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CHAPITRE LUT

Du commandement négatif.

J’appelle négatif ou expectatif ce commandement muet que le Maître n’exprime par aucun des modes de manifestation de la pensée, mais qui résulte de l’ensemble des phénomènes dont il a entouré son sujet. Le Maître prépare autour de son élève, tous les stimulants qu’il croit propres à le faire penser, parler, agir, et il attend. L’exercice du commandement négatif demande donc du Maître deux qualités, la prévoyance ingénieuse de ce qui peut fixer le mieux l’attention de son élève, l’exciter à agir, et la patience inquiète de l’homme qui attend, désire un progrès spontané, mais ne le provoque pas.

Ce mode expectatif de commandement, le dernier, celui qui tient encore, mais par une guide secrète le Maître à l’enfant ce dernier lien invisible qui va se rompre a besoin d’être laissé dans la pénombre des nécessités dont on accable peu à peu le sujet.

Jusqu’ici en effet, si la volonté du maître a pesé d’un poids oppressif, puis fatigant, sur la volonté rebelle et lâche de l’enfant, tout en lui apportant une aide efficace dans toutes ses entreprises ; l’enfant ne regardait pas

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seulement parce qu’on l’y forçait, mais aussi parce qu’on l’y aidait. S’il s’habillait seul ce n’est pas seulemenl parce qu’on l’y avait contraint, c’était aussi parce qu’on l’avait aidé à le faire, puis à vouloir le faire. C’était bien luimême qui lisait, écrivait, bêchait, etc. Mais était-ce bien lui qui voulait primitivement et spontanément toutes ces choses ?.... Non. La fatalité du commandement positif lui disait d'agir; mais sa conscience, cette résultante individuelle de la loi morale qui régit l’espèce humaine, ne lui disaii rien. Agir, pourquoi? Penser, pourquoi?.... A quel âge les enfants se posent-ils le pourquoi?... Et combien d'hommes meurent sans s’êlre inquiétés du pourquoi? Il n’est donc pas aussi étonnant que cela pourrait le paraître au premier abord que je ne mette l’idiot en face de ce pourquoi qu’après plusieurs années d’éducation. Pourquoi agir quand on peut se reposer dans une éternelle paresse? Pourquoi travailler péniblement quand on peut

jouer ou jouir? A y regarder de près on verra que

nombre d’hommes et la plupart des enfants ne se posent pas le pourquoi?.... Maison verra plus; on verra l’enfant, on verra l’homme, on nous verra tous à un moment donné, suivre la volonté instinctive, a!ors même que la volonté morale nous dit très-nettement de faire le contraire. Lutte sans terme de la tendance instinctive et de la conscience raisonnante, l’on te retrouve donc partout, jusque dans l’idiot !

Considérons qu’ici du moins cette lutte est un progrès; car antérieurement à nos efforts, la volonté instinctive planait seule sur l’individu, et saturait toutes ses aptitudes d’incapacité : action délétère qui n'a d’analogue que la malaria qui tue dans son atmosphère toute végétation, toute existence. Désormais du moins l’idiot, rendu plus ou moins complètement aux conditions de l’espèce humaine, est susceptible de comprendre ce qui est bien, ce qui est bon pour lui et pour ceux qu’on lui a appris à aimer, ce qu’il doit faire. La raison portera la lumière dans sa conscience ; il prendra des déterminations et agira en vertu de ces déterminations, ... si le milieu dans lequel

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vous le placerez est assez puissant pour le forcer à exercer son attention, sa comparaison, son jugement, sa réflexion, sa volonté morale.

Votre élève est arrivé à ce point d’exécuter tous les mouvements volontaires, de travailler des mains, de lire,

d’écrire, etc quand et toutes les fois que vous avez

voulu énergiquement, puis manifesté le désir qu’il fit tous ces choses. Arrivé à ce point, vous croyez avoir fini votre oeuvre, ou les parents satisfaits vous remercient, vous ou eux se trompent, l'idiot subsiste encore dans votre élève, idios, soliiarius , seul ! Retirez-vous de lui un instant, que reste-t-il? un enfant qui peut marcher, s’habiller, lire, etc. ; mais qui ne le veut pas. Rapprochez-vous donc de lui, quittez-le moins que jamais, au moins mentalement, et voyez ce qui vous reste à entreprendre pour parachever l’homme, votre monument. La volonté, le levier de toutes les fonctions, de toutes les facultés manque, la clef de voûte manque à l'édifice, il croulerait à l'instant si, satisfait des polissures et des décors extérieurs vous vous retiriez sans avoir mis ce sceau de la durabilité à tous vos travaux ; c’est-à-dire sans avoir lié toutes les aptitudes nouvelles que vous avez su donner à votre élève par le lien synergique de la volonté libre.

Approchez-vous donc et voyez-moi agir, ou plutôt attendre.

Pour être libre, il faut le vouloir ; par le vouloir, l’homme agit sur les choses et sur les personnes ; il peut être ou plus fort ou plus faible dans cette action qui est toujours une lutte, de quelque forme, douce ou énergique qu’on la revête.

Avant d’agir sur les personnes, qui ne sont longtemps que des porte-choses pour l’enfant, il prend possession des objets; voyons comment notre élève pourra franchir ce premier degré de la possession qui commence à l’acte de porter du pain à sa bouche et finit à peine au rêve de l’empire universel.

La préhension des aliments étant l’acte le plus nécessaire que la volonté doive se proposer, on est souvent

DE L’IDIOTIE

obligé de commencer à exercer la volonté libre de l’enfant sur celui-là : mon élève a faim, il faut manger, c'est trop juste ; mais pour satisfaire son appétit que de choses sont indispensables? Ce sera d’abord, si vous voulez, la chose même qui se mange, l’essentiel, le met. Le couvert est mis, tout est symétriquement à sa place, vous vous asseyez, il s’assied, le milieu de la table est vide, il le remarque, et vous ne devez pas le remarquer avant lui ; il appelle le domestique, il n’y en a pas ; où sont les côtelettes?.... Ce n'est pas vous qui faites cette question : si c’est l’appétit vous attendez, si c’est la voix de l’enfant vous exprimez le regret de ne pas voir quelqu’un se déranger pour les apporter, et vous attendez toujours ; il se peut que vous attendiez longtemps ; mais vous deviez le savoir, car il faut que votre élève aille de lui-même, tôt ou tard les chercher sans quoi on ne déjeune pas. Ceci serait de la barbarie en pure perte si tout n’était pas prévu de la manière la plus favorable ; ainsi avec tel enfant, il suffira que le plat manque pour qu’il coure le chercher à la cuisine; avec tel autre, il sera bon que l’enfant l'ait vu tout prêt à servir déposé sur une tablette dans l’office par où vous venez de passer; avec tel autre, il sera nécessaire que le plat, seul sur le buffet et plus ou moins rapproché de la vue, fume et exhale son arôme de viande rôtie pour que l’idée vienne à l’enfant qu’en faisant quelques pas, ou seulement en avançant la main, il pourra satisfaire son appétit menaçant. S’il va chercher la viande ici, il l’ira prendre demain plus loin, et ce qu’il aura fait pour la viande, il le fera pour le pain, pour le vin, pour les a*saisonnements dont le cuisinier aura soin, dans ce cas, de rendre l’adjonction nécessaire à la préhension des aliments servis.

Après cela, faites l’inverse: tout ce qui se mange est sous la main, le potage est découvert, vous allez manger, mais dans quoi?. . . . vous n’avez pas d’assiette, elles sont tout proche ou plus loin, visibles ou sous clef, il les faut cependant, et vous ne mangez que quand l’enfant vous a offert la vôtre et s’est donné la sienne. D’autres fois, la

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cuillère la fourchette, le verre manquent, un jour l’un, un jour l’autre, puis il manque plusieurs de ces objets, puis il les faut tous trouver, tous ranger symétriquement, sons quoi on ne saurait déjeuner, tout manque enfin, ustensiles et aliments, il faut pourvoir à tout, il faut vouloir pour posséder toutes ces choses et en user

C’est long à dire?... c’est bien plus long à exécuter, vraiment. Vous aurez ainsi des repas qui dureront des heures entières ; mais croyez-vous que ces heures soient perdues quand chaque seconde aura apporté à votre élève le sentiment d’un besoin en regard des possibilités de le satifaire ; quand chaque seconde aura ajouté au stimulant instinctif de l’appélit une parcelle de cette force qui fait penser, agir, une parcelle de volonté?

J’ai tiré mon exemple d’un ordre de faits grossiers: j’ai pris pour stimulus un appétit animal, dira-t-on ? mais d’abord, en tant qu’animal ou être organisé, l’animal a bien quelques droits à nos soins, à moins que nous ne soyons pressés de passer caporaux dans le régiment des purs-esprits ; ensuite rien ne force de prendre mon exemple, qui n’est qu’un analogue, pour un modèle ; on aurait même grand tort de le faire toutes les fois que la santé de l’enfant est délicate, que son estomac est mauvais, que ses digestions sont laborieuses ; mais aussi on aurait égaleir ent tort de ne pas le copier littéralement cet exemple, toutes les fois que la santé de l’enfant le permet, et surtout alors qu’il ne s’est encore produit dans votre élève aucun goût prononcé pour des phénomènes d’un ordre plus relevé.

Mais que de goûts, profitables à ces premiers exercices delà volonté, ne peut-on pas cultiver de longue main, et faire grandir jusqu’à la proportion des besoins eux-mêmes, dans la prévoyance des secours que l’on en tirera durant cette période décisive du traitement moral?

Ainsi le goût de la toilette est un goût avouable, que l’on doit, dans de certaines limites, encourager dan les deux sexes, surtout quand on l’alimente moins avec des objets de luxe qu’avec des objets de propreté, qui brillent et plai-

DE L’IDIOTIE

sent plus par la blancheur, la fraîcheur et l’élégance que par le clinquant et la somptuosité. Si vous avez su donner à votre élève cette coquetterie de la propreté, si nécessaire d’ailleurs, que de stimulants de volonté active et raisonnée ne vous fournira-t-elle pas ?

N’aurez-vous pas quelque cravate rose, quelque pantalon bien frais et bien blanc pour le récompenser s’il se lève seul, s’il met ses bas sans votre aide, s’il a brossé son habit, etc., etc

Votre élève, d’autre part, désire le ballon que vous lui avez donné, il ne l’aura que s’il va le chercher à tel endroit, en passant par tel autre, en faisant telle chose à moitié route, etc. ; pour aller promener il faut avoir accompli tel travail, prendre tel costume ; si tous ces préliminaires nont pas été exécutés par lui de son chef, sans incitation étrangère, l’enfant restera dans la maison.

Plus tard, il n’y aura rien sur la table s’il n’a pas commandé son repas dès le matin ou acheté lui-même une partie des vivres nécessaires, il faut qu’il y pense ou qu’il veuille y penser. Egalement, pourra-t-il aller au Jardin des plantes s’il n’a recommandé à la blanchisseuse de lui apporter son gilet de tel jour ? non, car on ne va pas dans un lieu public avec des vêtements de travail. S’il n’a pas donné à boire à ses oiseaux ils meurent, s’il a oublié de porter de l’herbe à ses lapins il n’en aura plus pour jouer, les pauvres bêtes ont dû bien souffrir de sa négligence, elles sont mortes de faim ; il ne mérite plus d’en avoir de nouveaux ; mais peu après il a été si prévoyant, il a agi avec tant de discernement et d'à-propos dans une circonstance récente qu’on se décide à lui donner une chèvre, etc., etc... Si votre élève a été constamment gorgé de viandes et de bonbons il est certain que tout ceci le touchera peu; mais s’il a eu faim lui-même, ce qui rend compalissantà la faim des autres, ses chèvres ne mourront pas misérablement comme ses lapins (que l’on a pu d’ailleurs préserver du sort d’Ugolin).

Les rapports de personne s’établissent en vertu du même stimulus que les rapports avec les choses, seulement ce

t)U COMMANDEMENT NÉGATIF.

ail

stimulus s’est accru d’un élément, la passion. Pour qu’un idiot cherche à se mettre en rapport avec quelqu’un il faut que, de cette personne, dépende pour lui satisfaction d’un besoin, d’un goût ou d’une passion, autrement il resterait, comme par le passé, révolté ou passif en face des personnes au lieu d’être avenant et activement sociable. Pour amener cette heureuse transformation on a pour leviers les besoins et les goûts, plus les rapports que l’idiot a déjà établi spontanément entre lui et les objets. Ces trois faits acquis, les besoins, les goût- et la préhension spontanée des objets destinés à saiisfaire ces mêmes besoins, vous faites dépendre leur réalisation de la volonté d'un tiers. Il ne suffira plus dès lors que l’enfant ait besoin, désire, aille chercher ce qu’il veut avoir, il faudra qu'il le demande, que dis-je? il faudra qu'il l'obtienne du tiers détenteur de l’objet convoité par une négociation, une convention, un échange et par tous les modes de transaction humaine gradués selon sa faiblesse intellectuelle et morale : rien n'est plus facile quand les termes du rapport sont bien posés, rien n’est plus impossible si les termes ne sont pas dans des. conditions proportionnelles aux aptitudes du sujet.

Les termes de ce rapport sont: 1° que son objet n’excède pas l’appétence de l'enfant; 2° que le goût ou le désir manifesté soit utile, et par utile j’entends tout ce qui sert au développement du sujet, même la gaieté ; 3° qu’il n’existe pas d’antipathie naturelle entre l’enfant et le détenteur de l’objet convoité, et que le contraire préexiste au contraire s’il se peut; 4° que les transactions ou échanges proposées soient dans l’ordre des possibilités du sujet, tirées de ses habitudes normales acquises, et convergent vers le but actuel que le maître se propose au moment même où la transaction a lieu. Ainsi, pas d’encouragement à des goûts indifférents ou nuisibles, pas d’excitation à des besoins et à des appétits dont la satisfaction n’est pas positivement utile, pas d’interposition (entre l’objet souhaité et l’enfant) de personnes antipathiques ou neutres, ou moralement nulles : tout ce qui n’est pas bon ici est mauvais ; pas de conditions déplaisantes, ou indifférentes, ou difficiles à

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remplir, ou complexes, ou d’une exécution assez lente pour que l’en fanl puisse, en exécutant la condition, oublier l’objet qu’il a désiré obtenir et qui est le but de la transaction.

L’homme ne vit que par une suite de rapports indéfinis avec les milieux où il se trouve ; l'idiot doit arriver à cette puissance de savoir choisir, et s’approprier par une suite de rapports utiles les éléments assimilables qu’il rencontrera dans la vie. Seulement, pour l’homme ordinaire, ces rapports sont les conséquences d’une éducation inaperçue, d’une longue expérience et surtout de stimulus propres ou instincts, personnels qui varient d’un individu à un autre autant que varient les nuances et les tons d’une même couleur. Pour l'idiot chez lequel l’éducation ne date presque jamais, comme il le faudrait, du premier an, qui a peu éprouvé par lui-même et encore moins expérimenté intentionnellement ; quia eu des instincts d’appétence d’autantplus forts qu’ils étaient peu nombreux et tout à fait irréfléchis, mais chez lequel l’éducation a dû repousser ou limiter ces appétences animales, chez l’idiot enfin à qui tous les modes de rapports entre lui et les personnes et les choses s’étaient offerts tout préparés, tout commencés (rapports étranges dans lesquels, lui, le centre de ces rapports, était passif et les termes de rapport vital, sa circonférence était active et infléchissait chacun de ses points vers lui, le centre passif pour le provoquer à l’action, à l’élection, à la satisfaction de ses appétits organiques) ; chez l’idiot, c’est-à-dire chez l’immobile, l’isolé, l’éducation morale devra suppléer tous les éléments de spontanéité organique qui abondent dans l’homme normal, créer des appétits avouables et légitimes, susciter des goûts délicats dont la satisfaction ou seulement l’éveil surexcite les fonctions de l’intellect, cultiver des appétences, les sympathies, les antipathies même, quand elle sont fondées en quelque point, et faire converger toutes les forces éparses de la synergie vers le but à atteindre, le rapport à établir, la chronicité de ces rapports ; car dans ce monde, dans la vie, tout s’échange constamment jusqu’à l’air que nous inspirons et expirons, et la supériorité dynamique decha-

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cun est mesurée sur l’étendue de nos rapports volontaires.

Mais il ne suffirait pas, comme je l’ai montré, de placer l’idiot dans le milieu le plus propre à produire des rapports ; son milieu de traitement moral, doit être préparé comme l’est le manège du cheval qu’on dresse, ni trop étendu, ni trop étroit. De plus l’élève ne doit être ni trop près, ni trop loin du maître, car si ce dernier ne doit point intervenir dans l’acte spontané qu’il prépare (et sa proximité équivaudrait à une intervention), il ne doit pas être à une trop grande distance pour pouvoir ramener, sur l’objet de l’appétence provoquée, l’attention qui ne manquerait pas, surtout dans les commencements, de se porter sur d’autres objets, et, dans ce cas, l’exercice volontaire préparé avec tant de peine resterait sans résultat.

C’est ce qui m’a fait dire ( 1), il y a déjà neuf ans, (et l’on peut voir par là si mes idées sur le traitement moral des idiots sont déduites d’ouvrages publiés depuis 1840, sur des sujets analogues), c’est ce qui m’a fait dire : «Tout ce qui allait au-devant des besoins et des désirs de l’enfant doit être mis à distance et faire comme un cercle autour de lui, etc., etc... » C’est qu’en effet, ce cercle variable du milieu où nous vivons, doit être pour l’idiot un cercle précis et gradué mais inflexible. Pour nous, que les choses ou les personnes soient sous notre main ou à distance, nous faisons ce qu’il faut pour les approprier à nos désirs sans nous embarrasser des distances qu’il nous faut franchir ; mais pour l’idiot il n’en est pas ainsi. Si l’objet de sa convoitise est à sa portée, il en use sans réflexion, s’il est éloigné il éteint son désir et se replie dans sa négative indifférence, il a eu une velléité, il n’a pas voulu. Placé au centre du cercle d’action, il doit y être isolé de façon à ce que rien de ce qu’il peut désirer ne soit trop proche, rien trop éloigné ; puis agrandissez progressivement ce cercle, dont le rayon sera la mesure de l’action spontanée que vous exigez de lui, et progressivement il voudra attein-

(1) Voir l’observation 5°, 4e partie, et Résumé de ce que nous avons fait par Esquirol et Séguin.

Séguin, Éducation des idiots.

dre ce qu’il convoite jusque par-delà la circonférence où vous avez attiré son activité.

Alors seulement, et quand il aura désiré et recherché spontanément des objets placés plus loin que le plus grand rayon d’activité que vous lui ayez tracé, alors vous pourrez espérer de se voir produire en lui la spontanéité réfléchie qui est tout l’homme libre. Tous vos élèves n’en arriveront pas là; ceux que vous avez pris trop incapables, ceux qu’on vous a confiés trop âgés, ceux que des préjugés (préjugés ridicules, mais fondés en droit) arrêtent dans leur développement, etc... Mais la plupart peuvent cependant étendre le cercle de leurs rapports avec les choses et avec les personnes jusqu’au point où se développeront en eux deux modes de sentiments nouveaux dont j’ai à dire quelque chose, Ge sont: le sentiment de la propriété et le sentiment de la lutte contre les personnes ou antagonisme.

La vie est un combat, a dit Beaumarchais; et si les pauvres idiots ne peuvent prétendre à devenir les premiers jouteurs dans ces luttes de l’esprit et du corps qui attendent l’homme dans la société, toujours faut-il les y préparer de manière à diminuer pour eux les chances funestes de leur infériorité.

11 n’y pas d'intermédiaire entre les conditions qu’ils présentent : ou l’idiot, ou plutôt l’imbécile est taquin, méchant, cruel, incendiaire même ; ou il est inerte, inoffensif, patient et incapable de résister et de se défendre; ces deux extrêmes sont également regrettables, aussi ne doiton pas craindre de réprimer l’agression de certains enfants, et de provoquer, au contraire, les autres à des luttes innocentes qui développent leurs forces, excitent leur confiance et leur courage. Les luttes de paroles doivent même être provoquées, et on ne doit guère les suspendre que lorsque les mots échangés prennent un caractère grossier, violent ou immoral.

La cause la plus active de luttes entre idiots, comme dans le monde, c’est la propriété; ici, pour de l’argent, là pour un morceau de pain, ou pour un bonbon. Malheureusement les idiots ne sauraient concevoir les belles

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théories du droit romain sur lTisage, l’usufruit, la propriété et les diverses manières dont celles-ci s’acquiert et se transmet, non plus que les subtiles distinctions du droit moderne sur le même sujet.

Tout ce qu’on peut leur enseigner à cet égard, c’est qu’il y a des choses communes à tous et toujours, comme l’eau de la fontaine, etc. ; personnelles , comme leur vêtement; communes et personnelles selon le cas, comme leurs joujoux, qui ont été donnés à tous, et dont un seul doit jouir pour l’instant, ce sera celui auquel on vient de le prêter pour la récréation parcequ’il a bien travaillé, etc...

Mais comme toute chose a son équivalent dans la monnaie, on a déjà dû leur donner la connaissance du système monétaire, celle de son emploi, et leur faire pratiquera eux-mêmes, entre eux, et dans le monde, les échanges possibles à l’aide desquels on vit dans la société. On trouvera alors entre eux des indifférents, des prodigues, des voleurs, et des avares surtout : on corrigera toutes ces tendances lorsqu’il en sera temps encore.

L’essentiel pour le moment c’est que l’idiot cesse d’être isolé; c’est que sous l’empire d’un besoin, d’un goût, d’une habitude, d’un attrait, d’une répulsion, n’importe, il établisse volontairement le plus de rapports possibles. Que, si tous ces rapports ne sont pas judicieux ou même s’il en est qui offrent quelque danger, l’expérience, le seul maître en judiciaire, les rectifiera sans doute plus tard; et si, parmi vos élèves qui resteront malheureusement en arrière sous ce rapport de l’éducation morale, un seul vient vous dire un jour en comprenant bien la portée de ses paroles : Maître , je veux vous quitter , parce que je puis me passer de vous et faire quelque chose d'utile dans le monde , tenez-vous pour satisfait.

Votre élève agissait, percevait, savait, pensait déjà depuis longtemps, mais il ne voulait rien spontanément; il était, jusque dans ses progrès, immobilisé par la paresse morale que l’évêque de Cambrai appelle la langueur de l’âme. Vous lui avez restitué, dans la volonté spontanée, la faculté synergique de l’espèce.

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