VII. — De la préhension des aliments
Un certain nombre d’idiots mangent seuls, sinon bien proprement, tant mieux ; quelques enfants arriérés, comme la majeure partie des idiots, prennent leurs aliments de manière à ce que la propreté et la santé en souffrent également ; un plus petit nombre d’entre eux ne sait pas porter ses aliments à la bouche ni les mâcher.
Pour les uns, comme pour les autres, il n’y a de différence que celle de la difficulté à vaincre, l’important est donc :
1° Qu’ils apprennent à manger seuls ;
2° Qu’ils mangent proprement et le plus tôt possible comme tout le monde ;
3° Qu’ils mangent de telle sorte que tous les aliments ingérés par eux arrivent dans l’estomac convenablement élaborés pour produire un chyme abondant en chyle ;
4° Qu’ils mangent tels aliments, et de telle façon que
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l’exercice de la mastication favorise les mouvements volontaires des organes de la voix et de la parole.
A cet égard, il me faut peut-être rappeler ici ce que j’ai dit au sujet de l’hygiène, c’est que la préhension des aliments est une fonction qui doit toujours être précédée du sentiment d’un besoin qui a nom la faim. Que si l’enfant n’a pas faim, et ce sentiment est. diffus, capricieux et irrégulier quand on le provoque artificiellement, quand on l’a longtemps empêché de se manifester nettement deux ou trois fois par jour; que si, dis -je, l’enfant n’a pas faim, inutile de dire comment on lui apprendra à manger ; il ne mangera jamais seul tant que dix ou quinze mains étrangères porteront à sa bouche les aliments et les friandises que convoitent son palais ou son estomac.
Mais parlons des enfants entourés de parents assez droits d’esprit pour dégager l’amour vrai que l’on doit à sa race, des aberrations de l’affection instinctive qui étouffe ou démoralise tant de malheureuses créatures en satisfaisant de funestes caprices, sous prétexte de faire leur bonheur. La mère, la gouvernante, l’instituteur chargés de pourvoir aux besoins naturels d’un enfant qui ne sait pas manger seul, doivent d’abord s’assurer si l’enfant est capable de tous les mouvements que nécessite l’acte qu’ils souhaitent de lui voir accomplir. Pendant cette étude, et tandis qu’ils prépareront les bras, les mains et la bouche de l’enfant à l’exercice de cette fonction, ils auront soin de l’accomplir, devant lui, toujours quelques instants avant que l’enfant prenne son repas, et seulement après qu’il aura commeencé à donner des signes d’appétit; ils mangeront lentement, détachant bien les mouvements et les gestes les uns des autres, mâchant avec vigueur et de telle sorte que (en approchant leur bouche de la figure de l’enfant) celui-ci voie bien les aliments broyés sous les dents, etc., etc.
Dès que l’attention de l’enfant est attirée sur ce point, on doit manger avec et en face de lui sur une table étroite, lui mettre sa cuiller, puis sa fourchette, puis son couteau dans la main, les y attacher momentanément, s’il le
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faut, et si on le peut sans danger, et le provoquer à manger en mangeant soi-même avec toutes les précautions que j ai dites ci-dessus : il est lent, soyez lent avec lui pour commencer : chaque cuillerée, chaque bouchée, chaque gorgée de boisson doivent se mesurer non de vous à lui, mais de lui à vous, comme autant d’exercices d’imitation distincts les uns des autres, et se suivant sans autres interruptions que celles nécessitées par le commandement, les explications, la remise en posture des doigts autour de la cuiller, de la fourchette, etc. Copiez d’abord sa lenteur, pour qu’il calque vos mouvements. Ne soyez pas trop difficile sur l’élégance de la tenue de ces instruments gastronomiques, par exemple, je ne le conseille pas; pourvu qu’ils soient tenus solidement et portés bien directement de la table à la bouche et vice versa , tenezvous pour content, et témoignez votre satisfaction. Le moment des repas est celui où l’on doit imposer la moindre contention à l’esprit, où la gaieté perce chez les plus taciturnes et les plus timides ; profîtez-en, dès que vous le pourrez sans nuire à l’autorité de votre parole, pour égayer votre élève, le provoquer à parler spontanément, à parler librement, à agir sans contrainte dans les limites permises. C’est en jouant ainsi à propos que vous lui ferez perdre une foule de goûts et de dégoûts inutiles ou dangereux, et ces mille petites mauvaises habitudes auxquelles ces enfants sont sujets à se laisser aller, ne différant pas sensiblement en ce point des enfants ordinaires, qui se plaisent en des répétitions de tics aussi persistants qu’imprévus et bizarres.
Si l’enfant ne doit manger que lorsqu’il a faim, il n’est pas moins important de lui faire prendre ses aliments de manière à ce que sa constitution profite de tous les sucs nutritifs qu’ils contiennent. On devra donc s’attacher à ce que la mastication et la déglutition soient exécutées le plus méthodiquement possible, et à ce que les liquides et les solides soient pris en quantité suffisante et proportionnelle, afin que le bol alimentaire soit formé à chaque repas d’une pâte de densité homogène et qui passe sans
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effort, sans causer de contractions, de crampes, de nausées, de souffrances dans l’estomac et dans le duodénum.
Enfin, le but direct de la préhension des aliments, étant atteint à l’aide des mesures ci-dessus indiquées, ne doiton pas. se servir de cette fonction si fréquente et si nécessaire, pour aider la mise en action d’une autre fonction plus volontaire, partant plus difficile à exiger ; en d’autres termes, n’est-il pas possible de faire de chaque repas, un exercice propre à fortifier les organes de la parole, chez les idiots qui ne parlent pas ou qui parlent mal ? Oui, sans doute cela est possible autant qu’opportun. Ainsi au lieu de couper de petites bouchées de pain mou à un enfant, faites-lui mordre des quartiers de pâte ferme et plus ou moins rassis : quand le pain est épais et de pur froment, on peut le conserver à cet usage dans un lieu sec pendant plusieurs jours sans craindre, comme on affecte de le dire, que ses qualités nutritives et hygiéniques soient altérées. On peut aussi dans les cas extrêmes (mais que ne peut-on pas encore, quand on met son ingéniosité au service d’un malheureux?) attacher les morceauxde viande avec un fil de soie très-fort, et ne laisser avaler à l’enfant, de cette bouchée, que les particules de viande qu’il en aura détachées par une mastication opiniâtre. Si j’indique ce moyen c’est pour qu’on lui trouve des analogues, des équivalents à l’aide desquels l’enfant pourra mâcher également tous ses aliments et fortifier ses organes vocaux par cet exercice forcé de tous les jours.
Je suis loin de croire que j’ai insisté autant qu’il le faudrait sur cette partie importante de l’éducation, qui consiste à faire prendre à l’idiot des habitudes normales : ces habitudes sont presqu’innombrables, leur analyse formerait un volune, et l’analyse des mauvaises habitudes dont les idiots sont susceptibles en vertu de leur paresse, de leurs infirmités accessoires, de leurs idiosyncrasies, ne demanderait pas un moindre développement. Pour nous en tenir aux limites du possible, je borne mes remarques aux habitudes dont je viens de parler comme étant les plus choquantes, et aux moyens que je crois propres à y
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remédier, comme étant les plus faciles et généralement appliquables. De ces anomalies et des procédés que je leur oppose, un homme patient déduira aisément les moyens qu’il doit opposer aux autres habitudes vicieuses (dont le détail m’entraînerait trop loin), surtout s’il a soin de ne les chercher que parmi les plus simples et les plus naturels; j’en dirai autant des travaux auxquels on peut habituer les plus jeunes idiots. Presque tous les travaux manuels, où la main n’est pas mise en jeu comme instrument de précision, leur sont accessibles ; aussi ne choisirai-je qu’un petit nombre de ces genres d’occupations, pour exemple de ceux que l’on peut enseigner à mes élèves.
§ VIII. — Des goûts utiles.
On peut déjà s’apercevoir que, si je retranche comme mauvaises ou indifférentes les productions parasites et prétendues littéraires delà mémoire, je réserve avec scrupule toutes ses applications utiles et pratiques. O’est ainsi que je viens de montrer comment la mémoire fournit la matière des prévisions et de la prévoyance à la déduction; et c’est encore ainsi que je vais montrer comment la mémoire produit ces constantes de goûts, d’habitudes utiles, sans lesquelles toutes les facultés intellectuelles réunies n’empêcheraient pas l’homme de n’être, par sa mobilité incommode, qu’un singe plus ou moins spirituel.
C’est la constance dans les goûts paisibles, agréables, profitants à soi-même et aux autres, qui rendent l’individu tolérable pour ses semblables ; ce sont ces goûts constants, utiles et pacifiques qui sont la raison d^ètre instinctive des sociétés; et plus ils sont nombreux, plus ils établissent de rapports nécessaires, plus ils cimentent la cohésion entre les individus, et plus la société est une et grande et fortement constituée.
Aussi, dans les cas de folie les plus graves, dans la démence, par exemple, cette mémoire des constantes de la vie pratique manque-t-elle toujours complètement; elle est perdue, tandis que dans l’idiotie elle n’existe pas
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encore. Souvent on remarque chez l’idiot une mobilité sans objet, dont leMénalque de Labruy ère offre le portrait intelligent et dont Charles Fourrier a trouvé le véritable nom, car ce nom la peint mieux que tous les portraits; il l’appelle la Papillonne ; d’autres fois l’idiot est, si l’on peut dire ainsi dire, en proie à des constantes puériles ou dégoûtantes, comme quand nous l’avons vu agiter ou mordre ses doigts, lécher, manger des ordures pendant toute la journée, etc.... Mais la constance dans les goûts utiles il la faut faire germer et produire, car elle n’existe jamais dans l’idiot; et il ne pourra plus s’en passer, quand devenu plus actif et plus intelligent, il aura des rapports à établir avec les autres hommes. Voilà pourquoi tous ces rapports doivent être préparés de longue main, de manière à rendre l’existence de l’enfant la plus douce, la plus facile et la plus heureuse possible. A cet égard, les conditions de parenté, de naissance, de fortune, de sexe, seront les premiers guides à consulter pour la direction que l’on voudra donner à l’enseignement, soit des habitudes normales, soit des goûts qui font le charme de la vie ; car telles habitudes, bonnes pour l’enfant élevé dans une famille opulente, seraient intolérables dans le fils d’un ouvrier et qui plus est, lui deviendraient funestes. Aussi, faute de pouvoir traiter de l’éducation des goûts, des habitudes et des occupations selon les besoins de toutes les classes, n’en traiterai-je qu’en général et en me rapprochant le plus possible des classes inférieures, qui ont plus besoin que les autres qu’on transforme leurs enfants idiots en individus supportables et utiles.
Pour les rendre supportables, il faut de toute nécessité que leur manière d’être, leurs gestes, leurs allures, leurs goûts habituels ne choquent personne et se rapprochent, le plus possible, de la manière d’être consentie dans la société où ils devront vivre . Pour rendre ces goûts utiles, il faut enseigner, soit un ou plusieurs travaux simples, soit un art facile que l’on cherchera à leur faire aimer, et desquels, ils pourront tirer un produit équivalent à la yaleur de leur consommation. Ce dernier problème n’est
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pas absolument nécessaire à résoudre dans les familles riches; mais pour le plus grand nombres des idiots, il est indispensable qu’il soit résolu affirmativement; car la raison qui porte à maltraiter, à brutaliser, à abandonner ces pauvres enfants, est presque toujours une raison d’économie, bien ou ou mal justifiée par les besoins ou l’indigence des chefs de famille.
L’opinion religieuse, et presque superstitieuse, qui faisait envisager la présence d’un idiot au foyer domestique comme une faveur céleste s’efface, même dans les campagnes les plus éloignées des centres de la société actuelle; et si l’on ne se hâtait de remplacer ce préjugé protecteur, par une idée nouvelle sur les rapports nouveaux que l’on peut créer entre l’idiot et la famille, ou la commune; si, à la charité chrétienne qui protégeait l’idiot, ou ne se hâtait pas de substituer un rapport, sinon d’égalité, du moins de protection éclairée entre lui et l’égoïsme qui se substitue partout de nos jours aux sentiments moraux, généreux, religieux, l’idiot, loin de participer aux progrès du bien-être et des idées, tomberait dans un délaissement mille fois plus cruel que l’état de dégradation où le laissait le culte quasi-fétichiste dont il était l’objet ; car si la pitié stationnaire des âmes compatissantes le reléguait dans une incapacité irrémissible, elle lui assurait du moins le feu, l’eau et le pain de la charité. De notre temps, on demande du travail en échange de leur consommation au voleur, à l’aveugle, au sourd-muet, à l’aliéné même : le droit à la vie est désormais subordonné au devoir du travail, et l’idiot ne saurait, pas plus que l’aliéné, se soustraire à ce devoir. On aurait tort d’ailleurs de ne considérer le travail que comme un devoir. Quand il est effectué dans des conditions hygiéniques, et quand les faiseurs de la bienfaisance publique ne l’exploitent pas dans un but industriel, le travail est une des plus sûres garanties de la santé et de la longévité ; pour les idiots en particulier, l’activité du travail est de beaucoup préférable à la nonchalance de l’oisiveté, le travail est leur condition première d’hygiène, de confort et de moralité.
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Il faudra donc reprendre en sous-œuvre les divers modes d’activité que nous avons développés par l’éducation, et voir quels sont, parmi leurs aptitudes physiologiques et leurs facultés psychologiques, celles qui peuvent être mises en harmonie avec les habitudes normales qu’on pourra exiger de nos élèves quand ils rentreront dans la société, et quels seront surtout les travaux utiles au produit desquels ils pourront être redevables de la part de bien-être qui leur sera ultérieurement accordée.
§ IX. — Des travaux utiles.
Nous voici arrivés au but que doit se proposer toute formule pédagogique. Votre enseignement, est-on en droit de me demander, de quoi rend-il capable?... Et moi, je suis fier de pouvoir répondre : Il rend mes élèves capables de travailler.
Travailler, c’est donner un produit qui entre plus ou moins en balance économique avec la valeur de ce que l’on consomme. Le produit du travail est la présentation palpable et effective du devoir rempli par chacun envers tous. Les uns produisent plus qu’ils ne consomment, les autres consomment plus qu’ils ne produisent ; les idiots consommaient tous sans rien produire, c’est pourquoi ils étaient malheureux, car n’ayant aucun droit à la part sociale, le plus grand nombre d’entre eux vivait d’une charité avare. Désormais ils produiront, si ce n’est autant qu’ils consomment, du moins assez pour que leur condition économique s’améliore de toute la valeur de cette production inespérée, en même temps que leur santé, leur intelligence et leur moralité puiseront dans le travail une nouvelle énergie.
Travailler, produire quelque chose, est si essentiellement la loi de moralité et de progrès, — saint Paul a dit: qui travaille prie , — que je n’hésite pas à prescrire le travail aux idiots auxquels une grande position financière permettrait la vie oisive. Tout au plus doit-on fléchir sur ce chef jusqu’à tolérer pour l’idiot un travail qui ne produise que de l’agrément ; mais il faut qu’il travaille. Pour
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l’hospice des Incurables et à Bicêtre, des travaux de terrassement, de labourage, trop peu de menuiserie, faute de moyens matériels ; dans les familles, les travaux d’aiguille, et les soins du ménage pour les filles, de petits apprentissages pour les garçons : j’ai importé le travail partout où j’ai pu, tant que j’ai pu. On croirait peut-être (sachant que les idiots étaient, avant mon entrée dans les hospices, confondus avec les aliénés), que tout cela se faisait avant moi, qui ne me donne pas pour l’avoir inventé ; qu’on en juge donc :
« Dans la colonie agricole de Gheel, dit M. Moreau (de Tours), les fous aie sont pas seulement élevés à la dignité des malades, selon la belle expression de M. Esquirol (1), ils n’ont pas tout à fait perdu leur dignité d’êtres raisonnables ; car ils n’ont point entièrement rompu avec la société, à laquelle ils restent liés par tous les points de leur intelligence que le mal a respectés. Ils trouvent encore dans cette société des jouissances de plus d’une sorte. Ils ont encore assez de liberté pour ne pas se sentir sous le poids des verrous. Ils vivent au milieu d’hommes raisonnables, prennent part à leurs travaux, partagent leurs distractions, rien ne leur rappelle la triste dégradation qui pèse sur leurs facultés mentales, et qui, partout ailleurs, les eût fait mettre au ban de la société... ! à Ghéel, depuis des siècles, ces mêmes aliénés, traités partout ailleurs d’une manière si barbare, vivent presque libres, en famille avec les habitants, dans un grand village, sous le patronage de la sainte à laquelle ils sont venus demander leur guérison. »
On lit d’autre part dans le Truité de V aliénation de Pinel, page 198 : « Rien n’était plus digne de remarque que le calme et la tranquillité qui régnaient (avant la révolution), dans l’hospice des aliénés de Bicêtre, lorsque des marchands de Paris fournissaient au plus grand nombre un travail manuel qui fixait leur attention et les attachait par l’appât d’un léger lucre. J’étais un jour assourdi
(1) Des Maladies mentales, Paris, 1838, t. II, p. 707. Notice sur le village de Ghéel.
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l’enfant de l’artisan, pour l’enfant adoptif de la bienfaisance publique, le travail est encore plus impérieusement obligatoire. Aussi, dans ma pratique, partout où j’ai passé, ai-je fait tous mes efforts pour organiser le travail. A par les cris tumultueux et les actes d’extravagance d’un aliéné ; on lui procura un travail champêtre conforme à ses goûts, et, dès lors, je m’entretins avec lui sans observer aucun trouble, aucune confusion dans ses idées... Ces principes sont encore ceux du concierge de la maison des fous d’Amsterdam. » Et page 124 et suivantes, sous ce titre : Loi fondamentale de tout hospice d’aliénés, celle d'un travail mécanique. « Ce n’est plus un problème à résoudre, c’est le résultat le plus constant et le plus unanime de l’expérience que dans tous les asiles publics, comme prisons, hospices, le plus sûr et peut-être l’unique garant du maintien de la santé, des bonnes moeurs et de l’ordre, est la loi d’un travail mécanique rigoureusement exécuté. Cette vérité est surtout applicable aux hospices des aliénés ; et je suis très-fortement convaincu que Ton ne peut faire un établissement de ce genre, durable et d’une utilité soutenue, s’il ne repose sur cette base fondamentale. Très-peu d’aliénés, même dans leur état de fureur, doivent être éloignés de toute occupation active,
comme je m’en étais spécialement assuré un travail
constant change la chaîne vicieuse des idées, fixe les facultés de l’entendement en leur donnant de l’exercice Mais nous avons encore à envier à une nation
voisine un exemple que l’on ne sauraittrop faire connaître : cet exemple, ce n’est point l’Angleterre ni l’Allemagne qui le donnent, c’est l’Espagne. Dans une de ses villes (Sarragosse), existe un asile ouvert aux malades et surtout aux aliénés de tous les pays, de tous les gouvernements, de tous les cultes, avec cette inscription simple : urbis et orbis. Un travail mécanique n’a point été seul l’objet de la sollicitude des fondateurs de cet établissement ; ils ont voulu retrouver une sorte de contre-poids aux égarements de l’esprit par l’attrait et le charme qu’inspire la culture des champs.... Dès le matin, on voit les aliénés, les uns remplir les offices serviles de la maison, certains se ren-
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dre dans leurs ateliers respectifs, le plus grand nombre se diviser en diverses bandes, sous la conduite de quelques surveillants intelligents et éclairés, se répandre avec gaieté dans les diverses parties d’un vaste enclos dépendant de l’hospice, se partager avec une sorte d’émulation les travaux relatifs aux saisons, cultiver le froment, les légumes, les plantes potagères, s’occuper tour à tour de la moisson, des treillages, des vendanges, de la cueillette des olives, et retrouver le soir dans leur asile solitaire le calme et un sommeil tranquille. L’expérience la plus constante a appris, dans cet hospice, que c’est là le moyen le plus sûr et le plus efficace d’être rendu à la raison ; et que les nobles, qui repoussent avec mépris et hauteur toute idée d’un travail mécanique, ont aussi le triste avantage de perpétuer leurs écarts insensés et leur délire. »
Et page 199 : « Je n’ai cessé de faire les instances les plus réitérées pour obtenir de l’administration des hôpitaux un terrain adjacent à l’hospice pour le faire cultiver aux aliénés convalescents et accélérer leur rétablissement. »
Et page 209 : « On voit avec peine dans une inaction constante ou dans une sorte d’engourdissement stupide plusieurs de ces idiots qui pourraient être utilement employés à quelque travail grossier des mains, à une culture de végétaux, sous les yeux d’un conducteur habile, etc., etc. »
Ainsi, d’une part, le travail mécanique et agricole, existe dans les asiles d’aliénés à Gheel et à Sa'rragosse depuis des siècles ; et la révolution de 91 a seule interrompu l’usage du travail mécanique pour les aliénés de Bicêtre ; puis d’autre part nous voyons Pinel constater minutieusement tous les antécédents qui peuvent, il est vrai, corroborer son opinion, mais qui, lui ôtent son caractère d’invention ; nous le voyons de plus reconnaître que loin d’innover, il n’a pas pu, grâce aux impossibilités administratives, suivre la trace de ses devanciers, et que les aliénés eties idiots vivent dans une inaction constante.
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Et en regard de cette sincérité antique nous avons sous les yeux des hommes qui ont inventé , dans ces dernières années, de faire travailler les aliénés, des hommes qui ont eu le courage de mettre une pioche dans les mains d’un fou ! Honneur à eux ! car ils ont certainement perfectionné... quelque chose.
Et pendant qu'on faisait sonner bien haut ces grandes découvertes, on ne s’occupait pas des idiots qui végétaient au millieu des aliénés.
Avant moi, quelques épileptiques de quinze à vingt ans suivaient les aliénés aux champs, à la classe, et faisaient nombre là comme partout. Mais il n’y avait ni classe, ni travaux organisés, non-se lement pour les idiots, mais où les idiots fussent admis à prendre leur part d’intelligence ou d'activité. En 1841 et 1842, pendant mon séjour à I h >spice des Incurables, les jeunes enfants idiots et épileptiques ont été séparés à Bicêlre des aliénés adultes, et plusieurs d’entre eux conduits dans la classe destinée à ces mêmes aliénés; mais moi-même, depuis mon arrivée à Bicêtre, je n’ai pu obtenir que les idiots et les épileptiques fussent séparés. Je n'ai pas à m’appesantir sur l’exploitation qui pèse aujourd'hui sur les aliénés; maisje m’expliquerai suffisamment pour les besoins de mon sujet en disant que j’ai tenu à ce que les travaux que j’ai fait entreprendre aux jeunes idiots des hospices, fussent tous improductifs aux hospices; ainsi je leur ai fait ouvrir et combler des tranchées, user des planches avec le rabot et avec la scie, et ce n’est pas ma fante s’ils sont entrés la bêche à la main dans un champ dont le produit ne devait pas leur être immédiatement appliqué; ce n’est pas ma faute surtout si leurs travaux manuels n’ont pas été plus variés, plus utiles, et plus agréables (à eux-mêmes s’entend)
J’avouerai encore sans hésitation que j’ai rencontré également dans les familles de nombreux préjugés contre le travail de mes élèves. O’élaient d’ordinaire des opinions antédiluviennes sur l’opprobre qui rejaillirait sur toute une parenté bourgeoise ou aristocratique si l’un de ses
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membres travaillait comme un simple mortel : on voulait bien que j’apprisse à lire à l’enfant, mais non que je lui fisse entreprendre quelque besogne profitable ; mieux valait mille fois qu’il passât ses journées à regarder, sans voir, les toits et les têtes des arbres qui limitent l’horizon de son appartement. L’oeil perdu au travers d’une vitre est, à ce qu’il paraît, de meilleure rare que l’œil fixé sur une occupation mécanique; les parents sont donc encore ici pour quelque chose dans le degré d’idiotie de leur enfant? Mais cela n’a pas toujours eu lieu, heureusement. J’ai trouvé des mères au cœur et à l’esprit droits qui m’ont secondé sans arrière-pensée dans les tentatives que j'ai essayées, pour rendre leur enfant capable de travaux utiles ; et alors, j’ai réussi à rendre de pauvres idiots capables de faire quelque chose d’utile, heureux de ce qu’ils faisaient, heureux de leurs petits projets de travail et de leurs modestes entreprises. Dans ce cas, si les conseils que j’ai donnés en traitant de la gymnastique ont été suivis pendant toutes les périodes de l’éducation, on doit être arrivé à rendre faciles et agréables aux jeunes idiots de l’un ou de l’autre sexe, les travaux de culture, de menuiserie, du ménage, de la couture, de la plume et du dessin même, mais surtout les travaux utiles que jerecommande tant, si simples et si bornés qu’on les suppose ; leur santé et leur moralité en dépendront.