CHAPITRE L
Du maître.
Tout le monde ne peut pas instruire des idiots, non parce que cette fonction demande des facultés intellectuelles développées, mais parce qu’elle a besoin d’être rehaussée de certains avantages physiques etsoutenue par quelques qualités morales. Ainsi, je ne conseillerai jamais à un homme bossu, boiteux, bègue ou louche, d’entreprendre une pareille tâche. Je ne voudrais même pas, si j’étais consulté, donner un certificat d’aptitude (physique) à un homme, si intelligent qu’il me parût d’ailleurs, mais auquel je trouverais l’allure et les gestes lourds, communs, les yeux distants l’un de l’autre, mal coupés, ternes, et le regard sans vivacité, sans expression; ou encore la bouche empâtée, les lèvres épaisses et molles, la prononciation vicieuse, traînante, la voix gutturale, nasale ou mal accentuée ; dans tous les cas ci-dessus et dans quelques analogues, je suspecterais donc, non la capacité, mais l’aptitude, je chercherais mieux.
Quant aux qualités morales nécessaires au maître la nomenclature en serait longue, car je pense à cet égard comme Jean-Jacques, qu’aucun homme n’est au-dessus de la tâche que je propose. Mais par-dessus toutes les qualités morales qui font l’Instituteur j’en veux voir briller une qui les domine, les dirige, les éclaire toutes : c’est le calme , le calme ferme, fort, doux, insinuant, dominateur dans tous ses modes, sous tous ses masques. Soit que le maître grossisse sa voix, soit qu’il la module sur un ton caressant, qu’il soit calme ; soit qu’il éclate en gestes impératifs imprévus, soit qu’il attire par une imitation irrésistiblement insinuante l’enfant à faire ce qu’il fait lui-même, qu’il soit calme : calme dans le commandement.
DE L’IDIOTIE
calme à table, calme dans les jeux, calme sous les aspects les plus divers, enfin d’une sérénité d’âme inaltérable. S’il n’a pas encore eu dans sa vie l’occasion de remporter ce triomphe de la possession parfaite de soi-même, par, et dans le calme, il ne rencontrera jamais une plus belle occasion de faire sa propre conquête que celle qui lui est offerte d’élever un idiot; car nul autre travail ne demande plus de patience, d’observation, d’activité concentrée, de calme enfin que celui-ci. La grandeur du but qu’on lui propose peut lui ouvrir la voie de cette ambition intime et psychologique : améliorer l’état d’un pauvre enfant, et du même coup grandir soi-même jusqu’à une hauteur morale que peu d'hommes atteignent, ce sont des avantages qui, pour n’être pas inscrits au grand livre n’en ont pas moins leur prix. Mais, tout le monde n’a pas des yeux pour voir dans le monde moral, beaucoup sont nés qui meurent sans attacher le moindre sens aux phénomènes psychiques qui ne peuvent être escomptés contre la monnaie courante ; aussi peu de personnes accepteront la tâche d’élever des idiots avec le sentiment élevé qui doit présider à cette eutreprise. Les uns n'y verront qu’un lucre momentané, les autres qu’un moyen de continuer leurs études, etc., etc... Mais l’homme capable qui dépensera sa jeunesse à élever un idiot est difficile à trouver, et l’homme qui consacrera aux idiots son existence, aura besoin de se rappeler tous les jours cette parole de l’Evangile : Le bon pasteur donne sa vie pour son troupeau.
Mais sortons de ces généralités pour entrer au centre même de la question du traitement moral dont les solutions accessoires se groupent toutes autour de celle-ci : Comment doit-on commander à un idiot (1) ?
En le supposant doué de toutes les qualités morales désirables, et particulièrement du calme sur lequel je ne saurais trop insister; l’homme charitable, l’homme dévoué
' (1) Dans toute cette partie je suppose toujours que c’est un instituteur spécial qui dirige le traitement moral, quoique je sache qu’il est des familles où le père ou la mère se chargent eux-mêmes de cette tâche, mais j’écris pour le plus grand nombre, et les parents se mettront aisément, quand ils en auront la possibilité, à la place que j’assigne à l’instituteur.
DU MAITRE
qui accepte la mission pénible de faire l’éducation d’un idiot, (à quelque degré d’idiotie qu’on le lui présente), a sur les parents de l’enfant eux-mêmes un grand avantage vis-à-vis de son élève. Pour ce dernier le Maître c’est l’inconnu, c’est Celui dont on a inévitablement parlé devant lui comme devant venir, comme devant imposer à sa fougue ou à son iodolence, fixer son attention, contraindre son indocilité, etc ... Tel a été le thème de toutes ces conversations inévitables que l’idiot est presque toujours en état de comprendre, sans qu’il y paraisse, et dont il a toujours une vague conscience, quand même il n’en aurait pas une idée bien nette. Aussi, n'est-ce pas sans une anxiété foncière que l’enfant voit approcher le moment où il va passer des mains de sa famille dans celles de l’étranger qui a été le sujet de tant de conversations. Si l’idiot n’est pas susceptible de ce genre de prévision, du moins l’apparition, la parole, le geste, les premières manifestations de cette volonté qui intervient inopinément dans sa vie, sont des circonstances très-propres à frapper ses sens, son intelligence et ses premiers rudiments de moralité. Mais il faut, pour que cette première et décisive impression soit produite, que le Maître n’arrive, ne salue, ne parle, n’agisse ni comme un laquais de service, ni comme un bourgeois en visite de cérémonie. Il devra avoir, le Maître, son allure franche, sa parole et son geste nets, sa manière tranchée qui le fasse tout d’abord remarquer, écouter, regarder, reconnaître.
Si cette première impression réussit, si elle n’est point atténuée par les commentaires des parents ou des domestiques, le Maître a pris et conservera aisément la position magistrale dont il a besoin pour agir. Mais il ne faut pas qu’il s’imagine qu’il a le temps, qu’il commandera plus tard, que son autorité croîtra à la longue. Qu’il se détrompe; avec le temps il connaîtra mieux son élève et cela lui servira à diriger ses études ; mais pour lui en imposer il le connaît assez, sachant que lui est Maître et l’autre écolier. Son autorité croîtra à la longue ! Innocent qui dit cela, incapable et inexpérimenté qui s’y fie ; car,
pour compter sur un crescendo , il faut ne connaître ni les hommes, ni le temps, ni les idiots. Et d’ailleurs, avec le temps, si vous êtes réellement le Maître, l’enfant ira mieux et vous aurez chaque jour besoin de diminuer la pression qu’exerce la volonté d’autrui sur une volonté qui croît et se régularise ; et si «vous n’avez rien obtenu, sachez-le, l’enfant, lui, n’aura pas perdu son temps, que vous croyez le vôtre et dont il s’est emparé, pour, heure par heure, jour par jour, mois par mois, vous dérober quelque concession, surprendre une à une toutes vos faiblesses, profiter de la lassitude d’aujourd'hui, de l’indisposition de demain pour vous commander à sa manière, c’est-à-dire négativement, ou, comme on dit, pour faire ou ne pas faire tout ce qui convient à ses instincts désordonnés.
C’est ainsi que dès le premier pas dans la carrière difficile de l’enseignement des idiots, le Maître peut prendre un avantage décisif sur son élève, et tout d'un coup, presque sans efforts, élever son autorité de beaucoup audessus de celle que la famille a pu conserver, toute écornée par les concessions journalières que des parents sont forcés de faire de guerre lasse à un enfant délicat, souffreteux, maladif ou ingouvernable.
Allez donc, en effet, reprocher aux parents leur manque d'autorité ? L’autorité de sa nature en général tend à décroire, comme je le disais tout à l’heure; et dans l’espèce, mille circonstances, de santé, d’habitudes, de manque d’ensemble ; d’affection, de faiblesse même, si l’on veut, expliquent assez comment l’autorité paternelle ne conserve pas sur l’idiot un ascendant suffisant pour le forcer à sortir de son isolement et de son inactivité. La plus mauvaise de toutes ces causes, la faiblesse, on peut la plaindre ; mais quiconque a jamais embrassé son enfant à soi, et senti en l’embrassant ce que peut faire éprouver de compassion et de souffrances indicibles la possession triste et chère d’un pauvre idiot, ne sera pas tenté de reprocher au père, à la mère, frappés dans leur postérité, cette défaillance de l’âme que chacun peut presque éprouver s’il a un enfant, s’il a une âme.
DU MAITRE
Mais si la logique, et je suis, de mon état, la logique à mon coeur défendant, (plus souvent qu’il ne paraît), si la logique doit fléchir devant une immense douleur, il y à un moment où elle doit reprendre son attitude droite et impassible, c’est celui où le Maître se trouve placé entre les premières résistances de l'enfant et les premières inquiétudes de la faible mère.
Ici, il n'y a pas à hésiter, ici commence la difficulté du rôle du Maître, ici est le premier avantage que la famille garde toujours sur lui, ici est le nœud de la situation.
Je l’ai dit souvent, et je le répète : si le Maître et la méthode inspirent peu de confiance, que leur veut-on ? C’est l’absolu, bien ou mal. Bon ou mauvais, c’est à prendre ou à laisser. C’est pourquoi il ne me plaît pas de traiter ce point délicat ; conflit impossible, par où j’ai passé, je l’ai brisé plutôt que de faire refaire mon éducation par un idiot, pour la plus grande satisfaction d’une famille imbécile. Quoi qu’il en coûte, on fera bien de m’écouter, parce qu’il n’y a pas de sentier possible à côté du droit chemin de la conscience. Tant que l’enfant est confié au Maître, les parents ont le droit de la douleur, le Maître a le droit de l’autorité ; Maître de l’application de sa méthode, Maître de l’enfant, Maître de la famille dans ses rapports avec l’enfant, magis ter , il est trois fois MAITRE ou il n’est rien.
g I. — De l’élève.
Si l’on s’étonne de m’entendre parler d’une façon aussi impérative, qu’on se reporte à ma définition de l’idiot. L’idiot est un individu qui, du plus au moins, ne peut rien, ne sait rien, ne veut rien, ai-je dit. Mais de toutes ses incapacités, la culminante est l’incapacité de volonlé. Soit que l’élève ne manifeste aucune volonté, et mou, inerte sous l’impulsion de celui qui veut pour lui, n’ait même pas la force morale de ne pas vouloir, de vouloir au moins négativement, ce qui est rare ; soit que l’enfant ne veuille que, pour opposer une résistance de pieu au courant de
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l’action, ou pour aller de son néant à son fétiche ; que sa volonté soit, comme je l’ai dit plus haut, ou négative ou instinctive, ou que ces deux formes de la volition se réunissent et s’alternent en lui, ce qui est le plus ordinaire, avec les mille variétés de forme que déterminent la constitution du sujet, ses circonstances, ses habitudes, son âge ; dans tous les cas, les désordres de la volonté sont beaucoup plus graves dans l’idiotie sans complication, que tous les autres désordres physiologiques et psychologiques réunis.
Aussi, s’il y a une période pour apprendre à l’idiot à marcher, à tenir, à porter, à agir, à regarder, à écouter, à lire, à écrire, etc.. .. Pendant toute la durée de ces périodes qui sont successives pour chacune de ces parties de l'éducation, vous ne trouverez pas trop de temps, vous n’en trouverez souvent pas assez pour cultiver le sens moral de votre élève, pour faire l’éducation de sa volonté.
Habitué à ne rien faire, 1 enfant ne voudra rien entreprendre ; habitué à ruser avec ses parents, il rusera avec le Maître, tantôt par la force, tantôt par l’adresse, tantôt en souriant et en regardantde cet œil scrutateur qui épie et devine jusqu’aux prédispositions, tantôt par la colère, en pleurant, s’agitant, se mordant, se roulant à terre, échappant à toute contrainte, à toute direction. Dans les conditions d’existence que sa famille lui aura cependant presque toujours arrangées de manière à favoriser le plus possible sa paresse et son incapacité, mille circonstances auront heurté ses instincts négatifs, et il aura appris à les tourner d’autant de manières. Parents, domestiques, meubles, situation et distribution des lieux qu’il habite, il aura mis à contribution tout ce qui pouvait lui apporter de l’aide, lui éviter un mouvement régulier, une attention, une comparaison, un exercice du corps ou de l’esprit, si minimes qu’on les suppose. Le Maître qui gardera, autour de lui, et contre lui, toutes ces circonstances défavorables, sera nécessairement placé dans une position bien moins avantageuse que celui qui aura obtenu instantanément la faculté de rompre avec tous ces antécédents de personnes,
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de lieux, d’habitudes ; mais quand il ne resterait pas libre sur ce point, ce ne doit pas être pour lui un motif de découragement ; il sait qu’il a à faire, par-dessus l’éducation de l’enfant, celle de la famille, qui, si elle n’est pas complètement dépourvue d’intelligence, se prêtera de bonne grâce à toutes les nécessités nouvelles que crée l’entreprise d’élever un idiot.
D’ailleurs le Maître, pas plus que les parents, pas plus que moi-même, ne peut prévoir toutes les fins de nonrecevoir derrière lesquelles i’enfant retranchera sa résistance. Depuis l’énergique non , non, non, répété sans relâche, les bras croisés ou pendants, ou en se mordant le poing, jusqu’aux feintes d’impuissance, de fatigue, de souffrance les plus subtiles, le maître doit s’attendre à voir s’élever successivement devant lui toutes les batteries de la négation. Il devra les démonter tour à tour, et surtout édifier la famiile sur la nature de cette résistance, si féconde en ressources, que les parents y voient malheureusement une raison de s’abstenir, au lieu qu’elle est la preuve de la nécessité, de l’urgence et de la bonne qualité du régime nouveau que l’on veut imposer à l’enfant ; car si toutes ses ruses, tous ses subterfuges, tous ses échappatoires prouvent qu’il est et veut rester idiot, ils prouvent encore mieux que l’idiot est susceptible, dans presque tous les cas, d’une virtualité à laquelle il ne manque qu’une bonne direction ; ils prouvent, là où ils se manifestent, que la volonté existe, et qu'il suffît de l’appliquer aux phénomènes intellectuels et moraux pour que l’enfant rentre dans la vie commune ; car celui qui veut ne pas vouloir est susceptible d’acquérir la volonté du vouloir.
Après cela, la lutte des deux volontés peut être longue ou courte, finir à l'avantage du Maître ou à l’avantage de l’élève, dernière hypothèse qui se réalisera infailliblement dans deux cas : le premier, quand le maître n’aura pas les qualités requises pour commander, et particulièrement le calme inaltérable dont je fais plus haut la condition nécessaire du succès ; le second, si les parents passent
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avec armes et bagages, je veux dire caresses et bonbons du côté de leur enfant, au lieu de donner pour le moins à l’instituteur un appui silencieux et négatif. Enfin, quelle que soit l’issue de cette lutte, dans laquelle le Maître a l’avantage de Inintelligence, de l’expérience et du choix des moyens d’action, et l’élève l’avantage de ses habitudes, de son parti pris de la défensive, et souvent de son entourage ; quelle que soit l’issue de cette lutte sourde ou ouverte, le Maître doit y être préparé de longue main. Nous verrons plus loin quels ressorts il peut mettre enjeu pour faire sortir de cette négation vivante, qu’on appelle un idiot, un acte, une détermination positive ; quant à lui, l’idiot, il fera tout pour échapper à l’autorité ; il se débattra moralement ou physiquement sous la pression de cette puissance qui le fatigue et lui dit incessamment : Marche ! marche !... C’est au maître à le lui dire assez haut, assez ferme, d’assez bonne heure et assez longtemps pour qu’il puisse marcher et monter jusqu’au degré où l’on est homme.