‹ Traitment moralChapitre 30 sur 97 · VI.— Diagnostic de l’imbécillité · texte numérisé non relu

VI.— Diagnostic de l’imbécillité

Quand les familles ne craignent pas de dire vrai sur ce chef, le praticien sait de suite à quoi s’en tenir sur l’état d’imbécillité d’un sujet. Oet état a commencé à deux, trois, dix, quinze ans, on l’attribue à telle ou telle cause; cette cause a disparu ou elle continue à subsister, elle est occulte ou manifeste, etc... Rien de plus simple si l’on était toujours sur de pouvoir procéder ainsi avec sincérité; mais, outre les cas où les parents ne soupçonnent vraiment point la cause secrète du mal, et le cas où ils n’ont rien vu d’extraordinaire en leur enfant que lorsque l’imbécillité était confirmée, si peu de personnes sc montrent disposées à être sincères sur ces faits intimes, que celui qui veut connaître la vérité, sans laquelle il ne peut fonder son traitement, doit s’armer de beaucoup de patience

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et de pénétration. Ce sera donc surtout en énonçant les symptômes manifestes de l’imbécillité qu’il pourra obtenir ces aveux qu’on cherchera presque infailliblement à lui cacher. Ainsi, un arrêt de développement cérébral, sans lésion apparente, sans déformation sensible, lui donnent une indication de l’âge où a dû commencer l’atrophie du cerveau; ainsi encore l’extrême prolongement des membres et de leurs extrémités, la mordition, le mutisme, les embarras de la parole, la qualité du regard, l’état de la pupille seront autant de signes qu’il devra interroger tout haut, afin que les organes, déposant eux-mêmes, forcent les autres témoins, les parents, à se prononcer.

L'imbécillité, qui est en principe un état moins grave que l’idiotie, présente peut-être moins de ressources dans son traitement parce que sa cause est souvent constante, persistante, indéracinable; c’est pour cette raison que l’on doit insister pour la connaître, cette cause, afin de pouvoir la combattre si elle persiste, et de ne pas être induit à prévoir une amélioration prochaine et à donner de fausses espérances fondées sur de fausses indications. Dans ce cas sans doute le premier coupable n’est pas celui qui est induit en erreur ; mais s’il n’est pas coupable, il est responsable, ce qui revient au même dans le langage récriminatoire. Je m’abstiendrai de traiter du diagnostic de la démence; qu’il me suffise de dire au sujet de cette maladie qu’il n’est presque plus permis, depuis Esquirol, delà confondre avec l’idiotie, et que, par conséquent, elle ne doit pas nous occuper. Appelé quelquefois a tort dans des cas de démence, je ne m’y suis jamais trompé, et je les ai toujours renvoyés à qui de droit, aux médecins qui traitent des maladies mentales.

§ VII. — Diagnostic des enfants arriérés.

Le retard dans lequel un sujet se trouve sous le rapport de l’intelligence comme sous celui des fonctions physiologiques essentielles à la vie de relation, ne peut jamais être confondu avec l’idiotie ; car le retard est un degré de développement en moins, et l'idiotie est une infirmité ;

car le retard ne saurait affecter que certains modes sensitifs et perceptifs, et n’altère jamais les modes de la myo- 1 ilite , comme le fait l’idiotie même superficielle; c’est pourquoi le retard demande des soins particuliers et l’idiotie appelle l’emploi d’un système entier, complet, de moyens hygiéniques, pédagogiques et moraux.

Ce qui contribue à la confusion qui est fréquente entre ces sujets si différents au fond, c’est que le retard dans l’enfant arriéré peut porter sur tous les points de l’organisme de relation, et en affecte presque toujours plusieurs simultanément, de manière à produire ainsi, sous de certains rapports, et souvent même sous le rapport intellectuel tout entier, une véritable incapacité relative. Ainsi les enfants arriérés parlent mal ou à peine, ont la voix faible ou comme brisée, la poitrine étroite et encore plus mince qu’étroite, le cou exigu et long, les membres grêles, les muscles peu développés et les fonctions de la sensibilité diminuées ou restreintes à des modes douloureux et incomplets.

Du reste, je n’ai pas la prétention d’entrer dans l’aperçu de toutes les anomalies de fonctions que présente le jeune âge; qu’il me suffise de dire que près d’un tiers des enfants, qui passent pour ordinaires, pêchent par défaut ou excès de plusieurs aptitudes fonctionnelles, et qu’ils auraient besoin d’être élevés d’après les principes de ma méthode positive d EDUCATION PHYSIOLOGIQUE.

Du reste, les enfants le plus gravement arriérés, on les distingue facilement des idiots en ce qu’ils n’ont pas de mouvements mécaniques, et des imbéciles en ce qu’ils ne sucent ni ne se mordent habituellement. D’autres signes font encore distinguer de ces deux catégories les enfants arriérés : ce sont la forme de leur crâne qui est normale et ne présente ni déformations monstrueuses, ni temps cl’arrêt de développement; c’est encore l’absence de déperdition involontaire de la salive, le non balancement dans la marche, si peu ferme qu'elle soit d’ailleurs ; c’est encore le regard qui a peu d’éclat, mais qui ne fuit ni ne se perd dans le vague ; c’est enfin la présence des sentiments moraux, de la gaieté de l’affection familiale, de l’obéissance, du sentiment du devoir (autant que l’éducation suivie a

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permis à cet ordre de phénomènes pscyhiques supérieurs de se produire à l’état normal).

Sans doute on peut, on doit même, dans le cas de simple retard physiologique, comme dans les cas précédents et plus difficiles, interroger la famille sur l’origine présumée de l’état d’infériorité que l’on est appelé à constater ou à corriger ; mais en outre qu’ici les causes sont peu saisissables, et ont échappé le plus ordinairement à l’appréciation des parents, les causes n’ont ici qu’une importance presque secondaire ou nulle pour le traitement, parce qu’elles sont rarement permanentes ou chroniques ; parce qu’elles tiennent à des maladies non-interrompues pendant les premières années, au mauvais lait, au changement de nourrice, à la mauvaise nourriture, au peu d’exercice, à la privation d’air salubre, à l’isolement, etc..., qu’importe, ou à peu près, puisque le régime que l’on devra indiquer tend à changer immédiatement et radicalement celles d’entre les causes qui peuvent encore subsister, et à les remplacer toutes par des conditions de régime et d’activité diamétralement opposées. D’ailleurs les familles auraient la main bien malheureuse si elles confiaient leur enfant arriéré à un homme capable de le prendre pour un idiot, et l’on devrait prévoir que les plus funestes conséquences suivraient cette erreur, principalement en ce qui touche la partie morale du traitement.

§ VIII, — Résumé du diagnostic des idiots.

On voit, par ce qui précède, l’importance que j’attache au diagnostic de l’idiotie et des affections que l’on a confondues jusqu’à présent avec elle. Gette importance est si considérable, que je conseillerai toujours au praticien de s’abstenir, ou au moins, de suspendre l’application de tout traitement actif, et de se borner à un simple traitement d’observation, dans tous les cas où, dans sa conscience, il ne pourrait pas se dire à lui-même, je vais traiter telle ou telle espèce d’idiotie, d’imbécillité, etc. Que dirait-on d’un médecin ordinaire qui traiterait un homme atteint d’une inflammation sans connaître le siège inflam-

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matoire? d’un médecin des maladies mentales qui ne saurait diagnostiquer un cas de lypémanie ou de démence, ou qui ne prendrait pas le temps de dresser son observation, pressé qu’il serait de traiter... de traiter quoi?... une maladie mentale ; mais laquelle ?... Là est toute la question, aussi bien pour l’idiotie que pour les maladies mentales, les maladies internes, chroniques, aiguës, etc., etc...

Il est vrai, que ce diagnostic de l’idiotie que je propose, que je prescris, comme le commencement rigoureusement nécessaire de tout traitement moral, pédagogique et hygiénique, ce commencement est ce dont on se doute le moins, si l’on se doute du reste. Et quand j’affirme que personne aujourd’hui, dans la science, n’est en état de diagnostiquer l’idiotie et ses analogues, je suis tenté de supposer, tant la chose est vraie, qu’on ne me croirait pas, si je n’en donnais des preuves malheureusement irrécusable ; or, ces preuves, les voici :

Quand je fus appelé, en 1840, par ordre du ministre de l’intérieur, à appliquer ma méthode aux jeunes idiots de l’hospice des Incurables (hommes), je trouvai des sujets que nul ne pouvait classer, que nul n’avait songé à classer. Ils étaient nourris, logés, chauffés, couchés, mais classés... fî donc ! aussi, ai-je dû me contenter, pour commencer mon travail, de l’état presque nominatif des sujets tenus dans l’hospice des Incurables (1).

Quand la commission, présidée par M. Orfîla, eut constaté les progrès de ces enfants et témoigné au conseil le désir de me voir appliquer ma méthode en grand aux jeunes idiots réunis de Bicêtre et des Incurables, à Bicetre enfin, où les médecins des maladies mentales ne manquent pas ; comment procéda-t-on à la catégorisation de

ces nombreux sujets? On commença par n’y pas procéder

du tout. Et .quand, plus tard, sur mes instances, après le traitement commencé, on voulut bien dresser un état des élèves qui m’étaient confiés, nul document n’existait, l’on ne voulut et l’on ne put rédiger un état positif de ces

(1) Voir l’état de ces enfants au commence;:'.-: ut de mon premier rapport au Conseil général des hospices de Paris sur l’éducation des jeunes idiots de l’hospice des Incurables, 1842, chez G. Baillière.

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enfants ; il fallut qu’au bout d’une table et à la hâte, je rédigeasse un cadre monographique de l’idiotie, dont on s’est servi pour assigner à chaque sujet le genre auquel il appartenait. Mais, depuis ce temps, cette pièce, égarée sans doute, est allée, presque mot à mot, grossir je ne sais quelle réimpression de prospectus, au milieu desquels elle semble protester, malgré son incorrection et ses surcharges, contre le vide des mots et l’absence d’idées qui illustrent ce recueil ; mais si je n’ai pas réclamé sur l’heure, ce n’est pas une raison pour que je ne reprenne pas mon bien où je le trouve, et je reprends mon cadre monographique de l’idiotie (1), ne fut-ce que pour le débarrasser du pathos dont il a été saupoudré par une main un peu trop lourde.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, ce cadre monographique de l’idiotie est le seul travail complet sur lequel on puisse, à cette heure, prendre une idée nette de cette infirmité, la différencier d’avec les affections analogues, et surtout représenter l’état exact d’un idiot avec des traits assez précis, des contours assez arrêtés, pour que les portraits ainsi pris sur nature par une plume exercée, puisse servir à diriger l'éducation et le traitement moral d’unieune idiot, quand bien même le maître et l’élève seraient séparés par de grandes distances.

Je suis tellement convaincu de l’importance d’un cadre monographique de l’idiotie, que je n’hésite pas à engager les médecins, même ceux qui sont le plus étranger à la spécialité qui m’occupe, à dresser sur ce cadre les portraits de tous les enfants idiots qu’ils rencontreront dans leur pratique, et je serais heureux qu’ils voulus eut bien me les communiquer. Car, si mon cadre n’est pas complet (et je pense qu’il peut être ou complété ou corrigé), une pratique en grand de l’observation de l’idiotie démontrera la nécessité de revoir mon travail, et nous apprendra ce qui lui manque ; si ce cadre monographique est au contraire, du premier jet, digne de la haute prétention queje

(1) Comme je n’ai jamais ignoré à quelle espèce de savant j’avais à faire, j’avais pris soin de déposer l’original de ce travail, daté et signé, entre les mains d’un homme dont personne ne contesterait au besoin ni la science ni la probité.

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lui ai assignée, il permettera aux praticiens de recueillir en peu de temps une masse de portraits d’idiots suffisante pour faire voir l’idiotie et ses prétendus analogues sous un aspect plus précis, et pour trancher définitivement la forme principale du type idiotie d’avec l’imbécillité, le crétinisme, etcr.

Un dernier motsur l’idiotie proprement dite. Mettons de côté mes conseils sur l’hygiène, ma méthode d’éducation, mon principe de traitement moral avec toutes les formules qui en découlent, et récapitulons ce que j’ai fait pour l’idiotie proprement dite.

1° L’idiotie était nommée , mais elle n’était pas définie ; je lui ai imposé une définition.

2° L’idiotie était divisée en genres de fantaisie ; j’ai été au fond même de l’idiotie saisir ses deux espèces, laissant à des travaux subséquents le soin de produire et de classer les genres et les variétés.

3° L’idiotie était confondue avec plusieurs affections desquelles j’ai dégagé son type.

4° L’observation spéculative de l’idiotie portait principalement sur les symptômes psychologiques et hypothétiquement sur les symptômes organopathiques ; j’ai assis ma base et mon centre d’observation sur le terrain palpable et solide des symptômes physiologiques, j’ai rectifié les formules psychologiques desquelles l’observation s’autorisait avant moi, et j’ai repoussé, de l’étude positive actuelle de l’idiotie, les symptômes organopathiques que l’anatomie pathologique a recueillis au hasard sur des cadavres, et dont elle n’est en mesure de donner le rapport, ni avec l’idiotie vivante, ni même avec les sujets qu’elle a disséqués. Enfin l’idiotie était observée spéculativement, et toutes les observations antérieures aux miennes ne pouvaient servir, et n’ont servi à rien. Je l’ai observée positivement, c’est-à-dire de manière à ce que mes observations puissent servir de point de départ à l’hygiène, à l’éducation et au traitement moral des idiots.

La suite de cet ouvrage prouvera si j’ai réussi.

CADRE MONOGRAPHIQUE.

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