PRINCIPES GÉNÉRAUX
§ I. — Principes généraux.
Si l’on se contentait de poser le problème de l’éducation des idiots comme l’est celui de l’éducation des masses, et même celui de l’éducation des classes privilégiées, autant vaudrait rester les épaules enfoncées sur les coussins d’un divan, le cigare à la bouche. L’éducation chez les peuples qui se proclament en progrès, et se croient modestement arrivés au dernier terme possible de la civilisation, consiste à parquer des milliers d’enfants dans des espèces de casernes, où, sans tenir compte des aptitudes physiques diverses, des besoins physiologiques variés, des dispositions intellectuelles différentes, on leur donne chaque jour à tous, indistinctement et exclusivement, quatre ou cinq rations d’aliments intellectuels que leur mémoire est chargée de digérer sans souci des facultés intellectuelles qui entrent ou non en fonction, des organes des sens et de la myotilité plus ou moins atrophiés par cette existence assise où toute la personne psychique, physique et morale s’abîme dans l’usage d’une seule faculté qu’on appelle la mémoire: véritable symbole de l’égalité, comme nous le comprenons, éducation de la moyenne., du commun, du vulgaire, où tout ce qui redresse la tête est coupé, tout ce qui la baisse est foulé aux pieds; éducation de la majorité enfin, où la pensée est réprouvée, tant qu’elle ne s’est pas faite si commune et si petite que la mémoire de tous la puisse contenir, et où les hommes qui pensent eux-mêmes, par eux-mêmes, indépendamment des idées courantes, sont traités comme des animaux dangereux, traqués comme des bêtes féroces.
L’éducation des seules facultés intellectuelles, par la mémoire fceule, telle est la lèpre vive des temps modernes: la barbarie a détruit bien des monuments, mais du moins elle n’a pas empêché qu’il ne s’en élevât de durables où brille l’originalité humaine, tandis que l’éducation publique, à mesure qu’elle étend ses enseignements, fauche ‘
DE l/iDIOTIE.
sans pitié tout ce qui restait d’individualité, de personnalité dans le génie de notre nation. Cherchez les héros de vos triomphes universitaires, ils se cachent et ils font bien; regardez d’où vient ce talent qui brille par un esprit à lui, une intelligence dégagée de préjugés, pensant par lui-même, cet homme s’est fait seul, et «eul il marche; c’est Carrel, Chateaubriand, Béranger, Bûchez, Lamennais, Pierre Leroux, c’est tout ce qui n’a pas sucé à cette mamelle de la promiscuité intellectuelle le lait banal qu’absorbe la mémoire.
De ce que l’éducation est mal faite, s’ensuit-il qu’il vaille mieux s’en passer? non sans doute, mais on doit se hâter de l’asseoir sur d’autres bases, si l’on ne veut pas voir l’esprit humain redescendre des hauteurs de la pensée libre à la répétition des Credo monotones qui, pour n’être plus ceux de Nicée et d’Antioche, pour être les éloquents premiers-Paris des journaux les plus répandus, ne représentent que mieux la banalité intellectuelle de l’époque. Et quand je demande que l'éducation embrasse l’homme tout entier, facultés, fonctions et aptitudes comprises, au lieu de développer une seule faculté, la mémoire, au détriment de toutes les autres facultés et de toutes les aptitudes physiques et physiologiques de l'individu ; je ne me crois pas exigeant, car je désire seulement qu’on apporte dans l’éducation de la jeunesse française le même soin que l’on met déjà en Angleterre et en Normandie à l’élève des races bovines, chevalines, etc.... Si l’on parlait à un éleveur de nourrir tous ses chevaux de même manière, et de commencer leur éducation par leur apprendre à tourner à droite et à gauche, avant de les avoir nourris et fait marcher, promener, monter, courir selon leur constitution et le genre de travail auquel il les destine, on lui ferait pitié; et pourtant nous en sommes encore à ce point-là d’incurie et d incapacité, quand il s’agit d’élever les hommes de demain. Bienheureux c lui qui saura poser les vrais principes sur lesquels doit reposer l’éducation des races futures; Rousseau a fait un beau livre, rien qu’en traitant de l’éducation d’un individu, celui qui traitera de l’éducation des masses en fera un meilleur, qui sera un