CHAPITRE XXVIII
De l’habitation.
Ce serait ici le lieu de dire comment devraient être situés, construits, distribués, éclairés, les asiles destinés à recevoir les jeunes idiots. Malheureusement ceci est un rêve qui coûtera encore bien des douleurs à ceux qui auront le courage de reprendre la tâche au point où je l’aurai laissée, quand la plume tombera de mes mains, et quand la voix me fera défaut.
Pour aujourd’hui, il suffit de dire quelques mots sur cette importante question.
La pièce que l’on destine au séjour habituel d’un idiot ne doit être située ni au nord, ni à l’ouest; il convient aussi qu’il ne séjourne ni dans la chambre où il couche, ni dans celle où l’on mange, ni dans les cuisines, ni dans un rez-de-chaussée si cet appartement n’est élevé de un ou deux mètres au-dessus du sol et planchéié. Son appartement doit être comme son horizon, aussi vaste que possible, tant pour la quantité d’air dont il a besoin, que pour la facilité de ses évolutions. J’ai vu des enfants enfermés entre un lit, une table et des chaises de bois ; j’en ai vu d’autres emprisonnés entre une étagère, un guéridon, un piano, des chauffeuses, n’ayant pas, les uns et les autres, plus d’un mètre de vide devant eux et ces objets ; et je ne sais encore lesquels, des pauvres ou des riches étaient le plus à plaindre. Condamnés à l’inertie par l’exiguité du lieu, par les angles menaçants du mobilier, par la crainte de casser ou de salir; esclaves d’un prétendu confort ou de la misère ; privés d’air par l’étroitesse des jours de l’appartement, de lumière par la paresse de leur bonne ou l’insouciance de leur mère à les conduire dans les lieux publics où leur infirmité serait vue, commentée,
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racontée, les pauvres enfants s’étiolent également dans l’habitation étroite de l'ouvrier et dans l’hôtel de l’agent de change.
C’est d’ailleurs une observation triste, mais nécessaire à signaler, qu’en France, au contraire de ce qui se pratique en Angleterre, l’on ne trouve pas dans une maison sur dix mille et plus, une chambre des enfants ( je ne parle pas d’une chambre ou d’un cabinet où ils couchent) : j’entends une pièce aérée, gaie, vaste, où les enfants rangent leurs livres et leurs joujoux, travaillent et s’ébattent à coeur joie. Oui, dans dix mille maisons qui comptent chacune dix appartements, entrez ? Vous trouverez l’antichambre, la salle à manger, le salon, le cabinet de monsieur, le boudoir de madame, l’office, la cuisine, etc., vous ne trouverez pas la salle des enfants.
Ce n’est pas ici le lieu d’examiner pourquoi les enfants, admis dès cinq ans dans des fêtes nocturnes que l’on donne exprès pour eux, je veux le croire, mais dont tout le monde profite plus qu’eux, n’ont pas une pièce consacrée à eux seuls, où il ne soit permis à personne de déposer, glace, tableaux, statuettes, porcelaines Dunkerque, et autres objets de luxe qui coûtent souvent autant de larmes aux enfants, qui les cassent qu’ils ont coûté de soins aux parents pour les rassembler ; disons seulement que, si l’on prive les enfants ordinaires de cette chambre à eux, que j’avais chez ma grand’mère et que mon père déjà avait supprimée, il la faut rétablir dans toute sa somptueuse nudité pour l’idiot. Il y faut pour meubles des balles, des raquettes, des marteaux, des chevaux, des voitures ; et s’il y a un fauteuil, ce ne doit être que celui de Sa Majesté Polichinel, le Roi des joujoux et des enfants.
Après cela, ayez des arbres, des fleurs, des légumes, des fruits, un jardin, de l’eau, des animaux domestiques, des bois, des montagnes autour de votre élève, tant que vous pourrez ; si non, que la promenade soit voisine, et qu’il y passe ses plus grandes heures, et qu’il voie les jeux de son âge, et qu’il essaye avec votre aide de s’y mêler.
Mais si j’osais jeter les yeux sur ce quel’avenir peut promettre d’amélioration pour mes malheureux élèves, que dq
Séguin, Éducation des idiots. 13
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choses ne verrai-je pas ? , . Aucune innovation dans leur habitation ne me semble trop somptueuse pour eux?
Quand on comprendra de quelle importance morale et sociale même, il est de ne pas laisser vingt mille créatures sans secours, sans protection, souvent sans asile, àla garde tout au moins, de parents qui peuvent mourir avant eux, et souvent à la merci de collatéraux ou d’étrangers rapaces ou cruels ; quand on aura vu que ces vingt mille individus, inutiles aujourd’hui, ont des bras capables, ou bien peu s’en faut, de leur suffire dès qu’on aurabien voulu diriger dans le travail leurs mains incertaines, ce que la moralité absente ne tente pas, l'égoïsme le réalisera peut-être.
Alors, mais quand cela sera-t-il?... on s’occupera de chercher un lieu convenablement situé pour le séjour momentané ou permanent des idiots, selon qu’ils seront plus ou moins curables. Et en effet, avant. tout moyen spécial, avant tout médecin ou instituteur, il faudra un local convenablement situé et approprié. C’est le local, ainsi trouvé, qui sera l’agent le plus aetif de la santé, du bien-être et des progrès des élèves.
On devra choisir un site élevé, exposé au midi, dans une contrée sèche, et pourtant fertile etassez boisée. On se gardera de les installer au milieu d’une ville, et toutefois il faudra qu’ils en soient assez proches pour que la vue et le maniement de tout ce que le luxe, les arts, l’imagination et l'industrie enfantent leur ouvre le sens des choses sociales qui appartiennent à tous ceux qui savent les apprécier; car l’asile construit intra-muros, n’a d’autre avantage que de procurer aux employés supérieurs quinze à vingt pour cent sur toutes les fournitures de ces établissement dits de bienfaisance ; et cet avantage ne saurait être mis en balance avec les inconvénients qui résultsnt pour les idiots de la vie factice, qu’ils y mènent. Dans ces sortes d’asiles, en effet, on leur présente le pain, les mets, le vin, les vêtements, les chaussures tout prêts, tout transformés à leur usage, de telle sorte qu’il leur est impossible de se rendre compte des moindres faits de la vie réelle. Les végétaux et les animaux n’existent pour eux, que sous l’espèce de purées et de tranches de boeuf bouilli. L’air et l’espace,
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taxés de deux cents à deux mille francs la toise, leur sont mesurés avec une parcimonie hermétique ; la verdure ne leur apparaît que taillée, maigre, poudreuse, défigurée : la vie, enfin, dans son luxuriant épanouissement de chaque saison, leur échappe sous l’enveloppe des fictions de la civilisation ; or, il faut qu'ils voient et palpent la vie primitive, qu’ils sentent la nature sourdre, croître et se reproduire, et qu’ils manipulent de leurs mains les diverses matières que l’on doit transformer pour la satisfaction de leurs besoins. Et, par exemple, s’ils n’ont vu d’eau sortir que d’un puits ou d’une carafe, comment se formeront-ils une idée des cours et des masses d’eau répandues sur le globe ? S’ils n’ont semé et planté leurs légumes, quelle
idée peuvent- ils en concevoir ? etc . , etc La situation
de leur demeure importe donc autant sous le rapport de l’éducation que sous celui de l’hygiène. Ils doivent pouvoir s’y livrer à tous les travaux de culture, à l’élève du bétail et des animaux domestiques, à la transformation des matières premières qui donnent le pain, le vin, la bière, les aliments de toutes sortes, etc., etc....
Mais il ne suffit pas de trouver un sol et une atmosphère convenable à l’installation de cet établissement pratique ; il faut une habitation ; et cette habitation ne peut être ni un vieux château, ni un cloître séculaire, ni une ferme récrépite. Pour les idiots, il faudra des constructions spéciales, ouvrant toutes au midi, dont les jours soient larges et cependant faciles à protéger contre le froid et la chaleur, et où l’enfant sera baigné dans la lumière, sans que rien ne vienne distraire son regard de ses travaux. A cet effet les fenêtres, d’une ouverture aisée et partielle, régneront sur toute la longueur des ateliers et des salles d’études, ne commençant qu’à deux mètres au-dessus du parquet et montant jusqu'au plafond. Toutes les salles du rez-de-chaussée seront affectées aux exercices, celles du premier étage étant destinées au coucher des enfants, et aux divers services de propreté, comme bains, frictions, massage, etc... ; je dois aussi signaler à ce sujet un point absolument négligé dans les maisons d’éducation et dans les hospices de notre pays, je
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veux parler de la présence et de l’abondance partout et à toute heure, d’eau froide et chaude. Cette dernière s’obtient gratuitement en utilisant les parties aujourd’hui perdues du calorique des cuisines. La distribution des eaux chaudes, dans une bonne gestion, ne fait qu’un, également, avec le chauffage et même avec l’éclairage de l’établissement entier par des conduits de gaz et d’air chaud, mais non de vapeur : outre les avantages que le service retire de cette combinaison pratiquée dans toutes les lunaticasylum de l’Angleterre, on y trouve encore celui de réconomie qui est presque partout supérieure au prix du splendide éclairage qui circule à flots dans les asylums de Bethlem, Hanwell, Glocester, Lincoln, Yorck, etc. . Par ce moyen aussi économique que prévoyant, on évitera d’ailleurs les horribles accidents qui ne manquent jamais d’arriver quand des enfants, et plus encore des idiots, sont chauffés et éclairés par les procédés ordinaires.
Les dortoirs ne doivent pas être seulement grands, ils doivent être relativement immenses, et ils ne doivent pas être communs pour tous les sujets; car les enfants qui sont affectés d’épilepsie, comme ceux qui sont simplement agités la nuit, compromettraient le repos des autres, et ceux qui sont gâteux répandraient dans l’air des émanations qui non- seulement sont malfaisantes, mais qui rendent leur infirmité contagieuse : inconvénient que l’on fait semblant d’ignorer. En outre, chaque lit doit être séparé par une cloison mobile d’un mètre de hauteur environ, qui isole les enfants les uns des autres, sans gêner la surveillance de nuit la plus assidue.
La gymnastique, et les salles destinées aux travaux manuels et fatigants, ne doivent être que peu ou point chauffées selon la rigueur de la saison.
Partout ailleurs la température sera maintenue égale, et les enfants devront pouvoir passer avec facilité d’une salle dans toutes les autres sans sortir des bâtiments. Le réfectoire peut être commun, en prenant cette précaution de faire précéder le repas général de celui des enfants plus infirmes qui ne mangent pas seuls; les enfants les plus avancés donneraient à manger à leurs camarades
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avant de prendre eux -mêmes leur repas, et leur apprendraient à tenir cuiller, fourchette, couteau, verre, etc. : car pour tous ces détails manuels, le meilleur maîlre, après le besoin, est un autre enfant; et l’on peut faire état de ma recommandation à cet égard pour nombre d’autres menus enseignements dans lesquels excelle l’enfance.
Les salles de bains, le§ lavoirs, lagymnastique, demanderaient des soins particuliers, tant pour la sécurité que pour la propreté et la santé des élèves.
Les salles d’exercice seraient, les unes nues pour ne pas distraire l’attention, les autres couvertes d’images, de dessins, de couleurs vives, pour les y provoquer, selon le cas, le sujet et le moment ; les salles de jeu seraient vastes et garnies de tout ce qui fait du bruit et s’agite facilement sous les doigts de l’enfance, curieuse surtout de mouvement et de bruit.
Les pièces consacrées aux exercices intellectuels devraient être situées bien loin de celles consacrées à la parole, aux exercices bruyants, aux jeux, etc. Une ou deux pièces devraient être disposées de manière à pouvoir être privées instantanément, à un moment donné, de tout ou partie de la lumière (qui y pénétrerait d’ailleurs à l’ordinaire naturellement), pour obtenir le silence ou l’immobilité, pour fixer l’attention sur un point unique, ou uniquement éclairé, comme il sera indiqué aux chapitres de la lecture, des couleurs, etc.
L’ensemble des constructions serait comme façadé, et réuni par un pérystile sous lequel les courses et les jeux pourraient s’exécuter en tout temps, narguant ainsi la pluie, la neige, le froid, la chaleur ardente ; tandis que les cours, d’autre part, suffisamment ombragées et sablées à fond, seraient en avant du logis, toujours à l’exposition méridionale ; et les jardins, les terrains meubles à transporter, avec pioches, pelles, hottes et brouettes, s’étendraient tout proches et disséminés à l’entour des constructions.
Là, dans un cercle resserré, et comme sous leur main, les enfants auraient des animaux à soigner, des plantes à
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semer, à cultiver, à sarcler, à arroser, à cueillir, à arracher, selon la saison ; là, seraient les occupations de toutes les heures et de tous les jours, tandis que plus loin s’étendraient les prés que l’on fauche, le blé que l’on sème, le bois que l’on coupe, que l’on empile, ou que l'on met en fagots, etc., etc.
Voilà ce qu’il faudrait pour rendre tous les ans, heureux, et utiles à la société, plusieurs centaines d’enfants qui font aujourd’hui le désespoir de leurs familles ; et là encore, ceux que la gravité de leur position retiendrait toute leur vie dans l’établissement, trouverait un air pur, de l’espace, des soins, des plaisirs que l’idiot millionnaire ne trouve pas dans le palais où trône son inévitable tuteur (1),
Mais je me trompe ; il faudrait, en outre, que ce site et ce local fussent pleins de l’esprit de leur destination ; animés de la pensée qui les a conçus, remplis par la main qui en a tracé toutes les distributions. Quand il en sera ainsi, et seulement quand il en sera ainsi, on ne verra plus de pauvres enfants relégués dans les combles de nos somptueux hôtels, d’une part ; et de l’autre, entassés dans des salles d’où sont exclues depuis longtemps, pour cause d’insanité, des catégories de malades plus privilégiées, on aura enfin un séjour propice au traitement des idiots.