‹ Transformations socialesChapitre 10 sur 58 · LES TROIS TERMES DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

LES TROIS TERMES DE LA QUESTION

langue, par laquelle il exprime ses iinmoiiels principes. Mais s'il est un esclave, et pis qu'un esclave industriel et agricole, un esclave moral, un esclave de lettres^ dépouillé de son dernier droit, celui de penser et de parler librement, exproprié de la dernière et suprême propriété, celle de sa langue éloquente et de son ame magnanime, je voudrais savoir ce qui lui reste de liberté dans cet anéantissement de toute propriété?

La liberté et la propriété se confondent par la racine; ce ne sont pas deux éléments, c'est un seul élément. Le prolétaire du xix« siècle, citoyen du suffrage universel et membre de la souveraineté nationale, qui ne possède en propriété ni un coin de terre, ni un logement pour lui et ses petits, ni des meubles, ni des outils, ni aucune quantité de matière première à perfectionner par son travail, comment pensez -vous qu'il puisse posséder réellement cette liberté politique que vous lui attribuez?

Nous avons vu dans les faubourgs des cités industrielles de ces milliers d'hommes, à qui le salaire normal de la journée de fabrique ne fournit pas le nécessaire. Le patron, qui est compatissant, fait procéder à des distributions régulières de

charbon dans les ménages; il envoie des remèdes

aux malades, des vêlements chauds pour les enfants. Des hospices, aménagés selon tous les préceptes de Tart, reçoivent les vieux travailleurs qui sont arrivés au terme de leur carrière. Ces bienfaits sont évidemment une partie intégrante du prix de journée; ils ne s'expliquent que par l'insuffisance du salaire; ils ne se composent, s'alimentent et se renouvellent avec suite et méthode que des parties de salaire qui ont été distraites et retenues avec soin, tous les jours d'une longue vie laborieuse.

Si ces travailleurs recevaient plus exactement leur dû, ils achèteraient eux-mêmes leur charbon, ils se soigneraient eux-mêmes dans leurs maladies et dans leur vieillesse. Ils sentiraient au moins, avec ses bons et ses mauvais effets, ses avantages et ses risques, leur responsabilité d'hommes libres. Mais comment seraient-ils libres, s'ils reçoivent, sous forme de bienfait et de grâce, une portion arbitrairement calculée de leur salaire^ Cette portion qu'on leur retient et qu'on leur rend, dans la plus favorable des hypothèses, ce jeu, cette politique de retenues et de restitutions, si nous la supposons réglée par le meilleur esprit de clairvoyance et d'équité qui accorderait, en fin de

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coinple, au travaill(3ur (ont son diuit, ik; l'ail toujours que tresser les liens de l'éternelle servitude.

Les ouvriers du xx*" siècle acquerront, il faut Tespérer, un développement intellectuel, une autonomie morale que nous ne leur avons pas connus jusqu'à ce jour; ils arriveront, avec l'instruction et l'expérience, avec l'union active de leurs forces, avec de bonnes méthodes de travail, avec les alliances qu'ils ne manqueront pas de contracter, ils arriveront à des formes de la propriété et du bien-être et à une facilité de la production perfectionnée, qui sera la consécration de leur indépendance.

Ils seront plus complètement hommes et citoyens qu'ils ne le sont aujourd'hui, plus complètement des forces intelligentes et libres ; l'ouvrière sera plus complètement la mère de ses enfants et le père sera plus complètement père de famille, dans son foyer plus libre et plus respecté

C'est à un tel ordre de choses qu'ils aspirent, et c'est pour y atteindre qu'ils se coalisent et se socialisent.

Eh bien, est-ce là de l'absorption ou de l'émancipation? Est-ce du socialisme ou de l'individualisme?

Il faut donc considérer les faits avec une extrême attention et prendre garde aux mots que Ton emploie pour les désigner : nous confondons tous les jours des faits d'ordre distinct, nous croyons voir le socialisme, lorsque l'individualisme se débat, se cherche et se reconquiert à travers les mailles du lourd filet économique qui l'enveloppe.

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