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CHAPITRE LIE Du commandement médiat

Le commandement médiat ou incitatif n’a pas besoin des appareils moraux dont nous venons d’analyser la puissance et les modes. Les modes incitatifs lui suffisent sans que le Maître perde rien de son autorité, pourvu qu’il ne les emploie ni trop tôt ni trop tard.

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C’est un moment bien doux pour le Maître, que celui où il peut détendre les cordes de sa voix, adoucir son geste, éclairer son regard d’un rayon encourageant. Ce moment, il ne faut ni le devancer, ni le laisser échapper ; il faut le provoquer, l’attendre, le saisir à propos : si on le devance, l’enfant ne se soumet pas à des modes d’autorité trop distants de lui; si on le laisse échapper, l’enfant habitué à l’obéissance passive s’est accoutumé à ne pas vouloir, et préfère subir la volonté la plus stricte que d’en avoir une seule en propre, on a tué en lui la spontanéité.

Saisit-on à propos ce moment si désiré, tout devient facile, et les progrès semblent découler les uns des autres comme les théorèmes qui dérivent d’un puissant axiome.

Donc ce qui importe dans cette seconde phase du traitement moral c’est de caractériser le moment où l’on devra en commencer l’application. Ce moment est annoncé par deux signes infaillibles, toujours contemporains et simultanés chez un sujet bien conduit, l’effacement de toute résistance, et l’apparition de quelque vélléité d’occupation active et intelligente.

Sous une autorité bien conduite la résistance disparaît au moment même où commence à poindre la volonté normale: celte substitution d’une volonté négative à une autre positive n’a rien qui doive étonner en soi, et s’explique tant par la nature essentielle de l’individu moral que par le parti qu’a suivi le maître durant toute la première période du traitement. En effet, sauf le t as où il y a absence presque absolue de volonté et où le Maître n’ayant point de répression à exercer, aura au contraire à stimuler la production des phénomènes de la volonté, ' ( ce qui sera plus long et plus diffiicile ) , sauf ce cas, c’est-à-dire chez presque tous les idiots, la répression des manifestations anormales de la volonté ne tue pas la volonté, elle la comprime; mais cette compression ne la rendrait moins énergique que dans le cas où systématiquement, je veux dire aveuglément, elle en arrêterait toutes les manifestations spontanées, même celles qui auraient une tendance normale ou pourraient être appliquées à une occupation nor-

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male. Or, c’est là le point délicat du traitement moral, de se servir des volontés instinctives pour mettre en jeu des fonctions régulières, et par suite pour inciter l’idiot à des actes spontanés moraux et intelligents. Et par exemple, Albert D . . . , âgé de dix ans, passait sa vie à courrir comme un aliéné de l’appartement dans le jardin, de la cuisine dans les combles de l’hôtel, plusieurs fois il avait failli périr victime de ses imprudences, de son ignorance, et de cette infatigable activité. A la suite d’un de ces accidents qui avaient enfin ouvert les yeux à sa famille sur son état on me le confie.

Je le tiens dans une immobilité absolue, il crie, jure, gesticule, s’écorche, se mord de rage, je le maintiens, et il garde avec moi de longues immobilités. Devais-je attendre qu'il en eût pris son parti, qu’il pût passer ainsi des jours entiers sans se plaindre? non, je l’eusse immobilisé, moralement sinon physiquement, pour le reste de ses jours. Je laissai décroitre son chagrin jusqu’à ce que la résistance eut cessé, et relevant moi-même cette énergique spontanéité je lui mis de lourdes briques dans les mains, j en pris comme lui, nous allâmes ainsi chargés monter un grand massif de briques sèches au bout du jardin. Quand Albert reprenait ses allures désordonnées je le confinais dans son immobilité première, dont il finit par sortir avec joie pour travailler régulièrement. A ce travail passif et grossier j’en fis succéder d’autres également passifs, mais où l'intelligence eût plus de partque les mains; dès qu il recommençait ses mouvements désordonnés je l’immobilisais tantôt devant moi, assis, tantôt debout, les mains chargées de lourdes dum - bells, tantôt derrière une échelle au bas de laquelle un matelas le préservaitde tout accident : c’étaient autant de punitions, c’était plus, autant de moyens d’atténuer son irrilabilité nerveuse, de coordonner ses fonctions musculaires, de le préparer à des mouvements à la fois libres et réguliers. Ces résultats simultanés ne tardèrent pas, comme on va le voir; à se produire.

Un jour que, sous la suiveillance de sa gouvernante, il

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se reposait de mes rudes séances dans un demi travail, il cessa tout à coup d’obéir à celle qu’il ne craignait guère d’ailleurs, et saisissant une arbalète dont je l’avais longtemps contraint de se servir comme moyen de préciser son regard qui était très-vague, il l’arma, visa, le coup partit, et la flèche fendit la tête d’un de ses plus augustes ancêtres somptueusement assis dans son cadre sculpté. La gouvernante était au désespoir, je fus enchanté; j’achetai de belles têtes d’études coloriées, je les plantai le long des murs du jardin, et je laissai l’arbalète à la portée de l’enfant pendant une promenade aux dum-bells, dont je traçai à l’avance les circuits. A la vue des têtes, Albert veut les arracher, on le contient, à lavue de l’arbalète, Albert lâche ses dum-bells et décharge l’arme à brûle pourpoint sur une belle figure de ligueur, ma foi ! J’apparais, il hésite à recommencer, je l’encourage, il continue, fait un massacre général de toutes mes lithographies et en peu de temps la promesse de lui faire viser des tétés peintes, de poupées, de bons hommes de pain d’épice, des pommes, (tout nous était bon ) soutenait son attention, sa patience, son courage dans le travail.

J’aurais commencé par où j’ai fini, qu’Albert m’eût envoyé promener et il eût bien fait; j’aurais réprimé cette première manifestation d’activité régulière, parce qu’elle avait eu pour résultat un dommage véritable, qu’Albert, n’eût peut-être pas de longtemps, je n’ose dire jamais, recommencé à se servir régulièrement d’un objet usuel comme celui-ci, dont le maniement demande de l’attention, de l’adresse, une répartition intelligente des forces relatives des deux mains, etc . . . Je perdais d’un seul coup la trace et la direction de ses premières volontés spontanées, et la première récompense, le premier stimulant pour l’avenir : que de choses dans une seule chose !

Et pour nous en tenir à cette circonstance puérile en apparence, que de considérations en découlent? Relativement à Albert, puisque j’ai laissé entrevoir sa ligure, n’est-il pas évident que cette indication rapprochée de son désordre et de ses habitudes destructrices antérieures

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donnait la loi intégrale de son développement ultérieur; rien n’empêche maintenant de présumer qu’Albert pourra faire de grands progrès, devenir un homme actif, laborieux, excellent même (car il ne s’attaque aux personnes qu’en peintures), mais on est déjà fondé à affirmer que le Maître qui voudrait diriger son activité vers des infiniment petits ou vers les phénomènes purement intellectuels, manquerait complètement son but et ne réussirait qu’à en faire un sot, si même ce sot, entraîné par la force de sa constitution, ne retombait bientôt dans les désordres locomoteurs dont je l’ai tiré. N’est-il pas évident au contraire pour ceux qui me comprennent, comme pour les personnes qui ont suivi les progrès d’Albert que, placé dans des conditions d’activité suffisante, et loin des agitations de notre centre d’activité, cet enfant peut devenir un homme; homme des champs, homme simple, bon, agreste, borné même si l’on veut, mais non plus idiot.

Cette remarque, que je fais sur un de mes élèves, je pourrais la répéter sur tous ceux que j’ai amenés au point où nous en sommes de l’exposition du traitement moral. C’est au moment où fécondent ces premières indications de la spontanéité intellectuelle et morale, que doit cesser l’action immédiate de l’autorité. Devant cette première manifestation de la vie normale un Maitre ne doit pas seulement être plein de joie et d’espérance, il ne lui suffit même pas d’abaisser partout et d’enlever de ce côté-là toutes les barrières qu il avait dressées à l’encontre des instincts, il doit encore stimuler cet heureux essor par les moyens d’autorité que j’appelle médiats. Son rôle est encore ici un rôle de Maître, son autorité n’a pas cessé, mais elle dépouille la forme impérative pour revêtir la forme incitative.

Le mode de commandement incitatif est moins pénible à exercer et à subir que le précédent, mais il demande de la part de celui qui le veut manier avec quelque succès une plus grande délicatesse d’intelligence et surtout une intuition plus vive des phénomènes psychologiques qui se passent dans son élève.

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Déplus, le mode incitatif varie beaucoup plus dans son expression que l’impératif, parce que ne s’adressant pas seulement comme ce dernier aux passions passives , agissant sur des goûts, des préférences, des idées dont le Maître a le secret, puisqu’il les a fait germer et éclore, ce mode demande à être chaque jour moins immédiat, à se manisfester chaque jour de plus loin, plus par des paroles que par des gestes, plus par le sens spirituel des paroles que par le son de la voix, plus par des promesses, des espérances, des raisons, des sentiments... Par le mode incitatif, le Maître finit par établir avec son élève des rapports humains, des rapports d’homme à homme, et non plus des rapports de Maître à idiot.

Mais il ne commence pas par là. Il commence par s’éloigner de l’enfant en lui commandant une chose que ce dernier a déjà faite, et bien faite, sous l’influence du mode immédiat; il atténue peu à peu, et toujours eu égard aux circonstances, la rigueur de sa voix, la netteté de son articulation, la précision de son geste, l’accentuation de son regard. Arrivant insensiblement à commander comme on parle, rapprochant son geste de l’uniformité du geste usuel, et son regard du coup d’œil glissant et banal qui court le monde; mais, s’il désarme habituellement, et sauf les mauvais jours, il ne reste pas pour cela dépourvu de moyens d’action.

Et d’abord, il commande toujours, quoique sous une molle apparence; mais l’élève doit sentir que le vieux Maître peut, d’un instant à l’autre, reparaître dans le nouveau : à cet égard, je dirais, si je ne craignais une fâcheuse comparaison, qne l'élève doit toujours pressentir la griffe sous la patte de velours. Grâce à cette sage précaution, que l’on pourrait aussi bien appeler un état de paix armée, le Maître n’aura pas à craindre les retours de colère, de désordre, de désobéissance et d’inaction de son élève ; autrement les dispositions naturelles de ce dernier, une indisposition, une fatigue, une gêne, une distraction inhabituelle, un changement brusque dans la température, la cause la plus légère enfin, suffiraient

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pour provoquer d une part des rechutes, et de l’autre un recours fâcheux à un mode d’autorité dont la compression est toujours douloureuse, et dont il faut savoir se passer le plus tôt possible pour n’y plus revenir.

D’ailleurs, quand le mode incitatif est devenu possible, nombre de stimulants de l’activité agissent déjà sur le sens moral et sur les goûis du sujet. Il aime ses parents et désire les voir, il aime la campagne et désire se promener; il aime les bouquets, les gâteaux, les peintures : on peut lui promettre toutes ces satisfactions. S’il a des désirs, il a certainement des antipathies; dressez l’appareil de ces dernières comme autant d’obstacles à sa désobéissance, à sa paresse. La raison, les goûts, les sentiments les plus nobles, comme les sensations les plus positives du palais et de l’odorat, vous offrent leur concours. Mais, pour que ce concours soit efficace, il faut que vos promesses et vos menaces soient des faits, il faut que vos affirmations se traduisent toujours, pour l’enfant, en sentiments ou en sensations agréables ou pénibles ; et puis, bien que ces procédés ne paraissent pas s’éloigner beaucoup des stimulants employés pour les enfants ordinaires, on doit s’attacher à les rendre plus positifs et plus durables que pour ces derniers. La promesse et la menace adressées à un idiot doivent revêtir un appareil de positivisme qui ne permette pas de les confondre avec la monnaie courante dont on paye le zèle ou la paresse des élèves ordinaires. Il est bon que l’idiont voie ou palpe l’objet désiré, l’objet refusé, l’objet craint, l'objet redouté. Vous lui promettez de lui permetti e d’embrasser sa mère ; mais si sa mère est absente, son désir ne sera pas vif; au contraire, sa mère se promène dans une allée devant la fenêtre de votre appartement vous la lui montrez, il la voit, il ira l’embrasser et promener à son bras s'il dessine bien un rond, un carré, etc... Vous réveillez plus d’une fois ce désir par le sens de la vue, s’il le faut, et l’enfant obéira. Vous lui promettez un gâteau, un fruit : qu’est-ce que cela lui fait, surtout s’il a mangé depuis peu. A-t-il, d’ailleurs, la mémoire des sensations assez nette pour que vous sachiez

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jusqu’à quel point la seule réminiscence d'une friandise par son nom l'affriande ? vous en ignorez. Mais si vous lui mettez le gâteau sous les yeux, dans la main; et s’il tient et flaire l’assiette de fraises que vous destinez conditionnelLment à son goûter, n’ayez pas peur qu’il ne comprenne pas; espérez donc beaucoup de ce moyen et de ses analogues, si votre promesse se réalise constamment.

Après la sincérité de la promesse et de la menace, le plus important à considérer c’est la gradation. La promesse ou la menace doivent être gradués habilement : ainsi, tout d’abord, les promesses purement morales feraient peu d’effet, et les promesses à long terme en feraient moins encore. Débutez dans l’emploi de cet ordre de stimulants par ceux qui tombent à l’instant même sous les sens et dont l'enfant peut jouir ou pâtir la minute d’après. Vous compliquerez et ajournerez ensuite vos conditions, vous spiritualiserez surtout ses désirs autant que faire se pourra, et vous serez étonné vous-même des ressources et de la portée que présente le mode de commandement incitatif dans ces deux conditions essentielles qui sont l’éloignement graduel et la spiritualisation graduelle de l’objet désiré.

C’est à cette seconde phase du traitement moral que viennent aussi se placer les jeux.

Je fais une part d’autant plus grande aux jeux dans l’éducation des idiots, que je m’y mêle comme si j’étais leur frère ou leur semblable, me réservant seulement la faculté de les diriger imperceptiblement.

Je l’ai déjà dit, le jeu est l’acte le plus spontané de l’enfance; mais il est plus que cela : c’est pour l’enfance l’accomplissement libre et volontaire d’une fonction physiologique et psychologique, c’est, une chose sacrée. L’idiot qui joue est bien près de mériter un autre nom. Pour arriver à un but si désirable, les jeux doivent être choisis, variés et gradués par ordre de difficulté. Le choix du jeu entre plusieurs appartient à l’enfance, qui, souvent, en invente que l'on ne soupçonnerait pas : la gradation et la variété appartiennent aux Maîtres qui doivent avoir

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soin que l’idiot ne fasse pas d’un jeu une routine, et qu’il ait toujours quelque chose à apprendre dans ses jeux comme dans ses études, quoique sous une autre forme.

J’ai indiqué comment l’étude des couleurs, des formes, des dimensions, du plan, des images, etc., peut-être convertie en jeux aussi attrayants qu’instructifs. La lecture offre les mêmes ressources ; mais j’ose à peine les indiquer quand je pense à l’abus que l’on fait, pour les enfants, des jeux qui contraignent à l’immobilité.

« Il est très-fâcheux que les amusements actifs soient « tombés en désuétude, on fait plus d’exercice en s’amu- « sant qu’on n’en prend autrement. .. A mesure que les « amusements actifs ont été abandonnés, les diversions « sédentaires ont gagné du terrain, quoique ces dernières, « au lieu de délasser l’esprit, demandent quelquefois plus « d’application que l’étude même.... Les amusements « qui demandent le pins d’exercice doivent être préférés, « etc. L’indolence fait non-seulement éclore des maladies « (ce qui est infailliblement vrai pour les idiots), et rend « les hommes inutiles à la société, mais elle contribue « encore au développement de tous les vices, etc. » Je pourrais encore citer plusieurs remarques semblables tirées de la Médecine domestique de Buchan, où cet observateur habile stigmatise de la bonne façon les gens qui prennent de l’exercice sur une chaise longue ; mais je pense en avoir assez dit pour démontrer la nécessité de livrer les idiots à des jeux actifs.

Tous les jeux actifs leur conviennent, mais non tous à tous. Pour chacun, il faut savoir choisir : dans les commencements ceux qui flattent le plus leurs goûts, ensuite ceux qui leur seront les plus utiles. Si je n’ai rien à dire du premier de ces choix, qui variera pour chaque enfant, j’en puis indiquer que je préfère dans certains cas. Ainsi, j’oppose à l’incapacité du regard le jeu de l’arc, dans des conditions attrayantes, afin que mon élève, croyant jouer, exerce en même temps ce sens si difficile à diriger; à la difficulté des mouvements des bras et des contractions volontaires de la main, j’oppose la boule avec les quilles

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pour but du mouvement; au manque d’équilibre dans la marche, la brouette, qui devient un régulateur des mouvements coordonnés inférieurs, etc. . . Je ne pense pas qu’une plus longue énumération soit nécessaire, mais j’insiste sur ce point que, stimulants de plaisir, les jeux doivent servir également de punition, ce qui double leur valeur. Ainsi, l’enfant qui aime le jeu de quilles, devra, dans certains cas, y voir jouer ses camarades, tandis que lui, puni, tiendra ces dum-bells ou un balancier : telle est la sanction morale du jeu.

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