‹ Traitment moralChapitre 66 sur 97 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Imitation,

L'imitation (aptitude naturelle que l’homme partage avec les animaux), joue un rôle immense dans tous les actes de la vie; par elle, l’individu se forme à certaines allures, à certains gestes, à certaines habitudes du corps et de la face qui révèlent en lui son degré de distinction native ou acquise (1); par elle surtout, se développent les aptitudes à la plastique, à la mécanique et aux oeuvres en si grand nombre qui s’exécutent avec la main.

Ainsi définie, l’imitation tient à la gymnastique musculaire d’une part, et aux exercices sensoriaux de l’autre; de plus, elle est, ou j personnelle quand elle a pour objet immédiat de modifier tout ou partie des habitudes de l’individu, ou impersonnelle et relative quand elle porte son action sur les phénomènes circonvoisins. Au premier cas, elle a pour but de donner la conscience du moi dans toutes ses parties et dans ses propriétés motiles ; au second,

(1) Voyez un travail intéressant de M. le docteur P. Jclly, ayant pour titre : De l'imitation considérée dans ses rapports avec la philosophie, la morale et la médecine (Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1846, t. Xlï, p. 581 et suiv.)*

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elle a pour objet de donner la conscience du non-moi, de ses propriétés de forme, de ses positions relatives, et de ses rapports possibles avec l'individu. Est-il besoin de prévenir que si l’enfant ne regarde pas ou regarde accidentellement, il importe de faire précéder les exercices d’imitation par la plupart des exercices qui sont indiqués au chapitre 39, § 5, du regard.

§1. — Imitation personnelle.

L’imitatton personnelle est la mise en action précise et rapide de tous les muscles volontaires; il y a des enfants qui possèdent cette aptitude à un degré éminent, d'autres qui ne l’ont pas du tout; mais comme elle n’est ni cultivée ni dirigée, les premiers en abusent pour se contracter dans tous les sens, et faire ce que l’on appelle des contorsions, des grimaces; les seconds restent dans une inertie complète, et ne* semblent seulement pas soupçonner en eux une puissance de contraction et d'expression; quelques-uns même (c’est le fait de presque tous les idiots) n’ont pas la moindre idée des parties distinctes de leur personne. Non que ces derniers soient, pour cela, plus que les autres privés de la force musculaire ni de l’imitation qui la met en jeu ; on en voit au contraire, chez lesquels cette propriété et cette aptitude sont très développées, mais elles ne s’exercent que dans un cadre fost restreint, et revêtent le caractère de tics , dans les gestes, dans l’expression du visage, et jusque dans la voix et dans la parole. Ainsi, j’en ai vu dout les gestes et les expressions physionomiques n’eussent eu rien de remarquable si leur répétition constante, leur petit nombre et leur in-k-propos, n’avaient révélé l’idiotie. D’autres affectent périodiquement les gestes et les expressions les plus étranges ou les plus violents sans motif, sans but; tandis que certains empruntent leurs mouvements, en particulier ceux de la face, et plus encore ceux des lèvres, comme aussi leur voix, à certains animaux, ainsi que j’ai eu plus haut l’occasion de le faire remarquer.

N’est-il pas évident que ces anomalies elles-mêmes

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témoignent d’une puissance d’imitation que l’on peut mettre à profit; mais il faut pour cela de la méthode, du temps et de la patience. Presque tous les idiots étant affectés de quelques tics soit mécaniques, soit spasmodiques, il importe d’en éloigner ou d’en empêcher totalement la reproduction; et par contre, il est utile de provoquer des mouvements, des attitudes ou des émissions de voix, diamétralement opposés à ces habitudes-là.

Mais en imitation comme en gymnastique ordinaire, il n’y a pas pour l’homme de mouvements réguliers sans point d’appui, et ce point d’appui ne se prend que dans l'immobilité; aussi le premier de tous les exercices d’imitation consiste-t-il, avec les enfants agités, à ne leur laisler faire aucun mouvemennt désordonné, ce qui est fort difficile. On y arrive le diverses manières; mais toujours par la double voie de l’imitation et de l’autorité. A... II... élait d’une pétulance indomptable; gravissant comme un chat, échappant comme une souris, il ne fallait pas songer à le faire tenir debout immobile pendant trois secondes. Je le mis sur une chaise, je m’assis en face de lui, tenant ses pieds et ses genoux entre ies miens; une de mes mains fixait les deux siennes sur ses genoux, tandis que l’autre ramenait incessament devant moi sa face mobile. Nous sommes restés ainsi cinq semaines, hors les heures de manger et de dormir; mais après ce temps A... H... commençait à se tenir debout et presque immobile.

Quand l’immobilité est obtenue, ou à peu près, on peut commencer les exercices d’imitation.

Les premiers servent à donner la conscience du moi physique dans tous ses détails; d’abord on fait indiquer à l’élève du geste et de la parole (si l’idiot parle), la tête, les bras, les jambes, le corps, les pieds, 1 s mains, les doigts, la bouche, les yeux, les oreilles, le nez, etc. S’il n’a pas encore conscien e des actes de la vie commune, on saisit au passage ses besoins pour l’interroger sur les fonctions que remplit chacun de ses organes. Si 1 enfant perçoit aisément ces premières notions, on profite de cette perception

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pour lni enseigner les notions corrélatives de droite et de gauche, en commençant par lui faire remarquer la main dont il se sert pour manger, puis successivement l’une et l’autre jambe, les yeux, les oreilles, les joues, et en finissant par les mouvements de la tête et de la face.

L'enfant connaissant par ces premiers exercices les parties extérieures et agissantes de son individu, les seconds exercices sont destinés à faire mouvoir ces mêmes parties à la volonté du professeur et sur simple imitation, sans commandement s’il se peut, tantôt séparément, tantôt ensemble, tantôt isolées, tantôt réunies. Ainsi, les poings fermés, les doigts ouverts, les pouces en croix, ou bien touchant les hanches, l’index replié sur lui-même, et le reste de la main étendu; la tête, la face, le col, le torse, les membres, et surtout leurs extrémités doivent être mis en jeu, et concourir à fixer l’attention de l’enfant par des mouvements et des rapprochements habilement combinés et prolongés de manière à constituer une véritable gymnastique partielle.

Si le développement de la parole ne demandait pas un chapitre à part, ce serait le moment d’exposer les ressources qu’offrent à cet égard l’imitation en général, et une mimique habilement gradué; mais j’en traiterai en son lieu.

Il est plus utile de faire remarquer ici combien doit différer le mode d’enseignement selon l’objet que l’on a en vue. Ainsi, la gymnastique musculaire et la mimique personnelle s’enseignent mieux à un grand nombre de sujets qu’à un seul ; tandis que l’imitation relative aux objets et les diverses gymnastiques sensoriales ne peuvent être essayées par le professeur que seul à seul avec chaque sujet. Aussi, est-ce dans les hôpitaux, là où un grand nombre d’idiots sont réunis, que l’on peut les faire arriver à ce degré de précision et de rapidité dans les évolutions gymnastiques et mimiques, qui ont tant surpris les. commissions du gouvernement et de l’Institut, chargés de constater les résultats de ma méthode; et est-ce au contraire dans les familles que l’on peut espérer de réduire à leur

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moindre expression les anomalies de la sensibilité générale et spéciale, ou de les faire entièrement disparaître.

§ II. — Imitation impersonnelle.

Il est inutile de répéter ici les observations que j’ai faites au sujet de l’imitation personnelle. Certains enfants possèdent l’imitation relative et d’autres en sont privés, en d’autres termes, on en voit d’adroits et de maladroits, on en voit qui entreprennent d’imiter tout ce qu’ils voient faire, il y en a qui n’ont ni le goût ni la possibilité de rien entreprendre. Les idiots appartiennent pour la plupart à cette dernière classe, et sont maladroits. Cette maladresse ne résulte pas seulement, comme on pourrait le croire du manque d’inteiligence (car l’imitation, quel que soit l’objet auquel on l’applique, comporte moins d’intelligence qu’on ne le suppose communément) ; elle tient souvent à l’inhabilité des organes destinés à Limitation; quelquesfois encore elle tient à l’impossibilité où sont les idiots de fixer leur regard de manière à ce qu’ils puissent se former une image précise des objets qu’il s'agit de reproduire; et en outre cette incapacité dépend constamment de l’absence de la volonté. Les exemples abondent dans ma pratique pour prouver cette dernière assertion; j’en serai sobre ici comme ailleurs, et je n’en fournirai qu’un seul: L’idiot N. D..., âgé de 10 ans, ne pouvait rien tenir dans sa main, couteau, fourchette cuiller, c’est-à-dire les objets les plus indispensables, semblaient lui brûler les doigts; quand on le contraignait à prendre ses aliments lui-même, il les précipitait dans sa bouche avec ses mains comme si elles eussent éprouvé à ce contact la sensation d’une brûlure. Toutefois, grand mangeur de bonbons, et, par conséquent, souvent altéré, il avait trouvé moyen, en sautant, de prendre sur un secrétaire le verre qu’on lui destinait, et il le saisissait avec toute la grâce qu’affectaient les femmes dont il était entouré. Jamais le verre, quoique placé à cinquante centimètres de sa tête, n’a été cassé; et pourtant j’ai travaillé plus tard, quatre heures par jour, pendant trois mois, à lui faire tenir et un peu manier un crayon. De ce

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fait, comme de beaucoup d’autres, je conclus que les idiots ne sont pas tous dépourvus d'imitation relative, mais qu’ils n’exercent cette aptitude que pour la plus grande joie de leur estomac.

Au point où nous sommes arrivés’ l’enfant n’a guère encore acquis que des notions personnelles relatives à l’usage de ses organes; il va commencer à entrer en contact avec les phénomènes extérieurs qui n’arrivent aux sens que par un acte spontané de la volonté. Ici donc se trouve le point de jonction de deux grandes phases dans l'éducation positive; si je signale cette transition, c’est plus encore parce qu’elle est importante à observer dans la pratique que pour faire remarquer comme tout se tient et s’enchane dans ma méthode, et comment elle embrasse sans lacune tous les modes de l’individualité.

Ainsi, après les aptitudes de locomotion et les notions personnelles viennent se ranger dans le même ordre les exercices d'imitation impersonnel, qui comprennent les diverses position-, les modifications de formes dont les objets sont susceptibles; et les rapports que la personne peut établir avec ses objets.

Il est très -vrai en théorie que les notions de configuration. et celle du plan (capital entre toutes), doivent précéder celle de la disposition des objets sur un plan donné; mais il n’est pas vrai dans la pratique que beaucoup d’enfants, et que les idiots moins qu’aucuns, puissent saisir ces conventions abstraites de plan et de contour, sans s’y être préalablement préparés par des exercices d imitation dans lesquels ces notions sont impliquées, il est vrai, mais à l’état rudimentai e, et tellement sensible que l’aptitude minique en fait presque tout le discernement en l’absence de l’intelligence: ainsi ils poser mt convenablement une assie te sur une table, mais sans se rendre compte du rapport du plan de la table et de l’objet assiette qu’ils mettront dessus, etc., etc.

Dans la pratique donc, et tant pis pour la théorie, je fais suivre l’imitation personnelle de l’imitation impersonnelle qui se compose de trois opérations bien distinctes.

IMITATION

L’une consiste à placer, en m’imitant, des objets usuels dans telles ou telles positions très-différentes; l’autre, à prendre des objets de nul usage et à les mettre sur un plan dans toutes les positions que permet leur configuration ; la dernière, à produire simultanément avec moi, un trait simple sur un plan donné.

Par la première, l’enfant répète exactement, comme dans la mimiaue personnelle, les mouvements qu’il me voit exécuter; et de plus, il place des objets usuels dans toutes leurs positions possibles et convenables; il agit ainsi déjà sur la matière dans sa propriété la plus sensible, celle du déplacement des objets selon leurs positions possibles : il établit ainsi un premier rapport matériel entre lui et une chose donnée.

Par la seconde, il applique à des objets, qui ne peuvent avoir pour lui qu’une valeur de forme, les expériences que je viens d’indiquer, et qu’il a faites sur des objets usuels à l’aide de l’usage et du souvenir, venant au secours de l’imitation : mais dans ce dernier exercice l’aptitude à l’imitation reste livrée à ses propres forces et se trouve privée du concours de l’usage et de l’habitude.

Par la troisième, il établit un rapport entre <leux choses, le tableau et le crayon; et de plus, son action n’a pas seulement pour but de mouvoir tels ou tels objets, mais de produire par le seul fait du rapprochement de deux objets un tiers phénomène sensible, si simple qu'il soit d’abord.

Premier exercice. — Prendre divers objets tels qu’une assiette, en donner une pareille à l’enfant et poser la mienne sur une table, en lui disant, ou en lui indiquant de faire de même; dès qu’il m’a imité, je retourne la mienne et lui dis, ou lui indique, s’il ne comprend pas la parole, de retourner la sienne; je dresse la mienne verticalement et lui dis d imiter encore, et constamment, tous mes mouvements et toutes les positions que j-- puis donner à cet objet, et à cent autres également usuels, comme verre, chapeau, brosse, etc. Sans nul doute, l’usage, la routine et bien des circonstances dépendantes de ses habitudes peuvent aider l’enfant à suppléer, jusqu’à un certain point, à la première lueur d’intelligence qui doit éclairer

cette opération essentiellement mimique d’ailleurs; aussi ne faut-il pas trop s’y appesantir, surtout en se servant longtemps des mêmes objets. Dès que l’élève commence à exécuter ce premier exercice sans trop de contention pour le maître et pour lui, on doit se hâter de passer au second.

Deuxième exercice. — Prendre un corps de nul usage, susceptible de positions bien distinctes les unes des autres, et le faire poser d’imitation sur un plan dans tous les sens. Peu importait la matière, je l’ai prise en bois comme plus solide; mais la forme importait beaucoup ; et celle qui m’a semblé se prêter le mieux au but que je me proposais, a été celle de la brique à bâtir. Forme matrice, à la fois simple et complexe, rectangle correct sur toutes les faces, longueur double de largeur, largeur double de l’épaisseur, et par conséquent présentant des différences bien appréciables entre ses diverses surfaces; toutes ces conditions m’ont paru les plus propres à donner une idée des diverses positions d’un corps relativement à ses points-d’appui possibles et à sa forme elle-même.

Troisième exercice. — Tracer avec la craie, sur un plan convenable, une grande ligne verticale ; que l’enfant suive le mouvement du bras, et exécute son trait parallèlement à celui du maître. Après les mouvements verticaux de haut en bas, on doit lui faire exécuter ceux de bas en haut, puis ceux de gauche à droite, et ceux enfin de droite à gauche. Je ferai observer à ce sujet que tous les idiots prennent, à peu près sans exception, leur premier crayon de la main gauche ; et que quand on le leur remet dans la main droite ils veulent toujours aller de droite à gauche. Je n’ai pas encore trouvé la raison de ce fait curieux, si l’on n’accepte pas pour bonne celle qu’on pourrait tirer de l’écriture des anciens peuples qui suit aussi cette direction (1). Y a-t-il d’ailleurs tant de différence que les admirateurs du vieux et de l’antique le supposent, entre l’homme primitif ou arriéré et l’idiot? L’idiotie est une infirmité, il est vrai, mais l’enfance des peuples comme

(1) Tout l’Orient immobile a conservé cet usage.

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celle des individus n'a-t-elle pas été une suite d’infirmités morales, intellectuelles et physiques successivement corrigées par l’éducation, comme l’entend Lessing et conmme je l’entends ? Mais ceci n’est qu’une hypothèse, et j’ai hâte de rentrer dans le positif.

On pressent déjà, je n’en doute pas, combien ces exercices, et surtout les deux derniers, peuvent être compliqués, et pour fixer l’attention, et pour provoquer la comparaison; mais n’anticipons pas sur nos propres déductions: mon but direct est pour le moment de développer chez l’enfaut les aptitudes à l’imitation par toutes les ressources de la mimique, et surtout de lui faire produire une oeuvre sensible, ne fût-ce qu’un trait sur un tableau, sous l’influence de la volonté et des gestes d’autrui ; plus tard, nous retrouverons les jalons plantés ici, et ils pourront encore nous guider. On sent d’ailleurs qu’avec certains enfants on devra souvent réunir les parties de ma méthode qu’une exposition régulière m’a contraint de séparer.

L’imitation est le dernier mot de l’action musculaire. On ne saurait, en effet, inventer un geste, créer une attitude, imaginer une façon de prendre ou de lancer un corps ; tous ces actes s’accomplissent en vertu de lois mécaniques dont le cercle est circonscrit, et qui ne laissent rien à l’invention, mais l’imitation comporte de plus un autre élément. Pour faire imiter des mouvements et des rapports entre les personnes et les choses, ou les choses entre elles, il faut que l’appareil nerveux, et les organes des sens en particulier, entrent en fonctions sous l’influence de la volonté médiate ou immédiate; non qu’il soit besoin pour obtenir l’imitation, d’imprimer aux facultés perceptives une action propre et prépondérante, j’ai prouvé le contraire plus haut; mais ces facultés ont participé plus ou moins inconsciemment aux phénomènes produits, et cette coopération indirecte et médiate est le lien secret qui unit, par l imitation, les exercices musculaires à lagymnastiques ensoriale.

Exposons les éléments de cette dernière comme nous avons fait pour la précédente.

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