ENFANT ARRIÉRÉ
Paul de V. . ., âgé de cinq ans et demi, d’un tempérament lymphatique et nerveux, d’une santé actuelle assez bonne. Le crâne est un peu large à sa partie moyenne et inférieure, le front est d’un type un peu écrasé, sans harmonie, mais sans dépression notable. En concordance avec le crâne, la face semble celle d’un petit vieux, et cette analogie est rendue plus frappante par le déjettement extérieur des lèvres, qui suivent les sinuosités d’un râtelier dentaire très-irrégulier : on dirait vulgairement que ses dents rares dansent dans sa bouche. Aucune inégalité ne se laisse voir entre les deux côtés du corps, qui est bien proportionné, les extrémités seules sont un peu courtes.
PRATIQUE
L’habitude de la tête est un peu inclinée, celle du tronc affaissée, celle des membres fléchie, celle de la main assez fortement contractée, surtout pendant le sommeil : cet enfant demeure allongé sur une chaise penchée une grande partie du jour, le reste du temps il est vif. Les organes de la parole sont très-défectueux, langue épaisse, sèche et comme fendillée transversalement, dénis poussant jusque sous langue et moins nombreuses que ne le comporte son âge, voûté du palais plate et basse, et participant à la sécheresse de la langue ; cheveux rares et absents par plaques, peau sèche et comme farineuse ; les organes de la génération, le thorax, la colonne vertébrale sont bien conformés, l’abdomen est un peu gros et dur.
L’activité générale de Paul... est suffisanle par moment^, mais elle s’épuise vite, a besoin de se reiremper dans des besoins fréquents, et ne s’applique qu’à de jeux insignifiants, même pour son âge. Le système nerveux est très irritable, mais dans son ensemble et non sur certains points ; et les odeurs, la chaleur, les temps orageux augmentent cette irritabilité qui se traduit en une gaieté bruyante, excessive, bientôt suivie de larmes, puis de repos. Rien ne décèle d’ailleurs de désordres organiques dans aucun des appareils ; le centre nerveux et les nerfs sensitifs, les nerfs moteurs eux-mêmes ne semblent point affectés, bien que le désordre de certains mouvements soit assez notable; mais il y a plutôt, comme je m’en suis assuré postérieurement, manque de direction volontaire, que désordre idiopathique. Ainsi les fonctions sensitives et motrices s’accomplissent également bien des deux côtés du corps, les muscles peu prononcés sous un tissu cellulaire abondant, fonctionnent régulièrement, comme aussi les sphincters : il n’y a pas de mouvements mécaniques, pas de mouvements spasmodiques, on remarque seulement parfois une agitation génér ale assez élevée. Paul se tient volontiers immobile, pourvu que ce soit sur une chaise, il marche bien et assez longtemps, mais un peu au hasard, il monte et descend difficilement et avec un appui, il court peu et saute mal, saisit bien un corps
DE L’IDIOTIE
avec sa main, mais cet organe hésite à le lâcher et ne sau* raitle jeter à quelque distance, il ne cherche pas à s’habiller et l’unique chose qu’il mange seul, la soupe, il la gaspille de droite et de gauche.
Paul a le tact un peu obtus, l’odorat fin et gourmand d’odeurs suaves qui l’énervent, le goût peu développé et indifférent, l’ouïe fm^, le regard vague et un peu élevé, l’érecti 1 i té nulle, m’a-t-on dit, la voix rauque et enrouée, la p «rôle sans articulation appréciable, l’appétit médiocre, la mastication incomplète, les'digestions longues, les selles assez bonnes, les urines rares, rouges et sédimenteuses, mais volontaires, la salive normale; la sueur concentrée aux mains, aux pieds et aux ailes du nez est habituelle, les plus grandes chaleurs seules peuvent l’étendre jusqu’à son front. Son sommeil de chaque nuit est agité de plusieurs soubresauts, il se lève quelquefois sur son lit en dormant; son pouls est petit, dur et rapide, sa respiration presque toujours oppressée.
Paul est plus attentif à la parole qu’aux choses, il aime à écouter parler, bien qu’il ne perçoive de ce qui se dit que le son de la voix, ou tout au plus certaines paroles trèssimples à lui adressées. Il ne compare, ne choisit que parmi les objets qu’il désire ou dont il a besoin; partout ailleurs ses facultés intellectuelles ne paraissent point exister. Aussi n’a-t-il que quelques connaissances usuelles, ni notions positives, ni idées ; ce qu’il sait du temps, c’est l’heure du déjeuner, de la promenade ou du dîner, heure qu’il n’oublie jamais; par exemple il aime la musique, mais il ne chante pas lui-même involontairement, ni ne bourdonne. Il a la mémoire des lieux où il a été et où il a mis les objets, celle de personnes et celle des noms, quoiqu’il ne puisse les prononcer. Il ne sait ni lire, ni écrire, etc...., il semble ne pas manquer de prévision.
Paul... possède l’instinct de sa conservation personnelle, celui de la conservation et du rangement des objets, mais ce dernier instinct est chez lui dépourvu de la minutie propre à la plupart des idiots; il n’est ni aggressif, ni cruel, ni livré à des appétits anormaux ; peu obéissant mais sans
PRATIQUE
résistances entêtées, il est affectueux, caressant et câlin, reconnaissant, gai, sans vanité, timide, étourdi, confiant, et très-imitateur. Il a de plus le sentiment du bien et du mal relativement à tout ce qu'il peut faire; il ne manque pas de volonté active ; mais ce qui lui manque c’est un but inlellectuel d’aciivilé, but auquel l’éducation ordinaire ne saurait le conduire ; et il n’a pas d’ailleurs plus de volontés instinctives et négatives que tous les- enfants de son âge.
Loin d’être idiot, bien qu’il paraisse actuellement aussi incapable que beaucoup d’idiots, Paul de V... recherche parfois les personnes et les objets qui peuvent l’amuser, et il les recherche sans préférence, sans exclusion monomane pour ou contre quelques-uns.
Je n’ai pu obtenir aucun détail sur les ancêtres de ce sujet, originaire de Bourgogne; le père est un homme accompli; la mère est une petite ménagère soigneuse et jntellignte qui a eu, au sein droit, une tumeur cancéreuse dont elle souffre encore ; on ne m’a rien appris de plausible sur les causes de l’état de Paul, et je ne dois pas dire celles que j’ai supposées possibles eu égard à certaines habitudes intimes de la famille. Quand j’ai été chargé de cet enfant il n’avait aucune maladie ou infirmité notable que l’affection cutanée dont j’ai parlé ; son état ne s’était pas amélioré depuis l’âge de trois ans ou il avait commencé à marcher et c’est cet état stationnaire qui a décidé sa famille à recourir à mes soins.
Il n’y avait pas à s’y tromper, les désordres physiologiques étaient d’une importance secondaire, l’état intellectuel et moral était seul grave sans être alarmant, aucun instinct anormal ne révélait les désordres nerveux caractéristiques de l’idiotie, j’avais affaire à un enfant simplement arriéré.
Je commençai par engager son médecin ordinaire à prescrire une nourriture plus succulente (l’enfant avait été mis précédemment à un régime blanc); des ferrugineux, du vin vieux et pur le matin, et des bains tièdes très-courts, pris avant le coucher; deux promenades régulièrement matin et soir; le reste de l'hygiène était convenable. Je
DE L’IDIOTIE
précisai les mouvements, comme la marche et les actes manuels, puis les fonctions de la vu *; j'avivai, par des immersions partielles et variées de la main, le tact peu délicat; je donnai le goût des images, en les choisissant selon les inclinations de 1’ nfant. Il me fut plus difficile d’appeler son attention sur les couleurs; cependant quelques vestes, quelques cravates éclatantes l’aidèrent beaucoup à discerner les premières. Il aimait k gribouiller avec une plume qu’il promenait au hasard de dessus son papier jusque sur son col de chemise ; je partis de là, pour l’exercer à des tracés réguliers, et bientôt après je lui fis. profiler des ligures solides sur le tableau noir <t il les reconnu! ; c’est ain^i qu il apprit ses lettres, les dessinant lui même avec moi d'imilat:on; mais il ne parlait pas encore, quoiqu’il en eût le désir et qu'il essayât de le faire.
Mais excepté ma et pa toutes les émissions de parole articulée lui étaient impossibles, et de plus sa voix, était presque nulle. J’entrepris simul tanément, bir n qu’en deux exercices différents, de développer la voix et l’articulation. La première de ces fonctions fut sollicitée et soutenue par des accords lents et prolongés au piano : dans cet exercice, après avoir trouvé la note de sa voix, la maîtresse répétait cette note avec la touche qui la représente et avec la voix, montait ou descendait de temps en temps d’une ou deux notes pour varier la monotonie de ce chant, entraînait peu à peu la voix de 1 enfant à la suite de cet accord. Dans le second exercice, qui ne diffère en rien de ce que j’ai dit de plus général à cet égard dans ma méthode , l’enfant a trouvé dans l imitation les ressources que son organisme lui avait refusé jusqu’à ce jour pour exécuter les mouvements articulatoires.
Mais lorsqu’il a voulu commencer à parler en dehors de nos exercices, le bégayement s’est reproduit. Heureusement ce vice n’eût pas le temps de prendre racine, et je l’extirpai presqu à sa naissance, ce qui est bien préférable, quoi qu'on en ai dit, à la coutume où I on est d’altendre l’adolescence pour chereher à se défaire de cette mauvaise
PRATIQUE
habitude (1). Concurramment à ces exercices de parole, qui durèrent près d’un ‘ année avant de donner des résultats pratiques, Paul apprenait à lire, à écrire, à compter ; ses fonctions se régularisaient; ses goûts acquis le portaient vers des occupations intelligentes et l’entraînaient vers des jeux qui demandent un peu d’attention et de patience; il a mait à feuilleter seul des livres d’images et il en expliquait les sujets à sa manière, c’est-à-dire en nommant les objets et les figures, mais sans les réunir dans sa compréhension et sans snisir les rapports que l’artiste avait établi entre eux. Il a fallu deux ans pour qu’il saisit ces rapporis, pour qu'il en - tablit de lui à sa poupée, et de sa poupée à son polichinel; mais déjà (à 7 ans 1/2) il parlait, sinon avec correction, du moins intelligiblement; il dessinait avec goût et précision toutes les figures linéaires planes dont on iui traçait le modèle sur le tableau ; il écrivait en copiant des mots écrits, et en traduisant en lettres des mots prononcés; sans doute monsieur Marie eût applaudi quelquefois à son orthographe; mais pouvais-je y trouver à redire, puisque je le contraignais d'inventer son dictionnaire? Par ce procédé, que je recommande d'ailleurs, malgré l’inconvénient que je lui trouve moi-même et que je sign de, combien d’opérations d attention, de comparaison, de jugement, d'invention même n’a-t-il pa> faites, là où la copie d’««n modèle écrit eût à peine fixé ses yeux et sa main ! Car la plupart des enfants copient ainsi des pages, des volumes, sans penser, sans percevoir : c’est en ce sens que le pensum , estbeaucoup plus abrutissant que le fouet ; mais si l’on se récrie je n’insiste pas : ceci est trop vrai pour qu’on le croie.
Pour en revenir à Paul, il n’a eu besoin de mes soins assidus que pendant trois ans. Depuis Page de huit ans il a commencé à apprendre les choses que l’on enseigne à tous les enfants, même celles que je ne désirais pas qu’on
(I) Je n’ai pas ici la place nécessaire pour raconter comment je m’y suis pris pour le faire disparaître : ce sera l’objet d’un ouvrage auquel je mets la dernière main et que je publierai incessammeut sous ce titre : Guérison du
bégayement.
DE L’IDIOTIE
lui enseignât sitût. Je ne le voyais plus, dès lors, qu’à de rares intervalles ; sa famille pleine de déférence pour mes avis, n’avait pas toujours la force de les suivre ; la maîtresse était la, m mtrant le latin et ses palmes en perspective. et pressée de dégorger sur son éléve toute îa science pesante qu’elle contenait. Paul a subi cette rude épreuve sans broncher. sam reculer il sait des fables de la m\thologie, du catéchisme, etc... Que dirai-je de plus? Il est entré au collège cette année ; que la version lui soit légère!
IMBÉCILLITÉ. — CAUSE CHBONIQUE.
Louis B...., âgé de 14 ans, très-grand et maigre pour son âge, tempérament lymphatisé, sans infirmités accessoires, crâne assez bien conformé, sauf le front dont la proéminence est en quelque sorte isolée de la masse cérébrale par une dépression considérable de la suture transverse du frontal aux pariétaux; sur toute la longueur de cette ligne, le crâne offre une ondulation d’autant plus sensible, que les bosses frontales sont plus saillantes.
Aucune autre anormité ne caractérise la boîte osseuse, qui n’a pas augmenté de volume depuis l’âge de dix ans. La bouche est comme morte et close sans fermeté ; la narine affaissée comme les joues pâles ; l’oeil terne, demifermé, et la pupille dilatée et diffuse. La face s’cst un peu allongée depuis cette époque (de dix à quatorze ans), mais elle a conservé le caractère fin, sympathique et timide du premier âge au milieu des types osés et hardis qui croissaient au collège autour de lui. D’ailleurs bien conformé, l’habitude de son corps était l’affaissement ; les organes de la parole ne présentaient aucune difformité ; ceux de la génération étaient volumineux et flétris.
Louis restait dans son lit ou sur son siège jusqu’à ce qu’on le forçât de les quitter, ce qu’il faisaitlentement.de mauvaise grâce, et seulement pour aller se rasseoir sur le siège le plus prochain. Marcher ? pourquoi faire ? Allez, ou? disait-il dans ses meilleurs moments, car d’ordi-
PRATIQUE
naire on ne pouvait lui arracher une syllabe Aussi, ne faisait-il rien et son activité était-elle abolie. Pareillement la sensibilité nerveuse avait disparu de toutes les surfaces; aucun irritant applicable sans douleur n’avait d’action sur lui, et les masses nerveuses de l'encéphale paraissaient profondément affectées, d'atonie pour le moins. On ne remarquait d'ailleurs aucune différence de précision et d'étendue entre les fonctions des deux côtés du cor, s. Les sphincters s nt mous mais non distendus ; les muscles sont affaissés ; la peau molle et lactée sans circulation capillaire ; et quoique tous les mouvements de son âge lui soient possibles, il n’en veut faire aucun; il passe plus d’une heure à s’habiller et mange malproprement. La sensibilité de la main, de la paume de la main et des doigts est seule conservée ; l’odorat estindifférent ; le goût changé en dégoût; l’ouïe fine, bien que l’attention volontaire soit le plus souvent suspendue ; le regard morne, n’a ni écarts anormaux, ni éclairs intellectuels.
Avec et plus que la main, les organes de la génération sont le siège d’une sensibilité et d’une irritabilité entretenue ou provoquée par la manie solitaire. La parole est un peu lente, mais nette ; Louis ne parle, d’ailleurs, jamais spontanément ; et quand il se décide à répondre, il laisse entre la demande et sa réplique un moment assez long qu’il emploie à faire des efforts visibles pour rompre le silence. Il mange très-peu et il faut toujours l’y obliger. Ses déjections sont volontaires, mais il est constipé d’ordinaire, et de temps à autre il, a une diarrhée de plusieurs jours ; il ne bave pas, ne pleure jamais, mouche à peine ; sa transpiration n’estjamais apparente ; ses humeurs sébacées n’apporfent aucune odeur spéciale.
L’attention de Louis est comme suspendue, et il faut de la ténacité pour la réveiller. Il ne compare, ne juge, n’apprécie rien volontairement, et semble avoir horreur de toute opération de l’esprit. A toutes les questions, quand il se décide à parler, il répond : Pourquoi me demandezvous cela? Et quand la réponse découle trop directement de la demande, il ajoute : Vous savez bien que je le sais .
DE L’IDIOTIE
Mais il évite presque constamment de répondre et ne parle jamais spontanément. D'ailleurs Louis ne peut dire ce que c’est que couleurs, formes, calculs, temps, espace, monnaies ; mais il peut encore lire et ne le veut pas. Il n’a pas de goût anormal pour la musique ; il aime à cacher el non à détruire, et paraît prévoyant. Sa mémoire présente cette singulière physionomie, qu’il n'a plus la faculté de garder de nouveaux souvenirs, qu’il a même oublié ceux des lieux et de la plupart des personnes, ceux surtout qui se rattachent à ses études intellectuelles ; mais s’il ne sait plus rien de ce qu’il a appris par déduction ou par induction, il a retenu tout ce qu’il a appris par coeur et mot-à-mot. Ainsi, harcelé de questions auxquelles il ne veut pas répondre, il finira, pour y échapper, par dire avec une expression de satisfaction enfantine : Monsieur, voulezvous que je vous récite une fable de Phèdre ?...
« Fornvca et Musca contendebant acriter
« Quæ plu ris esset. Musca sic cœpn prier:
« Conferre nos tris tu potes te laud:bus ?. . .
Il faut l’arrêter pour qu’il interrompe son récit ; mais il ne parle plus : capable de réciter, incapable de rien dire de son chef.
Louis n’a aucun instinct, ni cruel, ni révolté, il désobéit par impuissance d’obéir, par asthénie : la dynamique est rompue en lui. Aussi n’a t-il aucune qualité, ni aucun défaut moral, si on en excepte l'insensibilité qui résulte de son vice, et la dissimulation dont il a besoin pour le cacher; car il sait que ce qu’il fait est mal, mais toute sa spontanéité s est abîmée dans le seul acte vers lequel tendent toutes ses préoccupations ; aussi, aime-t-il à être isolé : tendance raisonnée vers la solitude qu'il ne faut pas confondre avec l'isolement instinctif de l’idiot ou du lypémaniaque.
Les parents de Louis sont bien constitués : il a deux sœurs mariées dont les enfants sont intelligents, lui-même a eu une première enfance heureuse, et on ne connaît pas à l’état de Louis d’autre cause que celle dont on ne saurait douter. A huit ans, c’était un petit garçon charmant; à dix ans, il avait commencé ses études latines sous les
yeux de son père et il fut jugé capable d’entrer au collège dans la classe dite de sixième. Là, que se passa t-il? . . . Il y parmi les écoliers réunis en masse une sorte de francmaçonnerie dont on ne sait que l'objet sans en connaître les détails ; on enterre les victimes, mais on ne les comple pas, on ne compte pas non plus ceux qui retirent usés, délabrés d’esprit et de corps, ceux qui tombent dans l’imbécillité, ceux qui seront bientôt frappés de démence . . .
Louis, cet enfant si insouciant et si gai tout à l’heure, ne résista pas à cet entraînement funeste. Il travailla beaucoup, eût des prix la première année; mais déjà il était devenu plus triste, aimant la solitude, évitant la lumière. CVtait pour travailler qu'il s’isolait, disait-il, pendant ses premières vacances; et, de fait, il travaillait; mais ne faitsait-il que travailler? L’année suiva» te il eût encore un prix, il revint plus sombre que précédemment ; il éprouvait, disait-il, des douleurs lancinantes qui semblaient traverser horizontalement la base occipitale du cerveau ; cela ne 1 empêchait pas encore de travailler, seul, loin du bruit, de ns l’obscurité diurne. Cette fois, l’inquiétude éveillant la vigilance de sa mère, elle vit qu’elle ne pouvait plus avoir de doutes sur la cause des changements survenus dans la santé et dans les goûts de son enfant. On le surveilla, ce qui parut le contrarier beaucoup, on V empêchait de travailler, disait-il. L’année scolaire recommancant, comme on ne pensa pas que Louis eût plus besoin de soins que de latin, il alla reprendre sa place au collège, maisnon plus la première dans sa classe. Sévèrement puni par son professeur pour des négligences impardonnables dans un premier sujet, il fut souvent séqnestré aux heures de la récréation et accablé de pensums ; il passa quelques jours à l’infirmerie sans cause spécifiée : il avait la peau sèche, le pouls inégal, et ne reparut à la classe que pour y traîner une intelligence inerte : aux vacances de Pâques, on pria sa. famille de le garder. Il était sorti du collège depuis dix- huit mois quand je le vis pour la première fols, tel que je viens de le décrire. Je ne crus pas à l’efficacité actuelle des moyens
DE L’IDIOTIE
d’éducation proprement dits. Il prit des bains très-chauds avec de légères effusions froides sur la tête, but chaque matin deux doigts de vin tonique en mangeant une croûte de pain; puis conduit, un peu poussé même, il alla faire une promenade de deux heures. En rentrant, frictionné, massé aux bras et aux jambes seulement. Quand je crus apercevoir que ce régime était au-dessous de ses forces acquises, j’y ajoutai quelques travaux manuels, comme des bûches à scier, des planches à raboter, des pierres à porter ; et quand il répondait : pourquoi ça ?.. . jene veux pas ... — Faites , lui répliquait-on, obéissez , etc . . . ; il finissait par obéir après une période de résistance qui alla toujours en décroissant.
Mais ce n’était pas tout. Mal surveillé jusque-là ( il ne le fût d’ailleurs jamais assez à mon gré), je recommandai des précautions dont le détail serait trop long, et parmi lesquelles je citerai seulement le lit que je fis construire de telle sorte qu’il avertissait lui-même des moindres mouvements de l’enfant et surtout de son agitation répétée. Ce nouveau genre de coucher le contraria beaucoup. Pour s’en plaindre, il recouvra cette spontanéité de parole qui l’avait abandonné depuis près de deux ans; le bruit que faisait son sommier l’empêchait de dormir, disait-il, etc . , etc , . On ne tint aucun compte de cette répugnance ; mais, je le répète, je doute qu'il ait toujours été dans la journée aussi exactement surveillé que je l’eusse voulu. Cependant, sa figure et ses membres reprenait de l’embonpoint, l'œil s’animait par moments, et la bouche parfois riait aussi; souvent il riait seul et souriait comme à une pensée. On saisissait cette disposPion-là pour le faire parler, et il commençait vers le huitième mois à dire de bonne grâce de certaines choses assez sensées ; l’appétit revint avec l’exercice dont il se plaignait toujours d’ailleurs comme excessifs ; la sensibilité générale reparaissait avec l’emploi des bains dont on abaissa par degrés la température jusqu’au frais, et avec les frictions et le massage qui furent étendus au buste, mais que l’on éloigna toujours dee glandes du cou, du sein et des aines.
PRATIQUE
Enfin, l’époque de la fête de sa mère approchant, je parvins à le décider à apprendre un compliment; il en retint les deux premières phrases à force de les copier. Mais, ce à quoi je m’attachai de préférence, ce fût à le faire parler, parler pour déduire de ce que je lui disais une série d’idées qu’il devait me répondre : on ne croirait pas jusqu’à quel point ces exercices étaient difficiles à bien graduer, fatigants à diriger et à soutenir, Concurremment à ce travail, je lui fis voir des formes, des couleurs, des dessins ; il connaissait tout cela ! Et pourquoi nen parliez-vous point ? lui dis-je un jour. Louis. — Parce que je ne savais plus. S. — Vous le saviez bien, puisque vous le savez encore? L. — C’est vrai, mais je n’avais pas la force de parler; et puis je pensais toujours à autre chose. S. — A quoi donc pensiez- vous? — Louis ne répond rien, je n’insiste pas, et nous poursuivons nos exercices, qui furent interrompus par un voyage, dont les effets auront sans doute été salutaires si Ion a suivi mes prescriptions.
crétinisme (ou idiotie) des pays-bas.
Julien M Etudié à cinq et à 8 ans, mais non soigné.
A cinq ans , cet enfant avait l’apparence d’un gros singe, il se battait avec les pourceaux pour leur disputer la butée. Crâne aplati devant et au sommet, face épatée, lèvres pendantes, bras trop longs relativement au torse, habitude générale affaissée, langue épaisse sortant de la bouche baveuse, glandes tuméfiées, mésentère très-développé, dur et résistant sous la pression du doigt. Aucune activité hors celle de l’appétit, l’irritabilité semble concentrée sur l’appareil digestif, la sensibilité est presque nulle. Julien chantonne, bourdonne involontairement, se balance sur sa chaise et debout, attitude qu’il garde d’ailleurs rarement ; il y a équilibre, non dans ses forces, mais dans son inertie, les appareils moteurs et sensoriaux sont sans activité, la succion de la langue, la mordition de la main, quelques mouvements mécaniques servent seuls d’intermèdes à ses nombreux repas. Il marche depuis peu et seulement pour
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aller marauder des aliments, il ne se sert de ses mains que pour porter à sa bouche, il n’a ni tact, ni odorat, ni goût, il a l'ouïe fine, et son regard stupéfié sort d’une large et terne pupille brune Sa voix est basse et traînante, sa parole réduite à quelques monosyl labes non-répétées ou répétés très -lentement, comme Va — Pa, etc... L’appétit insatiable, le mode de manger bestial, la mastication nulle, la digestion somn dente et continuelle, les déjections involontaires ajoutent au dégoût qu’inspire cet enfant dans le voisinage. Pour sou esprit, tout ce qui ne se mange pas n’existe point; ne lui demandez d attention, de comparaison, de jugement sur rien de ce qui n’est ni pomme de terre, ni haricot, ni feuille de salades traînant dans le ruisseau; il ne comprend rien, ne sait rien, cependant la musique lui plaît.
Ses instincts sont brutaux, sans être agressifs pour les personnes. Triste, on le dirait courageux s’il couq renaît le danger, et désobéissant s'il savait faire bien ou mal; sans autre volonté que l’entêtement, la plus grande violence ne lui arracherait pas de la bouche, ou ne lui ferait pas rejeter la tige de choux cru qu’il a ramassée dans les ordures; qu’il la tienne, qu’il la garde, qu’il ait des pommes de terre ou des prunes à bouche- que -veux- ta, le reste du monde lui importe peu, n’a pas de sens pour lui.
A huit ans : il est touj Durs aussi noir, presque aussi sale ; son crâne s’est élargi sans s’élever, sa face a gagné une expression de contentement et de gaieté notable; ses membres sont moins disproportionnés avec son corps, son ventre est toujours dur et gros; lui, a pris de l’ampleur, et si sa personne est d’un aspect un peu affaissé, elle ne manque pas d une certaine encolure forte et résistante.
M is l’activité n’a guère gagné à celte amélioration de la santé, elle a toujours le même but, sans en avoir d’autres. Même insensibilité générale, les mouvements coordonnés sont devenus possibles, mais ils sont lents et la marche en particulier est toujours balancée et traînante; les sens ont peu gagné, la voix et la parole améliorées, traînent cependant encore à de longs intervalles des syllabes qui
, PRATIQUE
ne peuvent se réuuir pour former les mots. Julien ne së bat plus avec les porcs pour avoir sa part de leur repas; mais si, dans la rue, il rencontre sans être vu quelque belle feuille de laitue fraîche, qui n’est qu’à moitié plongée dans la fange, alors
L’occasion, l’herbe tendre,
Et le diable aussi le poussant....
Mais cela lui arrive rarement au dire de sa mère....
qui le surprend rarement en effet. D’ailleurs/ qu’a-t il besoin de ramasser les ordures? N’a-t-il pas les vergers, les greniers, les armoires encombrés de fruits, de légumes, de conserves. Il ne quitte un arbre que quand il n’y voit plus briller un seul fruit. Il distingue parfaitement les belles teintes dorées de la mirabelle de l’ingrat feuillage qui l’abrite; mais ne lui demandez pas de vous dire laquelle de ces étoffes est jaune, laquelle est verte : qu’est-ce que ça lui fait, ça ne se mange pas.
Le curé de l’endroit (que Dieu bénisse le digne pasteur}*' a eu la patience d’apprendre quelques lettres à Julien qui les nomme toutes sans se tromper, mais il ne les reconnaît pas aussi bien, les voyant. C’est que la mémoire de Julien est excellente; aussi, profitant de ses bonnes dispositions de ce côté, on a négligé de lui apprendre à lire, et on lui a lu plusieurs fables qu’il a redites toutes s^ns hésiter, de sa voix la plus dolente et la plus traînante. C’était un trait de lumière : puisqu’il ne pouvait apprendre à assembler deux lettres (ce qui viendrait plus tard), on pouvait toujours en attendant lui apprendre la grammaire. Aussitôt fait que dit : on lisait à Julien un chapitre de Noël et Chapsal une fois, au plus deux fois, et il le récitait imperturbablement. Il allait passer à uue pareille absorption du catéchisme, et monsieur le curé était enchanté de ses progrès, et sa maman parlait déjà de le mettre au collège quand j’eus occasion de le revoir. Il était depuis plus d’une heure sous un de ses vénérables pruniers qu’il adorait. . . à sa manière, et j’eus beaucoup de peine à l’en arracher. Cependant je
Séguin, Éducation des idiots . 26
DE L’iDIOTIE.
dois lui rendre cette justice qu’il finit par me suivre, sans trop de mauvaise humeur, jusque dans la prochaine allée. Là, nous eûmes un petit colloque que je ne regarde pas comme assez spirituel, des deux parts, pour être reproduit en entier, mais dont quelques passages jetteront sur le portrait de Julien un jour que l’on demanderait en vain à l'analyse la plus détaillée.
Séguin. — Bonjour, Julien.
Julien. — Lentement et en finissant d'avaler une prune : Bonjour.
S. — Me reconnaissez-vous ?
J. — Oui.
S. — Où m’avez-vous donc vu ?
J. — Hier.
S. — Hier, je n'étais pas arrivé !
J. — Papa m’a dit votre nom.
S. — Vous savez donc mon nom, mon petit ami ?
J. — Monsieur Séguin.
S. — Eh bien, me reconnaissez-vous, m’avez-vous déjà vu ?
J. — Vous vous appelez Monsieur Séguin (a près un long effort ), papa me l’a dit.
J’insistai encore longtemps sur ce point sans obtenir d’autre réponse. J’entamai la question de ses progrès, dont il avait souvent entendu parler, qu’il avait fini par en être aussi content qu’un gourmand peut l’être d’un homard .... en peinture.
S. — Vous apprenez donc bien, maintenant !
J. — Oui, monsieur.
S. — Qu’apprenez-vous, avec monsieur le curé?
J. — Je vais vous réciter la grammaire.
S. — Ce matin, qu’avez-vous appris ?
J. — Le catéchisme.
S. — Le catéchisme tout entier ?
J. — Voulez-vous que je vous récite mon catéchisme ?
S. — Non, mon ami; mais dites-moi ce que c’est qu’uu article. ?
J. — Uu peu plus vite que quand il parle : L’article
PRATIQUE
est un petit mot qui se met devant le nom : nous n’avons qu’un article ; le pour le masculin, iapour le
S. — C’est très-bien. Voulez-vous me donner un exemple d’un nom accompagné d’un article ?
J. — Nous n’avons qu’un article le
S. — Pouvez-vous me dire le nom d’une chose que vous connaissez et qui prend un article ?
J. — Je... ne... sais... pas, me répond Julien beaucoup plus lentement qu'il n’a. récité.
S. — Connaissez-vous au moins un objet qui porte un nom, un substantif !
J. — Je... ne... sais... pas.
S. — Vous savez du moins ce que c’est qu’un pronom ?
J. — Assez vite : le pronom est un mot qu’on met à la place du nom...
S. — A la place de mon nom, de quel pronom vous servez-vous pour me désigner ?
J. — Je... ne... sais... pas.
S. — Vous dites quelquefois à votre maman : Veux-tu me permettre d’aller au jardin.
J. — Oui, monsieur ; mais elle ne veut pas.
S. — Ecoutez-bien. Quand vous lui dites : Veux-tu me permettre d’aller au jardin, ne vous servez-vous pas d’un pronom ?
J. — Je... ne... sais... pas, etc., etc.
M. Guggenbühl parle d’un crétin des Alpes qui semble avoir eu beaucoup d’analogies avec celui-ci. Cependant à force de soins on a fini par en faire une manière de savant qui connaissait assez bien la botanique. Etait-il devenu plus judicieux, plus spontané ? C’est ce qu’on ne dit pas. Pour Julien, le hasard qui me l’avait fait entrevoir me l’a fait perdre de vue ; mais je ne doute pas que ses connaissances en botanique s’étendent jamais beaucoup au-delà de l’intéressante famille des solanées.
Hydrocéphalie. — Idiotie profonde. — Chorée.
Léopold N âgé de 9 ans, d’un tempérament scrofu-
DÇ L’IDIOTIE.
leux, d’une santé chétive, n'y voit presque pas d’un œil, et point de l’autre qui est envahi par la scrofule. Crâne allongé, arcade temporale haute et renflée, bosses frontales plus saillantes que la base antérieure du crâne dont les côtés sont harmonieux entre eux. Il n'en est pas de même de la fâçe qui est petite relativement au volume du crâne et que les convulsions ont comme labourée de leurs tristes sillons. Les parties à droite de la narine, des lèvres, de la langue, et du coin de l’œil principalement, ont conservé des. rétractures, suites de ce fléau des enfants : le corps, bien proportionné d’ailleurs, et les membres du côté droit, surtout la main, participent à cette rétraction qui affecte la forme d’une hémiplégie. Toute l’habitude de la personne est celle d’un choréique. Les organes de la parole ne sont pas seulement viciés par suite de la contracture de la langue et des lèvres, les dents sont mauvaises, irrégulières, la voûte du palais trop haute au centre et creusée en profonde gouttière ; les lèvres toujours cntr’ouvertes et fermant mal, alors même qu’on les y contraint, laissent échapper constamment une abondante salive. Les organes de la génération sont trop précoces, le sternum est saillant sur une poitrine étroite, et forme ce qu’on appelle une carcasse de dindon, la colonne vertébrale est faible, un peu arquée à gauche et en dedans à la hauteur du sternum, le ventre est gros, moins dur que ballonné et rebondissant sous la pression du doigt.
Léopold est très-actif, mais faible, et ne saurait faire autre chose que s’agiter, trépigner sans but. Ce désordre apparent du système nerveux est effroyable en lui : il pleure, crie, rit, chante, presque toujours sans motif; la cause la plus légère augmente son irritabilité, qui est portée au plus haut point par les odeurs, l’électricité et le froid même (phénomène rare et qui s’explique par la délicatesse maladive du tact dans cet enfant) qui se plaît à la plus grande chaleur possible, sauf dans les temps d’orage, dont il souffre singulièrement. Cette action du froid estelle due à la chorée ? Je puis le croire, puisqu’aucun idiot n’en est douloureusement affecté, quoi qu’on en ait dit. Si
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plusieurs préfèrent la chaleur du poêle à l’acuité du froid en hiver, c’est une affaire de goût chez ceux-là, goût obscur autant que la sensibi ité tactile est obscure en eux, et qui ne prouve pas que le froid leur soit douloureux : or la pratique m'a prouvé le contraire dans tous les cas, sauf celui-ci qui est compliqué de chorée, et qui par conséquent ne peut pas même passer pour une exception à la règle.
Il est probable que chez Léopold les centres et les ramifications nerveuses, sauf celles de la sensibilité, sont gravement lésées ; du moins toutes les manifestations physiologiques correspondantes à. ces appareils sont désordonnées ou nulles. La sensibilité générale exceptée, nous trouvons en effet les désordres de locomotion flagrants, et principalement portés sur un côté du corps ; des contractures évidentes à droite; l’appareil musculaire émacié; les sphincters sans irritabilité, sans presqu’aucune action volontaire ; des mouvements automatiques et principalement la succion, la mordition, de fréquents mouvements spasmodiques des doigts, des mains et des bras ; et tous les mouvements qui devraient être coordonnés, désordonnés.
Aussi la marche saccadée est suivie de chutes nombreuses ; la montée est impossible comme la descente, comme le saut, comme la course ; la difficulté à saisir avec la main est extrême, et ce que la main est parvenue à saisir elle le laisse tomber l’instant d’après, tandis qu’elle ne peut s’ouvrir pour le lâcher volontairement ; et cette incapacité est bien plus prononcée à droite qu’à gauche. S’il voulait manger, la cuillère souvent encore pleine lui tombait des mains ou heurtait son œil, sa joue, son nez avant d’arriver à sa bouche (on ne pouvait lui confier sans danger ni couteau ni fourchette). Mangeant de la main d’autrui et avec des grimaces diaboliques, il avait en vain essayé de mettre ses bas, de s’habiller ; poser sa casquette sur sa tête était pour lui une opération si difficile, qu’elle durait souvent quatre à cinq minutes, et que, toujours posée de travers, elle tombait bientôt.
Le tact était d’une sensibilité extrême et maladive ; l’odo-
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rat presque nul ; le goût sans préférence et même un peu dépravé ; l’audition inégale et plus difficile parfois que d’habitude ; la qualité du regard peu appréciable sous les taies qui avaient détruit la vision de l’œil droit et considérablement obscurci celle de l’œil gauche. Les organes de la génération trop précoces et déjà flétris par la manie commune et solitaire ; la voix réduite à quelques cris ; la parole nulle, sinon d’intention, du moins d’effet; les fonctions assimilatrices énergiques ; les digestions mauvaises, plutôt par suite de voracité que pour une cause organique ; les déjections involontaires ; les larmes nulles ; le mucus nasal et la salive abondants ; la transpiration insensible et la sueur inconnue ; l’humeur sébacée âcrement et fétidement odorante ; le sommeil agité ; le pouls irrégulier et vif; la respiration saccadée : tel était à 9 ans l’aspect physiologique de Léopold N , qui ne marchait pas et ne se tenait pas encore debout à 7 ans.
Son état intellectuel n’était guère plus satisfaisant. Ses perceptions sensoriales empêchées en partie par l’état des organes de la vue, n’avaient amené jusqu’à son intellect que peu de sujets de comparaison, de jugement, de réflexion, etc... S’il n’était pas complètement inintelligent, il ne pensait qu’à rechercher des objets d’alimentation, et quelques fétiches, qu’il tenait d ordinaire dans sa bouche. Il ne savait rien des lettres, de la lecture, du dessin, du calcul, etc... II aimait la musique, chantait involontairement, bourdonnait et balançait sa tête dans dans son lit ; avait la mémoire des lieux et des personnes, et donnait signe de prévoyance instinctive en cachant ce qu’il ne pouvait manger sur le moment pour l’aller reprendre bientôt après.
Sans instinct de conservation personnelle ni de rangement, destructeur, agressif sans méchanceté, aimant à fouiller les ordures et à y trouver quelque pâture sale ou immonde, Léopold était colère, désobéissant, jaloux, affectueux, gai et se réjouissant surtout de la moquerie qui atteignait ses camarades, courageux, étourdi, vaniteux, mais assez défiant et très-imitateur. Il comprenait
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très-nettement le bien et le mal relatifs à ses actes ; mais il ne voulait rien faire, et sans manquer de spontanéité, il ne l’appliquait qu’à satisfaire ses instincts négatifs de résistance, et ses instincts positifs d’assimilation. Léopold n’avait avec ses camarades d’autres rapports que les rapports secrets dont j'ai parlé plus haut.
Né d’un père adonné à la boisson et d’une mère très-belle ettrès-saine, il est venu au monde le dernier de six enfants. Les cinq autres, dont quatre filles, présentent un splendide aspect de force et de santé. Il est né dans une boucherie, et ce n’est pas le seul de mes élèves. Quoi qu’il en soit de l’influence de ces circonstances antérieures à l’accouchement, on n’articule aucune plainte contre la nourcice, et, cependant, à six mois les convulsions se produisirent ; elles furent alors terribles, une, deux, trois fois ; puis, elles diminuèrent jusqu'à l’âge de trois ans, époque où Ion commença à apercevoir les symptômes de la chorée. Guéri de la teigne par le procédé des frères Mahon (}j, atteint de scrofules, il a traîné jusqu’à sept ans une existence douloureuse ; toujours porté à bras ou couché, il vivait comme un paralytique. Son état s'est donc amélioré particulièrement de un à trois ans et de sept à neuf ans, sans qu'il ait cessé pour cela d’être idiot et choréique.
Tel je jugeai Léopold, et c’est sur le diagnostic d’une idiotie profonde, affectant principalement les appareils moteurs et perceptifs, que j’assis mon traitement. Laissant de côté la question psychologique ( dont on s’est beaucoup trop occupé, je le répète) , je ne m’occupai, moi, pendant plusieurs mois que de l’éducation des appareils moteurs. Qu’importait qu’il sût lire, le malheureux enfant, tant qu’il ne pourrait tenir sa cuiller! Qu’importait même l’éducation des appareils perceptifs de l’ouïe, de la vue, etc . , tant que les mouvements ne seraient pas régularisés, ni l’immobilité obtenue ? on le voit, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, les progrès nç signifient rien, ou sont imposibles, si on ne les produit pas dans
( 1 ) Voyez Recyerches sur la teigne, Pari», 1 829, in-8 .
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l’ordre même qu’indiquent les désordres physiologiques : chez Léopold, cette marche était toute tracée parles symptômes. Sans m’inquiéter d’alphabet, de fables, etc . , je fais monter, ou plutôt, je hisse mon nouvel élève devant une échelle, je pose ses pieds sur le premier échelon, ses mains sur le cinquième, je descends en tenant l’anneau de sa Ceinture gymnastique pour parer à un accident; j’avais bien jugé : après une sorte de fluctuation du corps produite, partie par la peur de tomber, partie par l’impulsion qui meut les choréiques, les jambes fléchirent et je reçus l’enfant dans mes bras ; il n’avait eu d’autre mal qu'un peu d’effroi. Nous recommençons; la craintè de tomber, car j’affectais de le soutenir tous les jours de moins en moins,, lui imsrimait une force de résistance dont je ne l’aurait pas si tôt cru capable, et, comme la çlanse de Saint-Guy reparaissait dans cet exercicice à mesure que l'enfant avait moins d’inquiétude, je mettais de temps à autre un échelon de plus entre lui et le sol, afîin d’entretenir cette inquiétude salutaire; elle fût en effet ^i efficace, cette préoccupation inquiète, que je nè tardai guère à pouvoir le porter derrière la même échelle.
Là, par exemple, nous eûmes, lui et moi de rudes épreuves à subir. Les mains du pauvre Léopold n’avaient rientçnu jusque-là et, par conséquent, rien porté; elledurenttenir un bâton d’échelle ety porter le poids de son propre corps. Il est vrai que je l’y aidais bien quelque peu, d’abord parce que mes mains appuyées sur les siennes (crainte d’accident), supportaient le tout, ensuite, parce que je n’étais pas sans alléger le poids de son fardeau en posant souvent ses pieds sur les barreaux inferieurs de l’échelle. Il est vrai que ses pieds, incapables de contraction volontaire, glissaient bien vite, et alors, c’étaient de sa part des cris, de la mienne des efforts nouveaux, mais il le fallait. Ce mot dit tout, et dès que Léopold le comprit, je n’entendis plus les cris de la colère, il ne fît plus entendre que ceux de la fatigue ou de la douleur, auxquels j’eus toujours égard, autant que le permettait le but proposé à nos efforts. Malgré quelques condescendances sur ce point, mais
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sans faiblesse, j’arrivai enfin à le faire tenir seul et sans soutien derrière l’échelle, saisissant un bâton, portant son propre poids, lui qui ne pouvait rien tenir, rien porter deux mois avant : c’était bien quelque chose.
Mais ce que l’on a saisi il faut pouvoir le lâcher volontairement, et Léopold ne lâchait rien qu’accidentellement ; comment faire ?.... la même échelle, la même manoeuvre va nous servir. Placé derrière l’échelle je replace mes deüx mains sur les siennes et j’attends sans rien dire qu’il- soit fatigué. A la première expression de fatigue jë lui permets de. descendre, et libérant une de ses mains, la gauche, de dessous les miennes je l’engage à la porter sur l’échelon inférieur : il m’a compris et ne descend pas sa main, j’attends. Il se plaint de nouveau, je réitère mon invitation* II. crie trop douloureusement, je détache moi-même l’extré mité des doigts de sa main gauche d’après l’échelon quelle tenait, et elle va se fixer à l’autre. On demandera pèut-être pourquoi j e n’ai pas commencé par là ? La réponse estïaeile, et je la donne d’autant plus volontiers qu’elle ne supplique pas seulement au présent exercice, mais à tous eeux qui font partie du traitement des idiots. En tout et partout il faut damander à l’enfant la plus grande somme possible de synergie : or, si dans les premiers exercices on cdemande à l’enfant moins qu’il ne peut donner, lè minimum d’activité sera partout sa constante, et il croira toujours en trop faire pour vous; il est bien plus facile d’ailleurs de se montrer moins exigeant après l’avoir été davantage que de le devenir plus après l’avoir été trés-peu. Pour pouvoir être bon et indulgent sans danger, montrezvous d’abord rude et sévère, quand il le faudra; et de même partout : pour obtenir B, demandez B+D. Donc, sous le double rapport de la moralité et de la progression des exercices, il importe autant de ne pas demander trop peu, que de demander juste la chose que Ton a besoin d’ob.tenir. Ce que je voulais obtenir ici c’était que l’enfant lâchât volontairement un bâton pour en saisir un autre; ce que je n’ai pas obtenu c’est que les nerfs moteurs et volontaires agissent sur toute la longueur de la main ; mais.
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que m’importait? Moralemênt j’étais sûr d avoir été obéi aussi complètement que possible, physiquement j’avais obtenu, d’une partie d’un organe, la fonction que j’avais provoquée dans cet organe entier, faute de savoir jusqu’où pouvait s’arrêter l’incapacité de la contractilité volontaire; en réalité j’avais obtenu plus que je n’avais demandé, car je possédais par là une connaissance plus précise de mon sujet.
Cette connaissance me permit d’améliorer notre gymnastique spéciale sur deux points qui eurent de l’influence. J’en déduisis, que la main droite devait échapper plus encore que la gauche à la direction volontaire, et je commençai par détacher les doigts de la main droite d’après l’échelon d’une seconde phalange (ce que je ne faisais pas pour les doigts de la main gauche), puis je fis descendre celle-ci la dernière pendant assez longtemps, pour épargner à la droite, plus faible, une commotion momentanément inutile et douloureuse. Il se passa bien une année avant qu'il put monter derrière l’echelle sans que l’on dirigeât ses mains et ses pieds dans leur mouvement d’ascension; mais cela ne saurait surprendre. En descendant, les tensions opérées dans toute la longueur des muscles ne permettaient pas aux mouvements choréiques de se manifester et les mouvements commandés ayanttous leur direction de haut en bas, les membres pouvaient descendre d’un échelon sur l’autre sans être agités et jetés hors de leur but dans cet exercice rapide ; tandis que pour monter derrière l’échelle il n’en est pas ainsi. Les pieds et les mains pour s’élever d’un échelon à un autre, ont un effort de bas en haut à exécuter, effort plus lent, plus compliqué que la seule inflexion nécessaire dans un simple mouvement de bas en haut.
Aussi n’aurait-il pas suffi de diriger longtemps sa main de bas en haut comme nous l’avons fait pour lui apprendre à monter derrière l’échelle. Dans les longs intervalles que nous laissaient ces fatigantes gymnastiques, l’enfant était exercé au balancier, aux dum-bells portées des heure esntières, puis levées au-dessus de la tête, au transport
PRATIUQE.
à la main, à bras et à dos de briques, de pierres, etc... Pendant ce temps-là, la marche se régularisait, les chutes devenaient plus rares, Léopold cessait de monter les escaliers à quatre pattes et de les descendre en cul-de-jatte, il prenait la rampe et s’y cramponnait en désespéré : mais qu’y a-t-il d’étonnant? c’étaient un gâteau qui l’attendait surlo palier du premier étage, la soupe servie au rez-dechaussée, des noix au grenier, on avait semé tous les étages de gourmandises.
On eût soin cependant de les lui faire désirer d’abord plus longtemps, puis d’éloigner le but de sa convoitise, puis de remplacer la quantité par la qualité, et enfin de ne lui donner que des douceurs insignifiantes en récompense du mal vraiment méritoire qu’il se donnait pour les obtenir.
Je n’entrerai pas au sujet de cet enfant dans de plus longs détails. Je ferais remarquer seulement que Léopold qui laissait tomber son gobelet à terre, tient très-bien une lourde pioche, et s’en servit assez bien dès qu’il put se tenir seul derrière l’échelle ; qu’il mâchât mieux dès qu’on lui donna du pain dur, tint mieux entre ses lèvres un objet lourd qu’un objet léger, vit ou plutôt regarda avec plus d’attention un petit dessin qu’un grand, et qu’il préféra les exercices qui demandent de l’activité à ceux qui tiennent immobile.
Après trois ans de soins, il parlait assez bien pour être compris, mais en parlant, il faisait toujours d’assez laides grimaces. Du reste, lisant, écrivant aisément en gros tout cequ’onvoulaitsur un tableau, copiant un dessin avecintelligence, comptant, aimant l’argent, assez accapareur de choses dont il prévoit pouvoir tirer avantage, réglé dans sa marche, montant, descendant à l’aide du plus léger point d’appui, (ne pouvant sauter), mais libre d’ailleurs de diriger ses pieds et ses mains où il veut, comme il veut ; on le considérait déjà comme capable d’apprendre un état à douze ans; c’est cette raison qui l’a trop éloigné de moi pour que j’aie'pu lui continuer mes soins. Tout ce que je sais de lui, c’est queles vestiges de chorée qui lili restaient
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à l’époque de notre séparation ne se sont pas accrus, et que tous ses progrès se sont confirmés, quoiqu’on ait cessé de s’occuper de lui spécialement.
5e OBSERVATION.
Idiotie profonde. — Hydrocéphalie. — Epilepsie.
Philippe d’O...., âgé de 6 ans et demi, grand et mince, tempérament lymphatique, santé médiocre, mais égale, tombe plusieurs fois par jour dans des accès épileptiformes ; sa salive sort en mousse pendant ces crises qui affectent particulièrement la face et l’épigastre, et sont suivies de pâleur et de prostration. Le crâne est yolumineuxy jeté en arrière et symétrique. Le coronal est bas, l’arcade sourcilière profondément déprimée dans toute s%longueur , l’arcade temporale très-haute, anguleuse et longue, les; bosses frontales proéminent des deux côtés d’une, goutière verticale qui part delaracine du nez. La suture lambdoïde est allongée, la tubérosité de l’occiput est étroite et . saillante. La face est de beaucoup plus petite que le crâne les yeux sont ternes et petits, les traits bien proportionnés entre eux, sauf la bouche qui est grande, et pendante;.; de., le cou est notablement étroit et long ( circonstance qui ne m’a jamais paru manquer dans tous les cas d’épilep,sie congéniale et que je n’ai vue signalée nulle part ),, L’habK tude de la tête est inclinée à gauche, celle du corps et des membres est d’nne faiblesse qui s’agite, s’excite, se.débat, A cela près de l’épaisseur des lèvres, la bouche du jeune Philippe est bien conformée; les organes de la génération, le thorax, l’épine dorsale, l’abdomen ne présentent aucune anomalie.
Si la puissance physique est nulle dans cet enfant son besoin d’agitation et de déplacement est intarissable, et ses appareils nerveux semblent tous participer au désordre qui se produit au dehors par des manifestations que la famille est obligée de soustraire au public : aucun agent irritant ne semble d’ailleurs pouvoir élever cette irritabilité. Les nerfs sensitifs sont aussi peu actifs que les nerfs moteurs le sont, à un point inimaginable. Toujours mou-
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vant, gambadant, sautant, roulant à terre, gravissant jusque sur le dossier des sièges d’où il se laisse glisser Comme un écureuil, Philipe se mord, se frappe la tête mécaniquement, frappe les meubles spasmodiquement, et se livre à tous les désordres possibles de la motilité. Seul, il sautille en marchant, pose à peine son pied à terre, heurte le parquet, tombe sur ses mains, se relève prestement, recommence ; si on lui donne le bras, il se balance, et presqu-aussitôt s’échappe ou se dérobe jusqu’à terre en criant : l’immobilité lui est inconnue : au lit, avant son sommeil, il se balance, chante et crie. Bien que ses pieds posent à' peine sur le sol, ce contact parait lui être pénible ; mais les excitations qui en résultent ne peuvent s’appeler marche, course, saut, etc., c’est un mode d’activité instinctive qui n’a pas de nom. Les flexions articulaires sont aisées mais involontaires, aussi la préhension des corps est preste et instinctive ; Phillipe prend, lâche,' rejette, .mais ne reçoit pas avec ses mains ? qui ne lui onc jamais servi à rien qu’à gravir, fouiller les poches de ses parents, et à saisir un verre, plonger ses mains dans un plat, été. , etc . ; ,
La sensibilité tactile paraît concentrée à la plante des pieds, et obtuse partout ailleurs ; le goût est pronnoncq pour les substances féculentes, sucrées, aromatiques, les liqueurs les plus fortes, rhum, kirch, etc. L’odorat ne perçoit que les odeurs les plus fortes ; et ce, non par une inspiration des narines, mais par une aspiration de la bouche ; Phillipe boit le,s odeurs et ne les respire pas : c’est ainsi que son père le régale de fumée de tabac après laquelle il s’élance pour l’atteindre avant sa complète dispersion.
Louïe est normale, mais les fonctions de l’ouïe sont très-rarement volontaires ; le regard échappe à toute direction ; infixe, vague et fuyant alternativement, il se perd sur un point indéfinissable, ou glisse sur les objets avec une rapidité d’autant plus surprenante qu’elle n’exclut pas la vision accidentelle ; mais le regard proprement dit n’existe pas. La voix est un cri analogue à celui, des
DE L’IDIOTIE
bêtes carnassières, mais un peu modifié par un accent de souffrance; il se répète deux, trois à quatre fois au plus, s’arrête, ou reprend si la cause intérieure du cri continue; la parole se résume en ce bruit pa-pa-pa répété trois ou quatre fois, et qui, dans les moments d’une fugitive attention, paraissent servir à exprimer tout ce qu’on cherche à lui faire dire. Les organes de la génération sont le siège d’une irritation mécanique dont on accuse la nourrice. L'appétit est peu développé, mais l’enfant mange sans cesse quelque bonbon, aussi sa soif est-elle ardente et impérieuse ; il mâche la terre, le sable, les feuilles, mord l’écorce des arbres du bois débité s’il en trouve sous lui en se roulant à terre, non dans ses accès d’épilepsie, mais dans les crises désordonnées de sa violence. Il mangetout, même la soupe, à la main, ne mâche pas la viande qu’il faut lui hacher avec du pain, et que l’on remplace d’ordinaire par les artifices d’unebonne cuisine ; il rejette la croûte, avale la mie du pain coupée en petits carrés sans la mâcher, ainsi que les pommes de terre qu’il préfère à toutes les légumineuses; il digère mal, a de fréquentes diarrhées, fait tout sous lui, nuit et jour, bave constamment, sue des paupières, du nez et de la lèvre supérieure; sa tête répand une odeur nauséabonde et pénétrante qui domine les essences et défie la propreté.
Le sommeil est assez bon, mais toujours divisé par des réveils que l’enfant emploie silencieusement à satisfaire ses incitations spéciales; le pouls varie fréquemment et passe par plusieurs rhythmes dans la même journée, la respiration est bonne.
Philippe ne fait acte d’attention, de comparaison, etc., que quand il rencontre les objets de son appétence; rarement la parole lui fait détourner la tête ; mais la musique! qu’il crie, la musique le fait taire; qu’il ait sa crise épileptiforme, la musique l’en tire doucement; qu’il entende un air, il le fredonne aussitôt et le répétera jusqu’à ce qu’on lui en ait chanté un nouveau. Il ne me parut pas manquer non plus de la mémoire des lieux et des choses qui lui plaisent, mais je ne surpris d’abord que des mani-
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festations insignifiantes de cette aptitude. Ainsi quand après plusieurs mois de soins il fut conduit à la campagne, quand je le vis, glissant avec prestesse de la voiture, se perdre dans les allées entrecroisées d’un jardin anglais, quand nous le trouvâmes tranquillement assis sur la fourche d’un vénérable pommier, sa bonne me dit que c’était là son siège de prédilection, je ne pus douter qu’il eût au moins la mémoire du gîte.
Si peu prévoyant, que les fenêtres et les rampes étaient grillagées chez lui, il n’eût pu rester seul un instant sans qu’il lui arrivât malheur. Il était câlin mais non caressant, indifférent à tout hors aux bonbons et à la musique, ne jouait pas et n’imitait rien; aucun sens moral, aucune volonté applicable ne s’était fait jour en lui; et la volonté négative ne parut même que quelque temps après que son éducation fet commencée, véritable progrès sur la violence purement mécanique avec laquelle il échappait à toute direction; idiot enfin dans toute l’étendue du mot.
Dira-t-on encore qu’il s’agissait de faire l’éducation de cet enfant par la méthode de Rollin? Eh ! mon Dieu, pourquoi pas? les parents de Philippe me voyant consommer des mois, user mes forces, ma santé à immobiliser cet enfant-machine et à lui faire essayer quelques mouvements réguliers et volontaires, s’en allèrent chez leur docteur pour se plaindre ( risum teneatis) de ce que je ne lui faisais rien faire : il me fallut donner quelques explications au docteur et raconter des balivernes à la famille pour continuer à jouir du droit de sauver l’enfant. Comme je l’avais prévu cependant, la régularisation des mouvements créa immédiatement l’attention et rendit possibles les perceptions sensoriales; tout alla bien jusqu’à la lecture et à l’écriture. La nomination des objets fut plus difficile; un objet nommé par moi, l’enfant ne me le donnait pas toujours; deux demandés ensemble il ne me les donnait pas et ne paraissait plus savoir ce que je voulais dire. Philippe lisait des yeux sur des cartons (car il ne parlait pas encore), et me donnait également un objet dont je lui montrais le nom écrit, mais non pas deux; il fallut pour réussir en ce
dernier exercice, que je commençasse par lui demander deux choses qui avaient entre elles quelque rapport, comme plume et encrier , papier et crayon, jarretière et bas; je cherchai ensuite des objets réunis mentalement par des rapports plus éloignés, comme un couteau et une fourchette , une serviette et une assiette , puis des objets à rapport contrastant, comme une chaise et un fauteuil , une bouteille et une carafe , un soulier et une pantoufle , un gilet et un habit , etc., etc. Nous partîmes de cette donnée pour l’étude des nombres. La parole nous occupa près de deux ans; après quinze mois, par exemple, je trouve dans mes notes que Philippe parle déjà assez bien, mais seulement quand on le lui commande, il ne veut pas encore parler.
C’était là en effet le point décisif, il ne voulait pas. J’avais retranché toutes les manifestations des désordres moteurs, j’avais voulu qu’il eût des mouvements réguliers, il les avait; j’avais régularisé cet ordre de phénomènes au point que les accès d’épilepsie avaient disparu sans retour dès le sixième mois du traitement (1), j’avais voulu fixer le regard et l’attention par suite, et toutes les conséquences pratiques de cette conquête, lecture, écriture, dessin, etc., toutes les connaissances usuelles et positives s’en étaient suivies; mais Philippe avait besoin de l’impulsion d’autrui pour produire toutes les manifestations de ses aptitudes et de ses facultés, si nouvelles en lui, qu’elles ne fonctionnaient encore ni volontairement, ni par suite de l’habitude : que faire alors ?
Faire vouloir l’enfant (2). Jusqu’à ce moment j’avais hésité, voulant et ne voulant pas, flottant entre les puérilités ou les obstacles qu’on m’opposait, et la logique de ma méthode qui me poussait irrésistiblement. Je me décidai, non à agir, car l’enfant appartient (quelquefois malheureusement pour lui) à sa famille, et rien de ce à quoi la
(1) Comme il m’est arrivé de voir des cas d’épilepsie résister au régime actif que j’oppose à l’idiotie, je le dis; mais le plus souvent ces crises ont disparu ou ont diminué, et jamais elles ne sont devenues ni plus graves, ni plus fréquentes pendant la durée du traitement et depuis.
(2) Voir la 5® partie, Traitement moral des idiots.
PRATIQUÉ
famille, ne consent pas, du consentement le plus explicite , ne doit être entrepris; mais à dire aux parents ce que je trouvais nécessaire qui fût fait. Voici dans quels termes je m’exprimais dans une position analogue, il y a huit ans, et je les copie mot à mot (1) :
« Ce que nous devons nous attacher à développer dans la phase d’éducation où nous entrons, c’est la volonté, la spontanéité qui se traduisent en actes par l'initiative. Il
faut qu’A prenne l’initiative. Pour cela faire l’éducation
qui ne s’était produite jusqu’ici que sous la forme du commandement doit revêtir le caractère de l'observation, attitude passive qu’interrompra rarement une direction occulte et une autorité imperceptible.
« Dans cette période nouvelle tout ce qui allait au devant des besoins et des désirs de l’enfant, doit être mis à distance et faire comme un cercle autour de lui. Lui, au centre, il ne pourra atteindre cette circonférence nécessaire, inévitable, que par le rayonnement spontané de sa Volonté vers les objets circomposés qu’il convoite.
« Cette provocation négative à la volonté doit sans doute être coupée par des occupations physiques et intellectuelles, comme la gymnastique, la lecture, l’écriture, la prononciation, la nomination et divers exercices de mémoire usuelle ; mais ces travaux (où la volonté du maître se manifestera activement comme par le passé) ne tiendront plus que le second rang, et serviront surtout à délasser l’enfant de sa laborieuse inaction.
« Maintenant donc, plus que jamais, toute influence délétère d’apitoyement, d’aide, de secours, de services doit se retirer de lui. Ne dites pas à un malade qu’il est à l’extrémité; à un enfant qu’il est faible, il n’oserait marcher; qu’il ne sait pas faire tout comme tout le monde, il ne ferait jamais rien. Il faut à côté du maître, au lieu d’une bonne geigneuse et pitoyable, un homme fort, dont l’allure, le geste, la voix suent l'énergie et en imprègnent l’être auquel nous voulons donner de la confiance en luimême ; unTiomme qui sache l’obéissance comme un sol-
(1) Résumé de ce que nous avons fait, Séguin et Esquirol, page 12 et 13.
Séguin, Éducation des idiots. 27
DK L*JDÏ0TÏE.
dat, un homme calme et discipliné, consigne vivante, qui fasse ou ne fasse pas, laisse faire ou empêche, selon qu’il aura reçu l’ordre de faire, de laisser faire ou d’empêcher Autrement, nous ferons de l’enfant une chambre
obscure qui percevra tout et ne renverra rien... Ne dites pas qu’il faut attendre encore un peu, nous avons déjà trop attendu... Si vous ne suivez pas ces conseils, ils resteront comme la preuve, malheureusement fatale, de ce que vous auriez pu faire pour votre fils et de ce que vous n’avez pas fait : choisissez, etc... »
Esquirol et moi, nous avions malheureusement raison, comme depuis j’avais raison d’insister, dans des termes analogues, sur la rigueur du traitement moral pour mon élève Philippe. Si l’on en excepte quelques exercices d’acrobate, dans leequels il excelle au gymnase, exercices qui ont une triste analogie avec les habitudes singesques que j’avais eu tant de peine à lui faire perdre, cet enfant, ce jeune homme est resté au point mathématique où je l’ai laissé. Je n’accuse pas le zèle de l’instituteur, qui vient de consumer à ses côtés tant de belles années, personne mieuxque moi ne peutluirendrejustice ; mais, dans laposition qu’il a acceptée, il ne peut être, et n’est en effet, qu’un moyen sans résultat, une cause sans effet. Pour son élève, c’est un pauvre enfant sacrifié à la sottise, comme d’autres le sont à la satisfaction des passions les plus viles. On a dit de l’un des deux enfants dont je parle ici, que le seul progrès qu’il ait fait était d’être devenu, d 'idiot, imbécile. Dans le sens vulgaire où l’on a employé ces deux mots, ils font le plus grand éloge de ma méthode ; car, si en deux ans, j’ai su amener un idiot à lire, écrire, compter, parler, et le tout assez médiocrement pour qu’on pùt, après deux ans de ma peine, appliquer à l’enfant la qualification d’imbécile, que ne pouvais-je pas, dans les nombreuses, années qui ont suivi et durant lesquelles, avec ou sans une autre méthode, il n’y a pas eu l’ombre d’un progrès. En effet, l’arrêt de développement a été immédiat, et tel qu’on aurait pu croire que Dieu avait dit : il ne serait pas juste que ce commencement s’accomplit.
PRATIQUE
6e OBSERVATION.
Idiotie profonde. — Microcéphalie circulaire. — Épilepsie.
Charles de V âgé de 5 ans, d’un tempérament
scrofuleux, d’une santé égale, et dont de fréquents accès épileptiques interrompent seuls l’uniformité. Son crâne, large à sa base moyenne est plus conique que celui du plâtre qui porte le nom de Victoire (1); la face présente exactement la même forme renversée, et cette symétrie relative du crâne et de la face est d’autant plus remarquable qu’aucune inégalité de. droite à gauche ne vient la troubler. L’habitude générale est une prostration qu’interrompent seulement de petits tressaillements des bras avec contraction de la face et crises épileptiformes. Les organes de la parole sont épaissis par une salive abondante qui s’écoule au dehors, la langue sort fréquemment de la bouche; des premières dents, sept seulement sont poussées ; la poitrine et les reins sont bien conformés extérieurement, mais ne se soutiennent pas, le mésentère est gros et dur.
Charles n’a qu’une activité automatique, il crie le plus souvent, si on le touche il crie, si on lui parle il crie, il s’arrête un instant quand on chante et pour manger; l’approche de l’orage redouble ses crises et ses cris. On ne saurait distinguer de nuance entre l’incapacité et l’excès de sensibilité des deux côtés de son corps ; les mouvements musculaires sont aussi limités à droite qu’à gauche, les mouvements coordonnés et volontaires sont nuis ; de toutes les attitudes il ne garde que celle du lit, car debout il tomberait si on ne le soutenait mécaniquement, aussi ne marche-t-il pas plus qu’il ne saisit, tient, lance, reçoit rien de ses mains. La seule chose qu’il fasse, c’est de s’enfoncer l’index ou le pouce dans la bouche, de les mordre en criant, et de passer le revers de sa main sur ses lèvres ej; sur sa langue pendante en faisant ou ou ou a,
(i) Chez M. Guy, naturaliste, rue de l’École-de-Médecine.
DE L’IDIOTIE
ou ou ou ou a , etc... pour exprimer sa satisfaction, ce qui a lieu d’ordinaire après manger.
Charles, si impressionnable au toucher ne semble ni entendre, ni regarder, ni goûter, ni flairer : ce doit être cependant à l’odorat qu’il distingue les aliments, puisqu’à leur approche, sans regarder, il ouvre la bouche.
Il ne mâche pas, digère mal, est gâteux, salive constamment, ne mouche, ni ne pleure, ni ne transpire : sa tète répand une odeur fétide. Son sommeil est bon ; d’ordinaire il prend fin dans une attaque d’épilepsie le matin, le pouls est variable, et plus dur que fréquent, la respiration est oppressée.
Sauf l’attention qu’il porte sur son alimentation (et j’en suis encore à me demander en vertu de quels actes sensoriaux il y pourvoit) Charles ne présente aucune trace d’opérations intellectuelles. Le besoin fréquent de manger peut seul le contraindre à être attentif à ce qui se passe autour de lui, et, je le répète, je ne fais que soupçonner l’odorat d’être l’agent intermédiaire des perceptions relatives à la satisfaction de ce besoin : d’ailleurs il avale et ne mâche rien.
Idiot dans toute la force du terme ; mais plus qu’idiot, puisque l'épilepsie le foudroie dix et vingt fois par jour de son tonnerre désorganisateur, je n’ai jamais vu, même dans les hospices, de sujet qui offrit un type plus complet de cette double infirmité. Je n’ai jamais connu sa famille, ni les causes possibles de son état, et Charles est resté trop peu de temps à Paris pour que j’aie pu tenter d’améliorer son état. Pendant ce court séjour je n’ai eu que le temps de l’étudier, et il n’est pas résulté pour moi de celle étude un pronostic favorable sur l’avenir de ce pauvre enfant : cependant il faudrait avoir essayé sans succès de le traiter, pendant une année au moins, pour affirmer qu’il était incurable, ou que du moins on ne pouvait améliorer sa condilion.
PRATIQUE
7e OBSERVATION.
Idiotie profonde. — Microcéphalie circulaire. — Sans complication.
Cécile de G..., âgée de 15 ans, d’un tempérament sanguin, d’une santé assez bonne, sujette aux phlegmasies des muqueuses de l’appareil respiratoire, éprouvant des suppressions de plusieurs mois, strabite et myope au premier chef. Son crâne, qui ne porte pas plus de 40 centimètres dans sa plus grande circonférence, est presque circulaire à sa base et jusqu’au sommet sinciputal qui est élevé, et où toutes les pièces osseuses fuient rapidement en effaçant toutes les sailles normales des lobes antérieurs et latéraux, et du cervelet ; du reste il est symétrique. La face, moins symétrique et peu harmonieuse, offre l’aspect qui résulte de la réunion d’un front très- bas sans dépressions antérieures, d’yeux égarés et un peu strabites, de lèvres épaisses, ouvertes largement et pendantes, qui dominent de leur ton rubescent et de leur ampleur un profil coloré, dont aucune expression n’anime les détails. Le corps et les membres bien pris, bien conformés, se distinguent par la raideur centrale et la mollesse des extrémités. La taille s’affaisse sur elle-même, la tête est basse, les bras sont pendants, les doigts débiles et affilés maladivement sont souvent dans la bouche, ou collés aux genoux. L’attitude assise est pleine de mollesse et d’inactivité. Les organes de la parole épais, pâteux, baignés de salive, sontimmobiles, les lèvres ont une mollesse rigide, les dents sont mal rangées, les supérieures saillantes, la langue est lourde, le voile du palais bas, l’hiatus laryngien étroit et limité par la luette et des amygdales éminentes.
Cécile vit dans une inaction presque totale et ne s’applique à rien; son irritabilité nerveuse, latente d’ordinaire, se produit pour les causes les plus futiles ou les plus indifférentes. Les moindres contraintes, contrariétés, insuccès dans ce qu’elle entreprend par ordre, la chaleur, l’électricité, fe vent du nord par un temps sec déterminent en elle un état nerveux anormal, des pleurs, des cris, des mauve,-
DS L'IDIOTIE
ments spasmodiques, la mordition, les grincements de dents, une surabondance de salivation externe, etc... Tous les centres nerveux ne paraissent pas affectés, mais la masse cérébrale doit, en vertu de la dépression circulaire qu’elle éprouve, se trouver dans des conditions physiologiques anormales. *
En effet, la sensibilité générale est très-vive et souvent maladive, et la myotilité est incomplète ici, là impossible. On ne remarque pas d’ailleurs de différence entre la sensibilité et l’irritabilité des deux côtés du corps, non plus que de rétractions musculaires et de mouvements mécaniques, sauf la mordition. Les mouvements volontaires sont tous généraux, inhabilement exécutés, incomplets et restreints ; de plus on ne saurait signaler un seul mouvement partiel volontaire des extrémités qui soit dextrement et utilement fait. Les flexions articulaires sont gênées et incomplètes. Cécile ne saurait plier un peu les genoux et se relever sans s’appuyer sur sur ses mains, elle marche seule très-mal dans l'appartement; et aidée d’un bras dans la rue, des deux manières le balancement du corps est manifeste. Debout elle se tient difficilement et les jambes écartées dans une attitude indécise, infixe et pénible, qu'elle a hâte de quitter ; assise, elle s’affaisse sur elle-même, la tète penchée, roulant dans ses doigts son tablier ou sa robe, couchée elle balance sa tête avant et après le sommeil qui est souvent agité, elle dort ramassée sur elle-même. Ses mains molles prennent bien et reçoivent mal, lâchent, et ne lancent pas un corps, sont inhabiles à toute manœuvre utile, même à mettre ses bas, à porter une chaise, etc. Le tact est maladif et impatient, l’odorat appétent d’odeurs, le goût peu développé, l’audition normale, le regard vague et disperdu. La voix est assez forte, mais ses émissions ordinaires sont basses, embarrassées, très-courtes, la parole est bornée à deux labiales pa, ma, qui, en réalité, s’effectuent par le rapprochement de la lèvre inférieure et des dents supérieures, comme s’il s’agissait de dire des labio-dentales, va , par exemple ; ces émissions d’articulation se produisent bien
PRATIQUE
par couples, mais assez distantes l’une de l’autre pour qu’il y ait entre elles le repos qu’indique un point dans la lecture habituelle. Les autres syllabes ne sont qu’essayées, mais tout inintelligibles qu’elles soient elles prouvent du moins que Cécile a le sentiment de la fonction qu’elle cherche à accomplir, quoique d’ailleurs ce soit toujours contre son gré, ou en vertu d’incitations étrangères qu'elle se décide à faire ces malheureuses tentatives.
Cette jeune personne a un appétit médiocre sans anomalie, mais elle le satisfait malproprement et inhabilement; elle mâche mal, a des constipations, est propre jour et nuit, salive constamment mais avec plus d’abondance sous l’empire d’une émotion qu’à l’ordinaire; elle sue peu et presque exclusivement aux mains, sa tête a une odeur particulière, son pouls est petit et irrégulier, sa respiration courte.
Cécile est susceptible d’un peu d’attention et de comparaison, surtout pour les objets de toilette qui la flattent; mais elle n’a encore pu appliquer ses facultés à rien d’intellectuel, car les cinq ou six lettres qu’elle sait, à peu près, depuis trois ans, elle ne les réunit pas en syllabes, et elle n’a jamais pu en distinguer un plus grand nombre, malgré toutes les tentatives que l’on a faites pour lui apprendre les autres : écriture, dessin, calcul, formes, couleurs, dimensions, monnaies, temps, etc. , lui sont inconnus. Elle aime la musique et essaie de chanter ; elle a la mémoire des lieux et des objets; elle ne se jette dans aucun danger, n’a aucun instinct que celui de la possession, vaguement exprimé faute d’intelligence, aussi conserve-t-elle et n’aime-t-elle pas à détruire.
Elle serait encore plus révoltée que désobéissante si une sévère éducation ne l’avait toujours maintenue ; alternativementelle estrancunière et caressante: sachantqu’elle fait le mal, elle s’y confirme avec colère et finit par ne plus se connaître. Bonne, compatissante, gaie, timide à l’ordinaire, joueusequelquefois,unpeuimitatrice,elleaquelques velléités d’actions régulières qui s’éteignent aussitôt dans son inattention et dans le sentiment de son incapacité.
DE L’IDIOTIE
Sans spontanéités instinctives anormales, elle veut ne pas vouloir (entêtée) avec fermeté, jusqu’à l’excès de violence qu’on appelle la rage, et alors elle bat les choses et les gens. Son père et sa mère sont sains ; mais il y a une maladie dans la famille, maladie qui semble suivre la ligne collatérale*que j’ai signalée.
Les excellents soins qui l’ont entourée, font seuls qu’elle ne soit pas idiote, isolée au dernier degré ; et ce m’est une peine sincère que de ne pouvoir nommer de leur propre nom de père, une mère surtout, qui ont compris que la plus noble tâche était de couver moralement la pauvre créature qui leur était donnée imparfaite ; et de passer leur vie à lui donner chaque jour une parcelle de la vie de l’esprit qui lui manquait complètement.
Car, en décrivant l’état de cette jeune fille il s’en faut bien que je trace son portrait primitif et constitutionnel : Cécile avait quinze ans alors, c’est-à-dire que depuis quinze ans sa mère ne l’avait pas quittée d’une minute, c’était logée, meublée, entourée, privée de sommeil et de toute distraction, s’était imposé toutes les privations pour arriver à voir son enfant se tenir assise, debout, marcher, regarder, entendre, parler, vivre enfin; c’est-à-dire que son père avait laissé un grade honoré dans l’armée, pour relayer sa femme dans la pieuse incubation de leur enfant ; c’est-à-dire qu’ils continuaient depuis quinze ans à l’engendrer de nouveau dans un amour commun.
Et toutefois1, tant d’abnégation semblait se consumer en vains efforts. Cécile se tenait à peine debout, et marchait à moitié portée après sept ans ; à dix ans, elle commençait à être propre, et ses mains lui servaient à peine à porter à sa bouche un morceau de pain qu’elle ne savait pas mordre ; à onze ans elle savait presque cinq lettres, mais qüatre ans s’étaient passés sans qu’elle en conquit une nouvelle et le découragement qui étaient bien permis, allait peut-être venir, quand les parents de Cécile eurent l’idèe de me consulter.
J’étais encore enfermé dans cette petite chambre attenant aux salles des fous de Bicêtre où ces infortunés me jetaient
pratique; «:4Î5
leurs notes atroces au milieu de mes travaux et de mon sommeil, séjour que leurs gardiens eux-mêmes avaient obtenu la grâce de quitter : la mère de Cécile avait sollicité la faveur de pénétrer jusqu’à moi et me l’amenait pour me demander des conseils et de l’espoir.
J’avais devant les yeux une pauvre enfant qui ressemblait à mes plus tristes élèves de l’hospice, et l’on me demandait des conseils, de l’espérance ? — Les conseils je les donnai en hésitant, l’espérance ... ? pouvais-je deviner l’héroïsme sous les modestes dehors de la mère de ma future élève ? ... Quand on s’est complu dans la pensée que l’on a su se créer un levier auquel rien ne doit résister, qu’y a t-il de plus pénible que de sentir l’impuissance de l’instrument de sa force ? Cette visite, durant laquelle j’avais douté de ma méthode, me laissait des souvenirs que j’eusse voulu écarter, et j’espérais m’en débarrasser bientôt quand je reçus de madame d’O.., une lettre où, après m’avoir dit que, sur mes indications, elle avait aisément enseigné les lettres et fait distinguer quelques couleurs à sa fille elle m’apprenait qu’elle s’ôtait décidée à venir habiter Paris et me priait de la seconder, car elle était déjà installée : mon inquiétude redoubla. Tant de sacrifices, et pourquoi ?.,. Je le répète, je ne connaissais pas alors Madame et M. d'O... En me rendant à leur désir, j’accusai leur excès de confiance plus que je n’aurais accusé leur défiance dans des circonstances opposées, et j’arrivai à leur nouvelle habitation. J’écoutai le récit des petits progrès accomplis dans les trois mois qui venaient de s’écouler; j’en vérifiai l’exactitude sur Cécile elle-même, et je m’assurai que ces progrès, bien qu’accomplis sur des points spéciaux et avec des moyens bornés, avaient eu une réaction salutaire sur l’ensemble des fonctions et même sur l’apparence externe et sensible de certains appareils : les lèvres se refermaient déjà l’une sur l’autre quand cela était ordonné, la taille était mieux posée dans la station, les articulations des doigts étaient moins molles et coopéraient plus fermement à quelques manœuvres ; je me laissai aller à l’espoir avec cette excellente famille*
DE Ii'lDlOTIE.
qui avait confiance en moi et que je commençais seulement à connaître. J’imprimai une direction précise aux efforts de ce père et de cette mère qui étaient venus ici tout exprès pour exécuter toutes mes prescriptions ; car aussi bien, ce sont eux, et non pas moi, qui ont fait de Cécile ce qu’elle est devenue. J’ai prescrit, j’ai démontré, j’ai analysé, je n’ai rien laissé aller au hasard de l’improvisation ou de la fantaisie ; tout était prévu, rendu possible en son temps, à son heure, il ne restait qua agir; mais l’action, ce suprême moyen, cette constante de dix et douze heures par jour, ce sont les parents qui ont trouvé dans leur affection pour leur fille le courage de l’appliquer, ce sont eux qui, se suppléant tour à tour, tout le jour et plusieurs années de suite, ont traversé sans hésitation les longues crises de résistance et de désespoir, crises souvent effrayantes qui ont signalé les premiers passages de cette jeune fille de l’état instinctif à l’état moral : ce sont eux qui ont extirpé courageusement la bête de ce corps ou lame sommeillait, et ils peuvent dire en la pressant sur leur cœur qu’ils l’ont engendré deux fois.
Grâce à ses excellents parents, mademoiselle Cécile n’est presque plus reconnaissable, même par la figure: son front s’est élevé, arrondi et ne fuit plus de cette fuite rapide qui écrase les lobes antérieurs sur son passage; il est petit, mais bien arqué avec un repos sensible au sommet coronal. Le crâne s’est aussi développé postérieurement et porte aujourd’hui près de cinquante centimètres, dix de plus qu’à quinze ans, après trois années de gymnastiques sensoriales, perceptives et rationnelles. Elle s’est réglée trés-précisément; sous l’influence du régime d’activité qu’elle a suivi, les rhumes sont devenus plus rares, le corps et les membres ont pris des habitudes normales, les organes de la parole sont plus volubiles, ayant perdu de leur ampleur maladive, telles la langue et les lèvres, qui se ferment volontairement.
L’activité générale sans être grande est applicable, le système nerveux n’est plus jamais irrité sans causes externes; sous l’influence de ces dernières, il ne laisse plus
PRATIQUE, 427
apercevoir les manifestations désordonnées du premier état. Une harmonie parfaite existe entre les fonctions sensitives et motrices; les mouvements spasmodiques n’existent plus, les mouvements volontaires et coordonnés, les flexions articulaires sont toutes faciles et habituelles. La marche s’opère sans balancement comme la montée et la descente; le saut, la course, le jeu de corde, le volant, les exercices assez difficiles d’une gymnastique spéciale, sont devenus autant de jeux pour cette demoiselle, qui s’habille, mange convenablement, aide sa mère dans les détails du
ménage, etc Le tact a perdu son impressionnabilité
maladive, le goût est plus sûr, le regard a de la précision et parfois une persistance intelligente et très-volontaire. fLa voix est normale, mais toujours un peu courte, et ne seconde pas toujours l'articulation, qui ne laisse rien à désir e** les exe1* U* es S 'uc rapport, mademoiselle
Cécile < si aujourd hui comme les bègues dont 1 infirmité; à peine sensible avec leurs proches, repararaît à la vue d’un étranger; elle parle, elle aussi, beaucoup mieux, plus volontairement et plus fréquemment en famille. Son appétit est plus régulier, sa salive a cessé de se répandre au dehors, et la constante moiteur de ses mains a fait place à une transpiration plus uniforme.
Attentive, percevant bien les choses et les idées ordinaires, elle entre aujourd’hui par l’intellect dans une foule de conventions sociales d’où elle déduit des idées pour sa gouverne. Le calcul est de tout ce qu’on lui a enseigné ce qu’elle comprend le moins, cependant si elle se trompe en comptant, elle comprend du moins la valeur de l’argent, et, envoyée en commission chez les menus fournisseurs de sa mère, elle se fait servir et paye scrupuleusement, sauf erreur, quand la somme demandée dépasse quelques sous.
Elle a désiré faire de la musique, et le piano lui a servi à régulariser les mouvements volontaires de ses doigts : je ne parle pas des airs qu’elle exécute et qui demandent de sa part de l’attention ; j’estime plus son soin à compter et à écrire le linge de la blanchisseuse, ce qu’elle fait bien et lestement. J’ai des lettres d’elle qui ne sçnt ni pial écrb-
DE ^IDIOTIE
tes, ni mal pensées, et qu’on ne lui a point dictées : son goût, aujourd’hui raisonné pour l’ordre , l’aide qu’elle apporte à sa mère, son obéissance, son désir de bien faire, son amitié pour ses camarades (car mademoiselle Cécile a de petites amies, maintenant qu’elle n’est plus ni violente, ni muette à cacher), tous ces progrès permettent maintenant de l’envoyer dans une petite pension où on se l’arrache, où l'on dem an de comme une grâce à la maîtresse de faire lire Cécile, de lui apprendre àcoudre, àbroder, àfairede la tapisserie, àjouer à tous jeux, à orner coquettement sa poupée ; elle m’a donné une belle pelotteen tapisserie toute entière de sa main; elle se plaît à coudre des petits langes d’enfants pour l’hospice voisin, et cette idée charitable anime alors ses doigts et sa physionomie. Aussi, sa mère ne craint plus de la conduire avec elle chez des étrangers où sa réserve, sa convenance, et plus tard sa gaieté modérée, lui concilient toutes les affections. En suivant avec persévérance une de mes indications, son père lui a donné le goût (ce qui ne veut pas dire la connaissance technique des beaux arts), les grands monuments, les statues, les galeries de peinture sont aujourd’hui le but de ses promenades favorites, et elle explique très bien ce qu’elle a vu ainsi, particulièrement tout ce qui, sur toile ou en marbre, rappelle Napoléon et les campagnes d’Afrique. Sur ce thème, ses yeux s’animent, sa langue se délie; en l’écoutant, on porte involontairement les yeux sur la boutonnière du vieux soldat qui n’est jamais plus heureux. Mais aussi, ce bonheur, il l’a mieux mérité que le banquier Fur, le notaire Spolior et le comte Latro.
8e OBSERVATION.
Idiotie profonde . — Microcéphalie antérieure et latérale. — Sans complication.
Pierre W. . . ., âgé de 11 ans, est d’un tempérament lymphatique, grand et frêle pour son âge, il n’a d’ailleurs aucune maladie ni infirmité : quelques boutons, sans caractère propre, font éruption de temps à autre à la figure et aux mains. Le crâne est élevé au sinciput, large à sa base-moyenne, médiocrement déjeté en arrière, et fuyant
PB^TJÇTJE.
en avant de cette manière : crête verticale un peu bombée partant du centre des arcades orbitaires et fuyant jusqu'au sommet; léger applatissement ou temps de repos sur les bosses frontales dont le sommet seulement est porté en arrière, fuite rapide et plate à partir de ce repos jusqu’à l’arcade temporale qui, loin de décrire sa parabole ordinaire se rapproche de la courbure plus étroite du cercle.
Et la face suit un plan parfaitement harmonieux avec cette déformation principalement antérieure et latérale : à partir de l’arcade orbitaire qui est saillante au centre, fuyante sur les côtés, et de la malaire zygomatique qui saillit et glisse du centre vers les oreilles ; à partir de là et en descendant, le bas de la face s’amincit sensiblement et se termine par une arcade dentaire inférieure très-étroite, un os maxilaire plus étroit encore, quoique le menton, à fossette et très-fin, soit légèrement avancé. Du reste, aucune différence ne se laisse apercevoir entre les deux côtés de la face et du crâne : je signale cette double harmonie des côtés entre eux et de la face avec le crâne, parcequ’il m’a toujours paru inutile, quand elle existe, de chercher la cause de l’idiotie, soit dans les convulsions, soit dans les crises épileptiformes ou dans quelque état nerveux autrement spécifié, comme celui d’idiotie avec chorée, dont j’ai cité un exemple (Observation 4e, page 403 et suivantes).
La même harmonie se laisse remarquer entre le corps et les membres bien que le tout soit grêle, la poitrine particulièrement étroite et mince, les attaches fines et effacées. L’habitude générale est un peu affaissée, sans anomalie, les organes de la parole sont bien conformés, sauf la langue qui est un peu épaisse, lourde et volumL neuse, eu égard à l’étroitesse de la cavité buccale.
Pierre n’a point d’activité applicable, bien qu’il en dépense beaucoup et plus que sa constitution ne le demanderait, en mouvements irréguliers, violents et sans but. Son irritabilité nerveuse est extrême, il pleure, crie, rit, chante souvent sans cause, et même sans le moindre prétoxte. D^ns les cas de rires ou de pleurs nerveux, son
regard tombe dans une vacuité qui rappellerait celui de la démence s’il n’était brillant, je dirai presque, comme un diamant. Les odeurs, la chaleur, l’orage, la musique développent au plus haut point cette sensibilité nerveuse, maladive. De l’ensemble de ces symptômes, de cêux qui vont suivre, et peut-être aussi de l’anomalie crânienne sus-décrite, on peut conclure que les centres perceptifs paraissent affectés avec les ramifications nerveuses sensitives qui rayonnent dans les parenchymes. En effet, si les appareils moteurs n'offrent ni rétraction, ni incapacités générales, plusieurs n’en échappent pas moins dans de certaines proportions et sous de certains rapports à l’empire de la volonté. Les doigts en particulier ne sauraient obéir à cette influence suprême que dans les mouvements d’ensemble. Dites à Pierre d’élever l’index, il ne saurait détacher le petit doigt ou le pouce de votre poing fermé, et commandez-lui de vous imiter, il ne le peut pas; il ne peut exécuter aucun mouvement partiel et serait par conséquent incapable d’essayer de toucher du piano. Les mouvements plus généraux, ou moyens, qui emportent l’action d’un organe entier, comme la main, le bras, la jambe lui sont plus faciles; mais ils manquent de régularité et de précision, et sont de plus contrariés par des mouvements spasmodiques.
Les grands mouvements coordonnés présentent moins de désordres (cela s’expliquerait-il par l’intégrité, au moins apparente, du cervelet et de la moelle allongée?... Double question qui reste à l’état d’hypothèse sur le vivant) ; toujours est-il que la marche est moins vague que dans les cas d’hydrocéphalie et de microcéphalie circulaire, et qu’elle n’est pas saccadée, titubante, comme dans la microcéphalie postérieure. La montée et la descente sont assez faciles à l’aide d’un point d’appui pris sur la rampe ou sur une personne, la course est possible mais très-saccadée, le saut existe à peine, les génuflexions sont difficiles, et l’enfant ne peut se relever sans être soutenu après les avoir faites.
Si les mains saisissentaisément, elles lâchent vite, elles
ne peuvent porter longtemps un poids assez léger, le reçoivent à quelque distance difficilement, et hésitent beaucoup avant de le lancer mal.
Pierre W a le tact irritable, l’odorat et le goût peu
formés, l’ouïe distrait, le regard vague et incapable d’une fixité de trois à cinq secondes. Sa voix est élevée, criarde, son articulation presque absolument nulle : cependant il répète bien les labiales qu’on lui dit, même quand on lui en fait réunir deux; il n’a qu’un son pour B et P, le dernier, qu’un son pour L et N, le dernier, qu’un son pour D et T, le dernier; en outre, O, F, G, K, Q, R, S, V, X, Z lui sont impossibles à prononcer, même d’imitation. L’éréthisme ne s’est point produit chez cet enfant qui a toujours vécu sans bonnes, sans camarades, sous les yeux de sa mère. Il mange peu, n’a de goût prononcé pour rien que pour les pommes de terre, il dédaigne le vin coupé d’eau, recherche l’eau-de vie, mange presque seul, mâche incomplètement, digère bien ; ses excrétions sont bonnes, et presque toujours volontaires ; il ne salive que dans les moments où il est très-ému de joie, de colère ou d’impatience ; sa transpiration se porte particulièrement à la paume des mains, à la lèvre supérieure et aux ailes du nez ; sa tète ne sue jamais, mais elle répand une odeur âcre et nauséabonde ; son sommeil est court et léger, agité parfois, son pouls est normal, sa respiration est courte mais régulière.
Son inattention est extrême, et s’il entend par hasard les demandes qu’on lui fait, il se contente de les répéter si elles sont brèves, ou si elles sont longues, d’en répéter les intonations finales dans son langage confus. Sans comparaison, sans jugements autres que ceux qui portent sur les objets de son choix, sans réflexion sur aucun chef: on lui reconnaîtrait plus volontiers un certain esprit de combinaison mécanique que toute autre faculté. Aussi, quoiqu’il vive au milieu des riches tissus de nos fabriques, les couleurs le frappent à peine par leur éclat, et ne le frappent nullement par leurs propriétés distinctes sur la rétine : il ne distingue pas le blanc du noir. Il attend avec
DE L’IDIOTIE
impatience le dimanche, jour de promenade, mais sans avoir une idée de la succession des jours de la semaine, ni des heures, ni des dimensions. Il sait de routine quatre ou cinq lettres, et les trois premiers chiffres, sans pouvoir ni épeler deux lettres, ni compter des objets jusqu’à trois. Il éprouve assez souvent le besoin de chanter, et alors son regard devient plus vague et son attention est tout à fait abolie.
Il aime à détruire, ne prend nul souci des accidents qui peuvent arriver à sa personne ; quoique fort douillet, il pince, mord et se mord lui-même de temps en temps, il est plus insubordonné que sérieusement révolté ; la contrainte, la menace, la punition la plus légère le transportent, égarent ses yeux, tuméfient le réseau veineux qui, partant du cou, enveloppe son crâne, que l’on voit rougir à travers ses rares cheveux ; il ne se connaît plus alors, et les larmes et le rire le plus irrésistible s’emparent de sa figure grimaçante. Du reste, il a une reconnaissance fugitive, de l’affectuosité, de la câlinerie, une sorte de gentillesse délicate et mignarde, de l’étourderie, de la gaieté, de l’imitation. Il a le sentiment du bien et du mal, mais trop étourdi pour réfléchir, il ne sait jamais qu’il fait mal et s’aperçoit souvent qu’il a mal fait : ce qui ne l’empêche ni de continuer, ni de recommencer. Pierre veut fermement ce qui lui plaît, ce qui déplaît aux autres, c’est là toute sa volonté. Excepté sa sœur et sa mère, il ne recherche la société de personne.
Sa mère est d’un tempérament bilieux-sanguin, active, délicate et intelligente ; son père, homme robuste s’il en fût, a seul, de plusieurs frères et sœurs de forte apparence, échappé à la phthisie pulmonaire : je n’ai eu connaissance d’aucune autre maladie héréditaire dans la famille, ni d’aucune circonstance grave qui ait précédé ou suivi l’accouchement. Pierre n’a eu que les maladies ordinaires aux enfants; mais délicat, malingre, incapable de marcher avant quatre ans, son incapacité a continué d’être la même sur tous les autres points, sauf de très-légères améliorations, etxîe, de 4 ou 5 à 11 ans.
PRATIQUE
Au premier aspect, j’aurais pu prendre Pierre pour un enfant simplement arriéré ; sa grâce, sa gentillesse, la douceur de sa physionomie, toute l’habitude de sa personne dans les moments calmes de son existence y conviaient. Mais une étude plus attentive des désordres de ses fonctions, les caractères psychologiques même de son cas, dans les moments d’action et d’irritabilité, ne me le permirent pas, et j’eus bientôt lieu de m’applaudir de la sévérité de mon diagnostic.
En effet, son cas étant jugé comme idiotie profonde, l’apparence organopathique indiquait les caractères de la microcéphalie antérieure et latérale, dont les symptômes physiologiques révélaient des désordres de myotilité partielle et même quelque peu générale, et des désordres de sensibilité générale et tactile tellement graves que je dus procéder avec rigueur, méthodiquement parlant; bains frais, massage, contact des extrémités avec des corps lourds et rugueux, nourriture solide, ferrugineux, exercices répétés et assidus du regard et de la parole, immobilité debout et en portant des poids dans les mains pendant un temps qui s’accrut de cinq minutes à une demi-heure plusieurs fois par jour, tel fut le début un peu rude de son traitement; je le répète cela était rude pour un enfant habitué à gambader, et à ne faire que passer d’un lieu à un autre dans l’appartement.
Mais si l’on considère qu’avec ce sujet les moyens moraux, depuis les plus bénins jusqu’aux plus violents avaient été essayés en vain par sa famille; que l’élévation de la voix dans le commandement, l’appareil de la force, l’autorité soudainement ou brusquement manifestée, le stupéfiaient un instant, l’agitaient, l’égaraient, au point que ses rires mêlés de pleurs duraientlongtemps, et le rendaient incapable de voir et d’entendre, on comprendra commentj’ai été amené à paraître négliger pendant quelque temps toute direction morale et à la remplacer par une série d'exercices actifs comme la marche, passifs comme le massage, exercices auxquels Pierre ne pouvait échapper, que les repas interrompaient seuls, que le coucher terminait, qui non seu-
Séguin, Éducation des idiots. 28
DE L'iDIOTlE.
lement exerçaient tous ses appareils énervés, débiles, mais qui récélaient dans leur continuité une direction morale tacite, mais assidue. Car, de moi, de ma volonté, de mon autorité morale sur Pierre il ne paraissait pas en être question. Je disais : faites ceci , faites œla , sans jamais céder, j’encourageais, je priais, je flattais, d’une voix si douce et si câline, alors qu’il eût fallu, à un autre point de vue, affecter la colère et la force contre la désobéissance et la révolte ; j’évitais si scrupuleusement ainsi les occasions ordinaires de ses égarements et de son espèce de délire nerveux que je les lui vis rarement, que ses rires arrosés de larmes disparurent, au moins avec moi, en quelques mois, et avec sa famille, après une année de ce traitement moral ainsi dissimulé; et que sous le rapport de son état nerveux général, il rentra bientôt après dans l’habitude commune à tous les enfants. Il est vrai que, hors ces instants de crises, je ramenais les formes de mon commandement, parole, geste, regard, à leurs types les plus précis et les plus significatifs, et que je me rapprochais peu à peu, moi aussi, des habitudes nécessaires à l’autorité (1). Sans cette précaution, les exercices plus précis, l’attention plus soutenue, l’obéissance plus exacte que j’allais être obligé d’exiger de Pierre, eussent été impossibles, et je n’aurais pu combattre avec succès les désordres de myotilité partielle, les désordres moraux et psychologiques, et les vices de la parole si graves dans cet enfant : l’obéissance et l’attention les plus complètes de sa part pouvaient seules rendre efficaces les gymnastiques d’articulation et tous les autres exercices dans lesquels madame W . ... m’a secondé comme une mère qui veut sauver son enfant.
Enfin, grâce à la fermeté étrange que j’avais déployée tous les exercices nouveaux que nécessitaient ces anomalies partielles étaient commencés. Les mouvements spéciaux, ceux de la main et de l’œil se précisèrent ; l’articulation de toutes les syllabes simples s’effectua d’imitation sans trop de difficulté ; les notions, dont la
(1) Voir cinquième partie, Traitement moral des idiots.
Pratique .
connaissance précède la lecture, furent acquises assez rapidement. Pierre mania bientôt le crayon avec une rare facilité, et c’est principalement au tableau, en écrivant, qu’il apprit à lire (il faut utiliser toutes les aptitudes dès qu’elles se produisent; ce sont autant d’indications naturelles qui valent mieux que les meilleures méthodes). On mit alors mon élève dans une pension aux heures de récréations ; il y prit goût, et cela est bon à faire quelquefois; il fit de la gymnastique avec d’autres enfants, il courut, joua presque, c’est-à-dire essaya de jouer, et s’il n’amusait pas les autres enfants, que m’importe, il s’amusait, et sa gaieté, sa pétulance régularisées grandissaient en grâce et en amabilité. C’est alors, qu’après avoir longtemps parlé inintelligiblement (malgré les exercices de parole gradués que nous lui faisions faire, sa mère et moi, et dans lesquels il prononçait très-correctement), c’est seulement alors, au milieu de l’entrain bruyant et des voix aiguës, accentuées de ses nouveaux camarades, qu’il commença à prononcer spontanément des mots, une suite de mots intelligibles. Après deux ans, il lisait, écrivait, comptait un peu, jouait de tout cœur, assistait décemment aux classes, y prenait sa faible dose d’instruction, moitié commune et moitié particulière ; je le vis moins, je le vois encore de temps à autre, il fait toujours des progrès, se tient bien, est toujours un peu délicat : son père désire lui donner une de ces professions manuelles que l’industrie parisienne semble avoir inventées pour les personnes qui veulent vivre tranquilles de leur travail en dépensant peu d'esprit, un peu d’activité, et assez d’adresse manuelle.
Idiotie profonde. — Microcéphalie postérieure. — San6 complication.
Pauline R , âgée de 9 ans, rachitique, sanguine,
maladive, petite et très-maigre, n’avait aucune maladie ni infirmité accessoire, sauf qu’elle était ce que l’on nomme vulgairement punais. Son crâne, assez bien conformé antérieurement, un peu large etélevé à sa partie moyenne,
DE L’IDIOTIE
était brusquement coupé en forme de plancher appuyé verticalement sur la ligne courbe occipitale supérieure, dont les sinuosités effacées se rapprochaient de la ligne droite. La structure de la face avait, encore dans cette enfant, une grande analogie avec celle du crâne; les yeux ronds, les pommettes saillantes et larges, l’angle des mâchoires fortement accentué, puis, par un brusque retour, le nez court et large, la bouche courte et aplatie, le menton large, étroit, écrasé, comme l’occipital.
L’habitude générale estaffaissée, nonchalante, les membres pliés, les doigts opérant les uns sur les autres uii continuel va-et-vient. La bouche épaisse, les lèvres pendantes et ouvertes, la langue apparaissant souvent entre les lèvres, le voile du palais bas, les dents longues, irrégulières, dentelées à la crête, striées verticalement, gâtées pour la plupart. La taille tend à se déformer et les reins sont faibles, la poitrine semble délicate, le ventre est gros et dur.
Chez Pauline, peu d’activité, point d’occupations actives, peu d’irritabilité générale, rires et pleurs involontaires, bourdonnements. La dépression des pièces osseuses qui recouvrent le cervelet semble correspondre avec les désordres nerveux partiels que l’on trouve plus graves dans les fonctions motrices que dans les fonctions sensitives. Sous le premier rapport, les sphincters de la bouche et de la vessie ne fonctionnent presque pas, et ne ferment qu’imparfaitement leur issue respective ni à la salive, ni aux urines ; les mouvements mécaniques, comme la semordition, la titillation, sont fréquents, les mouvements coordonnés sont ou impossibles ou désordonnés. L’immobilité assis, couché, debout, est accompagnée d’un balancement, la marche est inégale, balancée et saccadée comme par l’ivresse, la course et le saut ne se peuvent; il fauta Pauline un bras ou une rampe pour descendre et monter l’escalier le plus commode. Ses mains longues, d’une rare faiblesse saisissent et tiennent mal, ne jettent, ne lancent, ne reçoivent aucun corps dont le maniement demande adresse ou force. Elle met très-mal ses bas seule, ne peut changer de linge et du reste sans aide, mange seule sale-
PRATIQUE
ment. Le tact est délicat, douloureux, le froid (qui lui a été si utile) l’impressionne vivement, la plus grande chaleur lui est indifférente, et ne fait suer que sa grosse lèvre supérieure, l’odorat a de la finesse ; c’est le seul sens dont Pauline recherche les perceptions, le goût serait indifférent, si elle ne recherchait aussi les liqueurs fortes ; l’audition est normale, le regard est vague, la pupille large, terne et inanimée. La voix rauque est constamment étouffée par un catarrhe chronique dont le siège semble très étendu : toux catarrhale fréquente. La parole est réduite à deux ou trois syllabes répétées, comme Pa — P a, Ma — • Ma, Ta — Ta, dites pénibltment, mais le sentiment de la parole existe. Les organes de la génération sont le siège d’une irritation secrètement entretenue et d’une leuchorrée verdâtre. L’appétit est inégal, mais moyen en somme. La mastication incomplète et sale, la déglutition gênée et difficile, les excrétions abondantes, et souvent involontaires ; la salive sort souvent de la bouche ou en jaillit dans les efforts que Pauline fait pour parler, la transpiration est peu sensible, lodeur de la tête forte, le sommeil bon, mais précédé et suivi de bourdonnement et de balancement de la tête. Le pouls est vif et inégal, ce caractère est accru plus que de raison après chaque repas. La respiration est difficile, les exercices inaccoutumés amènent des palpitations.
L’attention de Pauline est distraite mais déjà fixable par la volonté d’autrui, si non par la sienne. Elle connaît beaucoup de choses ou de personnes, mais elle ne raisonne et ne pense à rien; ses facultés intellectuelles p’entrent en fonction qu’à propos d’un petit nombre de phénomènes substantiels, camme sa poupée, le dîner, une belle robe, seul objet qu’elle souhaite réellement, et pour lequel elle manifeste de la mémoire, du raisonnement, de la prévoyance. Elle n’a aucune idée de l’argent, du temps, des mesures, ne sait ni lire, ni écrire, ni compter, aime à chanter (et quel chant!), est rangeuse, cachotière, fait des collections, a des fétiches, est innoffensive, obéissante, autant que son apathie le lui permet, affectueuse, câline, gaie, peureuse, défiante, peu imitatrice. Elle sait si elle
DE L’IDIOTIE
fait bien ou mal, sans étendre ce sentiment au-delà de ses actes usuels; a la volonté de ne rien faire, de se tenir devant une glace, se voyant ou non, de se savoir bien belle, elle est contente alors et s’inquiète peu de ce qui l’entoure, frères, sœurs, parents ; cependant elle affectionne sa dernière sœur, qu'elle caresse, le plus souvent sans la regarder.
La mère est très-sanguine, le père nerveux et délicat. J’ignore les maladies héréditaires qui peuvent avoir régné dans les deux familles ; mais si j’avais à dire pourquoi Pauline est idiote, j’attribuerais plus volontiers son état à une des circonstances intimes que j’ai signalées comme précédant quelquefois la naissance.
L’état de Pauline ne s’est pas sensiblement amélioré par la croissance ; car ce qu’elle montre de goût pour la toilette n’est pas la manifestation d’un instinct naturel, c’est le résultat d’un exemple qui fait autorité pour les enfants, et qui est de nature à frapper l’imagination des plus inertes quand il étale sans cesse sous leurs yeux les primeurs toujours un peu excentriques de la mode.
Plusieurs choses étaient à considérer avant de commencer le traitement de cette enfant : 1° le caractère de l’incapacité, qui portait plus sur les fonctions motrices que sur les fonctions sensoriales, et plus sur ces deux ordres de fonctions que sur celles de l’intellect; quoique d’ail leurs toutes ces incapacités fussent ici, comme toujours, reliées entre elles et dominées par l’incapacité suprême de la volonté.
2° Une seconde indication, non moins précieuse, était celle de l’état de maigreur, de ramollissement du tissu musculaire et des sphincters en particulier.
3° L’état des muqueuses n’indiquait-il pas une constitution difficile à ramènera son type normal?
4° Jusqu’à quel point ce que j’allais entreprendre, pour rétablir la synergie de ces appareils inertes et mous, n’apporterait-il pas de désordres dans le système osseux, et que ne devais-je pas craindre de la gibbosité déjà imminente à l’époque où je commençais à dresser mon observation ?
PRATIQUE
5° Et encore, tout ce que nous allions faire pendant le jour, la pauvre enfant n’allait-elle pas (dans les écarts de son irritabilité générale localisée) le détruire la nuit, comme une autre toile de Pénélope.
6° Enfin, attaquer la parole, forcer la voix à sortir du milieu catarrhal dans lequel elle était comme noyée, perdue ; n’était-ce pas s’exposer à donner un caractère aigu et mauvais à une affection chronique et torpide, alors surtout que les palpitations se montraient déjà et que les poumons semblaient petits et faciles à s’irriter?
Et cependant, au milieu de cet enlacement de symptômes comminatoires qui semblaient interdire successivement d’entreprendre l’éducation de toutes les fonctions défectueuses, il fallait se décider; car l’éducation intellectuelle était impossible avant cette régularisation des fonctions, et l’âge, loin de nous servir, nous pressait. Neuf ans, et rien de fait, rien de su, rien de possible : il est vrai que Pauline était idiote; raison de plus pour se presser, répondrai-je.
Comme il y avait plus de désordre dans les mouvements coordonnés que d’excentricilé et d’irritabilité dans les mouvements partiels ou généraux, je me décidai à m’en prendre d’abord aux premiers, en ayant soin d’éviter tous les exercices qui pourraient faciliter les mauvaises attitudes et fatiguer l'épine dorsale; en même temps que des bains courts et frais, suivis de frictions et un régime tonique, fortifièrent les tissus. Ainsi, pour éviter les mauvaises attitudes, je ne commandais à Pauline aucun mouvement de haut en bas, aucune atteniion du regard qui n’élevât sa tête au lieu de l’abaisser, comme on ne manque jamais de le faire dans les pensions, d’où sortent tant de savantes et malheureuses jeunes filles bistournées, et j’évitai dans les exercices des mains tout ce qui pouvait, par son poids ou son inégalité de poids de droite à gauche, apporter un trouble, même momentané, dans la rectitude de l’épine dorsale. D’ailleurs, j’avais soin que les exercices de Pauline fussent coupés par de fréquents repos pris sur un siège approprié à son état, et dont le choix est décisif en pareil
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cas; de plus, avant de la faire asseoir, je terminais chaque travail des membres supérieurs par une rectification dorsale sur l’échelle renversée. Aussi, mes inquiétudes sur la gibbosité possible et même commençante cessèrent-elles après le troisième mois, alors que je vis Pauline se fortifier, se redresser, cambrer sa taille, en même temps que la croissance, une croissance peu commune, se laissait déjà mesurer : elle a grandi de 14 centimètres dans la seule première année où je lui ai donné mes soins.
Tous les mouvements de la main et des bras qui demandent de la force ou de l’adresse lui devinrent faciles; elle marcha, monta, descendit mieux. J’avais commencé, presque concurremment aux précédents, les exercices du regard; j’avais recommandé et préparé moi-même les moyens de surveillance que je savais les moins inefficaces contre les mauvaises habitudes de Pauline; des fumigations aromatiques, des gargarismes et quelques injections nasales avaient été sagement prescrites, et je leur devais déjà moins d’enrouement et plus d’étendue dans la voix. Je fis alors pour l’articulation ce que j’ai l’habitude de faire, et ce dont la répétition à propos de chaque sujet serait inutile : j’insistai particulièrement sur la faiblesse des muscles labiaux et sur l’immobilité pâteuse de la langue, et Pauline commença à émettre des articulations isolées assez précises au moment où elle connut ses lettres et commença à lire. La lecture me servit autant avec elle pour lui apprendre à parler (c’est-à-dire à lier les articulations isolées que je lui avais apprises d’imitation et mécaniquement) que l’écriture me fut utile pour simplifier l’étude de la lecture et pour fixer l’attention, insoutenable jusqu’à ce moment.
Car l’attention passive, l’attention à ce que fait un tiers est bien plus difficile à obtenir d’un enfant que l’attention active qu’il doit apporter à faire un acte qu’on lui a rendu possible ; car, par la distraction, son acte est immédiatement interrompu ; l’enfant le sent bien, il n’ose être inattentif ; d’ailleurs quand il agit, on le rappelle à l’attention, on la soutient quand elle fléchit, on la provoque à.
PRATIQUE
nouveau quand elle s’égare, bien mieux que s’il n’y avait pas entre le maitre et lui un signe irrécusable d'attention ou d’inattention, l’acte qu’il interrompt ou qu’il continue, sorte de chronomètre de l’aptitude que vous exigez de lui C’est particulièrement avec les enfants plus légers qu’obstinés, comme l’était Pauline, que ce moyen de soutenir l’attention est excellent. On n’en retirerait d’ailleurs aucun avantage si l’on voulait l’appliquer à l’aide d’un exercice auquel l’élève ne serait pas parfaitement habitué : s’il lui faut par trop chercher ce qu’il doit faire dans son jugement ou dans sa mémoire, son attention, dépensée en opérations intellectuelles, ne dirigera plus aussi sûrement ni aussi longtemps son regard et sa main ; plus il cherchera à penser, moins il obéira longtemps, et le maitre risquerait de prendre pour de la désobéissance un simple déplacement de fonction. Sa maladresse seule aurait suscité cet obstacle, à lui la faute : errare magistrum est , qu’il s’en souvienne partout.
Pour fixer ainsi l'attention de Pauline, les exercices les plus futiles, en apparence, m’étaient bons pourvu que, étant d’une compréhension aisée, ils tendissent insensiblement et indépendamment de leur objet principal vers les occupations les plus convenablesà une femme que l’on ne songe pas à faire briller. Enfiler assidûment de gros puis de petits boutons dans un fil de laiton, puis dans une aiguillée de coton ; les enfiler par un, deux et trois, alternativement blancs, rouges, noirs, etc., en graduant bien ces diverses difficultés qui se décomposent en plus de trente exercices ; passer des laines de couleur dans un gros canevas, assembler deux pièces de toile par une couture, boutonner et déboutonner, des séries de boutons, lacer et délacer des œillets, enfiler des aiguilles, couper du papier, puis du linge : tous ces exercices faits sur une tablette un peu inclinée et presque à hauteur d’épaule; car nous pensions toujours à la taille, en vue de laquelle l’écriture et la lecture étaient suivies à la hauteur de l’œil, comme aussi les calculs.
Avec l’attention, les autres opérations de l’espritpurent
se manifester ; il est vrai que Pauline ne comprenait jamais si bien que quand il s’agissait d’elle-même, de ses robes, de ses fichus, etc., mais n’allait-elle*pas être femme ! elle avait treize ans quand je cessai de la diriger.
Je l’ai revue depuis, plusieurs fois ; la dernière, c’était au bal, elle y tenait, du moins en apparence, très-bien sa place: je ne la vis point parler a son danseur, mais après la contredanse elle retourna près de sa mère, et lui parla quelque temps avec une volubilité accentuée qui me fit plaisir ; elle rentra bientôt après dans un quadrille où je la remarquai, parce que tout en elle m’intéressait, mais où personne ne sembla trouver à redire au reste d’hésitation que je discernais, moi, dans ses mouvements. Ses attitudes, d’ailleurs, ne manquaient pas d’une certaine cambrure, on voyait que, depuis moi, elle avait été à bonne école. J’eus envie de lui adresser la parole : qui donc pouvait lui dire mieux que moi combien elle était embellie depuis le moment où elle me crachait à la figure quand elle essayait de faire mouvoir ses lèvres. Mais comme il aurait fallu lui dire qu’elle était lavissante. j’ai pensé que son cavalier s’en acquiterait mieux que moi, et je me suis retiré plein d’une orgueilleuse tristesse.
10e OBSERVATION.
Idiotie profonde. — Configuration cérébrale normale. — Sans complication.
Armand B , âgé de six ans, est d’un tempérament
sanguin, d’une constitution athlétique pour son âge (il paraît avoir de neuf à dix ans), n’a eu ni maladies ni infirmités, Sa face et son crâne d’un type bas et commun, sont irréprochables dans leur harmonie, sans accuser aucune dépression anormale. Les rapports du tronc et des membres, l’égalité des deux côtés du corps, le développement musculaire, la coloration chaude de la peau, l’abondance d’une chevelure rude et épaisse, l’habitude altière de la tête et du tronc, l’agitation constante des pieds et des bras que la fatigue n’affaisse pas, les habitudes agitées et mécaniques des doigts, la configuration normale des orga-
nés de la parole et de la génération, la poitrine épaisse et large, la colonne vertébrale forte et cambrée, l’abdomen un peu dur et proéminent, tels sont les signes extérieurs de l’état d’Armand.
Son activité est infatigable autant qu’inutile ; son système nerveux, entier, parait en proie à une faiblesse irritable qui se concentre particulièrement sur les organes de la parole et de la préhension : l’audition de la musique et l’approche de l’orage augmentent cet état nerveux, dont les centres d’action paraissent gravement affectés, si l’on en juge par les symptômes physiologiques suivants : relâchement des sphincters, mouvements volontaires peu nombreux, mouvements mécaniques et désordonnés s’alternant sans repos, flexions articulaires des membres inférieurs presque impossibles, immobilité impraticable (les pieds ne se rapprochent pas), marche soutenue à bras, saccadée et balancée, montée et descente très-difficiles avec l’aide de la rampe, course et saut nuis, préhension des corps nulle, sauf celle qui consiste à tenir entre trois doigts des fils qu’Armand élève au-dessus de sa tête et regarde en les étirant jusqu’à leur dernière ténuité. Cet enfant ne sait rien recevoir et garder dans sa main, rien renvoyer, rien lâcher volontairement, rien jeter que son assiette, ou tout autre objet qu’il pousse de la table par terre; il ne s’habille ni ne mange seul, a une insensibilité tactile tellement prononcée qu’un de ses plaisirs les plus assidus est de frapper du revers de la mffin ou du poing les murs et tout ce qui l’entoure ; l’odeur des excréments lui est indifférente, et les odeurs les plus douces ne semblent avoir également aucune action sur son nerf olfactif, le goût n’est pas plus net ; d’ordinaire le regard est vague, bien que très-brillant et porté à droite à une certaine hauteur ; la voix forte et vibrante ne fait entendre que des cris qui se rapprochent presque tous de hè hè hè par couples ou par trois émissions au plus, avec repos et reprise; la parole est nulle et toute l’articulation (si l’on peut ainsi nommer une émission de voix accentuée par un mouvement de la langue) est résumée dans un clapottement de
DE L’IDIOTIE
langue fouettée contre la paroi moyenne du palais ; ce clapottemenfc répété dix, vingt, trente fois et plus sans interruption, donne un bruit équivalent à celui que font les cochers pour stimuler leurs chevaux.
Armand ne mange pas seul, mâche mal, digère incornplétement, a des alternatives de constipation et de diar^ rhée, ne retient ni sa salive, ni ses urines, ni ^es excréments qu’il laisse tomber d’ordinaire le matin en trois, six ou dix fois; il ne pleure jamais, mouche beaucoup, ne sue point, sa tête répand une odeur nauséabonde ; son pouls est rapide et plein, sa respiration forte, il a des hémorroïdes, à six ans ! pour lesquelles on lui a prescrit l’application mensuelle des sangues.
Son attention n’est pas absolument nulle ; si l’on pa^Ie de manger il écoute, de le punir il écoute, de la ficejle qu’on lui a prise il écoute encore ; mais c’est tout ce qui le touche de la voix humaine. Il est attentif à chercher des bouts de fil, mais inattentif atout ce qu’on veut lui fajre faire. D’ailleurs et hors de son goût pour les fils, hors spn appétit, hors les contraintes qui peuvent lui être imposées, il ne manifeste aucune faculté intellectuelle. Créature instinctive, vivement instinctive, le monde est tout entjer subordonné à son goût unique et à ses appétits ; il détruit, mange indéfiniment, frappe tout ce qu’il rencontre, hommes et choses : j’ai vu un militaire auquel il avait donné ainsi un rude coup de poing le suivre à la promenade pendant une demi-heure, ne sachant s’il devait se fâcher et apostropher la personne, non moins embarrassée que lui, qui conduisait Armand. Il a un goût instinctif pour l’eau, pour y plonger les mains, la répandre, s’y rouler, s’en arroser ; il pousse des cris tristes et déchirants si on ne le descend pour qu’il puisse se mouiller à son aise lorsqu’il pleut. Il est en outre désobéissant, moqueur, taquin, colère, gai, câlin, sans peur, sans prévoyance, sans imitation.
Il sait très-bien que certaines choses lui sont défendues, ce qui les lui fait rechercher immodérément; et pour y atteindre, il déploie des ressources infinies de patience, se
PRATIQUE
dirigeant insensiblement sur l’objet convoité (sa ficelle le plus souvent), tandis que son œil, alors fermement fixé sur la personne à laquelle il croit désobéir impunément, brille d’un éclair malin, joyeux et presque Méphistophélique : dans cet ordre de faits, sa mémoire ne saurait donc être mise en doute ; sa spontanéité active est extrême, quoique déréglée, nous l’avons vu ; on ne peut pas lui refuser non plus une volonté instinctive et négative trèsinstante ; que lui manque-t-il donc ? Il lui manque ce dont la privation caractérise avant tout l’idiotie. Fort, rusé, entêté, il n’a pas la volonté intellectuelle et morale.
Son père travaille les métaux, l’or et le cuivre en particulier, sa mère est robuste, mais d’un tempérament nerveux-sanguin, excessif. La famille ne reconnaît aucune maladie héréditaire, l’enfant est né dans un pays sain, les circonstances de sa gestation et de son allaitement n’ont rien présenté de remarquable. 11 n’a jamais été malade, et son état est stationnaire depuis quatre ans, sauf les modifications qu’apporte la croissance.
J’ai eu à peine le temps d’observer cet enfant que je n’ai vu qu’un mois. Cependant je lui ai appris à manger seul, mais non proprement, à venir quand on l’appelait au lieu de s’éloigner, à prendre quelques objets et à me les donner sur commandement, à garder des dum-bells dans ses mains autant de temps que mon regard tenait le sien en arrêt. Sous tous les autres rapports, comme de marcher droit seul, de se tenir debout les pieds réunis, de cesser ses mouvements mécaniques, je n’ai rien obtenu, ayant eu, à peine le temps de connaître mon sujet. De son observation attentive résulta pour moi la conviction qu’Armand n’était éducable (avec les moyens dont je dispose), que si une personne exclusivement et constamment placée près de lui avait pu les appliquer. Mais sa famille ne pouvait s’engager dans les dépenses qu’aurait nécessité un semblable régime ; et je dus m’abstenir, après avoir laissé un plan de traitement palliatif. Cette circonstance était d’autant plus fâcheuse que, dans ce cas, l’idiotie, sans complication et sans déformation du crâne, était mieux
DE L’IDIOTIE
caractérisée. Je souhaitais aussi vivement que personne qu’Armand devînt par mes soins un enfant presque ordinaire ; le peu d’empire que j’avais acquis sur lui en un mois et dans un commencement de traitement d'observation , me laissait cet espoir; mais enfin je pouvais me tromper dans mes calculs, voir échouer mes tentatives, éprouver enfin de la part d’un enfant en apparence bien conformé, une résistance que je n’ai presque jamais rencontrée dans les créatures les plus ostensiblement anormales : quel enseignement perdu ! . . . . Aussi, que de questions seraient résolues, quel bien on ferait, si un vaste établissement spécial était organisé pour recevoir ces pauvres enfants ; plus des quatre cinquièmes d’entre eux ne seraient pas privés de soins; et pour les plus riches eux-mêmes, je n’aurais pas le chagrin d’entendre prononcer, après les premiers et les plus indispensables progrès accomplis, l’ignoble C'est trop cher.
11e OBSERVATION.
Idiotie superficielle — Crâne presque normal. — Sans complication.
Emma N., âgée de six ans et demi, d’un tempérament bien équilibré, sauf les désordres nerveux qui sront décrits plus bas, n’a ni maladies, ni infirmités. Crâne allongé, de bonne proportion, mais antérieurement plus étroit à droite qu’à gauche, dépression latérale au-dessus de l’arcade orbitaire, bombement vertical partant de la racine du nez jusqu’aux bosses frontales qui sonteffacées. Configuration de la face régulière, traits harmonieux encadrés dans un ovale fin et correct : donc, aucun rapport possible entre le crâne et la face. D’autre part, le tronc et les membres sont dans de parfaites proportions. Emma est une trèsbelle enfant aux yeux bleus, aux longues tresses blondes ; mais l’habitude de son corps est fléchie, celle de sa tête un peu inclinée à gauche, celle des membres inférieurs croisés et se frottant l’un contre l’autre, celle des membres agitée, notamment celle des mains, dont les doigts fins et flexibles s’entre-croisent presque constamment et
PRATIQUE
de la façon la plus bizarre. Les organes de la parole sont bien conformés, sauf une légère élévation de la voûte palatine ; mais la langue, agitée constamment, affecte à son extrémité antérieure le mouvement d’un tire-bouchon. La poitrine, la colonne vertébrale et l’abdomen sont dans de bonnes conditions.
A part quelques moments de prostration générale, Emma est incessamment en action ; même assise, ses mains se cherchent, se frottent, ses doigts s’agitent, se croisent, ses pieds, croisés aussi l’un sur l’autre, se meuvent involontairement; le système nerveux tout entier semble trèsirritable, sans que l’on puisse assigner à cette irritabilité un centre soit au cerveau, soit dans la moelle allongée, soit dans l’appareil ganglionnaire. On pourrait plutôt supposer, d’après les symptômes physiologiques que je décrirai tout à l’heure, un désordre particulier des nerfs moteurs et sensitifs.
Emma pleure, chante ou crie souvent sans autre motif que l’excès de sensibilité nerveuse qui l’agite. La lumière, plusieurs lumières surtout, l’électricité et les odeurs augmentent visiblement toutes les manifestations de son état nerveux. Chez cet enfant les désordres de l’irritabilité musculaire et de la sensibilité nerveuse paraissent être parallèles. Ainsi, les appareils moteurs et sensitifs sont extérieurement bien conformés, point d’inégalité à cet égard entre les deux côtés du corps; mais les sphincters n’obéissent que rarement à la volonté et laissent échapper la salive souvent, les urines et les matières fécales quelquefois. Les mouvements sont assez étendus, mais brusques, presque tous involontaires, désordonnés, fréquemment spasmodiques, et accompagnés de contractions de la face, de cris, de pleurs, de rires nerveux fort longs ; ils ne sont jamais mécaniques. La marche légère et inégale est plutôt maladroite que balancée, la station impossible, et la montée et la descente d’un escalier ne sont praticables qu’à l’aide de la rampe, lentement et en mettant les deux pieds sur chaque marche. Emma ne court ni ne saute, bien que l’extrême sensibilité de ses pieds ne lui
DE L’IDIOTIE
permette presque pas de les tei\ir longtemps fixés au sol : elle gravirait plutôt.
Ses mains saisissent brusquement et mal, et lâchent difficilement ce qu’elles tiennent; elles ne peuvent ni jeter, ni lancer, ni recevoir de loin un corps, et ne sont capables d’aucunes des petites manœuvres usuelles, comme s’habiller, lacer, nouer, couper, manger seule, etc.
Parallèlement à ces incapacités des appareils moteurs, le tact est sur toutes les surfaces, et particulièrement aux mains et aux pieds, d’une susceptibilité extrême; l’appétence pour les mets et les boissons de haut goût très-prononcée, la recherche des odeurs pénétrantes assidue, et la satisfaction de ce désir est suivie d’une aggravation d'irritabilité, puis d’atonie, puis d’un sommeil court et agité, quand elle est portée à l’excès. L’ouïe est fine, mais distraite et recherche la musique ; le regard est vague et manque de fixité, la pupille est étroite et ses bords se fondent par rayonnement dans le bleu de la prunelle. La voix est forte, mais la parole presque absolument nulle et consistant en une douzaine d’appellations, comme papa, robe , souliers , si confuses que les circonstances seules de leur émission peuvent en indiquer le sens.
L’appétit est très-peu développé, la soif très fréquente, le tout, liquides et solides, salement absorbé. La mastication est presque nulle, la constipation habituelle, les selles éloignées, involontaires parfois, comme je l’ai dit. Déplus, la sécrétion nasale est nulle, les larmes sont, sans cause apparente, fréquentes, la tête n’a pas dodeur propre. Le pouls est très-petit et glissant, la respiration bonne.
Emma n’est capable d’aucune attention, sinon, et à de rares moments, pour ce qui concerne sa parure; car elle est très-sensible à la toilette. Elle ne perçoit que vaguement par les sens et presque rien par la parole. Incapable de comparaison rationnelle, de jugement, de réflexion, de déduction, elle se livre à toutes les fantaisies que provoquent en elle les circonstances de lieu et de choses qui l’environnent : de là, une apparence d’imagination dont les saillies et les excentricités séduisent au premier
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abord, mais dans laquelle on ne tarde pas à reconnaître que les circonstances ont plus de part que l’inventivité proprement dite. Bornée aux connaissances immédiatement nécessaires ou qui flattent sa vanité, elle ne distingue une fleur que pour la flairer, la mettre à sa ceinture ou à son chapeau, et elle ne sait ce que c’est que couleur, forme, lettres, chiffres, quantités, etc. . . Du temps, elle ne connaît que le retour du dimanche qui revienttoujours avec ses plus beaux habits ; elle aime la musique, mais sans excès notable, et son excitabilité est accrue.
Emma ne craint et ne connaît aucun danger; elle ne pourrait vivre seule un instant sans que malheur s’ensuivît. Loin d’être rangeuse et de rechercher les symétries mécaniques dont l’idiotie profonde fournit de exemples si curieux, elle se plaît au désordre, aux entassements, aux combinaisons bizarres des objets, et à leur destruction. Bien qu’elle frappe à chaque instant sa bonne, sa mère et moi-même, je remarque que, sans être bonne, elle est compatissante, et je juge que son agressivité, sa violence envers les personnes sont dues tout entières à la sotte affection qui empire son état. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que, comprenant le bien et le mal de certains actes, elle ne sait ce que c’est qu’obéir et se plaît aux violentes résistances : d’ailleurs gaie, reconnaissante, affectueuse, recherchant les caresses et les rendant; vaniteuse, coquette, crédule, peu imitatrice, Emma est spontanée, mais ses spontanéités tendent à des actes, déréglés, et ses volontés sont toutes instinctives ou négatives. Du reste, Emma recherchait le bruit et l’éclat des lumières, le foule de laquelle elle semblait vouloir être admirée, mais sans communiquer avec personne. Elle passait et repassait, l’œil perdu à travers la foule des salons, comme une petite reine qui ne daigne pas regarder ses sujets et attend leurs hommages.
Je n’ai connu aucune maladie héréditaire dans sa famille; son père était robuste et snpérieuremenl intelligent; sa mère, très-nerveuse, femme du monde à la fois capricieurse, bizarre et charmante, avait eu avant elle
Séguin, Éducation des idiots. 29
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plusieurs enfants forts et bien organisés ; Emma, venue la dernière, avait été portée dans des conditions douloureuses ; née à Paris, nourrie dans sa famille, on n’attribuait son état qu’aux inquiétudes graves que sa mère avait éprouvées vers le sixième mois de sa grossesse. Les premières années s’étaient passées sans maladies sérieuses; elles avaient été marquées toutes par une santé ascendante que suivaient, mais de très-loin, les progrès physiologiques et psychologiques que j’ai énumérés.
Telle était Emma quand je fus chargé de diriger son traitement. Il n’y avait dans la famille personne qui eût assez de loisir ou de capacité pour suivre mes prescriptions ; mais, chose doublement rare, nous trouvâmes, du premier coup, une dame âgée(il est vrai qu elle avait nourri et élevé elle-même ses enfants), une personne pourvue de toutes les qualités que j’ai trop rarement rencontrées. Elle s’enferma courageusement avec notre élève, que je ne voyais guère plus de deux ou trois fois par semaine, et la reconnaissance que je lui ai vouée pour son courageux et intelligent concours, me fait regretter de ne pouvoir la nommer; mais dire son nom, ce serait mettre sur la voie d’une famille dont les chagrins ont besoin de silence, et quand cette institutrice dévouée me lira, elle saura bien que je n’ai point oublié les services qu’elle m’a rendus en me secondant.
J'avais évidemment affaire à un sujet agité, et de cette agitation nerveuse résultaient presque toutes ses incapacités de fonction et d'aptitude. Aussi je ne crus pas utile d’exiger, d’abord, une grande fixité de regard, une immobilité parfaite debout, ni même assis, j’usqu’à ce qu’un régime approprié eût été suivi quelque temps. Plus de café au lait, si pâle qu’il fût; plus de liqueurs, de vins toniques : de l’eau rougie, des viandes blanches en petite quantité, des légumes verts, point de farineux, du pain (Emma n’en mangeaitpresque pas). Deux promenades tous les jours, l’insolation proscrite dans les chaleurs, des bains tièdes fréquents, l’augmentation progressive des aliments solides, la diminution des liquides : tel fut, à
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quelques détails près, le régime qui précéda les diverses gymnastiques. Pour les exercices, je débute par quelques immobilités assises, un peu de marche régulière, deux sortes de frottements mécaniques, tous deux poussés presque à l’excès : je veux parler de la balançoire qui porte les pieds contre un tremplin vertical qui les renvoie, les reçoit et les repousse sans interruption pendant plusieurs minutes ; et du balancier dont le rapide va-et-vient des mains du Maître aux mains de l’élève, émousse rapidement la sensibilité maladive de ces dernières. L’attention que commande ce rude joujou à ceux qui ne veulent pas le recevoir sur les ongles ou sur les jambes, contraignit d’ailleurs Emma à plus d’attention et à quelques éclairs de regard volontaire : c’était déjà beaucoup.
J’avais tout d’abord remarqué l’extrême désordre de cette dernière fonction; une observation plus longue me permit de remarquer de grandes différences dans les manifestations de cette incapacité. D’ordinaire le regard était vague et légèrement obliqué à droite un peu au-dessus de la tête; mais parfois aussi, il paraissait tellement égaré qu’on ne pouvait plus lui assigner de direction, et que j’ai toujours pensé que ces jours-la Emma ne voyait qu’approximativementet ne distinguait rien avec précision. Inquiet de ces variations toutes nouvelles alors pour moi, je m’émeus, j’interroge, et j’apprends que mon élève est descendue au salon, où soixante bougies et deux cents personnes ont miroité devant ses yeux pendaant une partie de la nuit dernière, et de toutes celles qui ont précédé la modification de regard dont je m’alarmais si fort. Vite, je retranche le bal et les soirées, et les galas de trente couverts, et les yeux de la pauvre enfant reprennent leur inquiétude habituelle, en attendant mieux. Ce mieux ne tarda pas à suivre les diverses gymnastiques auxquelles le sens de la vue fut directement soumis; d’abord, et pour la moindre contention sur un point, sur un objet, ses yeux se mouillaient abondamment, et c’était triste et attachant de voir couler sans colère ces larmes de fatigue, qui n’étaient pas des pleurs. A mesure que cette sécrétion
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devint plus rare, le mucus nasal se produisit; et je signale cette singularité, non pour l’expliquer, ce que je ne saurais faire, mais pour la rapprocher d’une autre qui en est, en quelque sorte la contre-partie : j’ai vu des idiots qui mouchaient beaucoup et ne pleuraient ni dans le chagrin, ni dans la colère, ni dans la douleur même; le seul de ces derniers que j’ai été appelé à soigner a fini par moucher moins et par pleurer pour les causes qui tirent les larmes des yeux de tous les enfants.
Chez Emma, le moment où se régularisèrent ces deux excrétions, fut celui où ses progrès prirent leur essor. Dès lors, la fonction de la vue put être appliquée au discernement des objets qui servent d’intermédiaire sensible à l’éducation intellectuelle : couleurs, figures, lettres, dessins, mémoire, un peu de prévision, tout cela fut acquis en moins d’un an. Avant ce laps de temps, sa tête s’était sensiblement développée, mais peu harmonisée ; sa figure avait pris une expression moins tourmentée ; et sa bouche, notamment, restait déjà calme des heures entières. La taille s’était dressée forte et cambrée ; les membres, et particulièrement les mains et les pieds, avaient enforci ; les unes ne s’agitaient plus incessamment, grâce aux dumbells, les autres posaient à plein sans effroi, sans douleur sur le parquet, sur le sable, mais non encore sur le pavé; toute la personne dynamique était enfin dans de meilleures conditions ; l'être physiologique et intellectuel semblait renouvelé : Emma était, disait-on, méconnaissable. Son activité, toujours au-dessus de la moyenne, se dépensait en gymnastiques de toutes sortes ; son système nerveux, régularisé dans ses modes sensitifs et moteurs, ne laissait plus échapper ni pleurs, ni cris, ni mouvements spasmodiques, ni mouvements désordonnés. Soustraite avec soin à l’influence de l’électricité, des odeurs, saturée de froid pendant ses exercices de tout un hiver, elle pouvait désormais se tenir tranquille assise ou debout, marcher droit sans hésitation, monter, descendre sans appui, courir un peu et sauter même, ce qui lui faisait avant si grand’peur. Ses membres supérieurs devinrent aptes à
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tous les exercices familiers à son âge ; mais ils restèrent très-peu capables des petits travaux assidus qui demandent, avec l’immobilité de tout le reste du corps, des mouvements alertes et répétés de certaines parties de la main. Elle aima à s’habiller et à peigner ses belles tresses blondes ; mais elle n’y réussissait pas selon ses désirs. Pleine de grâce et de pétulance dans ses mouvements, dans ses manières et jusque dans le quasi-langage qu’elle employait volontiers comme un intermédiaire facile entre son mutisme antérieur et le puritanisme des articulations qui faisaient l’objet de chaque leçon; regardant mieux, ayant cessé de pleurer quand elle avait regardé quelque temps, mangeant plus de viande et moins de friandises, buvant moins, digérant mieux, devenant propre partout, et remplaçant également ses anciénnes disgracieuses façons d’être par des manières gracieuses et presque coquettes.
Son intelligence proprement dite avait plus gagné que son attention, et son imagination était plus vive que sa judiciaire n’élait juste et sensée. Folle enfant gâtée, dans le sens charmant et superficiel du mot, elle arrivait à l’état de jeune personne, avec toutes les spontanéités capricieuses d’une petite fille ordinaire. Elle possédait, grâce à son excellente institutrice, toutes les notions précises qui sont la pâte commune des idées ; mais elle les avait plutôt effleurées, entrevues, qu’approfondies; aussi pensait-elle un peu au hasard et indépendamment de ces premières notions positives, sans lesquelles les pensées n ont pas de corps et s’en vont un peu voletant ; enfin elle avait, plus que la réflexion, cette brillante faculté que le poète Charles Fourrier appelle la Papillonne. Aussi gaie, rieuse, câline, vaniteuse, étourdie, sensible une seconde, bizarre parfois, capricieuse toujours, trop peu longtemps entêtée pour être une mauvaise tête, mais trop légère pour vouloir assidûment faire bien ; on la plaignait encore, tout en admirant sa grâce à épier l’effet qu’elle produisait, tantôt sur des complaisants de la maison, tantôt sur elle-même, quand elle se faisait la cour devant une glace. Il y a de ces
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moments où deux causes qui se neutralisent réciproquement dans notre esprit le laissent indécis entre deux impressions qui se contre-balancent également ; mais de ces deux antagonistes, l’un doit nécessairement être absorbé par l’autre, et la résultante de cette rupture est de doubler l’impression produite sur notre esprit par celle des deux causes qui subsiste : ainsi, les grâces (et la fortune probable) de mademoiselle Emma contre-balançaient l’étrangeté qu’elle avait retenue de son premier état ; mais des événements imprévus rompirent cet heureux équilibre de l’opinion à son égard. Vainement son institutrice voulut-elle lui continuer ses soins éclairés, seule vraie compensation à ce qui lui manquait ; une parente déclara que tant qu’Emma serait jolie et bien mise son léger bagage d’esprit et de gentillesse lui suffisait pour réussir dans le monde : heureusement qu’il reste à cette pauvre petite des frères qui grandissent pleins de coeur et d’intelligence ; et si l’on n’excite pas en elle les appétits voraces qui ont paru avec la puberté, et dont le travail incessant amènerait l’hébétitude massive et adipeuse, la charmante enfant pourra devenir une femme charmante et bonne.
12e OBSERVATION.
Idiotie superficielle. — Tête d’un beau style. — Sans complication.
Robert S âgé de 5 ans, tempérament sanguin,
robuste, généralement bien portant, sans maladies ou infirmités accessoires, tête bien développée, face colorée, puissante, mais inexpressive, sauf dans les moments où la colère l’anime, proportions régulières entre le crâne et la figure, entre le corps et les membres, équilibre juste dans la myotilité de ces derniers ; thorax bombé et large, colonne vertébrale droite, abdomen normal, organes de la parole et de la génération bien conformés. L’habitude de son corps et de ses membres est normale, sauf celle des mains qui sont ordinairement crispées.
Son activité générale est grande, mais elle n’est pas
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durable, et elle cède la place parfois, au moins une fois par jour, à une prostration des forces que répare un sommeil court, mais intense ; dans tous les cas, il n’est applicable à rien, il ne peut même pas commencer à s’habiller seul.
Chez cet enfant, le système nerveux central ne donne aucun signe d’anomalie profonde, mais aussi il ne manifeste ancune sensibilité percevante : ainsi Robert ne pleure, ne rit, ne chante, ne bourdonne pas; il aime à l’excès les odeurs pénétrantes, fades ou suaves, la chaleur et l’électricité ont sur lui une action promptement énervante. Sauf sur ces deux chefs, des odeurs et de la chaleur, l’appareil nerveux sensitif ne paraît pas pourvu d’énergies spéciales; par contre, ses modes perceptifs sont inégalement doués, et en résumé, la plus grande somme d’activité est répartie aux appareils moteurs : mouvements volontaires, mouvements spasmodiques, tous les modes de myotilité (sauf les mouvements mécaniques), semble s’être concerté pour faire de ce petit et robuste enfant un type de pétulance déréglée et infatigable. Il ne se balance presque pas en marchant, monte et descend presqu’aussi bien que les enfants de son âge, court un peu, ne saute pas encore. Toutes ses flexions articulaires sont aisées, les manœuvres diverses, comme prendre, recevoir, renvoyer, etc..., sont inégalement exécutées, mais seront possibles, après quelques leçons. Il ne s’habille pas seul, et ne mange seul que sa soupe, ce qu’il fait malproprement. A vrai dire, ses mains ne lui servent encore qu’à tenir un bâton, ou le premier morceau de bois venu, avec lequel il se plaît à frapper tout ce qu’il rencontre.
Mais, chez Robert, le tact est peu délicat, l’odorat nul, le goût sans précision, le regard est rapide, vif, mais fuyant, et l’ouïe échappe à toute perception volontaire, si bien qu’on le croit sourd. Il ne prononçait de son chef, ni ne répétait aucune syllabe, et de même qu’on le croyait sourd, on pensait qu’il était et resterait muet, parce qu’on le prenait pour un sourd-muet. Et cette opinion n’était pas seulement répandue dans sa famille; plusieurs médecins,
et entre autres le médecin qui me le confia crut devoir me prévenir qu’il était sourd. L’appétit de Robert est assez bon, il digère bien et éprouve quelques constipations, ne salive que dans la colère, transpire beaucoup, particulièrement de la tête . Son sommeil est long, lourd et impérieux ; il dort dans le milieu du jour, après avoir passé dix ou douze heures au lit nuitamment : l’ayant conduit au Jardin des Plantes, j’eus beau chercher à raviver son attention, il tomba vers midi sur le coussin de la voiture, on l’y prit, on le porta sur un siège dans l’appartement, et il ne se réveilla pas plus de cette lourde siesta , qu’un cataleptique. Le pouls est plein, la respiration large et facile.
Comme il n’écoute pas et ne regarde guère, son attention est à peu près nulle, on se contente de le prendre par le bras quand on lui souhaite de lui faire accomplir une action, et il ne résiste guère; tout ce qu’on demande de lui, c’est qu’il prenne tel plaisir, tel bonbon, tel repas; obéissance facile s’il en fut, et contre laquelle Robert trouve cependant moyen de protester parfois violemment.
Du reste, il ne se soucie, ne s’inquiète, ne s’enquiertde rien; servi à souhait, il n’a pas le temps de désirer, et toutes ses fonctions semblent réduites à dormir énormément, manger, grignotter des friandises, battre les meubles, gambader, crier et se démener. D’ailleurs on l’embrasse, on le peigne, on le lave, on le promène, tout cela lui est égal, ou s’il est importuné de ces soins, il se débat et s’échappe en criant. La mémoire qu’il paraît avoir des personnes ne lui sert pas à les rechercher, celle qu’il garde des choses est relative au plaisir qu’il a pris en s’en servant; il est idiot; mais sans aucun des symptômes qui indiquent la présence d’un état normal du centre de l’innervation.
Dès que j’eus examiné un instant le jeune Robert, il me parut que son état avait été mal apprécié ; en continuant sur lui mon observation, j’acquis d’abord deux certitudes, puis un doute qui éclairèrent bientôt toute ma pratique à son égard : Première certitude. Les désordres de la myotilité qui effrayaient si fort n’étaient que les manifes-
tâtions d’une constitution où dominait l’appareil moteur, manifestations faciles à faire rentrer dans la série des mouvements précis et coordonnés : il ne s’agissait pour cela, que d’enlacer l’enfant dans un bon système d’activité,* deuxième certitude, l’état des appareils nerveux, celui de la vision et celui du tact en particulier, offraient plutôt des incapacités que des désordres; ainsi, il regardait rarement, mais il ne regardait pas mal alors qu’il lui arrivait de regarder, etc... ; 3° je réservai mon doute pour l’état de l’ouïe que l’on m’avait dit être nulle; rien ne me semblait plus douteux que cette nullité. Il m’était déjà arrivé de rencontrer de ces sourds qui n’écoutent pas et qui entendraient s’ils voulaient écouter; Itard en a connu plusieurs, le sauvage de l’Aveyron en est un exemple, puisque, indifférent au bruit d’une arme à feu déchargée derrière sa tête, il se retournerait vivement au crépitement d’une noix tombant sur le parquet. Je savais bien que les exemples ne sont pas des raisons, mais j’avais en outre des raisons pour douter de la surdité de Robert.
Ainsi, son oreille externe était parfaitement conformée ; ainsi, privé en partie du regard volontaire, comment eût-il connu toute les choses qu’il maniait avec une connaissance au moins générale, sinon par l’intermédiaire, non d’un seul, mais de deux sens imparfaits, l’ouïe et la vue. Ainsi encore, il ne semblait pas démontré qu’jl ne se fût pas retourné, sinon au bruit, du moins à l’ébranlement que produisit une voiture en entrant dans la cour. Je lis répéter cette dernière expérience dans le salon où l’enfant avait un immense attelnge, et je vis que, sans se retourner et sans regarder précisément du côté d’où venait le bruit du petit équipage, il en avait assez entendu le frottement sur le parquet pour demander à son regard la demi-explication du bruit dont son oreille l’avait averti. Je n’insistai pas pour le moment, bien sûr qu’il me suffirait plus tard d’étudier un peu cette incapacité (que l’on avait confondue avec une infirmité locale), pour la faire disparaître.
Mais tout ce que je viens de dire étant observé en quelques jours, par où devais-je commencer le traitement?
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L’indication me parut être de négliger un peu les mouvements tout d’abord, et d’attaquer les incapacités sensoriales dans l’ordre inverse de celui de leur gravité. O’est ainsi qu’au lieu de perdre plusieurs mois en exercices musculaires proprement dits, exercices que j’avais toujours le temps de temps de reprendre, j’irritai la sensibilité du tact et de l’odorat, je provoquai le regard et j’arrivai en moins de deux mois, à faire éprouver les perceptions volontaires au sens de l’ouïe. Aussitôt j’en profitai pour développer, par la mimique, l’aptitude à la parole, la voix, l’articulation l’enseignement des lettres, du calcul, du dessin, etc... tout marcha de front comme par enchantement; la barière qui séparait Robert du monde extérieur était tombée, non-seulement il entendait, mais il écoutait; non-seulement il voyait, mais il regardait volontairement : par suite, son éducation intellectuelle était presque subitement devenue faisable, car il avait appris plus en six mois que les enfants ordinaires n’apprennent en deux ans par les procédés ordinaires.
Est-ce à dire qu’il était déjà en tout semblable aux enfants de son âge ? non sans doute ; principalement sous le rapport de la parole et des mouvements coordonnés il y avait encore beaucoup de soins à prendre de lui ; mais une gouvernante qui avait assisté de longue main à nos exercices, se chargea du reste .... Une dame qui connaît le jeune Robert, me disait un peu à son sujet : Je pense, monsieur Séguin, que vous avez dû faire beaucoup d’ingrats?
— Non, lui répondis je, je ne les ai points faits, mais je les subis. — Tant mieux, reprit-elle, car si la reconnaissance ne vous faussaitpas en compagnie à moitié chemin, vous n’auriez presque plus de mérite à passer votre vie avec ces tristes enfants. — Hélas ! Madame, vous ne dites qu’à moitié vrai, car depuis longtemps déjà, toutes les fois que j’entends parler de reconnaissance j’ai peur...