CHAPITRE LI
Du commandement immédiat.
Je défiinis le commandement immédiat ou impératif, celui qu’exerce une personne présente, possédant toutes les qualités et toute la liberté possibles pour se faire obéir.
Ce mode d’autorité n’est pas nécessaire seulement avec les idiots, on l’emploie journellement sans s’en apercevoir d’homme à homme, avec les enfants ordinaires qui savourent, dès dix-huit mois ou deux ans, le malin plaisir d’embarrasser leurs parents par des résistances où la volonté paternelle semble hésiter à les suivre pour les redresser. Du succès de ces premières levées de bouclier contre l’autorité domestique, datent réellement les premiers rapports
DU COMMANDEMENT IMMEDIAT
moraux qui servent de mesure et de pierre d'attente à tous les autres rapports de la famille par la suite. L’idiot, à moins qu’il ne soit complètement inerte, ne se montre, sur ce chef de la volonté instinctive, ni moins fin, ni moins tenace que les enfants de son âge les plus intelligents; et même il semble acquérir plus d’empire qu’eux à mesure qu’il sent et qu’il a fait sentir combien, plus qu’un autre, il aura besoin d’aide, de secours, de protection.
Quoi qu’il en soit du résultat de ces petites manœuvres, et de cette protestation contre l’autorité qui trône au coin du feu, si l'idiot n’a pu s’y soustraire, il l’a du moins tournée avec assez d’habileté pour que l’autorité du Maître, se dressant inopinément devant lui, devienne à l’instant l’objet de son antipathie et le but de ses négations les plus énergiques. D’ailleurs ce que je dis ici ne peut être pris que dans sa plus grande généralité. Rien de plus variable que le genre de résistance offert par les idiots, comme je le faisais remarquer dans le précédent chapitre; rien de plus variable, par conséquent, que les moyens d’action qu'il faut employer pour faire subir à leur volonté instinctive l’impulsion d’une volonté raisonnée. On devra, dans tous les cas, avoir d’abord recours au commandement immédiat, comme pour les enfants ordinaires; mais les formules même de ce commandement doivent être bien autrement accentuées, bien plus précises, que quand elles s’adressent à tout autre enfant, c’est pourquoi elles demandent, pour être bien saisies, une exposition théorique toute spéciale. Comme je vais traiter ici des moyens de commandement immédiat, je serai obligé de supposer l’hypothèse de la plus grande résistance possible et de supposer également dans cette éventualité l’emploi des modes d’autorité les plus énergiques. Aussi, dans presque tous les cas, les personnes qui voudraient suivre mes conseils 11’auraient-ils qu’à les modifîier en moins, et jamais en plus.
Faire vouloir un idiot c’est d’abord vouloir pour lui, puis vouloir qu’il veuille. Vainement chercherait-on ici des détours, vainement prétendrait-on s’armer d’une boîte
Séguin, Éducation des idiots. 31
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de bonbons ou d’un gâteau, ou de beaux raisonnements pour être obéi. Les bonbons et les gâteaux distraient l’attention, incitent les appétits et éloignent, plutôt qu’ils ne rapprochent, le moment de l’obéissance; l’emploi des raisons persuadantes, avec des idiots, vraiement idiots, dans les premiers temps du traitement moral est une puérilité, et constituerait à lui seul un genre d’idiotie, au dire de ceux qui ont inventé les idioties partielles. L’idiot n’admet pas plus de raisons, en supposant qu’il les comprenne, à l’encontre de sa paresse, à l’encontre de son désordre physiologique et de son inattention intellectuelle, que le monomane n’admet les raisons que quelques raisonneurs à vide cherchent à opposer à son délire partiel. Avec l’idiot il faut d’abord que le Maître manifeste sa volonté sous sa forme intrinsèque et absolue, qu’il veuille avec tout l’appareil de la volonté, qu'il veuille avec le mode impératif, le plus impératif. Ainsi défini et imposé à quiconque voudra entreprendre le traitement moral d’un idiot, le vouloir se manifeste parle commandement, qui lui-même s’exprime par la parole soutenue par l’attitude et par le geste, par la physionomie et par le regard : les rapports d’autorité, les seuls possibles du maître à l’enfant idiot, surtout dans la première phase du traitement, ne sauraient s’établir autrement ; comme les rapports intellectuels directs, d’homme à homme, à savoir par la parole corroborée du geste et de l’attitude, du regard et de la physionomie. A vrai dire, l’influence morale de la parole est bien plus dans la voix que dans l’articulation, quoique cette assertion ne soit pas, comme nous le verrons, entièrement applicable aux idiots; et l’attitude générale est principalement résumée dans les mouvements des membres thoraciques, comme la physionomie se concentre presque toute dans le regard. C’est pourquoi (et aussi pour abréger les détails infinis de notre sujet), nous ne considérerons les modes de commandement, le commandement étant d’abord le seul rapport intellectuel possible entre le Maître et l’élève que sous ces trois aspects : 1° de la parole ; 2° du geste ; 3° du regard.
DU COMMANDEMENT IMMÉDIAT
§ I. — De la parole.
S’il est vrai qu’il ne suffise pas de parler à certains idiots pour être entendu (1), il est plus vrai encore qu’il ne suffit pas de parler au plus grand nombre d’entre eux pour être écouté, compris, obéi.
Si la voix est sourde et sans timbre, si l’articulation est vicieuse ou empâtée, si le choix des mots est dissonant, nasal, muet, long, monotone, le maître est dans les plus mauvaises conditions; pour attirer, soutenir l’attention, éperonner l’obéissance, qu’il choisisse des formules de commandement brèves, sonores, incisives, il verra son élàve mû par l’autorité de sa voix comme par un ressort. Mais pour que la parole ait sur un idiot cette puissance, il faut que toutes les richesses de l’intonation et de l’articulation soient mises à contribution : comme un immense clavier d’où l’artiste fait jaillir des feux d’artifice de notes, la parole du Maître doit passer, selon les besoins du commandement, des articulations les plus brèves et les plus rudes aux intonations les plus sympathiques et les plus chatoyantes. Que les nerfs acoustiques de l’enfant soient tour à tour flagellés des éclats les plus secs de parole, caressés des paroles les plus molles et les plus attrayantes, entretenus d;ms une excitation soutenue par le passage habile d’une voix brute à une voix brève, d’un timbre rieur et gai à une émission de son stridente et rapide, que l’enfant reste fixé et comme appendu à cette musique plus riche quelechantlui-même,puisqu’à toutes les intonations possibles, la pensée, nettement dessinée par l’articulation, vient ajouter une expression plus saisissante.
Si l’articulation était incorecte, monotone, vicieuse, la voix la plus heureuse manquerait en effet de son mode d’expression le plus intellectuel. Aussi le maitre doit-il réunir ces deux qualités d’une voix flexible à une articulation plus qu’irréprochable.
Dans un commandement, en effet, il importe que cer-
(1) Voir 12* observation, IV* partie.
DE L’IDIOTIÈ.
taines cordes sonores de la voix vibrent de manière à appeler l’attention ; il n’est pas moins important que certaines syllabes {représentant certains mots et certaines idées culminantes dans le commandement), soient mises en saillie dans le cours de ce commanderhent, de manière à donner un relief énergique au fait qui doit plus spécialement fixer l’attention de l’élève. Quelquefois en outre le même commandement doit être répété plusieurs fois de suite pour faire saillir successivement les points successifs qui appellent l’attention de l’enfant: je vais essayer de présenter un exemple de ce mode de commandement.
Le Maître veut faire placer par son élève un livre sur une table (je suppose ces objets de comparaison connus de l’enfant).
Le Maître dira-t-il tout simplement, montrant le livre: Mettez ce livre sur la table ?... l'enfant ne ferait aucune attention au commandement, ou ne le comprendrait pas, ou n’y obéirait pas,
Tout au contraire, si le Maître commence par accentuer fortement la formule impérative :
Mettez ce livre sur la table.
L’enfant attiré par la force de ce premier commandement comprendra qu’il va falloir obéir, écoutera déjà ou sera disposé à écouter. C’est alors que le Maître renouvelle son commandement en insistant particulièrement, par la voix et par l'articulation, sur le premier terme de comparaison.
— Mettez ce livre sur la table.
Si ce premier terme est saisi, si l’œil de l’enfant s’est fixé sur le livre, et si sa main hésite encore, moins pour prendre le livre que pour savoir ce qu’elle en doit faire après l’avoir pris, la même formule doit être répétée dans son sens contraire, en appuyant sur le second terme de comparaison auquel l’attention de l’enfant n’a pu se soutenir encore, et le maître répète :
— Mettez ce livre sur la table.
L’enfant, tout disposé qu’il soit à obéir, peut se montrer en ce moment plein d’anxiété ou d’incertitude. Son atten-
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tion, provoquée d’un côté par le Maître, de l’autre, attirée successivement sur un, puis sur deux objets de comparaison, hésite incertaine, cherchent ne trouve pas le rapport qu’elle doit établir entre les deux objets. C’est le moment de faire saillir avec une articulation nette et un peu lente le verbe qui représente l’action, et de détacher, comme à l’emporte-pièce, la préposition qui représente le rapporta établir entre les objets désignés :
— Mettez ce livre sur la table.
Et il le met. Je passe les incidents de distraction, de résistance, d’impatience ou de colère qui peuvent compliquer et ralentir encore cette marche lente, etpourtantsi simple qu’il suffira de bien comprendre la manière de dire ces quatre mots à un idiot, dans toutes les circonstances possibles, pour être capable (au moins verbalement) de lui commander tout ce qu'il devra faire.
On voit qu’avec un idiot, tout commandement parlé se compose nécessairement de deux parties bien distinctes : l’une, impérative, qui commande de faire ; l’autre, explicative, qui précise le but de l’action commandée. Que la partie impérative soit représentée par une ou plusieurs expressions spéciales, à ce affectées, ou qu’elle soit implicitement contenue dans un des termes de la formule explicative de l’ordre donné ; que cette dernière formule soit longue quand l’objet qu’elle embrasse est compliqué, ou qu’elle soit simple et brève, quand elle tend à fixer l’attention Sur un seul point, à quelqu’une de ces hypothèses que je m’arrête, dans tous les cas, on doit nettement isoler par la voix et l'articulation ces deux parties du commandement; à la partie impérative, la parole nette, vibrante et irrésistible ;à la partie explicative, les expressions lentes, détachées, pénétrantes, dont chaque syllabe porte avec elle son sens, et jusqu’à son commentaire par l’adjonction du geste et du regard.
§ II. — Du geste.
Il s’en faut bien que le geste facile, monotone, inexpres-
DE L'IDIOTIE
sif, qui accompagne la voix d'un chacun dans le cours de nos conversations et de nos habitudes, ^suffise pour accentuer les commandements que l’on adresse à un idiot ; car pour ce dernier, le geste n'est pas seulement un commentaire actif de la parole, il est de plus une incitation constante à l’imitation, une provocation à l’activité par l’activité elle-même, qui entraine le sujet hors de son isolement.
A ne considérer le geste que sous ce point de vue vulgaire que j’indique le premier, le geste, commentaire actif de la parole, demande une certaine délicatesse et de promptitude d’esprit; il exige également de celui qui veut s’y étudier avec succès une grande facilité d’évolutions des diverses parties de sa personne, et notamment de la tête et des membres supérieurs. Ainsi, dans l’exemple que je donnais toutàl’heure du commandement simple: mettez ce livre sur la table , quel concours varié, et pour ainsi dire infini, selon les cas d’idiotie, ne doit pas apporter le geste à la parole ? Et, pour n’en citer que quelques uns, à quelque distance que le Maître se place et place l’enfant des objets sur lesquels ce dernier doit agir ( et cette distance doit être calculée sur le degré d intelligence, sur l’aptitude du regard, sur la facilité de locomotion, du sujet, etc. ), à quelque distance qu’ils soient l’un et l’autre, l’attitude du Maître doit indiquer l'action à accomplir, et sa main doit passer d’un geste actif à un geste attentif, et le geste doit passer de l’un à l’autre objet en faveur duquel il sollicite l’attention de l’élève selon le point de compréhension et d’obéissance où ce dernier est arrivé; et ainsi de suite, le geste, commentaire de la parole, doit suivre toutes les phases du commandement. La manière la plus facile et la plus rapide de s’initier à ce genre d’exercice sera, ponr le Maître zélé, de s’étudier quelque temps, à l’aide d’une personne dévouée, à se faire comprendre par signes sans le secours de la parole : placé dans cette circonstance favorable, il aura bientôt fait de s’approprier toutes les richesses de cette forme oratoire, dont tout le monde use plus ou moins, mais fort mal, mais sans le savoir.
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Avec les idiots, d’ailleurs, le geste, commentaire de la parole, ainsi compris et perfectionné ne suffît pas-encore; on devra y joindre le geste incitatif de l’action, et le bien combiner avec le précédent. Ce n'est pas ici le lieu de développer une théorie sur l’influence de l’imitation, dont j’ai déjà dit un mot ailleurs, ni sur la force de l’exemple, dont l’ascendant est proverbial ; mais dans le commandement, et particulièrement là où il s’agit de déterminer l’élève à un acte, et de le faire mouvoir ou de l’immobiliser, la meilleure manière de commander consiste dans cette seconde forme du geste, que j’appelle incitative, qui pousse l’élève là où le Maître va, comme elle l’immobilise là où l’on reste. L’emploi de cette seconde forme du geste est aussi simple que rationnel ; il consiste dans la représentation fidèle par le Maître des manières d’être qu’il désire voir suivre à l’enfant : ainsi, un commandement d’immobilité ne doit pas seulement être prononcé d’une voix moyenne et grave, à laquelle viendront se joindre l’immobilité de la tête et du corps ; de plus, un mouvemeut concentrique et lent des bras et des mains viendra doucement compléter l’immobilité assise en les posant sur les cuisses, et l’immobilité debout en les descendant le long du corps, selon que l’on exigera que l’enfant prenne l’une ou l’autre de ces attitudes.
S’agit-il, au contraite, d’inciter l’enfant à une action déterminée, il faut d’abord se rendre compte du but de cette action et du lieu où elle doit tendre. Lui commandet-on de ramasser une pierre, de prendre un verre sur une table ou un livre dans un rayon élevé de la bibliothèque, ou d’élever un poids au-dessus de sa tête, ou de lancer un corps à une distance déterminée, etc ?... Tous les gestes du Maître doivent, dans ces cas divers, non-seulement expliquer le mouvement demandé, mais encore y inciter par une mimique entraînante.
Toutes les parties du corps doivent concourir à sa production, et les bras y jouent le principal rôle : ce sont eux qui sont appelés particulièrement à donner la mesure de l’impulsion, à accélérer, à diminuer, à régulariser, à com-
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battre les mouvements de l’idiot. Règle générale à cet égard : les gestes qui accompagnent le commandement, faits de haut en bas, et de dehors en dedans, imposent l’immobilité et l’attention, ceux de bas en haut et'de dedans en dehors, stimulent au contraire l’inactivité, éveillent l’assoupissement ; et encore les mouvements des bras et de la main doivent suivre une ligne droite et rapide dans les commandements impérieux, et une ligne courbe produite par un mouvement lent et ondulé dans les commandements explicatifs et incitatifs.
Et de plus, chaque enfant demande une théorie du geste à son usage. Celui-ci est grand, celui-ci est petit ; tel geste qui frappe l’un, passera inaperçu au-dessus de la tête de l’autre; l’un est vif, agité de mouvements convulsifs, l’autre lent et lourd dans tous ses mouvements ; le geste énergique, nécessaire pour mettre ce dernier en chemin d’obéir, emporterait le premier bien au delà du but, et le geste modéré et modérateur qui anime le premier en calmant son agitation, ne remuerait pas le second plus qu’il ne ferait une borne.
Ainsi donc l’étendue, la direction, la hauteur, l’abaissement, l’excentricité, la concentricité de chaque geste doivent être calculés d’après l’état du sujet ; il en est de même des attitudes qu’il faut varier selon la taille et le tempérament de l’enfant, et selon les circonstances particulières à chaque commandement.
§ III. — Du regard.
Le regard est le centre passionnel de la physionomie, et les autres parties du visage coordonnent naturellement leur expression à la sienne. Le contraire n’a lieu que dans les cas où l’homme cherche à se composer un masque qui dissimule l’impression qu’il éprouve ; alors l’œil se trouve en désaccord avec les autres parties du visage, et cette duplicité ne trompe que les personnes qui ne savent pas lire sur une physionomie. Sans nous arrêter à cette exception, qui prouve d’ailleurs que l’homme peut faire mouvoir sa physionomie comme ses membres, au gré de sa volonté,
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remarquons le parti décisif qu’un Maître habile doit tirer de son regard et de sa physionomie, comme moyens de direction et de possession de son élève.
J’ai déjà dit, dans la partie de cet ouvrage qui traite de l’éducation physiologique, comment le regard du Maître est le meilleur guide du regard de l’idiot ; je ne reviendrai donc point sur ce chef, et je ne considérerai cette fonction que sous le rapport de son influence morale. Comme instrument de moralisation, il est nécessaire que le regard du Maître ait d’abord été chercher l’enfant dans son isolement, l’en ait tiré, et puis, soit incessamment épié par l’enfant : on ne peut toujours parler, toujours agir, on regarde, et ce regard, dans lequel l’enfant plonge un regard scrutateur ou inquiet, lui dira mieux que toutes les paroles si i'on est satisfait, mécontent, irrité, attentif. De plus, le regard du Maître guide celui de l’enfant dans ses premières investigations, le soutient dans ses recherches, l’anime dans son activité, le stimule comme un ordre, comme un semblable, comme s’animent et se stimulent toutes créatures allant de pair dans une même voie. Ces deux modes de direction par le regard, l’un purement impératif, l’autre plus particulièrement incitatif, exigent de la part du Maître une bonne organisation visuelle et quelque studieuse préparation : comme ses gestes doivent avoir plus de netteté, sa parole plus de mordant que s’il parlait à un individu ordinaire ; de même quand il encourage ou stimule son élève, il doit donner aux expressions diverses qu’il veut produire une franchise qui ne permette pas à l’enfant d’hésiter sur le sens de ce regard, on plutôt de ces regards successifs qui le couvent pour ainsi dire et l’enlacent de leurs rayons directeurs. Toute- les expressions du regard sont bonnes au Maître, pourvu qu’il les emploie à propos et qu'il les nuance de manière à ce qu’elles soient comprises ; car il ne s’agit pas de faire ici les gros yeux et d’inspirer de l’effroi, comme on pourrait se l’imaginer : il s’agit tout simplement de faire exprimer aux yeux, et par suite à l’ensemble de la physionomie, tous les sentiments que le Maître
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lui-même devra éprouver à la vue d’un enfant obéissant ou révolté, attentif ou distrait, patient ou colère ; et de rendre cette expression tellement nette, et avec des dissemblances si tranchées que l’enfant ne s’y méprenne jamais.
Quant à la physionomie en particulier, et en supposant que le regard ne sera jamais en contradiction avec elle, ce qui serait absurde, je recommande : 1° qu’elle soit naturellement mobile, expressive, et spécialement apte à refléter l’expression attentive d’une personne qui se recueille pour penser et agir ; 2° qu'elle soit constamment dans un rapport harmonique, soit avec la formule de commandement qu’elle accompagne, soit avec l’état de paix, de tranquillité, de gaieté, de travail ou de lutte dans lesquels vivent le Maître et l’enfant à un moment donné ; 3° que l’expression physionomique (et parlée), d’une juste satisfaction au sujet d’un travail réussi, ne soit ni longue, ni vive, ni bruyante, de manière à ne pas interrompre les travaux subséquents, surtout si l’idiot est vaniteux, ce qui se voit fréquemment ; 4° que l’expression physionomique ne soit jamais le résultat d’une impression étrangère au but que l’on se propose, et, par conséquent, ne résulte ni de la présence d’un tiers, ni d’un hasard ou d’un acte plaisant survenu dans le cours d’un exercice : la gaieté, le rire, sont, autant que la colère et les cris, intempestifs; et, manifestés pour une cause étrangère aux occupations du moment ils sont autant de contre-sens funestes. Si l’on y tombe, l’enfant ne tardera pas à rechercher les incidents, à les appeler, à les faire naitre, à les inventer même, et ils se dresseront ensuite à chaque pas sur votre route laborieuse, comme autant d’obstacles très-difficiles à éviter.
§ IV. — De la coercition.
Pour exercer le commandement immédiat sur un idiot, le Maître ne devrait jamais avoir recours à d’autres moyens que ceux que je viens d’indiquer, à la parole, au geste, au regard, qui sont les trois for mes essentielles et nécessaires du commandement immédiat, non-seulement
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avec les idiots, mais encore avec tous les enfants et avec la plupart des hommes obligés, par état, à faire toute leur vie ce qu’on leur commande.
Malheureusement, ou heureusement, chaque personnalité, bien ou mal organisée, apporte en naissant un instinct de résistance, plus ou moins fort, mais indépendant des qualités de son esprit, à l’action d’une personnalité étrangère : les enfants sont tous de l’opposition. Le premier vouloir qu’exprime leur bouche est une négation ; chez eux le non devance le oui de plusieurs mois et l’emporte constamment en énergie et en fréquence : quand ils ont dit non à un ordre qu’on ne peut, de force, leur faire exécuter, leur poitrine se dilate, et leur oeil brille d’une joie maligne ; ils sont heureux. Si ce bonheur était réel, durable, profitable, intelligent, moral, rien n’empêcherait qu’on en laissât jouir l’idiot; mais pour lui, plus que pour tout autre enfant, cette prédisposition négative est à la fois un mal et l'expression la plus accentuée de leur mal. Veux-tu parler? non ; veux-tu agir? non ; veux-tu penser? non, non, non, non, toujours, non. Joignez à cet instinct de négation, la paresse immense, ajoutez-y encore l’habitude où est l’enfant de voir céder devant ces deux résistances, qui sont chroniques en lui, la négation et la paresse, les volontés raisonnées et justes de sa famille, de tout son précédent entourage, et dites-moi si. tout d’abord, à la première parole, au premier geste, au premier regard l’idiot obéira au commandement le plus habilement exécuté, alors que ce commandement ne tend à rien moins qu’à le sortir de sa ténacité dans le néant? Non sans doute, presque jamais l’idiot n’obéira à la première impulsion qui veut le diriger dans la voie normale; il se roidira contre cette impulsion, lui opposera mille résistances ou se révoltera même contre elle ouvertement. Est-ce un motif pour employer la dernière raison des parents, le fouet ou quelque chose d’analogue? Non, mille fois non, l’enfant le plus résistant peut être non-seulement maintenu, mais encore dirigé par des moyens moins violents quoique plus fermes, moins douloureux quoique
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plus coercitifs. Je sais bien que le Maître aura à cet égard bien des difficultés à surmonter; une des premières se trouve dans les antécédents : si ce n’est le père, ce sera la bonne qui aura usé, et quelquefois hélas ! abusé des verges ou de la main, et l’enfant sera déjà accoutumé à ne regarder comme obligatoires que les commandements qui auront été corroborés par ces belles pratiques avec lesquelles on devra rompre. Une autre difficulté surgira de la forme calme que doit revêtir la coercition dont on sera souvent obligé d’user dans les premiers jours avec l’enfant. Vous le contraignez à rester assis, lui qui était toujouis en mouvement, dira une mère? et l’autre : comment voulez-vous qu'il marche pendant deux heures, lui qui vivait sur son fauteuil? Vous faites pleurer ma fille ! vous faites crier mon garçon ! voilà ma pauvre petite qui va se trouver mal ! s’écrieront à la fois toutes les mères. Allez droit à votre but avec les unes, expliquez aux autres le pourquoi de votre apparente impassibilité, continuez à vouloir, et dans peu, votre parole sera mieux obéie que la verge paternelle.
Seulement, lorsque vous vous trouvez en présence d’un de ces idiots qui ont pris l’habitude de faire ou de ne pas faire tout ce qui leur passe par la tête, en présence d’un de ces enfants qui traitent leurs parents comme des idiots, et dont les parents respectent les extravagances les plus funestes, ne vous avisez pas de commencer par exiger d’eux des actes qu’il est dans leur possibilité de vous refuser; car ils vous refuseraient en dépit de votre appareil d’omnipotence, ils vous refuseraient, et non-seulement vous ne pourriez les contraindre à l’obéissance, mais encore votre tâche serait finie avant d’être commencée.
Le contraire arrivera si vous faites deux parts de vos commandements. Dans la première, vous placerez tous les ordres négatifs et positifs, comme de faire ou de ne pas faire telles choses auxquelles vous pouvez contraindre l’enfant avec de la patience et de la ténacité ; dans la seconde, vous réserverez les ordres dont l’exécution demande, pour une certaine part, le concours delà volonté
DU commandement immédiat.
de l’enfant. En général (quoique ce ne soit pas absolu) la première série se composera plus particulièrement de commandements négatifs comme de ne pas aller là, de ne
pas prendre ceci, de ne pas manger cela, etc Cette
division des commandements et le passage d’une série à l’autre doivent être habilement présentés. Les objets, les circonstances, les dispositions, l’heure, l’état de l’atmosphère même peuvent influencer le résultat de l’expérience. C’est réellement dans cette pariie de l’autorité immédiate que le traitement moral, bien que reposant sur une théorie scientifique, bien qu’étant une science, devient un art dans la main de celui qui y apporte la sérénité d’esprit et la charité de cœur nécessaires pour réussir.
Le commandement immédiat se résume tout entier dans la forme impérative ; et tous ses modes, si variés qu’on les suppose (et on doit les varier selon les sujets et les circonstances ) sont des modes impératifs. L’on est en droit de trouver l’emploi de ce moyen de progrès rigoureux, pénible, douloureux même ; mais quand il serait vrai, ce qui n’est pas, que l’idiot éprouve sous l’influence de cette contrainte absolue une peine aussi vive, aussi sentie, aussi raisonnée que l’éprouverait un enfant intelligent, on trouverait encore cette coercition bien douce en la comparant, soit aux rigueurs du traitement physique auquel on soumet ces infortunés sans avantage pour eux, soit aux moyens coercitifs que la médecine morale emploie avec succès dans la plupart des cas d’aliénation mentale, soit avec les conséquences funestes du délaissement cruellement pitoyable dans lequel on laisse croupir les idiots sous prétexte qu’il ne faut pas les contrarier. Cette coercition est pénible, mais elle est moins douloureuse que la douche, les affusions froides, les cautères, les moxas,
etc Le mode impératif est douloureux, mais moins que
les mauvais traitements clandestins que souffrent, sans pouvoir s’en plaindre, la plupart des idiots condamnés à rester tels.
« Mon but, dit au sujet du traitement moral des aliénés, M. Leuret, n’est pas de guérir par un moyen donné, mais
DE L’IDIOTIE
par tous les moyens possibles ; et si, pour guérir mon malade il me faut paraître dur et injuste envers lui, pourquoi reculerai-je devant l’emploi d’un semblable moyen? craindrai-je de lui faire éprouver de la douleur? Singulière pitié ! Liez donc le bras du chirurgien prêt à entreprendre une opération indispensable pour sauver la vie de son malade, car cette opération ne se fera pas sans douleur. Un homme a la pierre ; gorgez-le d’eau de guimauve, entourez-le de cataplasmes, au lieu de lui enlever, par une
opération douloureuse, la cause de tous ses maux Quoi
qu’il vous en coûte ayez la fermeté et le courage du chirurgien ; vos instruments sont les passions et les idées, sachez vous en servir, et ne craignez pas d’appeler à votre aide toutes celles qui vous sont nécessaires.
« La douleur sert aux « aliénés et aux idiots », comme elle sert dans le cours ordinaire de la vie, comme elle sert dans l’éducation : elle est un des mobiles qui font fuir le mal et rechercher le bien ; mais elle est loin d’être toujours nécessaire. »
Lorsque l'idiot présente la résistance la plus extrême (et c’est dans cette hypolhèse que je prescris les extrêmes), on ne saurait enceindre l’élève d’une autorité trop immédiate. Mais comprend-on bien le sens de ce mot immédiat? Immédiat, c’est-à-dire sans intermédiaire, qui touche par tous les points ; commandement immédiat, celui qui touche et propulse à l’action par tous les points l’individu immobile, celui qui immobilise immédiatement sur toutes ses surfaces l’individu agité de mouvements automatiques,
etc., etc Comprendra-t-on mieux par des exemples ?
Commandez à un idiot inerte de faire manœuvrer ses dum-bells; il n’est pas précisément en face de vous, quoiqu’il en soit très-rapproché ; son côté droit vous touche, sa poitrine et son côté gauche sont plus éloignés, qu’arrive-t-il ? Son bras droit agite ses dum-bells, et son bras gauche (le moins immédiatement voisin de la personne qui commande) ne se meut pas ou se meut à peine ; et pourtant, qu’on le remarque, vous avez commandé un mouvement coordonné, un mouvement symétrique, un
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mouvement presque nécessaire. Essayez de balancer une dum-bell d’une main et de ne pas mouvoir l’autre, vous sentirez que c’est plus difficile que de les balancer l’une et l’autre. Et pourquoi l’idiot ne vous obéit-il réellement dans ce cas que d’une main, ce qui est plus difficile que d’obéir des deux mains ? Parce que vous n’ètes pas assez immédiatement proche de l’autre main pour la faire entrer en fonction. Placez-vous au contraire devant votre élève, que votre regard, votre geste continuent également, partout où besoin est, l’action de votre commandement parlé ; un mot dit à propos, un geste qui ranime, un regard qui réveille un regard éteint ou distrait ; telle est l’immédiate action du Maître sur l’élève, le maître commençant ou continuant l’action là où l’enfant ne peut où ne veut ni commencer, ni continuer d’agir. C’est dur, sans doute ; mais le succès est au bout de la peine, et il ne tarde pas à se produire : alors l’autorité immédiate détend graduellement ses ressorts ; si elle est obligée de se produire encore quelques fois dans les premiers exercices que nécessite un nouveau travail, soitl a lecture, le calcul, etc., ce n’est plus que par la parole, par le geste et par le regard, la contrainte a cessé, doit cesser d’être l’état habituel, le mode de rapport normal entre le Maitre et l’élève. Dailleurs, durant cette première phase du traitement moral, vraiment dure et pénible, encore plus pour le Maître que pour l’enfant, ils ne peuvent, ils ne doivent pas être incessamment attachés l’un à l’autre par ce lien de fer de l’autorité qui pourrait rompre ou blesser s’il n’était remplacé fréquemment par une chaîne moins lourde ; à côté ou au-dessous du Maître, il doit toujours se trouver une personne capable d’nne obéissance absolue aux prescriptions de ce dernier, mais ayant une volonté plus molle, ayant une autorité moins imposante, plus insinuante sur l’enfant: personne sachant résister aux volontés perverses de l’enfant, ne sachant pas complètement lui imposer la sienne ; par suite, procédant bien plus tôt par voie détournée que par voie directe, par le mode insinuatif que par le mode impératif ; une demi-volonté enfin, sous laquelle l’enfant
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se délasse de la contention de ses exercices sérieux, sans cesser de sentir qu’il y a une volonté au-dessus de ses caprices; demi-volonté sous laquelle il osera plus en mal, mais aussi bientôt quelque chose de plus en bien.
Car, je ne saurais trop le répéter, la forme impérative du commandement immédiat n’a qu’un temps, et de plus, dans ce temps même où on l’emploie il faut savoir l’effacer à propos. Ainsi, tel enfant n’apprendra à lire ses lettres ou à faire un petit calcul que sous 1 influence de la formule la plus impérative, qui répétera ensuite beaucoup mieux cette leçon avec un tiers plus indulgent qu’il ne le ferait avec le Maître impérieux qui seul a pu les lui enseigner.
Ainsi donc, qu’on s’en souvienne, les formules du commandement immédiat n’ont qu’un temps et ne doivent pas incessamment peser, comme un joug, sur le cou impatient de l’enfant, il en serait accablé, il resterait passif toute sa vie, et je le répète encore, le but de l’éducation, loin d’être la passivité, est la liberté. Il faut d’ailleurs laisser aux premières velléités de spontanéité morale et intellectuelle les occasions de se produire ; et quand, à un moment donné, dans les alternatives de ce double commandement, la volonté intelligente se sera fait jour, par un travail ou par un jeu, le Maître pourra commencer à user avec son élève des formules du commandement médiat, dans lequel l’autorité et le raisonnement se partagent l’influence morale.