en serons plus avancés dans le diagnostic du principe de l’idiotie ? Nullement. « L’anatomie pathologique, dit J. Muller, ne peut jamais avoir qu’une application très restreinte à la physiologie du cerveau ; » aussi elle a bien pu constater dans certaines lésions, la friabilité, la densité de la pulpe cérébrale, mais elle n’a pas trouvé la concordance de ces anomalies internes, impalpables, invisibles, avec les formes externes, palpables, visibles du crâne or c’est du diagnostic de l’idiot vivant, et non de l’idiotie morte qu’il s’agit : donc, l’anatomie pathologique éclaire mal la question du traitement des idiots aux lueurs douteuses de la dissection post-obitum ; donc, la forme du crâne est encore aujourd’hui la seule apparence connue,
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et en même temps appréciable, le seul signe extérieur sur lequel on puisse fonder le diagnostic de l’idiotie profonde (1).