DE L’AUTORITÉ ET DE L'OBÉISSANCE
enfants, idiots ou non, influe encore non-seulement sur le moral, mais sur le physique. Au moral, si l’on voit tant d’hommes incapables de remplir les devoirs du commandement, c’est qu’ils n’ont jamais obéi ; ce mal rejaillit sur la société tout entière. Au physique, j’avoue que ce désordre a des effets plus individuels, mais ils n’en sont pas moins profonds. L’enfant commandé avec faiblesse, ou, ce qui est plus commun, commandé tour à tour avec mollesse et dureté, ou, ce qui se voit encore plus souvent, placé entre la sévérité d’un père et l’indulgence d’une mère, finit par ne voir dans le commandement qu’un caprice et non l’expression d’une loi morale; la sainteté du devoir reste voilée pour lui : il sait que ce qui est trouvé mal à un moment donné sera regardé comme indifférent plus tard, et il ne craint pas de résister à une autorité si versatile. Dans cette lutte, il s’irrite des obstacles provisoires qui arrêtent l’expansion de ses mauvais instincts ; tour à tour il enfreint la règle ou l’étude ; il devient fourbe, irritable, violent, dangereux à lui-même et aux autres. Sa violence réagit sur les fonctions qui ont le plus besoin de régularité dans le premier âge ; la perte de l’appétit, les digestions troublées, le sommeil interrompu, les accidents nerveux les plus graves, et le germe des maladies organiques qui moissonnent l’homme dans toute la sève de la virilité : tels sont les résultats, non pas accidentels, mais fréquents, de la faiblesse des parents ou des maîtres.
O’est surtout avec les enfants idiots que l’incapacité morale de celui qui devrait commander, porte ses plus mauvais fruits. Pa uxres enfants ! dit-on, ils sont déjà si -malheureux ! il ne faut pas les contrarier . Et quand, de faiblesse en condescendance, on les a laissés tomber au dernier rang des animaux; quand, plutôt que de les laisser nus un quart d’heure, ou de les contrarier dix minutes, on leur a appris à se servir des mains d’autrui, et non des leurs, pour manger et se vêtir; quand ils poussent des hurlements affreux si on leur met de la mie de pain au lieu de croûte dans la bouche; oh ! alors, vous entendez
DE L’IDIOTIE
ces âmes sensibles répéter leur éternelle exclamation : Que voulez-vous, c’est un idiot! Ne serait-ce pas le cas de demander lequel?... de celui qui a apporté en naissant une désolante infirmité, ou de celui qui lui a laissé prendre un si regrettable développement.
Je ne devrais pas avoir besoin de le dire, l’épithète de barbare ne revient point à ceux qui, au prix d’une contrainte morale passagère, perfectionnent des créatures imparfaites; elle retombe tout entière sur ceux qui dissimulent leur incapacité ou leuif indifférence sous une sensiblerie qu’on doit démasquer.
Il faut en outre et surtout que l’idiot obéisse, donc il faut savoir lui commander; il faut avec lui revêtir tour à tour les formes les plus variées de l’autorité; depuis les plus tranchées jusqu’aux plus insinuantes, toutes sont bonnes, il ne s’agit que de les employer à propos.
L’obéissance n’est pas un fait aussi simple qu’on le pense. Tel enfant, en obéissant pendant quinze ans à des maîtres constamment présents, n’a appris le plus souvent qu’à désobéir toute sa vie. L’obéissance a ses degrés. En effet, on obtient l’obéissance des idiots en particulier dans trois conditions principales :
1° Obéissance à la personne dont la présence corrobore incessamment le commandement;
2° L’obéissance à un ordre, à l’appui duquel peut subitement apparaître celui qui l’a donné;
3° L’obéissance à un ordre, en l’absence de celui qui l’a donné sous condition, et qui peut contraindre plus tard à l’exécuter : progrès qui conduit à l’obéissance à un principe moral consenti par la raison.
Ces trois modes d’obéissance s’obtiennent successivement, et correspondent aux divers degrés de moralité.
Mais à quelque degré d’obéissance et de moralité que l’on trouve un sujet, si l’on veut lui épargner les tiraillements qui ne manquent pas de survenir entre celui qui commande et celui qui doit obéir, tant que la limite de l’autorité n’est pas bien fixée; si l’on veut enfin marcher droit au but, il faut tout d’abord envelopper le sujet, si l’on peut ainsi dire,
DE l/ AUTORITÉ ET DE L’OBÉISSANCE.
d’un réseau d'autorité qui enlace toute sa vie, et que l’on tend ou relâche ensuite à propos sur quelque point ou dans toute l’étendue de la pression qu’il exerce. Pour tout dire, il faut faire table rase de l’être instinctif, et, voulant pour les idiots ce qu’ils ne voudraient jamais spontanément, il faut les faire regarder, toucher, agir, percevoir, comparer : c’est assez montrer qu’en tout ceci ils doivent commencer par être entièrement passifs : leurs progrès immédiats, leur intelligence progressive, leur libre arbitre ultérieur sont à ce prix.
§ I . — De la liberté, de la volonté.
Car le but de l’éducation, loin d’être la passivité, est la liberté; et la première condition pour être libre est de le vouloir. Liberté et volonté, deux mots qu’on n’a le droit de prononcer que quand on a prouvé que l’on comprenait bien les deux précédents : obéissance et autorité , mots que l’on sépare trop souvent et qui, séparés, n’ont pas de sens : mouvements, gestes, paroles, notions, idées, tout obéit à ces deux mots et finalement à ce dernier : volonté.
Eh bien! ce mot ne se trouve nulle part, ou il est rélégué dans un coin obscur des catalogues de l’esprit humain. Les métaphysiciens du siècle dernier, tout entiers occupés du soin grave de prouver par la science de l’esprit, que l’esprit n’existe pas, par des abstractions que l’abstrait est une chimère, ont nié jusqu’à la volonté haineuse et tenace qui maniait leur plume, comme le duelliste nie la lâcheté qui lui donne du courage.
Formés en grande partie à cette école, si les hommes de notre temps se distinguent de nos pères par des mérites incontestables d’ailleurs, ils ne brillent guère par la volonté, cette vertu qui constitue la personnalité humaine. Et comment la volonté individuelle trouverait-elle place dans nos mœurs, puisqu’on n’en tient pas compte dans l’éducation? Comment tous ces enfants, égaux avant l’âge de raison devant le grec et le latin, s’élèveraient-ils au-dessus
DE L’IDIOTIE
du type proposé ? Comment des élèves qui ont, pendant dix années, poursuivi un but commun par des moyens communs, sous une règle commune arriveraient-ils à la sublime inégalité du génie, ou seulement à l’audacieuse élévation de la volonté morale ? Comptez nos grands hommes, et cherchez ceux que l’éducation a, je ne dirai pas, faits, mais seulement préparés ? Demandez-leur le secret de leur caractère et de cette volonté qui les a tirés de la foule! Ils répondront qu’ils doivent ce qu’ils sont à leur volonté, et leur volonté aux événements mêmes qui se sont accumulés pour l’anéantir : si le général Bonaparte n’avait pas été entravé dans son avenir par la réaction Thermidorienne, il n’aurait sans doute jamais fait passer les Cinq-Cents par les fenêtres de l’Orangerie.
Cette faculté, qui domine toutes les autres, et qui gouverne le monde, devait manquer et manque réellement plus que tout le reste aux idiots ; ils sont absolument privés de volonté : non de la volonté instinctive qui fait manger, boire, crier, et qui agite ou immobilise l’individu sans autre règle que ses appétits ( celle-là surabonde chez presque tous), mais de la volonté intellectuelle et morale surtout, qui cherche à produire l’effet parla cause dans la double sphère des idées et des sentiments. Celle-ci est le résultat de l’éducation ; elle s’acquiert par l’imitation, par l’autorité, par la compression même. Tandis que les facultés, proprement dites intellectuelles, ont besoin d’être précieusement ménagées et cultivées dans l’adolescence, la volonté, au contraire, acquiert en énergie morale un accroissement proportionné à la résistance qu’une bonne éducation oppose à l’expansion des premiers instincts. On peut détruire la mémoire, pervertir les sensations, les perceptions, le jugement des enfants ; mais on ne saurait, détournant la volonté ( qui entraîne irrésistiblement ces enfants vers la satisfaction de leurs appétits) l’empêcher de reparaître plus forte au service des goûts moraux et intelligents, que Ion aura su leur inspirer.
La volonté diffère, en outre, des autres facultés en ce que celles-ci sont exclusivement individuelles (un homme