LES MUNICIPALITÉS OUVRIÈRES
Le paysan des bords du Tarn, en retournant la terre, trouva un jour du charbon. Les agglomérations villageoises, les primitives communes, commencèrent à exploiter comme elles purent les emplacements houillers de ce pays. C'était leur fonds social.
Chacun s'y approvisionnait par les moyens en usage dans ce temps-là, sous la surveillance de la communauté. Lorsque la rumeur se répandit qu'il y avait là une véritable richesse, le roi mit la main dessus.
C'était son droit sans doute : les juristes romains le lui avaient appris. C'était aussi l'intérêt général, les riverains du Tarn et du Cérou exploitant fort mal les biens de la nature.
Le roi concéda la mine par parties à Pierre et à Paul, dépouilla tour à tour Paul et Pierre, comme il avait dépouillé les communautés villageoises, et céda le tout à Jean.
Nous lisons dans un mémoire adressé, il y a quelques années, par M. H. Monin, à la Société languedocienne de géographie, que vers 1702, le principal exploitant du bassin de Carmaux ou Gramaux était le président de Ciron.
« Pendant cinquante ans encore l'exploitation languit... En septembre 1752, le chevalier de Solages obtint un privilège exclusif pour l'exploitation des mines de charbon de terre à une lieue de circonférence de Gramaux. Il fait venir un directeur versé dans la conduite des travaux de mines et vingt mineurs, établit une machine hydraulique pour l'évacuation des eaux et réussit peu à peu à former une exploitation plus régulière. Bientôt il a une centaine de mineurs et quatorze chevaux. Il extrait annuellement de 16 000 à 18 000 barriques... »
Le chevalier songe à établir des verreries auprès de sa mine, pour en utiliser le charbon. Il demande une allocation aux Etats de Languedoc : les États accordent l'allocation comme le roi avait
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roiicédc la mine. L'iruhistrieiix clievalior posscdo alors une verrerie de bouteilles en verre brun, à la façon anglaise, qui donne de 400 000 à
^ ,jO0 000 bouteilles par an, puis une fabrication de verres à vitre, façon Bobeme, des fours à cliaux, des briqueteries. Le pays s'enricbit et aussi le clievalier.
Certes il ne se plaindra pas de l'instabilité des cboses humaines : depuis cent quarante ans, tout a changé, excepté lui. Le chevalier est toujours là, immuable, éternel, lui ou son neveu, je n'en sais rien, à vrai dire, c'est le même.
Vers 1856, sous l'Empire, époque des grandes concessions, M. le chevaHer arrondissait son
>fief, et grâce aux lois de la Révolution, créait une Société anonyme pour l'exploitation des Mines et chemins de fer de Carmaux.
La Compagnie est au capital de 11 600 000 francs, réparti en 23 000 actions au porteur ou nominali\es, d'une valeur initiale de 500 francs, chacune. Avec 27 machines, de 821 chevaux-vapeur, et 1 581 ouvriers (379 du fonds et 602 de la surface), elle produit 257170 tonnes de charbon. Elle paie 153ZiOOO francs en salaires, elle verse à l'Etat une redevance de 3/i805 francs, et elle rapporte
bon an mal an /i637 823 francs. Le dividende qui valait pour chacune des actions 35 francs vers 1856, en vaut aujourd'hui plus de 100.
Jamais, au milieu de toutes les transformations politiques et sociales des derniers siècles, M. le chevalier ne s'était vu à ce degré de puissance et d'honneur. Watt, Séguin, Papin, Condorcet, Mirabeau, Danton, Kepler, Newton, Archimède, ont travaillé successivement à consolider, parer et outiller son domaine de toutes les découvertes de l'esprit humain dans les arts et la politique; et le perfectionnement des sociétés anonymes, avec les applications savantes de l'électricité et de la vapeur, ont fait de ce domaine un exemple presque complet de l'espèce de fiefs qui seront l'état collectiviste de l'avenir !
Il voulut être député de son arrondissement dans les Chambres législatives de la troisième république et il le fut. Il avait certes gagné le droit de prendre un peu de repos, après un labeur ininterrompu de cent quarante années. Ces compagnies anonymes sont des machines admirables qui, une fois montées, marchent toutes seules et dont les seigneurs peuvent aller vivre au loin, au milieu des agréments des grandes capitales, toujours
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reliés par lo lél(''^rai)h(; el 1(î l(''léj)liOMoaiix bureaux de leur colleclivislc empire.
Mais les 100 mineurs de 1752 s'élaienl mullipliés, ils étaient en 1892 au nombre de 1 500 ou 2 000, c'est-à-dire la grande majorité des habitants de la commune de Garmaux; et, comme ils avaient obtenu par la République le droit de suffrage, ils lésolurent de peupler le conseil municipal de leurs amis et camarades. L'ouvrier Calvignac fut élu Maire, puis membre du Conseil d'arrondissement. C'est là, à vrai dire, la première et essentielle nouveauté qui dérangea le système séculaire. Les anciens possesseurs éprouvèrent pour la première fois une véritable surprise; ils commencèrent à entrevoir le moment où le pouvoir politique, comme le pouvoir municipal, allait leur échapper.
Aussi s'empressèrent-ils de signifier à l'Ouvrier- Maire Calvignac qu'il eut à ne pas remettre les pieds dans les chantiers, qu'il n'aurait plus d'ouvrage et qu'il pouvait se consacrer entièrement aux soins de l'administration communale.
Alors éclate cette grève de Garmaux, l'une des plus passionnées, des plus dramatiques que nous ayons eue, qui dura deux mois et demi et se
Hector Dépasse. 5
terminale 3 novembre 1892 par racccptalionde la sentence arbitrale que M. Loubet, président du conseil des Ministres, avait rendue le 26 octobre.
Dans les terribles péripéties de cette grève opiniâtre on n'a pas entendu une seule fois parler des salaires, ni de la durée des heures du travail, ni des amendes, ni des retenues, ni du marchandage, ni du boisage, ni d'aucune des questions qui ont trait au travail dos mines et qui avaient toujours été le sujet des grèves les plus considérables dans nos départements du Nord et du Pas-de-Calais, en Belgique et en Angleterre.
C'est cela même, ce détachement de tout intérêt économique immédiat, cette absence de tout débat sur les choses de la vie matérielle, qui a fait le caractère de la grève de Carmaux et qui a si vivement ému et remué l'opinion, la presse et le Parlement. Or c'est cela aussi que nous recherchons dans ces pages, qu'il s'agisse des grèves de Rome au iv*" siècle avant notre ère, ou des récentes grèves de Belgique, ou des grèves de chez nous, sous la troisième République; et, quand il est question positivement de salaires, c'est encore cet élément d'ordre moral et politique, que nous allons recueillir précieusement parmi les articles j
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accessoires que \o,s Iravailleurs d'aujoiird'liui ne manquent jnninis d'ajoulor à leurs réclainalions matérielles.
Tel ordre du jour d'un congrès ouvrier, cnumérant les réclamations relatives aux salaires, aux retenues, aux heures de travail, ajoute : « et puis nous demandons que les ouvriers soient traités avec plus de politesse et que l'administration ait un peu plus d'égards pour nous... » Cette demande si simple et si touchante, qui vient en dernière ligne, est au premier rang, dans les préoccupations des travailleurs de Fiance. Etre traités en hommes par des hommes, avec le respect de la dignité humaine et civique qu'ils sentent en eux, avec les convenances et l'urbanité qui devraient régner dans les ateliers d'un état policé, ils n'ont pas de plus haut et de plus constant souci parmi tous les soucis de leur existence matérielle. Si on leur accordait cela , ils vous tiendraient facilement quittes de presque tout le reste, et ils ont raison, car ce point accordé emporte tout avec lui.
Comme nous ne pensons pas que l'on puisse maintenir indéfiniment en sa place un directeur,
quel qu'il puisse être, lorsque toute une population ouvrière, à tort ou à raison, est décidée à ne plus lui obéir, la Compagnie aurait bien fait, à notre avis, de retirer M. Humblot. Elle le retirera demain ou après-demain : un directeur de mines n'est pas immuable. Il ne s'agit point d'une question de mérite ou de démérite, mais il faut sortir d'une situation périlleuse où Tonne peut demeurer longtemps.
En tout ordre de choses, lorsque la présence d'un homme dans une place est devenue une occasion de difficultés graves, on le change. Cela ne vaut pas la peine d'être discuté. Ce n'est pas une affaire. Si j'étais M. Humblot, je dirais : « Vous ne voulez plus de moi, mes enfants? Eh bien, je m'en vais et je vous souhaite un meilleur directeur que moi ! » Il voulait s'en aller, la Compagnie le retient, elle a tort, qu'elle laisse donc aller M. Humblot!
Au contraire, le cas de l'ouvrier maire de sa commune est véritablement « une question », comme on dit, et une question qui mérite d'être examinée avec le plus grand soin. Je ne sais pas pourquoi les ouvriers de Carmaux, et M. Calvignac personnellement, ne voulaient pas voir une autre
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solulion que sa renlrrc à Tatolier. CcrlainciiKint, sa rontrée n'était point la solution désirable, je ne parle pas seulement de M. Calvignac, mais de tous les ouvriers qui sont ou seront dans le même cas.
L'ouvrier, maire de sa commune par le droit de suffrage, devrait se mettre dans l'esprit qu'à parlii* de ce moment il n'est plus l'iiomme d'un syndicat, d'une corporation, d'une association, mais riiommede la commune.
Il ne doit pas être seulement le maire des ouvriers, mais le maire des patrons, le maire de la Compagnie et le maire de toute la partie de la population commerçante, industrielle et agricole qui ne fait point partie de la mine; en un mot, l'homme de tous et non plus l'homme de quelques-uns.
Comment le maire, qui se doit à tous, qui peut être appelé à tout instant pour une des fonctions de sa charge, pour un sinistre qui vient d'éclater dans la commune, pour une difficulté à aplanir entre ses concitoyens, pour une grève même, et pour ces mille soins qu'un maire dévoué doit prendre dans nos communes rurales, comment pourrait-il s'engager à rester l'ouvrier quotidien, aux ordres de son contremaître ou de son direc-
teiir, et le chef militant d'un syndicat particulier, aux ordres de ses cosyîidiquésl
Cette situation est absolument intenable en fait; elle est contraire à tous les principes autant qu'à la dignité municipale.
On a souvent parlé du cumul et de ses abus. Mais c'est une espèce de cumul aussi, et pleine d'inconvénients, de périls, que de vouloir conserver, avec le mandat de maire, le mandat de secrétaire général ou de président d'un syndicat ouvrier, militant par nature. Il y a là une incompatibilité morale évidente.
Et si les ouvriers, se pénétrant de ces réflexions, adoptaient eux-mêmes des règles de conduite en conséquence; s'ils décidaient que celui d'entre eux qui sera nommé maire se consacrera tout entier et sans réserve aux devoirs de sa magistrature, je réponds que leur influence et leur considération politique et sociale dans le pays en tireraient des gains considérables. C'est alors qu'ils se montreraient véritablement à la hauteur de la situation que leurs travaux, la Répubhque et l'organisation industrielle de notre temps leur ont faite, et qu'ils entreraient dans un nouvel avenir.
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A la vcrilé un conseil immicip.il cxchisivoincnl composé des ouvriers (riinc mine, dans nnc? coniniiiiie ([iii comprend plusieurs aulres variélés, n'est pas une expérience heureuse. Je sais bien que nous traversons un temps de lulles et de crises, où les ouvriers se défendent avec acharnement. Mais un conseil municipal ({ui serait, à proprement parler, le syndicat ouvrier lui-même, n'est plus un conseil de commune; il n'est plus une assemblée représenlalive. Autrefois la Compagnie a fait de mémo peut-être? Elle composait exclusivement à son gré le conseil de mairie? Ce n'était pas mieux et c'est ainsi que se préparent les révolutions.
Les ouvriers qui ont la majorité des suffrages seraient bien plus habiles s'ils faisaient place dans leur liste à quelques autres citoyens estimés, et même à un représentant de la Compagnie. On verrait si la Compagnie donnerait sa démission et refuserait d'occuper dans le conseil de la commune la place qui lui a été accordée par le suffrage. Un conseil municipal ainsi constitué serait un organisme social bien autrement intéressant et qui olTrirait aux ouvriers eux-mêmes des garanties beaucoup plus solides.
Aujourd'hui, à cette heure, je demande quelle est cette situation d'un maire, officier de l'étatcivil, officier de la police judiciaire, agent direct du gouvernement de la République, officier du i ministère public au besoin, juge du contentieux ^ administratif, arbitre moral des conflits locaux, ; revêtu de Técharpe nationale, et en même temps 1 engagé dans une grève particulière, l'homme de ' confiance et le représentant officiel d'un syndicat? : Il y a là au moins deux mandats inconciliables entre eux et une situation aussi fausse pour le maire lui-même que pour la commune et pour le gouvernement.
La solution du côté du maire, c'est que le con- f seil municipal lui vote une indemnité équitable, et qu'il cesse d'être un ouvrier à la journée, tant que durera sa magistrature.
La loi actuelle le permet : il suffit de se servir de la loi.
L'indemnité du maire sera prélevée sur le fonds communal et il n'y a, à la vérité, rien de plus légitime.
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Je soutiens qu'il n'est pas possible trelrc à la fois maire ou adjoint de sa commune et ouvrier induslriel, travaillant dix heures par jour dans une usine ou dans une fabrique.
Un de nos confrères a recueilli, dans un voyage qu'il lit h Roubaix, des témoignages précieux en faveur de notre opinion.
Il trouve, l'un après l'autre, le maire, le premier adjoint, le second adjoint dans leurs estaminets respectifs, versant de la bière aux clients. « Toute la municipalité vend donc de la bière? dit-il. — Mais oui, on y est bien forcé! On ne peut pas être en même temps à l'usine et à la mairie. On ne peut pas faire dix heures de travail par jour et s'occuper des alTaires de tout le monde! Comme le préfet a refusé d'approuver l'indemnité que nous avions votée pour les conseillers municipaux et qui s'élevait à l'équivalent des salaires des ouvriers, il a bien fallu que nous quittions nos ateliers. Alors que faire? Dans un cabaret, voyezvous, la femme et les enfants peuvent vous aider et vous remplacer pendant qu'on est dehors. On
gagne sa vie tranquillement et, dans notre situation, c'est encore le métier le plus pratique. »
Un journal disait l'autre jour « qu'il y a non ' loin de Paris une ville où les doctrines socialistes sont en honneur. Parmi les membres de la municipalité de cette ville s'est trouvé un ouvrier qui travaillait dans un grand atelier. Il a demandé à ses chefs et il a obtenu l'autorisation de recevoir pendant une heure déterminée l'employé de la mairie qui lui apportait les pièces à examiner et à signer. On a aussi conclu un accord amiable pour les jours de congé... » — Yoilà la solution de ce problème social et politique, disait le journal auquel nous faisons allusion.
Nous ne pouvons absolument pas croire que ce soit la solution, d'abord parce qu'elle est soumise au bon vouloir des patrons, parce que la mairie ne doit pas se transporter à l'usine, parce que le maire n'a pas seulement quelques signatures à donner, mais beaucoup d'autres soins à prendre, enfin, pour tout dire, parce que vous n'aurez ainsi 1 ni atelier ni mairie.
Il s'agit de faire en sorte que les ouvriers, membres du suffrage universel, nommés conseillers municipaux et maires par le corps communal,
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puissent rcMiiplir leurs fondions, avec liherlé et convénnnce, dans l'inlérèt du pui)lic.
C'est là, il nie semble, le progrès polilique et social à réaliser aujourd'hui, le pas à franchir; aussi bien est-il franchi en fait par le suffrage universel, et, qu'on s'en réjouisse ou qu'on en grogne, il n'y a plus qu'à enregislrer ce fait dans les lois comme on a enregistré tous les phénomènes sociaux précédents, à mesure qu'ils se sont produits. Les lois ne se font pas autrement.
Cette arrivée des ouvriers dans les sphères de l'administration, de la responsabilité et de l'influence n'est-elle point l'événement du jour — événement politique et social — qu'aucun groupe socialiste ne peut s'approprier, mais qui appartient à la nation, auquel ont concouru tous les efforts et la marche du suffrage universel depuis vingt ans, et qui aura des suites que l'on verra peu à peu se développer? C'est à la République à comprendre ce mouvement, à en tirer profit et honneur.
Ces conseillers municipaux mettent aujourd'hui toute leur application à réformer les services de l'assistance, ils se promettent d'accomplir toutes sortes de belles choses : ils vont installer des maternités, des asiles pour les vieillards et les
infirmes, des crèches pour les enfants, des refuges de nuit, non seulement pour leurs concitoyens, mais pour les étrangers malheureux qui traversent leurs communes, c'est parfait. Ils se font peutêtre des illusions sur la portée de ces réformes, mais comme on ne fait rien sans une part d'illusions, qu'ils travaillent donc et qu'ils tâchent de réussir.
Seulement tout cela a été conçu, inventé et organisé avant eux, avec plus ou moins de succès, par les autres conseils municipaux. Les cantines scolaires, Tinstitution des pupilles du département ou de la commune, les distributions de secours à domicile, Taménagement hygiénique des hôpitaux et des hospices, les colonies agricoles, tout cela a été trouvé, entrepris, développé, à Paris surtout, depuis de nombreuses années déjà par nos assemblées municipales; tout cela n'appartient pas en propre aux conseils municipaux ouvriers.
Qu'y a-t-il donc d'original et de nouveau dans ces conseils? C'est leur existence même qui est nouvelle, c'est leur apparition, leur arrivée au jour, et voilà l'événement!
Lorsque la République a donné aux ouvriers la loi sur les syndicats, lorsqu'elle a institué les
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délégués mineurs inspoclant la niiuc avec les ingénieurs de TEtai, lorsqu'elle a admis les associations ouvrières, sans cautionnement, aux adjudications publiques, lorsqu'elle a introduit des ouvriers dans le conseil supérieur du travail et dans d'autres commissions mixtes, lorsqu'elle a admis les Bourses du travail, lorsqu'elle a augmenté l'autorité des membres ouvriers dans les conseils de prud'hommes, elle a aidé au progrès social, elle a fait ce que l'on peut appeler du socialisme et du plus légitime.
Il faudrait que ces lois fussent mieux comprises, ces institutions mieux respectées, mais en somme, c'est là le mouvement du siècle : faire entrer les ouvriers dans les domaines de l'administration, de la responsabilité et de l'influence, et leur assurer pacifiquement leur place dans la société générale et dans l'État.
C'est là tout le socialisme, mais c'est de la politique en même temps : c'est l'avènement prédit des « nouvelles couches ».
Les travailleurs du sol et du sous-sol ont fait un vigoureux effort pour conquérir leur place, au
Nord el au Midi, dans les conseils de leurs communes.
Parmi les deux ou trois traits marquants de nos dernières élections municipales, celui-ci est, je crois, le plus intéressant et, en tout cas, le plus neuf.
Des comités se sont formés qui ont leurs bureaux, leur organisation, et se persuadent que tout ce mouvement vient d'eux et qu'ils le dirigent d'après les vues de leur politique. Il vient de beaucoup plus loin, il ne procède nullement du programme électoral de ceux-ci ou de ceux-là. N'est-ce point proprement un effort, une poussée du monde ouvrier pour s'élever d'un degré et pour participer à l'administration d'un pays de suffrage universel, sous un gouvernement de République ouverte et progressive?
Jusqu'à présent, les groupes ouvriers avaient borné leur ambition à faire entrer quelques-uns de leurs délégués dans les Chambres législatives lorsque les circonstances politiques leur étaient favorables. Ne dites pas que celui qui peut le plus peut le moins, car ici, par exemple, il est relativement plus facile et plus commode à un travailleur, à un homme qui gagne son pain quotidien,
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d'oiilr(M' au parlement, pour peu (]ue l'occasion lui soit on aide, et de s'y soutenir, quand il y est, (jue de consacrer une partie importante de son existence à l'administration de la commune qui ne rindcmnise pas de sa peine.
Si les ouvriers parviennent un jour, en certain nombre, dans les conseils municipaux, la queslion de Tindemnilé sous une forme ou sous une autre se posera certainement et Ton ne devra pas hésiter à la résoudre. Mais ils n'attendent pas que cette facilité leur soit accordée; leurs regards autrefois fixés sur Paris et sur la Chambre des députés, ils les reportent maintenant chez eux, autour d'eux, sur la ville où ils travaillent, sur les services municipaux dont ils ont besoin chaque jour, et voilà qu'ils veulent leur place parmi les conseillers de la commune. Ils l'auront.
Dans tel centre industriel et minier, ils forment la partie la plus nombreuse du sufïVage universel ; ils se sentent les coudes à l'atelier, au cabaret et sur la place publique où ils se réunissent le dimanche. Que les délégués de ce sutTrage universel ouvrier franchissent le seuil de la mairie et s'assoient sur ses bancs, rien n'est plus indiqué, c'est tout naturel et tout juste. Ils ont acquis
dans radministration de leurs syndicats et de leurs caisses des notions qui leur seront ici fort utiles et rien ne dit qu'ils géreront plus mal les affaires municipales, qu'ils y apporteront des vues plus étroites et plus personnelles que les patrons et propriétaires qui, jusqu'alors, avaient par euxmêmes ou par leurs amis, employés et clients, occupé seuls les bureaux de la commune.
Dans des villes plus considérables, où sont réunies toutes les formes de l'activité intellectuelle, artistique, commerciale, industrielle, les ouvriers peuvent encore espérer d'obtenir leur place dans les conseils, soit au premier, soit au second tour, en agissant avec discipline et habileté, en tirant bon parti des circonstances électorales au milieu desquelles ils sont placés. Tout cela est parfaitement légitime et tout cela devait arriver, par la pratique du suffrage universel, par le développement de l'instruction et des mœurs comme par les progrès de l'industrie elle-même.
Nous sommes bien sûrs que les ouvriers n'iront pas chercher leur point d'appui du côté des adversaires de la démocratie républicaine, des revenants perpétuels de l'ancien régime, qui ne peuvent ni les aider, ni les guider, ni les suivre; mais le
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parti i'ô[)iil)li('aiii ne marKiiiera pas de leur ouvrir ses rangs et de faire l)on accueil aux nouveaux venus qui connaîtront à leur tourtes charges de la responsabilité et les dit'licultés des choses.
Les ouvriers apporteront leurs idées, leur mandat propre, ils tacheront de le remplir de leur mieux; ils prendront part à la discussion des taxes locales, à la répartition des octrois. Les conseillers ouvriers auront dans cet ordre de choses tout particulièrement leur mot à dire, qui devra être écouté avec une grande attention.
Il semble que dans la journée du 1" mai 1892 la pensée électorale, le légitime désir de pénétrer dans les conseils municipaux, ait effacé chez les ouvriers de France les autres préoccupations. La journée de huit heures les laisse plutôt indécis et divisés. Mais cela leur paraît clair et pratique, et tout à fait à leur portée, d'unir leurs bulletins de vote pour asseoir un certain nombre d'entre eux dans les conseils municipaux de la République.
Sont-ils en cela des rêveurs, des utopistes, des songe-creux? Ils se montrent, au contraire, très avisés, et s'il est excellente tous les points de vue, et pour la paix intérieure de la communauté, que le conseil élu en soit la représentation aussi fidèle
que possible, nous souhaitons que les ouvriers aient leur place en proportion de leur nombre dans les conseils du xx" siècle.
Déjà, dans plusieurs grandes villes, ils possèdent la majorité et même l'unanimité du conseil; ailleurs ils ont des minorités importantes. Ici, ils ont pu dresser entre eux des listes complètes et marcher en bataillon serré. Là, lisent été encadrés dans les listes républicaines et progressistes. Les conservateurs mêmes ont tenu à se présenter avec des ouvriers à leurs côtés.
Les partis peuvent ensuite se disputer sur la signification et l'importance de l'événement, les ouvriers sont fort indifférents à ces discussions. Ils sentent qu'ils marchent, qu'ils avancent, et ils se promettent de poursuivre, avec ceux-ci ou avec ceux-là, leurs destinées économiques, pour leur propre compte à eux-mêmes, pour leur liberté et leur bonheur.
Certaines personnes ont additionné ensemble toutes les élections ouvrières et elles les ont inscrites dans leur slatislique, avec ce titre général :
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socialislos. C'est trop commode, ol, parmi los diverses questions qu'on aurait !<' droit de leur adresser à propos de leur nomenclature, on pourrait demander d'abord si elles ne confondent pas un événement « socialiste » avec un événement (( social )).
Enire toutes les élections ouvrières qui se sont faites au Nord, au Centre et au Midi, celles de Roubaix ont eu un éclat singulier. C'est toute une révolution gouvernementale et sociale. L'exercice paisible du suffrage universel et l'esprit de discipline ont installé si complètement les ouvriers à la mairie que les voilà, à eux seuls, sans patrons, les administrateurs et les gérants de cette grande ville, l'une des plus somptueuses que nous ayons, où hier encore ils ne faisaient que fder, lisser et teindre les étoffes, forger le fer et bâtir des palais pour leurs employeurs. Hier à leur métier, aujourd'hui au gouvernement, n'est-ce pas une révolution?
Le triomphe des ouvriers a été si complet, si absolu et si soudain que le haut patronat, réactionnaire et clérical, aurait pu souhaiter un tel événement pour mettre les ouvriers aux piises avec de redoutables difficultés.
Mais le haut patronat a été bien éloigné de cette machiavélique leçon : il n'a su que précipiter la victoire ouvrière par ses maladresses, par son opposition à toutes les réformes républicaines, par son immense égoïsme, et, après le scrutin, il n'a su que donner le spectacle pitoyable de sa stupeur.
La situation où il s'est mise ne nous cause aucune inquiétude pour lui; nous savons parfaitement qu'il est en sûreté sous les lois de la République, comme tout le monde, mais les triomphes complets et subits sont dangereux pour ceux qui les obtiennent; la municipalité ouvrière de Roubaix ne tardera pas à être assaillie par des difficultés de tout genre qui lui viendront de ses amis autant que de ses ennemis.
Quoi qu'il en soit, nous avons vu l'ouvrier français avancer partout, s'introduire dans les affaires générales, se mêler à l'administration du pays, s'élever dans les régions ou habitent la responsabilité et l'influence. Les sectes et les partis peuvent croire qu'ils le tiennent sous leurs bannières, cet ouvrier; mais il ne se donne pas, il ne se lie pas et il ne jure dans les mains de personne. Il se reprend au moment où on croit le tenir. Il
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fait ses aiïaircs à hii-mrmo. Il accomplit ainsi son évolution » sociale », ce qui est plus intéressant et (l'une autre portée que l'évolution « socialiste ».
YI
Sans doute il ne manque pas de négociants, d'industriels, de médecins, d'avocats, de professeurs, de banquiers, très capables et très dignes d'être conseillers municipaux et maires de leur commune et qui ne le veulent point, parce que les obligations de ce mandat s'allieraient mal, pour eux, avec le soin de leurs alïaires domestiques.
Mais la plupart peuvent répondre à l'appel de leurs concitoyens s'ils le veulent, le suffrage universel peut les choisir s'il le veut; et leur désintéressement politique n'est pas toujours louable.
Les ouvriers, eux, sont tous et unanimement obligés de refuser des mandats que n'accompagne aucune indemnité pécuniaire. Le suH'rage universel doit s'interdire de prendre parmi eux ses hommes de confiance. S'ils acceptent cependant, si leurs concitoyens les choisissent, les voilà les uns et les autres dans la plus difficile et la plus pénible des situations!
La question n'est point de savoir si l'on est ouvrier ou patron, mais si l'on a de l'aisance; elle n'est pos entre ouvriers et patrons, mais entre pauvres et riches.
Or, la question est de savoir s'il est bon que, dans une démocratie comme la nôtre, ce soit là la question!
Sans doute, si vous croyez que l'intérêt et le prestige des communes demandent que les magistrats municipaux soient toujours des hommes ayant assez de loisirs pour se consacrer à la chose publique sans compensation, et si vous voulez que lesulîrage universel impose lui-même à la liberté souveraine de ses choix cette réserve morale de ne rechercher les membres de ses municipalités que dans la partie la plus aisée de la population, oh! alors, conservez le régime actuel, il s'explique parfaitement.
Yous pourriez même rétablir ce régime en sa pureté primitive, car il a subi par l'usage de graves détériorations, et peut-être serait-il nécessaire de corriger certain article de la loi municipale qui donne trop facdement ouverture à diverses sortes d'indemnités.
On pourrait encore, pour être plus sûr de son
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fait, exiger (jiie les eniulidals aux giaiules mairies (le la RépublKiiie juslifient iïinu\ fortune qui leur permette de pourvoir eux-mêmes à tous les frais (le r(3ceplioii et de l'eprésentation, et à la d(3pense des fêtes (jiii sont données pour la splendeur de la cit('i.
Ces vues procèdent en droite ligne du régime du cens et du système des plus imposés, et si vous è(es convaincus (jue c'est le bon système municipal, non seulement dans Tintérét des villes, mais dans l'intérêt de l'État tout entier, il est temps, très grand temps de sauver les derniers et précieux vestiges cjui nous en restent, épargnés par tant de révolutions.
Mais si vous voulez au contraire riue les électeurs municipaux soient de plus en plus libres de choisir leurs mandataires dans tous les rangs de la cité, sous leur responsabilité propre, et c|u'ils fassent eux-mêmes leur éducation politiciue et apprennent à exercer leurs facultés de discernement; si vous voulez que les municipalités soient ouvertes aux ouvriers comme aux patrons et à ceux qui ne sont ni l'un ni l'autre, qu'ils aient de l'aisance ou qu'ils n'en aient pas, et si c'est là vraiment l'esprit de la démocratie, l'intérêt du
suffrage universel et de l'État, alors vous êtes arrivés au moment décisif où le changement du système s'impose.
La question ne se présentait pas autrefois, lorsque les ouvriers et les plus humbles électeurs des villes n'avaient pas encore levé les yeux vers les mairies. Si par aventure un candidat venait à surgir des régions les plus infimes de la démocratie, c'est au Parlement qu'il visait du premier coup, parce qu'il y trouvait l'indemnité nécessaire, il ne pensait pas à la municipalité.
Mais la situation s'est modifiée sensiblement dans ces dernières années : les ouvriers qui s'élèvent ne sont plus de rares exceptions. De tous les côtés les ouvriers de ce siècle ont rehaussé leur niveau intellectuel et politique; ils ont formé des associations puissantes pour la défense de leurs salaires et pour leur émancipation morale. La République a aidé à ce mouvement par ses institutions et par ses lois, et c'est l'honneur de la République et l'une de ses premières raisons d'exister.
Aujourd'hui, les ouvriers, les travailleurs manuels sont en grand nombre dans les villes de fabriques et de mines, capables de prendre place
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au conseil immicipal; j(i dis qu'ils en sont cijpjibles par la force do leurs associations et par le droit de suffrage, comme on le voit. Us ont regardé les mairies comme le premier échelon où il leur importe de monter pour compléter leur instruction économique et politique, pour faire entendre h^ur voix et pour acquérir rinflucnce nécessaire au développement progressif de leurs destinées. C'est là qu'ils entendent donner d'abord leur mesure et se rendre dignes de faire mieux encore dans l'avenir.
Il ne s'agit pas de telle ou telle école socialiste, de tel comité électoral qui s'attribuera ensuite, mais en vain, la victoire, partout où des ouvriers auront pénétré dans les mairies de la République. C'est d'un mouvement général de la démocratie qu'il s'agit et de l'arrivée d'une de ces nouvelles couches que l'on nous a prédites, avec combien de prévoyance et de raison!
Si vous croyez que ce mouvement est dangereux, n'accordez pas l'indemnité municipale; mais s'il est utile et salutaire au bien public et à l'avenir de TEtat républicain; si vous pensez, comme nous le croyons, que cette entrée des ouvriers et des salariés dans les mairies est un fait politique et
social prévu, légiliaie d'ailleurs et inévitable, qui peut aider à d'autres solutions successives et qui soulagera le monde du travail d'une partie des anxiétés qui l'obsèdent, alors, votez, volez l'indemnité sans hésitation, régularisez-la, instituezla, consacrez-la !
Je ne parle pas seulement des conseils où tous sont ouvriers, mais nous en connaissons maint autre composé de majorités aisées et bourgeoises, où des travailleurs manuels ont pris place, amenés par les patrons eux-mêmes et par le parti républicain. Quelle situation cependant leur fait-on, dans les rangs de leurs collègues, après les y avoir introduits, s'il leur est impossible de diminuer d'une heure leur labeur journalier pour prendre part aux travaux de l'administration commune?
Leur élection devient pour eux un objet de désillusions et d'amertume. Ils sentent bien qu'ils ne peuvent pas marcher, qu'ils sont inutiles à leur parti, qu'ils ne sont pas à leur place et dans leur monde.
L'avenir se ferme juste au moment où ils le croyaient ouvert. Est-ce bon? Est-ce politique?
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YII
La délibération du conseil municipal de Koiibaix accordant des frais de représentation à son maire a été annulée : ce ne peut être que pour vice de forme, car au fond la loi du 5 avril 188/i admet parfaitement les indemnités municipales. Cette loi commence par poser en principe la gratuité, mais elle ajoute que les « fonctions miinicipales donnent droit au remboursement des frais que nécessite l'exécution des mandats spéciaux. »
Ainsi, les travaux des commissions, les inspections, déplacements et démarches quelconques, qui peuvent être considérés comme des mandats spéciaux, résultant du mandat de conseiller municipal, « donnent droit » au remboursement des frais.
C'est cette disposition de loi, consacrée dans la pratique par le gouvernement et par les Chambres, qui a permis aux conseils municipaux de plusieurs grandes villes, sans parler de Paris, de voter des indemnités de mandat, que le suffrage universel a ratifiées lui-même dans toutes les élections.
On pourra discuter la conduite et les actes du
conseil municipal de Roubaix et des autres conseils municipaux, où les ouvriers sont entrés en nombre; s'ils ont une tendance à franchir la limite de leurs attributions, il faudra les y ramener et leur faire voir plus clairement les points où s'arrête leur pouvoir légal; mais nous regretterions qu'on parût leur faire une mesquine guerre de chicane sur la question des indemnités qui sont pratiquées depuis longtemps par d'autres conseils.
Cette attitude vis-à-vis des conseils municipaux ouvriers ressemblerait vite à de la mauvaise humeur et à une sorte de persécution tout à fait impolitique. Si les communes n'approuvent pas les indemnités que ces conseils municipaux votent pour leurs maires ou pour les travaux des diverses commissions municipales, le suffrage universel n'aura pas de peine à montrer son mécontentement aux prochaines élections, mais quand il choisit pour mandataires communaux des travailleurs sans fortune, il doit comprendre qu'une indemnité de mandat devient indispensable, sous une forme ou sous une autre.
En principe, dans une démocratie comme la nôtre, dans un pays de suffrage universel, où tous les citoyens, sans distinction de fortune et de
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conditions, peuvent être appelés à remplir des mandats publics, n'est-il pas naturel et léj,M(ime que le temps qu'ils consacrent au\ affaires communes leur soit indemnisé par le public?
Entre le mandat législatif et le mandat municipal, il ne peut y avoir, au point de vue de l'indemnité, qu'une différence de mesure et non pas de principe, car je n'imagine pas que ce soit proprement le caractère politique du mandat qui fasse naître un droit d'indemnité pécuniaire.
La réaction criera un peu, selon son habitude, mais pense-t-elle que sous la monarchie héréditaire et conservatrice les députés n'étaient pas indemnisés? Ils l'étaient parfaitement, et plus ces députés étaient haut placés dans la hiérarchie du temps, plus ils étaient rétribués pour leurs autres fonctions, plus aussi ils l'étaient pour leur mandat de députés. Rien ne semblait plus juste que de payer largement les déplacements et les peines de ces seigneurs.
Consultez à ce sujet M. Eugène Pierre, l'oracle toujours écouté du droit parlementaire. Les lois françaises ont presque toujours attribué une indemnité aux citoyens que le suffrage public détourne du soin de leurs propres affaires. Lorsque
Louis XVIII supprima l'indemnité législative, il fut infidèle aux traditions de la vieille monarchie. Les députés des États généraux étaient indemnisés de leurs frais de séjour et de déplacement, soit par leurs commettants, soit par le Trésor royal. Aux États de Blois, l'indemnité des députés s'élevait à vingt-cinq livres par jour pour les archevêques, à neuf livres et à huit livres pour les députés de la noblesse et du tiers état.
Aux États généraux de 161/i, l'indemnité s'éleva jusqu'à 60 livres par jour pour le cardinal de Lavalette, les maréchaux de la Force et de Bassompierre; les archevêques reçurent 50 livres; les officiers-généraux, les magistrats des cours souveraines, les procureurs généraux et autres, . 30 livres. Le menu peuple des députés recevait moins, bien entendu. C'était la justice distributive proportionnelle de ce temps-là. Les manants étaient moins payés, mais ils l'étaient cependant, et tandis que les grands seigneurs recevaient 50 ou 60 livres, ils en recevaient 7 ou 8.
Le mandat municipal n'entraîne pas des déplacements comme le mandat de député; le conseiller municipal reste dans sa commune, le député doit aller à Paris. Le mandat législatif absorbe une
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grande parlii; de raniic(^ conséculivemcnt : le mandat municipal ne demande qu'un certain nombre de journées ou même de soirées. C'est une question de mesure, comme nous le disions, ce n'est pas une question de principe.
Quant au maire et aux adjoints d'une grande ville industrielle et somptueuse, l'accomplissement de leur mandat demande plus de temps que celui même de député et de sénateur; on peut dire que leur fonction dure jour et nuit, qu'elle ne les quitte pas un moment, et il est tout à fait équitable, décent et nécessaire pour la dignité même de cette grande cité, que son maire ait des frais de représentation généreux.
Marchander là-dessus avec les municipalités ouvrières, alors qu'on les a élues et acclamées sans marchandage, par d'imposantes majorités, nous ne verrions rien de plus médiocre et de plus piteux, outre que ce serait fort injuste. Est-ce ainsi que l'on inspirerait à ces conseils le goût et l'intelligence de l'équité?
YIII
Nous sommes dans une République parlementaire et représentative, dans un pays de suffrage
universel. Il importe à la sincérité de la représentation communale, à la bonne gestion des intérêts matériels et moraux, à Tordre et à la paix de la cité, que les ouvriers aient leur part équitable, suivant leur nombre et suivant leur mérite, dans rassemblée représentative de la communauté.
Ce mouvement n'est pas venu de Paris; il appartient en propre à nos communes industrielles et agricoles; il est né de la situation sociale que les ouvriers se sont faite depuis trois quarts de siècle par leurs travaux, leurs services et leurs associations sous le régime de la liberté républicaine.
Le groupement socialiste qui a pour secrétaire général et pour véritable chef M. Jules Guesde s'efforce de faire croire qu'il inspire et dirige tout ce mouvement du monde ouvrier. C'est la prétention ordinaire des comités politiques.
Le comité guesdiste est en cette affaire un comité politique comme les autres, avec les préjugés, les vanités et l'esprit de domination naturel à tous les groupements de ce genre. M.Jules Guesde sait très bien battre de la grosse caisse électorale. Le bureau qu'il a organisé sait aussi bien qu€ n'importe quel bureau officiel rédiger des circu-
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aires, des afliclies et envoyer des informations aux ournaiix et à l'agence llavas.
Mais croit-on que le monde ouvrier (jui se •émue dans ses profondeurs, qui s'agite vers la umière et qui aspire à occuper, comme il Toccu- 3era bien certainement, sa place légitime dans la îivilisation industrielle et agricole de notre pays, 3royez-vous que ce monde ouvrier est mené en isières par quelques politiciens socialistes? Cela îst risible à imaginer.
Ce serait l'arrêt immédiat de l'évolution ouvrière ît la stérilisation de tous les efforts des travaileurs, s'ils pouvaient être enfermés dans les cadres jtroits d'un groupement officiel.
Aussi, soyez tranquilles, cela n'arrivera pas; un )ureau qui a son siège à Paris, lella rue, tel luméro, pourra s'attribuer dans son journal et ians ses dépêches la nomination de tous les mvriers quelconques qui, au Nord, au Centre, ou lu Midi, seront élus dans les conseils des comnimes : ce ne sera là qu'une petite comédie très )rdinaire et sans conséquence.
Le groupe guesdiste fait sa politique comme les uitres groupes : il a sa cuisine parlementaire |iomme tous les comités du monde; il y ajoute des
formules incendiaires, des déclarations révolution naires, parce qu'il croit que ces formules et ce déclarations sont utiles à son parli. C'est là s politique à lui.
Il prêche « l'expropriation économique et poli tique de la bourgeoisie », il annonce que le pre mier devoir est « d'exproprier la classe capitalist qui ne défend qu'avec l'aide de l'État le produi des vols accumulés... ». Ces prédications peuven produire des effets plus ou moins déplorables selon les circonstances, parce qu'elles troublen les esprits, répandent l'inquiétude et Tanimosit entre les citoyens, sans leur présenter d'ailleur aucune solution pratique pour les problèmes d notre temps.
Mais enfin c'est la politique guesdiste, elle pos sède ses formules et ses tactiques comme toute les autres politiques; M. Jules Guesde et ses core ligionnaires pensent que c'est ainsi qu'ils arrive ront le mieux à s'établir dans les Chambre législatives et dans les conseils municipaux.
Ils annoncent en un style laborieux, d'une bru talité raffinée, à Lille, à Roubaix, à Fourmies que si leur candidat est élu, cette élection se tra duira « en un bien-être immédiat pour le