LA YIE DE L'ATELIER
Un grand atelier, avec ses machines, ses ressorts, et les hommes qui les font mouvoir, apparaît aujourd'hui comme un organisme vivant, dont toutes les parties se tiennent et qu'une seule conscience anime.
Les travailleurs rassemblés autour de ce point se sentent comme les membres d'un seul corps; ils se sont identifiés à cet établissement, à ces murailles, à ces galeries, à tout ce système plein de bruit, de mouvement et de feu, dans lequel ils ont dépensé leur énergie et capitalisé les etforls quotidiens de leurs muscles et de leur intelligence. Dans ces mécaniques et dans les produits manu-
facturés qu'elles exéculent, il y a de leur sève et de leur âme immobilisé.
Ce bloc de houille, amené à la surface du sol, n'est pas seulement composé de fougères et de lycopodes antédiluviens, il renferme une part de la vie et de la conscience de l'homme actuel.
Ce rouleau d'étoffe que l'on vient d'ôter du métier ne comprend pas seulement une certaine proportion de laine et soie; il y a une partie toute frémissante de l'homme, de la femme, de l'enfant, consolidée dans la magnificence de cette trame inerte.
Des liens moraux, à peine entrevus autrefois, mais chaque jour plus apparents au regard de l'opinion contemporaine, rattachent les ouvriers, d'abord les uns aux autres, et puis au système qu'ils mettent en mouvement d'un commun effort.
Cet édifice, ces parois, ces machines intérieures, représentent le squeletle, l'ossature, la carapace où sont abrités et rangés avec ordre des organes et des membres, ayant chacun sa fonction propre; et une ame, jadis inconnue, se développe dans le tout. Elle se crée chaque jour et commence à s'affirmer par de claires manifestations. Un courant de sentiments et de pensées circule de l'un à
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l'autre membres do ce corps social cl forme (!(» ses diverses parties un seul régime que Ton ue peut plusdécliirer sans entendre des protestations et des cris : c'est un corps vivant que l'on disloque.
Voilà pourquoi — tous les éléments politiques mis à part — les travailleurs épousent si ardemment la cause de leurs camarades renvoyés.
On peut prévoir que, dans l'avenir, lorsque des ouvriers seront renvoyés de l'atelier, sans que la légitimité du motif éclate à tous les yeux dans une évidence irrésistible, ce renvoi deviendra un acte antisocial caractérisé, et produira une espèce de scandale dans l'opinion.
Voilà pourquoi les grévistes de Carmaux n'ont maintenu que cette unique demande, qui était pour eux fondamentale : que leur camarade, mis en congé pour tout le temps de son mandat municipal, eût l'assurance de rentrer ensuite à l'atelier, qu'il demeurât, en un mot, membre de ce corps et qu'il y tînt toujours virtuellement sa place.
Cette question est tout autre que celle du suffrage universel, soulevée à tort par des journalistes et des orateurs politiques, qui ont cru faussement à une violation du droit électoral. On
ne saurait trop répéter que les droits politiques du suffrage universel ont trouvé, avant, pendant et après l'affaire de Carmaux, leur entière application. Le maire, librement élu, a pu remplir amplement toute sa fonction de maire, sans entrave, et s'il avait eu de l'aisance ou s'il avait reçu une indemnité représentative de son salaire, cette question était résolue entièrement et jusqu'au fond.
Bientôt la question de l'indemnité cessa d'être agitée, on n'en entendit plus parler : le conseil municipal a voté les fonds nécessaires ou le syndicat lui-même a pourvu aux besoins de l'ouvrier élu; peu importe, il ne s'agit plus absolument que du maintien théorique de Touvrier dans les cadres de l'atelier, et, pour cette conquête, toute une population ouvrière a déposé ses outils, les femmes se sont montrées aussi ardentes que les hommes, prêtes à souffrir les dernières privations, avec leurs enfants; tout ce corps social s'est mis en révolte contre la nature plus que contre les lois, et il a interrompu violemment le cours de sa vie éconouiique, pour conserver platoniquement dans son organisation la molécule qui en avait été éliminée. Yoilà la question ! voilà le phénomène et le drame!