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CHAPITRE XXXVI

Des méthodes spéciales.

Lorsque la" vie ne circulait encore qu’au sommet des hiérarchies sociales ; quand l’humanité ignorait son unité fondamentale et se laissait insolemment broyer sous les pieds d’une aristocratie qui faisait du peuple litière, l'éducation était le privilège de ceux qui, appuyés contre l’autel du Christ, gardaient, avec la tradition affaiblie des sciences profanes, la tradition supérieure de l’unité de l’espèce et de l’égalité de tous devant Dieu. Plus tard, l’humanité comprit par le Christ que tous étaient appelés ; et s’il n’y eut encore que les riches qui pussent puiser à la source où se désaltère l’esprit, c’est* que la science était encore le monopole de la fortune : cette inégalité s’effacera avec le temps, et nous en subissons les dernières conséquences ; mais déjà, non-seulement le peuple peut et doit savoir lire, c’est-à-dire penser. Et déjà l’éducation, si mauvaise et si insuffisante qu’elle soit, a été mise à la portée de créatures

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exceptionnelles que leur infirmité semblait rendre incapables de participer aux progrès de l’esprit humain. Percire, l’abbé de l’Epée. Ilaüy ont fait des miracles que l’on ne

peut dépasser, qui doivent servir de modèles. Grâce à

ces hommes de génie, les sourds-muets et les aveugles peuvent aujourd’hui recevoir les bienfaits de l’éducation ;

si j’en crois ma conscience, les idiots ne sauraient

tarder à les suivre, ne fût- ce que de loin dans la vie nouvelle de l’égalité de l’esprit.

Pour les sourds-muets et les aveugles, la question est résolue affirmativement, et le succès ne permet plus au doute de leur fermer l’avenir ; pour les idiots le succès existe également, mais il est moins constant, il date de peu d’années, il n’a été certifié que par peu de témoins ; enfin, celui qui leur a voué sa vie n’a pas encore payé son dernier tribut à son œuvre.

A ces causes donc la possibilité de faire l’éducation des idiots, et de les rendre plus ou moins et par degrés à la dignité d’homme, est encore un sujet de doute pour beaucoup de monde ; et pourtant cette différence mise entre l’éducation des idiots et celle des sourds-muets et des aveugles, ne saurait soutenir un instant d’examen. Quelle que soit l’admiration qu’inspirent les méthodes appropriées à l’infirmité dés sourds et des aveugles, on sait qu’un grand nombre d’entre-eux, les moins intelligents ne peuveut en profiter : cela est si vrai que, dans les écoles où se pratiquent les méthodes d’Haüy et de Pereire, on a soin de constater le degré d’aptitude des postulants avant de les admettre. Or, j’affirme que le nombre des idiots incapables de profiter de ma méthode est infiniment petit, et que je n’en ai pas trouvé plus de deux sur cent, avec lesquels les moyens d’action qui ont été mis à ma disposition (loujours insuffisants et incomplets), n’aient pas eu des résultats plus ou moins satisfaisants. On remarquera d’ailleurs que l’enseignement des sourds-muets et des aveugles, étant adopté, protégé, payé par le gouvernement, aucune des pensées fondamentales de ceux qui l’ont conçu n’a dû rester sans moyens efficaces d’exécution ; tandis que l’éducation des jeunes idiots n’ayant été pratiquée que

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par moi, tantôt avec mes seules ressources, tantôt avec des ressources restreintes, partout et toujours les moyens d’exécution m’ont manqué, ou ont été tournés contre moi.

Dans cette position éminemment désavantageuse, l’éducation des idiots aurait donc pu avorter complètement, si elle n’avait eu des bases plus solides que le bon vouloir de quelque quasi- protecteur, ou des gens intéressés à l’anéantir; mais elle avait pour elle la logique de sa méthode, la patience, faible quelquefois, mais toujours persévérante de son inventeur; elle avait enfin ses résultats. Soit que l’on considère ses premiers efforts, cette remise à la fonte des ébauches d’Itard sous la direction d’Esquirol, soit que l’on se reporte aux pratiques de l’auteur privé d’appui, travaillant seul avec ses élèves dans son modeste établissement de la rue Pigale ; soit qu’on le voie poussé par une main dont il ignorait le secret à l’hospice des Incurables, où un rapport décisif constata les progrès qu’il avait, seul et sans aide, fait accomplir à dix élèves; soit qu’on le suive dans sa pratique publique de Bicêtre, placé entre des rivalités acharnées et au milieu d’impossibilités de toute nature ; soit enfin qu’on consulte les familles auxquelles il a depuis rendu des enfants, toujours et partout il y a progrès dans les élèves, progrès dans la méthode, et confirmation de ce fait décisif que l’éducation des idiots est désormais possible.

En dehors de ces résultats pratiques, et en se renfermant dans l’examen des théories pédagogiques, si l’on se borne à rechercher entre les méthodes d’éducation des sourds-muets, des aveugles et des idiots, leurs différences fondées sur les procédés mis en usage et sur les résultats définitifs de ces procédés relativement à l’amélioration des sujets, notre méthode pourrait peut-être, dès aujourd’hui supporter cette redoutable comparaison.

La possibilité d’éduquer des sourds-muets et des aveugles repose, je l’avoue, sur une hypothèse hardie et qui, traduite en fait, acquiert immédiatement l’importance d’un principe, d’où toutes les conséquences découlent

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naturellefrient. Aussi le point capital dans l’éducation des sourds-muets et des aveugles, c’est le principe.

Substituer le regard à l’audition et le tact à la vue, telles sont ces deux hypothèses d’où ont découlé tout naturellement de merveilleuses conséquences. Cela est prestigieux, sans doute, cela est éblouissant, cela est digne de la reconnaissance de tous les âges ; mais si l’on met un instant de côté la question de philanthropie, et si l’on interroge le faitpsychologique lui-même, que trouve-t-on? On trouve des individus mis en rapport avec la pensée humaine par l’interposition d’un sens à la place d’un autre sens qui n’existe pas. Mais ce sens qui n’existe pas, l’a-t-on fait revivre? ou du moins, les sensations qui lui étaient destinées arrivent-elles au sensorium par la voie détournée que l’on a ouverte ? Nullement. Le sourd-muet de naissance n’a, quoi qu’on en ait dit, aucune idée de l’audition ; l’aveugle de naissance n’a aucune idée des couleurs ni de la lumière; aveugles et sourds-murts, avant comme après l’éducation, ils restent tels sous ce rapport que leur infirmité lésa faits, au moral comme au physique.

Je n’ignore pas d’ailleurs que la question de l’éducation des sourds-muets a été traitée et même résolue dons le siècle précédent sous un point de vue beaucoup plus large et qui offre une singulière analogie avec celui qui m’a servi à résoudre la question du traitement de l’Idiotie.

Jacob-Rodiguez Pereire, né à Berlanga (Estramadure), le 11 avril 1715, mort à Paris en 1780, futnommé membre de la société royale de Londres en 1760, et pensionné de Louis XV en 1751 : en considération , porte le brevet, de l'art qu'il s'était acquis de pouvoir apprendre a parler aux sourds-muets de naissance, et de leur donner une éducation dont ils étaient regardés jusqu'alors comme incapables. Appliquait-il les méthodes cle Pierre Pons, bénédictin espagnol du seizième siècle, d’Emmanuel Ramire de Cortone, de Pierre de Castro, dont il aurait eu connaissance par tradition, car ces savants n’ont rien écrit ; ou bien les méthodes de Wallis, publiée à Leyde en 1727, in- 12, d’Amann (Arlem, lre édition, 1692, Amsterdam, 2e édit., 1700, Leyde, 8e édit., 1727), ou, enfin, celles de Bon-

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net, ou de Vanin? C’est ce que personne ne peut affirmer aujourd’hui ; mais on doit plutôt penser que les leçons que Péreire donnait à mademoiselle Marrois (d’Orléans) leçons auxquelles daignaient assister fréquemment J. J. Rousseau et Buffon, n’étaient pas un calque insignifiant de quelque tentative tombée en désuétude. Le rapport que fit Buffon à l’Académie des Sciences sur la méthode de Péreire, et la mention détaillée à laquelle il s’arrête dans son Histoire naturelle au chapitre de l’ouïe, prouvent l’importance qu’il y attachait. Vers 1750, Péreire avait fondé à Bordeaux une école gratuite pour les jeunes sourds-muets; il transporta son école à Paris peu d’années après, et y instruisit des sourds-muets qui lui étaient envoyés nonseulement de France, mais d’Espagne, de Suisse, d’Allemagne et d’Amérique. Quelques-uns de ses élèves, Aaron Beaumain, Saboureu de Fontenay, d’Azy d'Etavigny, fils du directeur -général des fermes à la Rochelle, mesdemoiselles Lerat de Magnitot et Marrois, d’Orléans, (dont j’ai lu des lettres écrites en 1827, lettres pleines de style et d’élévation. Et dont le frère est encore aujourd'hui juge de paix à Paris); tous ces élèves connus ou illustres ont déposé dans leur temps de la haute capacité de Péreire et de l’excellence de sa méthode; deux faits également constatés dans V histoire de l’Académie des Sciences, 1749, 1751, 1763, et dans le 5e volume des Mémoires des savants étrangers, imprimés au Louvre en 1768.

En présence de ces faits acquis et irréfutables est-il possible de dire avec Y Esprit des journaux (1784) : « Lorsque l’abbé de l’Epée se livra à l’instruction des sourds-muets, il ignorait qu’il y avait à Paris un instituteur, M. Péreire, qui, depuis quelques années, avait formé des élèves; et que sa méthode, avec le secours de laquelle il réussissait a faire parler des sourds-muets, avait été regardée comme une ressource à laquelle on devait de justes applaudissements. » Où doit-on chercher à approfondir le mystère que Geoffroy n’ose dévoiler, et qu’il signale pourtant dans son feuilleton du 3 frimaire an X, lorsqu’il dit: « Jusqu’ici l’art de l’abbé de l’Epée n’a pu faire parler les sourds-muets. On m’a pourtant dit que, du vivant de cet instituteur, un juif

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avait trouvé cet admirable secret, et que le crédit de l’abbé de l’Epée avait su écarter un rival si dangereux; mais je ne puis croire un pareil trait d’un homme qui a joui d’une si grande réputation de droiture, de modestie et de désintéressement* » Pour un critique, Geoffroy se fait bien candide ici. Ignorait-il les titres de priorité de Péreire ; ignorait-il que, dans sa première édition de 1 [Institution des sourds-muets par les signes méthodiques, l’abbé de l’Epée, loin de ne pas connaître les travaux de Péreire, s’amuse à les citiquer; et qu’ensuite toute cette partie critique de son travail disparut dans la seconde édition du même ouvrage, comme si l’abbé de l’Epée avait compris plus tard que le silence était l’arme la plus mortelle? Mais qu’eût dit encore le vcandide Geoffroy, s’il avait su que l’abbé Sicard alla tout exprès à Orléans pour se faire expliquer par mademoiselle Marrois la partie de la méthode de Péreire qui avait pour objet l’enseignement de la parole ; que cette élève de Péreire, forte de la promesse qu’elle avait faite à son maître, l’éconduisit très-malicieusement, et qu’il revint peu après déclamer en plein collège de France, et en termes élégants d’ailleurs, contre la prétendue méthode de Péreire, dont il n avait jamais vu un seul élève.

Si Geoffroy avait connu ces détails et nombre d’autres semblables que j’omets faute de place, car ils sont également instructifs et concluants, il eût sans doute cherché à voir mademoiselle Marrois sa contemporaine, et il eût été alors complètement édifié sur le compte des prétendus inventeurs de la méthode d’instruire les sourds-muets : à Péreire, le modeste ami de Rousseau, de Buffon, de Lacondamine la misère et l’oubli ; à de l’Epée, les bustes et les statues.

Mais ce partage n’est pas compîet : si le noble et riche abbé s’est fait la part honorifique du lion, au pauvre juif revient presque tout le mérite de la chose intellectuelle. Avant tout le monde en France, Péreire a publié une dactylogie applicable et appliquée à ses nombreux élèves; mais ce n’est pas là son singulier mérite : par sa dactylogie il se plaçait à la tête du progrès dans l’art de suppléer

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la parole par les signes ; mais par sa méthode d’enseignement de la parole même aux sourds-muets il s'est élevé beaucoup plus haut. Le sourd-muet n’entend ni ne parle, et Péreire, puis de l'Epée, puis Sicard, substituant à l’ouïe, la vue, à la parole la mimique, leur restituèrent la faculté de se parler et de se comprendre cutre eux, et d’eux à un petit nombre d’initiés à la dactylogie. Mais Péreire, après la publication de sa première méthode, en avait conçu une seconde dont la formule était celle ci : Etant donné un sourd-muet lui faire comprendre et lui enseigner la parole par le regard d’où résultait pour le sourd-muet que : 1° Il regardera parler et verra par les mouvements de l’articulation ce que nous entendons par le bruit de la voix ; 2° il articulera lui-même sa pensée comme il le voit faire à tout le monde ; 3° et, comme conséquence, il reste privé d’un sens, l’ouïe, mais non en outre, d’une faculté,' la parole; il reste sourd, mais les mots qu’il n’entend pas, il les voit, et il se trouve de plainpied avec toute l’espèce humaine parlant et pensant.

Il est vrai que Péreire, abattu sous la compression qu’on lui a fait subir, indigné du parti que d’autres avaient tiré de la publication de sa première méthode, la dactylogie, recommanda expressément à ses élèves de ne divulguer la seconde qu’à ceux de ses héritiers directs qui pourraient vouloir continuer scs ingrats travaux. Il est vrai que cet en-cas ne s’est point présenté, et j’ai dit comment fut éconduit l’abbé Sicard, cherchant à se substituer au lieu et place des descendants de Péreire dans la confidence de mademoiselle Marrois. La plus modeste pension eût suffi à ce vieillard pour le décider à publier sa méthode aujourd’hui perdue, il n’a pu l’obtenir. Qu’on regrette la perte de ce procédé, dont Rousseau et Buffon ont constaté le mérite et les résultats, cela se conçoit; mais qu’on reproche à Péreire, blessé, pauvre, abandonné, d’avoir emporté son secret, c’est une critique qui n est pas plus dans les droits d’un individu que dans ceux du monde entier. La pensée est la propriété la plus inhérente à l’homme, la lui demander, la lui prendre, s’en servir, sans le reconnaître, est un acte d’improbité. Péreire avait libéralement publié sa

dactylogie, et il a cellé sa seconde méthode plus importante que la première. Depuis lui. on a tenté de restituer la fonction de la parole aux sourds-muets ; mais on n’a pas encore réussi. Je ne doute pas qu’on n’y parvienne, caria vérité se fait jour tôt ou tard; mais en attendant, depuis près d’un siècle et pendant des années encore, les sourdsmuets, seront privés de la plus sociale des facultés, de la faculté à l’aide de laquelle toutes les intelligences vivantes communiquent. Et pourquoi?.... parce que l’invention est traitée comme un crime.

En définitive, Péreire s’était placé au même point de vue que moi sous ce dernier chef, que certaines fonctions peuvent être restituées là où elles manquent, et en ce sens il était inventeur dans toute l’acception du mot. L’abbé de l’Epée, l’homme rétrograde dans la question, a eu l’inappréciable avantage d’appliquer sur un plan large et durable la daclylogie qui existait avant lui ; et par cela seul il fut certainement le bienfaiteur des souds-muets ; mais il leur aurait rendu un plus grand service s’il n’eût pas substitué sa personne morale à celle de Péreire, et la dactylogie à Part de faire parler les sourds-muets, art que Péreire a pratiqué sous les yeux de Rousseau et de Buffon.

La possibilité d’éduquer les idiots repose, je n’en disconviens pas, sur une hypothèse beaucoup moins hardie, mais cependant analogue.

Pour les idiots, le problème de l'éducation ne consiste pas à substituer un mode de perception insolite à des modes de perception qui n’existent pas ; il réside tout simplement dans la possibilité de régulariser l’usage des sens, de multiplier les notions, de féconder les idées, les désirs, les passions de créatures qui, livrées à elles-mêmes, resteraient sans liens, sans rapport avec le monde extérieur, resteraient idiots : c’est une question de dynamique vitale. Et, par exemple, la méthode d’enseignement que je propose n’apprendra pas à l’idiot sourd à entendre, ni même à substituer le regard à l’ouïe ; mais elle enseignera à écouter à celui qui entendait déjà, mais sans avoir conscience des phénomènes de l’audition, et qui par conséquent îl’écoutait ni n’entrait pas par le sens de l’ouïe en commu-

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nication utile avec ses semblables. Ce résultat étant obtenu à l’aide des moyens que je propose, non-seulement pour l’ouïe, mais pour tous les modes de perceptions sensoriales, je reconnais qu’il restera encore beaucoup à faire ; que les sensations peuvent être devenues précises, sans être variées, r apides et nombreuses , et que, variées, rapides et précises, elles peuvent encore ne pas fournir matière à une action cérébrale très- féconde en opérations intellectuelles ; et que les sens de l’idiot peuvent avoir acquis une grande perfection sans que ses facultés intellectuelles prennent tout l’essor désirable : (c’est indubitablement ce qui aura lieu dans la plupart des cas d’idiotie profonde, alors que le cerveau est lui-même le siège d’une affection grave et perturbatrice des fonctions psychologiques) ; mais c’est le moment aussi où je me propose de substituer aux diverses gymnastiques sensoriales, qui forment la première partie de mon traité d’éducation des idiots, les gymnastiques intellectuelles qui, jointes à un régime approprié, peuvent modifier la constitution des masses nerveuses en les tirant de leur asthénie, par l’emploi des excitants mécaniques, intellectuels et passionnels. Enfin, tous les moyens que j’expose dans la première partie de mon traité de l’éducation des idiots peuvent échouer contre la gravité de l’affection cérébrale qu’ils sont destinés à combattre, et l’idiot peut ne pas devenir capable de rentrer homme dans la société ; mais du moins il peut toujours rentrer dans sa famille, corrigé de ses mauvaises habitudes, plus obéissant, plus actif, mieux portant, plus affectionné aux personnes qui lui ont accordé leur affection et leur appui, toujours amélioré.

Sans doute ce n’est pas là le résultat que l’on se propose quand on sacrifie des sommes assez considérables à l’éducation d’un enfant; mais ce n’est pas là non plus le résultat le plus ordinaire de la méthode que nous allons exposer. Le plus souvent un enfant auquel ma méthode est appliquée dès le premier âge, et avec la persistance que l’on met à faire suivre des cours à la jeunesse de nos écoles, sort de mon enseignement pourvu d’une quantité suffisante de notions, d’idées, d’aptitudes, pour se rendre

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utile à lui-mème et aux autres, et quelquefois pour vivre libre sous la seule gouverne de sa propre volonté éclairée par l'intelligence et la moralité.

Or si l’on considère, d’une part, le point où je prends la plupart de mes élèves, presque tous inférieurs en aptitudes et en intelligence aux animaux qui approchent volontairement de l’homme; et, de l’autre, le point où je mène ceux qui profilent moyennement de mes leçons, leur apprenant à lire, écrire, parler, obéir, agir sur nombre de choses, s’occuper librement de divers travaux manuels, on conviendra qu’une méthode qui n’est pas formulée depuis plus de dix ans, qui n’a encore été pratiquée que par un seul homme, et qui a déjà rendu à leur famille ou à la société de nombreux idiots devenus des individus tolérables ou ordinaires, promet de beaux résultats pour le temps où elle se sera enrichie de l’expérience de plusieurs praticiens, et où, formulée dans des livres, elle aura reçu de la critique le cachet de la perfection qu'un homme ne grave pas seul, et dont la discussion précise les contours, arrête les formes, délimite la figure.

Car, je le répète, elle est bien éloignée de mon esprit la complaisante pensée de perfection que les auteurs, en général, attribuent à leurs écrits. Pour moi, ce livre laisse à désirer, même sous le rapport de la pensée, de l’ordre, de la méthode, qui est ici le point fondamental. Mais quand je regarde autour et derrière moi, quand je me vois seul depuis dix ans, sans antécédents, sans appui, travaillant cette pensée de l’éducation des idiots, la produisant en quelques lignes avec l’approbation d’Esquirol, la développant dans ma Théorie et Pratique de l'éducation des idiots, lui donnant une allure méthodique dans mon premier Traité d’Hygiène et d' Éducation des idiots ; quand je me vois aujourd hui compléter mon œuvre dans cet écrit, où, laissant de côté presque toute ma pratique, et n’abordant que la thérorie et le côté domgatique de la question, je puis remplir un volume de doctrines qui n’existaient pas avant moi, sur un sujet que personne ne connaissait avant moi, je demeure moins étonné de l’imperfection inséparable d’un tel travail, que de la possibilité qui m’a

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donnée de le produire à travers toutes les fatigues d’une pratique sans relâche.

Et cette opinion que je professe hardiment sur mon entreprise me donne le courage de dire à ceux qui regardent mes tentatives d’enseignement des idiots comme inférieures à celles que l’on a réalisées en faveur des aveugles et des sourds-muets : attendez.

Attendez que le temps et le nombre des succès aient rendu ma mélhode incontestable; attendez que l’expérience de plusieurs, jointe à la mienne, ait perfectionné la pratique de ma théorie ; attendez que j’aie mis la dernière main à cette théorie elle-même, car l’homme ne produit une idée, avec toutes ses déductions secondaires, qu’à force de temps, de patience et de résignation ; attendez, car je n’ai encore travaillé, pensé, professé, souffert que dix ans ! Et qu’est-ce que dix ans pour produire une idée neuve corroborée de toutes ses conséquences pratiques? Qu’est-ce que dix ans, quand les idées les plus simples en art, en science, en industrie, ont besoin de passer par le creuset d’une foule d’intelligences, pour s’élucider et devenir sociales? Qu’est-ce, dix ans de luttes, de travail ingrat, ignoré, calomnié, quand il s’agit de sauver des milliers de créatures auxquelles la science a dit de tout temps: Vous n’espérerez pas?

Aussi est-ce avec méfiance en moi et confiance dans les hommes compétents, que j’aborde les questions de métaphysique et de morale que soulève l’éducation des idiots. Les doctrines que contiendra cette troisième partie, ne soutiendront peut-être pas 1 examen dans quelques années, c’est-à-dire dès que des hommes plus forts que moi, et, peut-être aussi aidés de mon expérience, auront poussé plus loin que je ne puis le faire seul la théorie et la pratique de mon enseignement ; mais aujourd’hui, pour le moment piésent, ces doctrines que je développerai tout à l’heure, sont encore les seules qui puissent supporter la discussion; c’est pourquoi je les émets affirmativement, comme autant de vérités relatives au moins à l’état actuel de nos progrès acquis dans la question de l’éducation comme dans celle de l’idiotie.

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Enfin, et pour ne rien laisser derrière moi avant d’entrer en matière, l’objection la plus spécieuse que l’on ait faite à ma méthode d’éducation des idiots, consiste à dire que ce n’est point une méthode; que c'est un art, art qui m’est propre, personnel, et qui, par conséquent, n’a aucune valeur théorique et ne vaut qu’autant que vaut celu i qui le met en œuvre. A ne voir que le côté personnel de l’ objection, je pourrais être tenté d’y souscrire, car elle est flatteuse pour moi ; me supposer seul capable, non en vertu d’une méthode, mais en vertu d’un art à moi particulier, de faire l’édudation des idiots inéducables avant et après moi, c’est beaucoup d’honneur sacs doute ; mais aussi, c’en est de trop. La vérité pure en ceci comme en beaucoup d’autres choses de ce monde, c’est que la doctrine ne marche pas sans le docteur, c’est que la méthode a besoin d’être habilement appliquée et que, pour les idiots comme pour toute la jeunesse, s’il y a des méthodes d’enseignement, il y a aussi un art d’enseigner: et même n’enseignent pas le mieux ceux qui savent le plus, mais ceux qui possèdent, avec les connaissances suffisantes, l’art difficile de l’enseignement. Ainsi donc, sur ce point, je ne me ferai pas démesurément modeste, et j’accepte par son bon côté le compliment que l’on daigne m’adresser sur l’art que je possède assez bien, j’en conviens, de diriger l’éducation des idiots; mais j’entends réserver à ma méthode, sans laquelle l’art n’est qu’une prédisposition à une aptitude personnelle, le principal mérite dans l’œuvre de l’éducation des idiots. L’art d’instruire des idiots est une faculté personnelle à moi et que peuvent ne pas avoir plusieurs de ceux qui voudront s’en occuper ; la méthode est le principe intellectuel, impérissable, grâce auquel la possibilité de faire l’éducation des idiots est désormais un faitacquis, contre lequel ne prévaudront ni les mauvais vouloirs des envieux, ni l’incapacité des imitateurs : l’instituteur mourra, la méthode ne périra pas.

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