CHAPITRE XLV
Éducation appliquée.
Si j’avais regardé comme ne devant conduire à rien de pratique tout ce que je viens de dire de théorique sur l’éducation, je ne l’eusse pas écrit. Développer les facultés d’un enfant pour les développer, ce n’est pas la peine :
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.
J’ai montré comment on peut régulariser les fonctions,
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développer les aptitudes et les facultés d’un idiot, mais cela ne suffît pas, il faut maintenant appliquer ces fonctions, ces aptitudes, ces facultés à la vie personnelle et à la vie sociale, aux rapports que l’enfant doit établir avec lui-même, avec les choses et avec les personnes, tel est le but final de l’éducation.
L’idiot a des rapports à établir régulièrement avec luimême, relativemeni à tous ses besoins. Vainement essayerait-on de le produire comme un sujet ordinaire, sachant lire, écrire, compter quand on lui dit : Lis, écris, compte, s’il ne sait se tenir debout, assis, en course, à table comme tout le monde, s’il a besoin qu’un tiers lui prête des mains pour se vêtir, s’il ne sait au moins agir d’une façon normale sur toutes les parties de son individu.
L’idiot a des rapports à établir avec les choses, relativement aux occupations que tout homme doit savoir se donner pour employer sa vie ; si simple qu’on la choisisse, cette action de l’homme sur la matière est la conséquence la plus rigoureuse de toute bonne éducation moyenne. Si l’idiot ne peut agir sur les idées, qu’il puisse du moins agir sur les choses qui n’offrent à son action qu’une résistance prévue et habituelle. On n’en fera jamais un journaliste, un poète, un docteur, qu’importe! si l’on en fait un homme capable de gagner sa vie, en tenant assidûment une lime, une pioche, un rabot dans sa main.
Je vais donc reprendre au point de vue pratique quelques-uns des chefs dont j’ai traité précédemment.
L’éducation du système musculaire n’a pas seulement pour objet de créer la force, l’adresse, la grâce, elle se propose plus immédiatement de faire prendre aux idiots les habitudes normales que comportent les actes les plus vulgaires, mais aussi les plus nécessaires de la vie. Cette partie de l’éducation qui traite des habitudes, passe pour moins importante qu’elle ne l’est en effet, quand on s’occupe d’enfants ordinaires ; mais dès qu'il sagit d’idiots, pour peu qu’on se soit occupé d’eux, on sait ce qu’il faut de soins, de persévérance et d’adresse pour les initier aux habitudes les plus simples de la vie civilisée.
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Souvent l’idiot peut déjà soulever des poids considérables, et il ne peut lacer ses bottines ; quelquefois il écrit déjà passablement sans pouvoir encore faire un nœud, mettre un bouton ; d'autres montent hardiment aux cordages d’une gymnastique avant de savoir se tenir convenablement debout sans se contourner le corps dans une attitude grotesque, et qui finit par faire dévier leur colonne vertébrale ; d’autres s’appuient de tout leur corps sur le bras qu'on leur offre en course, à la promenade, et contractent par là l’habitude de se pencher toujours en avant comme s’il voulaient tomber, et d’élever une épaule de plusieurs centimètres au-dessus du niveau de l’autre ; d’autres mangent avec leurs doigts, bavent en mangeant ; mais je n'en finirais pas si je voulais énumérer toutes leurs mauvaises habitudes, j’aurai plus tôt fait de montrer comment on peut s’y prendre pour corriger les plus choquantes.
§ I. — De la décence.
Une des habitudes les plus funestes aux idiots, en ce qu’elle force les personnes qui les aiment le plus sincèrement à s’en séparer et à les isoler du monde, où, par la seule force de l’instinct d’imitation, ils pourraient cependant d’eux-mêmes s’améliorer un peu, c’est l’insouciance qu’ils apportent à se couvrir avec décence.
Je suis loin, pour ma part, de les trouver aussi coupables de cette négligence qu’ils le paraissent. Cette négligence tient bien plus à leur indifférence en pareille matière qu’à l’impudeur qu’on leur süppose très-gratuitement ; mais en admettant que la pudeur ne soit nullement éveillée en eux, ne doit-on pas reprocher aux personnes qui sont chargées de leur direction, le mauvais choix des vêtements destinés à les couvrir. Comment veut-on qu’un enfant, incapable de mouvoir chacun de ses doigts avec précision dans les directions diverses, puisse agir à la fois sur des organes délicats et sur les doubles parois d’un pantalon étroit, dans le but de recouvrir des parties à la vue desquelles il n’attache le plus souvent aucune signification. La forme exiguë, les pièces difficiles à manier de presque
toutes les parties du costume, influent donc sur l’inhabitude où sont les idiots de se vêtir eux-mêmes et de se couvrir décemment ; sans compter qu’ils trouvent plus tôt fait, et ils ont raison, de laisser tomber leur déjection dans de pareils étuis, que de les détacher minutieusement et de les rattacher de même.
Aussi, le premier point, quand on se propose d’inculquer des habitudes de décence à un idiot, n’est-il pas de le fouetter, comme je l’ai vu faire d’un bras robuste et paternel, mais de le vêtir assez commodément pour qu’il puisse exécuter aisément la manœuvre qu’on exige de lui ; le second point est de ne pas lui débiter de morale à ce sujet, il ne la comprendrait pas ; mais de l’accompagner dans tous ses actes, de faire ou de feindre de faire comme lui chaque fois qu’il manifeste quelque besoin, et de lui bien montrer comment soi-même on dissimule les choses et les parties qu’il importe de cacher. Ici donc, peu de paroles et beaucoup d’exemples et d’imitation : que chaque mouvement, chaque geste que vous ferez soit décisif, et que l’enfant voie bien de quoi il s’agit; la bonne habitude sera contractée, la théorie de la pudeur viendra plus tard.
Je sais qu’il n’en est pas de même avec certains imbéciles salaces, et certaines créatures nubiles adonnées à toutes les effronteries de l’onanisme ; avec de tels sujets, l’heure de l’éducation est passée, et il ne reste plus que les tristes ressources de l’intimidation, de la répression, de la réclusion.
Détournons les yeux.... Nous pouvons toujours approprier les formes du costume des deux sexes à des habitudes de décence qui la rende presque nécessaire, sinon volontaire. Je ne saurais trop insister sur ce fait, parce que c’est un de ceux sur lesquels on se fonde principalement pour retrancher les idiots, les imbéciles et plusieurs autres genres de sujets anormaux de la société. Or, ce fait n’est point leur fait à eux seuls, il est pour partie la conséquence de la forme ridicule et incommode imposée aux vêtements de notre jeunesse.
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§ II. — Des habitudes du corps.
Soit que l’idiot demeure immobile, soit qu’il se livre à un exercice du corps ses attitudes révèlent l’idiotie aux yeux des personnes exercées à les reconnaître, et, pour le monde, ses habitudes sont entachées d’un caractère d’étrangeté et de désordre qui provoquent l’ironie ou attirent le dégoût.
Il n’est cependant pas impossible de régulariser les habitudes du corps, les mouvements et les attitudes des idiots en général. Je serai moins affirmatif pour ceux dont l’idiotie se complique de chorée ; ceux-là, je n’en disconviens pas, portent avec eux le principe d’un désordre des appareils locomoteurs qu’il est difficile et quelquefois impossible de faire disparaître ; mais leur cas est exceptionnel, même parmi les idiots. Rappelons-nous d’ailleurs, que les idiots ne sont pas les seuls sujets qui réclament nos soins ; que chez nombre d’enfants imbéciles ou simplement arriérés les mouvements et les attitudes peuvent être viciés par des causes personnelles au sujet, ou simplement dues à la négligence des personnes qui sont chargées de diriger ses premières années ; rappelons-nous ce que nous étions nous-mêmes dans cette première période de la vie, quand tout était nouveau pour nous, tout, jusqu’à la vie elle-même, alors que nos gestes étaient désordonnés, nos mouvements saccadés, sans motifs, souvent sans but, alors que les répétitions de ces mouvements avaient pour nous le double charme de la monotonie et de l’inconnu. Alors, si un regard vraiment paternel nous enveloppa de sa vigilance, combien de gestes incohérents avons-nous désappris, combien d’attitudes défectueuses qui eussent déformé notre chétive personne avons-nous quittées sur un avis, un conseil, une critique, un exemple présentés à propos ? L’enfance est pleine de saillies de l’esprit et du corps qui ont besoin d’être ainsi refoulées dans les limites du vrai psychologique et physiologique : que fussions-nous devenus, comment serionsnous, quelles seraient nos modes d etre et nos façons d’agir
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si, une à une, nos habitudes physiques n’eussent été modifiées par un enseignement, par un exemple.
Sans doute les pauvres idiots sont, plus que nous ne l'avons été nous-mêmes, portés à recommencer certains mouvements extraordinaires, à prendre certaines poses exagérées ou ridicules qui les fera plus tard reconnaître au premier coup d'œil? Est-ce une raison pour les priver de ces conseils qui ne manquent pas au commun des enfants, et de cette salutaire direction, qui nous ont à tous imposé des habitudes normales ? Je ne le pense pas, et j’appelle au contraire la sollicitude des parents sur cette partie de l’éducation des idiots qui, chargés d’incapacités de toute nature, sont encore livrés à tous les désordres de leur incapacité motrice, faute de soins, faute de prévoyance, faute de cette bonne direction que l’on accorde sans peine aux autres enfants, qui pourraient mieux qu’eux s’en passer.
§ III. — Des attitudes.
Avant d’exiger d’un enfant qu’il exécute avec régularité et précision, les mouvements dont son corps et ses membres sont susceptibles, il importe de lui faire contracter des attitudes normales.
Ces attitudes normales sont de se tenir immobile ou à peu près debout, assis et couché.
Couché, l’idiot se tient généralement mal; quelquefois il se ramasse en boule dans son lit, d’autres fois il ne peut supporter aucun genre de couverture, tient sa poitrine hors du lit, sa tête plus basse que son corps ou enfoncée sous les couvertures de manière à ne respirer d’autre air que celui que les émanations de son corps (et de ses déjections souvent) envoient directement à ses narines ou à sa bouche entr’ouverte. On en trouvera qui se balancent assis sur leur lit, tournent mécaniquement leur tête sur l’oreiller pendant des heures entières avant et après leur sommeil, mordent, sucent leurs draps, les froissent, les déchirent dans leurs mouvements automatiques ; et d’autres qui se prennent à chanter, bourdonner, rire, pleurer,
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crier, dès qu'ils se sentent couchés. Toutes ces habitudes mauvaises, et d’autres plus funestes, doivent être épiées, combattues, tantôt avec douceur, tantôt avec énergie; on le peut, on le doit.
L’attitude assise est pour l'idiot une source de défectuosités corporelles. Rarement les parents s’aperçoivent que leur enfant appuie son dos contre son siège, l’y appuie inégalement, et donne tout le poids de son corps à porter à une épaule, ou s’enfonce inégalement dans le siège, ou porte une hanche plus haute que l’autre, ou fait peser une partie de sa personne sur un de ses bras, ou laisse tomber sa tête en avant presque sur ses genoux, etc., etc... Le moindre inconvénient de toutes ces attitudes vicieuses, est de déformer le corps ; leur grand danger est que l’enfant ne peut plus être tiré de ces attitudes une fois prises, qu’il s’y plait, s’y enracine, n’en sort qu’avec peine, y rentre avec joie, ne se livre volontairement à aucun mouvement, ne supporte pas même les poses que nous considérons comme les plus commodes pour la réfection de nos organes lassés par le travail, aspire à reprendre ses chères attitudes dans les moments mêmes où l’on s’efforce de lui en faire prendre d’autres, et y revient, s’y perd, s’y atrophie, déformé, et cacochyme malgré tous les efforts que l’on peut tenter plus tard pour l’en tirer.
Pour un idiot, le lit doit être d’un usage court, le siège d’un usage rare, son lit doit être dur, non rembourré de matières animales, son siège doit être de la hauteur juste de ses genoux et ne doit point avoir de bras ni de dossier. Ainsi fait, l’enfant n’y cherchera qu’un refuge momentané contre la station, la marche, la course, les sauts et les divers exercices qui auront dépensé sa force, il n’y trouvera plus un auxiliaire de sa paresse, de son instinct négatif de toute action, et on pourra le lui laisser prendre sans danger aux heures des repas et des repos.
L'attitude debout, ou station, est de toutes la plus difficile à obtenir d’un idiot ; au balancement et aux habitudes défectueuses qu’il a contractées assis ou couché se joint, lorsqu'il est debout, l’impossibilité de tenir l'équilibre tel
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que nous savons le garder dans l’immobilité. Aussi ne doit-on chercher à le tenir debout immobile, qu’après l’avoir gardé couché et assis régulièrement pendant quelque temps : les exercices appropriés à ce but ont été décrits plus haut.
§ IV. — De la marche.
Les désordres de la locomotion sont flagrants chez l’idiot; ils planent sur l’ensemble de ses mouvements comme ils altèrent les mouvements les plus simples d’un seul appareil, d’un doigt, d’une main, par exemple. Ces désordres sont donc presque aussi nombreux que sont nombreuses dans l’homme les fonctions motrices; on n’attend sans doute pas de moi que j en fasse l’énumération : qu’il me suffise de montrer comment on en corrige plusieurs.
Un des désordres les plus sensibles de la motilité générale ou locomotion, est sans contredit le balancement dans la marche. Les idiots se balancent presque tous, en marchant, d’une certaine façon qui simule assez bien la titubation des ivrognes. Ce balancement n’est le plus ordinairement dans les idiots que le résultat de leur grande paresse et de l’indifférence qu’ils apportent à tout ce qu'ils font : on leur commande de marcher, ils veulent aller d’un point à un autre, et ils exécutent cette marche (qu’ils ne peuvent éviter) avec si peu de volonté que leurs appareils moteurs restent fléchis dans l’action presqu’autant que s’ils n’agissaient pas. Le poids du corps reste ainsi comme partagé entre les deux membres destinés à le porter alternativement tout entier, et le buste suit ainsi l’oscillation des jambes. Mais avant tout exercice, tenté pour régulariser la marche d’un idiot, on ne doit pas perdre de vue les principes physiologiques qui président à cette fonction.
La marche s’exécute au moyen de l’extension de deux articulations ployées en sens inverse, celle du pied et celle du genou. Par là se trouve opérée la projection du centre de gravité ; tandis que l’autre membre porte le poids du corps vers l’extrémité de cette projection, les deux mem-
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bres alternent ensemble pour le port et le mouvement du fardeau. Et comme les mouvements partent toujours du côté, le membre qui s’étend donne au tronc une impulsion non-seulement en avant, mais encore du côté opposé. Quant au bras, il s’étend toujours du côté de l’extrémité inférieure qui s’étend, et fait ainsi l’office de balancier, régularisant la marche. Or, avant de vouloir faire marcher régulièrement un idiot, on doit lui faire exécuter partiellement et avec précision les flexions sus-indiquées; ensuite, asseoir son buste sur ses hanches, porter sa poitrine en avant, ses épaules et sa tête un peu en arrière, lui tenir les bras pendants et les mains ouvertes le long du corps ; on lui met en outre une ceinture gymnastique pourvue d’un anneau en arrière, anneau dans lequel le professeur passe le pouce de la main droite ; les autres doigts de cette main du maître doivent tenir la taille de l’enfant un peu cambrée, tandis que de la main gauche on maintient successivement en position, la tête, la poitrine, les bras, les mains de l’élève, et que par la parole, le geste, l’imitation on le force à marcher, lui-même : pour y réussir, le professeur doit se tenir à droite et un peu en avant du sujet, marcher d’abord lentement eil levant haut les pieds pour que ses pas servent à régler et à inciter ceux de son élève, puis plus vite, mais en mesurant toujours ses pas et en les indiquant même par le commandement de une, deux , comme cela se pratique pour les recrues. Quelquefois on est obligé de maintenir la tête droite à l’aide de moyens artificiels, et les mains avec les dum-bells ou tous autres expédients propres à les retenir en position; ceci est une affaire de circonstance dont le praticien est seul juge dans tous les cas.
Dès que l’enfant commence ainsi à régler son pas sur le pas du maître, celui-ci doit abandonner la direction matérielle et constante du corps pour ne plus s’occuper que de redresser les attitudes vicieuses dans lesquelles son élève peut retomber à chaque instant. A cet effet, il sera opportun de se tenir, non plus à côté, mais en face de l’enfant; de marcher soi-même à reculons tandis que l’enfant
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§ V. — De monter et descendre.
avance ; et des mains on rectifie les mauvaises attitudes ou les balancements, tandis que de la parole et du pied on continue à marquer la mesure du pas.
Si le balancement est sensible dans la marche d'un idiot, il est bien autremeut choquant lorsque ce pauvre enfant est obligé de monter ou de descendre des degrés. Cette anomalie est presque toujours jointe à une véritable incapacité de garder l’équilibre durant le passage d’un plan à l’autre, de telle sorte que l’idiot qui veut monter ou descendre commence par accrocher ses mains, pour se soutenir, à tout ce qu'il rencontre; et s’il fîinit timidement par aventurer un pied, toujours le même, sur la marche qu'il veut atteindre, l’autre pied rejoint le premier sans le dépasser jamais, de sorte que c’est toujours en mettant les deux pieds sur chaque marche et avec l’anxiété ou le déplaisir les plus prononcés que les idiots montent ou descendent : par paresse ou par faiblesse : causes qui se confondent en eux souvent.
Or, monter et descendre sont un des actes les plus fréquents de notre civilisation entée sur six étages. Il est donc urgent, pour peu que l’on veuille familiariser un idiot avec la vie commune, de lui rendre cette double action aussi facile et aussi ordinaire que possible. Pour cela, on doit d’abord faire choix d’un escalier commode dont les marches soient également larges, égalementhautes, ne soient ni trop larges ni trop élevées, soient plutôt basses pour commencer. On fera également attention à ce que les tournants soient nuis et peu sensibles d’abord, on évitera les montées obscures où l’enfant ne verrait pas où il doit à chaque pas poser son .pied, on craindra plus encore les escaliers étroitement enclavés entre un mur et une rampe, auxquels l’enfant ne manquera jamais d’emprunter un point d’appui toutes les fois qu’il le pourra. Après ces exclusions nécessaires, le choix étant convenablement déterminé, il sera loisible de commencer les exercices de monter et de descendre. Les premiers,
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causant moins de frayeur, seront tentés d’abord régulièrement; mais pour faire monter ou descendre un idiot on doit toujours se tenir du côté de la descente, c’est-àdire, quand il monte, derrière lui, devant lui, quand il descend, et l’on descend soi-même à reculons dans le dernier cas.
Pour faciliter cette double opération, il n’est point mal que la ceinture gymnastique, dont le sujet doit être ceint presque constamment, soit pourvue de deux anneaux placés, l’un devant, l'autre derrière. En passant un doigt dans l’anneau de devant, on accélère la descente de l’enfant, tandis que la main qui paraît inoccupée se tient prête à le recevoir s’il trébuche, heurte, glisse, fait un faux pas. En passant le même doigt dans l’anneau de derrière, et en soutenant imperceptiblement l’enfant de l’autre main par le col de son habit, on accélère son ascension et on se trouve doublement en mesure de prévenir tout accident.
Quelque habileté que l’on déploie dans cette manoeuvre, il est rare que l’idiot puisse de prime abord monter et descendre comme tout le monde ; il continue à poser les deux pieds sur chaque marche ; mais par un tour de main facile à saisir, et au moment où son second pied se dispose à rejoindre invariablement le premier, on le fait avancer assez pour franchir une marche de plus ; et puis la longueur de l’exercice, car il doit être fait longtemps de suite, excite l’impatience de l’enfant, l’impatience accélère ses mouvements, il veut enfînir avec cette répétition monotone, voilà le moment d’agir : pressez-le, encouragez-le, promettez-lui du repos, des bonbons, que sais-je? et s’il est ému et n'est pas déjà trop las, il montera et descendra comme vous le désirez, mais cet effort obtenu de lui une première fois, ne le redemandez pas durant ce même exercice, car, ce n’est ni en commençant ni en finissant que les progrès se manifesteront. En commençant, l’enfant n'est encore animé ni par l’action, ni par le désir de le terminer ; en finissant, il est trop fatigué et ses organes ont trop perdu de leur énergie pour qu'il ait la présence d’es-
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prit, le bon vouloir et la force de vous satisfaire ; ne soyez donc exigeant qu’au bon moment et tout le reste du temps contentez-vous d’obtenir de l’obéissance et la répétition de ce que l’enfant sait faire : tout exercice ne saurait être un progrès, mais tous le préparent.
J ai oublié de dire que souvent il faut encore ici armer les mains de l’enfant de dum-bells, tant pour lui créer un équilibre factice, que pour être sûr que ses mains ne chercheront pas à droite et à gauche un point d’appui qu’il ne doit trouver que dans son centre de gravité.
§ VI. — Du vêtissement.
Le vêtissement, autrement dit l’action de se vêtir, est un des actes les plus nécessaires à l’homme. Il ne faut pas en induire que ce soit un des plus faciles, ni qu’on doive l’exiger d’un idiot de prime abord, ni en toute saison. Cette action si simple en apparence, de mettre ses bas, son linge, toutes les pièces de son costume enfin, avec leurs attaches, boutons, boucles, épingles, cordons, etc..., demande plus que de la force, plus que de l'adresse, car elle exige une connaissance bien nette de toutes les parties de soi-même, des positions respectives de ces parties et de leurs rapports avec les pièces nombreuses dont se compose l’habillement de l’un ou de l’autre sexe.
Avant donc d’exiger qu’un enfant s’habille seul, on doit lui apprendre à se connaître de la tête aux pieds, et d’avant en arrière ; à nommer et à montrer les parties du corps humain qui ont un nom vulgaire et une position fixe, visible, palpable ; on lui fera ensuite nommer et montrer sur lui-même les pièces du costume qui correspondent à ces parties, puis on lui montrera séparément étalés sur une table les objets qui servent à sa toilette et on lui en fera assigner l’usage spécial ; quand il le connaîtra bien, cet usage, on le forcera à s’expliquer sur l’ordre dans lequel tous ces objets doivent être adaptés à sa personne, puis sur la manière de les mettre le plus convenablement.
Toutes ces explications demandent du temps et souvent de longs efforts. Nommer un cordon de soulier, passer
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une bretelle par dessus l’épaule, lacer un corset, entrer un bouton dans une boutonnière, ou l’en chasser, sont pour l’idiot des opérations aussi difficiles et aussi compliquées qu’elles nous semblent claires à comprendre, faciles à exécuter. Je sais bien qu’après, et pour les avoir trouvées trop faciles, on se rebute au premier échec que l’on éprouve de la part d’un enfant, et que l’on préfère l’habiller toute sa vie, plutôt que de lui enseigner à le faire; mais c’est justement ce .qu’il ne faut pas. De ce qu’un idiot soulève un poids de 25 kilos, et n’a pas la force de tirer ses bas, il n’en faut pas conclure qu’il ne saurait venir about de cette délicate opération; tirez -en plutôt cette conséquence, qu’un acte aussi simple en apparence èst très-complexe, et exige l’emploi d’une certaine force totale divisée en plusieurs forces partielles parles diverses attitudes et les divers mouvements qu’il nécessite de la part des doigts, du poignet, du bras, du corps, de la jambe, du pied, etc.. De là, nécessité pour le maître d'enseigner ces diverses attitudes et ces divers mouvements partiels, l’un après l’autre s’il est besoin, avant de demander le concours d’une force simultanée qui existe virtuellement, qui en doute, chez presque tous les sujets, mais qui n’est pas encore répartie au gré de la volonté dans tous les appareils moteurs.
On sent bien que je ne saurais donner ici la théorie de tous les mouvements partiels qui président à l’opération si importante du vêtissement; mais, comme les personnes qui voient les choses en gros (et ce n’est pas un reproche que je leur adresse), pourraient ne pas abaisser la supériorité de leur esprit jusqu’à cette minutieuse analyse, ou la croire impossible, j’estime qu’une personne sans prétention intellectuelle, mais dévouée, en viendra bien mieux à bout. Aussi c’est à ces dernières que je m’adresserai ; et je leur dirai, qu’il s’agisse du corset, des bottines, des boutons, etc.... Analysez les mouvements successifs, faitesles exécuter partiellement, isolément les uns des autres ; et, quand ils seront venus à un un point satisfaisant, appelez à l’aide de l'enfant sa force, elle ne lui fera pas défaut.
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Quant à la pratique, j’ai dit que c’était chose longue, et je le maintiens, tant à cause des infinis détails dans lesquels on doit entrer avec l’enfant, qu’à cause des circonstances qui concourent à ces exercices ou les retardent : mais un instituteur prévoyant doit toujours s’arranger de manière à mettre de son côté les circonstances.
Ainsi, il fait froid, laisser un enfant nu deux heures sous prétexte de passer ses bas, serait une barbarie; mais au coin d’un bon feu, lui faire mettre à une grande poupée des bas larges, et dont les parties (haut, pied, talon) soient bien dessinées, lacer deux rang£ d’oeillets métalliques implantés dans deux bandes de toile ferme ou de cuir, fixées elles-même solidement et parallèlement sur une tablette, et lui faire observer scrupuleusement la progression des oeillets, d’abord de bas en haut, pour qu’il voie ce qu’il fait, puis de haut en bas, pour qu’il voie ce qu’il aura fait, et toujours de droite à gauche, pour que ses mains cachent les œillets le moins possible, voilà un des nombreux exercices qui doivent le préparer à s’habiller seul, dès que la température permettra de le laisser sans danger quelque temps nu.