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CHAPITRE XIII

Des symptômes psychologiques de l’idiotie.

L’intelligence ne saurait occuper un physiologiste qu’en tant que fonction. C’est en qualité de physiologiste, bien plus qu’au nom de la psychologie, que l’on a dit : l'homme est une intelligence servie par des organes. S’il pouvait suffire d’un mot aujourd’hui pour faire comprendre une idée pleine de déductions, je dirais à mon tour : l'idiot est une intelligence mal servie par des organes imparfaits ; mais je ne serais pas entendu, et> je dois me hâter de rentrer dans l’analyse stricte de mon sujet.

DE L’IDIOTIE

Quelle que soit l’idée que l’on se forme de l’esprit, de l'intelligence, de l’entendement humain, comme on voudra dire, et quelques opinions qui aient cours sur la psychologie, je regarde cette science comme aussi positive que la botanique, et je répéterai, après le docteur Collineau, que c’est une science d'observation où il y a tout avoir , tout à mettre à sa place , et rien a créer , rien à imaginer. Que ceux qui inventent et imaginent là' où il faut observer et déduire ne s’en prennent donc qu’à eux de l’incertitude qui règne dans leurs écrits, elle n’existe point dans les fonctions.

Sans doute, il n’est pas donné à la science de remonter au principe même des fonctions psychologiques ; mais il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle ne le puisse ; car elle ne va pas plus loin, que je sache, dans l'analyse des phénomènes de la reproduction, de l’assimilation, de la nutrition, en un mot, dans l'étude de tous les phénomènes de la vie. Dira-t-on que la psychologie n’explique pas l’origine de nos sensations, de nos idées, de nos souvenirs? Mais la physiologie explique-t-elle davantage le principe de la nutrition par l’assimilation des aliments; etc., etc... Soyons difficiles dans le choix des preuves, dans la description des phénomènes, dans nos déductions, soit ; mais ne cherchons à remonter trop haut sur aucun chef des connaissances humaines ; car, sans cette humilité de l’esprit, nous risquerions de nous perdre dans les régions fantastiques de l'hypothèse, ou de retomber lourdement au-dessous des intelligences moyennes et sincères.

Les fonctions psychologiques sont susceptibles d’analyse comme celles de la respiration, de la locomotion, etc... on les saisit au passage, on les décrit avec autant de précision qu’on en peut mettre à décrire le mouvement ; et si les maîtres dans cet art ne sont pas nombreux, leurs œuvres prouvent du moins que cette science est possible sinon facile. Pour moi, ma tâche n’est pas à cette hauteur ; la psychologie n’est dans ce travail qu’un des points sur lesquels il m’importe d’appuyer mon observation, et je dois m’attacher à être compris, bien plus qu’à, être approuvé, quelles que soient les doctrines qui

Symptômes physiologiques.

présideront aux jugéments que l’on pourra porter sur cette partie de mon ouvrage.

Aussi que m’importent les noms divers donnés par les psychologistes aux fonctions intellectuelles? leur place n’est point ici ; nous n’avons que des groupes de fonctions à observer.

En étudiant les facultés intellectuelles par groupes, nous remarquons d’abord que les fonctions psychologiques sont de trois sortes : perceptives, distinctives, électives ou spontanées ; et qu’elles prennent des noms divers selon qu’elles embrassent trois ordres de phénomènes : la matière, l’esprit, le sentiment; entrois temps: le passé, le présent et le futur : en effet, toutes les opérations intellectuelles ont pour point de départ une perception, ou une distinction, ou une élection, dans le passé, dans le présent ou dans l’aveniiq relativement à un fait moral, intellectuel ou matériel .

En partant de cette généralité, si, au premier abord, on ne reconnaît pas trace de fonctions psychologiques chez la plnpart des idiots, une observation plus persistante rend l'exercice de ces mêmes fonctions tellement évident en eux que Ion se refuse presque à supposer qu’ils soient organisés autrement que tout le monde ; à cette période d’étude de l’idiotie on est tenté de se croire le jouet d’une hallucination, voyant une créature à laquelle il ne semble manquer que le mot de Jésus au paralytique : Levez- vous et marchez.

Et en effet ( 1 ) , dans l’ordre des phénomènes présents, l’idiot le plus dépourvu de sensibilité percevante, ou, si l’on veut, de sensibilité de relation, manifeste pourtant l’impression de perceptions distinctes, et donne des signes non équivoques de l’existence en lui d’un sentiment distinctif. Ainsi, dans l'ordre des faits présents et dans la limite, étroite à la vérité, de sa vie présente, aperçoit-on en lui, exprimés par les expressions qui lui sont propres, des besoins, des appétits, des goûts, des penchants, des

(1) On voudra bien remarquer qu’il s’agit ici de sujets chez lesquels l’idiotie n’ést compliquée d’aucune dégénêrescense d’organes ou infirmités qui emporte l’incapacité absolue d’action, de locomotion., et d’expression des sensations.

DE L’IDIOTIE

désirs, des répugnances, des appréhensions, des craintes, des terreurs, des préférences, des velléités, des volontés, toutes manifestations qui n’ont lieu qu’en vertu de sentiments, de sensations, de perceptions limitées il est vrai, je le répète, mais aussi irrécusables que lorsqu'elles se produisent dans les sujets les mieux organisés.

Pour le passé, et en vertu de réminiscences d’impressions visuelles, auditives ou autres (qui comportent nécessairement l’usage de la mémoire), l’idiot le plus borné prouve encore qu’il garde le souvenir de certains actes sensitifs et effectifs, de perceptions du tact, du goût, de l’odorat, de l’ouïe, du regard, et souvent même de la parole ; réminiscences qui ne laissent aucun doute sur la puissance qu’il possède comme tout le monde, (mais non pour un aussi grand nombre de phénomènes que tout le monde, à la vérité), de comparer le présent au passé, de déduire du passé au présent, de lier enfin sa vie présente à sa vie passée par un exercice de ses facultés intellectuelles.

Pour l’avenir, ses désirs, ses craintes, ses affections, ses choix, ses préférences sont limités (j’en conviens encore) au très-petit nombre de phénomènes, ou à l’unique phénomène qu’il peut désirer et prévoir ; mais si immédiat, si imminent, si nécessaire que soit le phénomène qu’il prévoit, comme la faim, ou une chute sur un plan brisé ou incliné, ou l’attente d’un joujou qu’on lui remet tous les matins ; enfin, la moindre de ses déterminations qui s’accomplit en vertu d’une prévision positive, emporte l’exercice des facultés intellectuelles aussi bien que les calculs les plus transcendants du probabilisme ; donc, l’idiot prévoit encore dans le sens catégorique du mot, bien que dans son acception la plus étroite.

Ce qui manque à l’idiot ce n’est donc :

1° Ni la perception distincte, car il en fait preuve quand il distingue du pain d’avec tout autre objet, etc., etc. ;

2° Ni la sensation interne, quand il savoure ou rejette un aliment, ferme les yeux à la vue d’un objet, ou écoute avec plaisir de la musique, etc. ;

SYMPTOMES PHYSIOLOGIQUES

3° Ni la sensation externe (1), quand il se brûle, a froid, chaud, et éprouve des sensations correspondantes aux modifications qu’impriment les principaux modificateurs externes de l’état d’être humain ;

4° .Ni l’attention, quand il fixe son esprit et ses désirs sur les choses, ou sur la seule chose, qui lui soient agréables ;

5° Ni la comparaison, ni le jugement, quand il compare et choisit entre plusieurs objets celui qui lui plaît le mieux ;

6° Ni l’entendement propre, quand il subit l’influence morale des paroles douces ou sévères qui s’adressent à lui ;

7° Ni la prévoyance pour ses besoins, car, si limitée qu’on la suppose, elle est réelle, et pousse son esprit peu hâtif à les satisfaire ;

8° Ni ses appétits, car ils ne sont ni moins impérieux, ni moins exigeants que les nôtres, quoique moins nombreux ; et pour leur donnes pâture, l’idiot (s’il n’est perclus) est capable de tourner ou de renverser tous les obstacles avec une patience et une ingéniosité qui semblent tenir du prodige, eu égard à son état ;

9° Ni ses goûts, qui fussent-ils bornés au désir de déchirer de la toile, de lécher une faïence, etc., etc., occupent aussi assidûment son esprit que le goût du tabac, de la danse, de l’ivrognerie, du jeu occupent les esprits les mieux faits ;

10° Ni ses désirs qui veulent être satisfaits, comme son unique désir, le nombre n’y fait rien ; non plus que ses répugnances ;

11° Ni ses affections et antipathies personnelles qui se prononcent enfin, dès qu’il vit dans un milieu propre à les exercer ;

12° Ni sa volonté même qui existe dans la limite négative que je marquerai.

(1) Ces sensations ne sont internes et externes que relativement à l’idiot, je n’ai pas besoin d’en dire davantage pour être compris.

DE L'IDIOTIE

Donc, ses instincts sont bornés, mais impérieux ; ses sensations déterminent en lui l’exercice de l’attention, de la comparaison, du jugement, de la mémoire, de la prévision, de la volonté ; il fait acte, en un mot, de toutes les facultés dites intellectuelles, et pourtant il est idiot?

Que lui manque-t-il donc intellectuellement pour ressembler à tout le monde ?

Il ne lui manque aucune faculté intellectuelle : mais il n’a pas la liberté nécessaire pour appliquer ses facultés dites intellectuelles à l’ordre des phénomènes moraux et abstraits ; il lui manque la synergie, la spontanéité d’où jaillit la volonté morale.

L’idiot jouit de l’exercice de toutes ses facultés intellectuelles, mais il ne veut les appliquer que dans l’ordre des phénomènes concrets ; et encore seulement à ceux des phénomènes concrets dont la texture, la forme, la saveur, le goût, le son, ou telle autre propriété particulière^ que souvent il apprécie seul), sollicitent en lui un désir, une manifestation de l’intelligence, de la vie. Mais il y a plus : non-seulement l’idiot n’entre en rapport volontaire qu’avec des phénomènes concrets ; non-seulement il limite ces phénomènes concrets avec lesquels il entre en rapport volontaire à un très-petit nombre, à un seul quelquefois ; mais encore cet unique phénomène, ou ce petit nombre, ne vous imaginez pas qu'il en ait une idée, ou seulement une notion exacte ou complète; nullement. Dans chaque phénomène son intelligence active jusque dans sa paresse, semble se hâter d’éliminer toutes les propriétés qui ne sont pas le but de son élection ; elle ne veut voir dans un dessin que la couleur, i\c sentir que le pol ; dans le métal, n’entendre que certains bruits dans la réunion d’un grand nombre, et par un procédé d’élimination qui serait peut-être impossible aux natures les mieux organisées, elle réussit à ne se laisser impressionner que par une seule propriété des choses qui en ont nécessairement un grand nombre : l’idiot goûte ainsi instinctivement le charme de sensations très- 110^3 et très prolongées, sans distraction possible, soit de la part des sens qui ne sont pas appelés à fonctionner, soit du côté de l’intellect

DES CAUSES

qui reste toujours et tout entier subordonné à une perception unique.

Tels sont, en ne tenant aucun conpte des anomalies particulières à chaque sujet, les symptômes psychologiques de l’idiotie ; tel est l’état intellectuel de l’idiot, idios, solitarius, seul : seul avec sa sensation unique, sans rapport abstrait ni conventionnel volontaire, sans volonté intellectuelle ni morale. Physiologiquement il ne peut pas, intellectuellement il ne sait pas ; psychiquement il ne veut pas; et il pourrait, et il saurait, s’il voulait ; mais avant tout et surtout il ne veut pas !. . . .

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