‹ Transformations socialesChapitre 2 sur 58 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

pas davantage. Comme lui, il est une mesure arbitraire et petite, que nous avons faite en proportion de notre courte vue. Seuls, les jours sont vivants, ils s'avancent en nombre incalculable, dans le calme et dans la tempête, laissant derrière eux les fantômes de siècles, et, toujours semblables, toujours nouveaux, formant sans interruption ni brisure la chaîne éternelle du temps.

Les diverses catastrophes de la nature, qui nous sont connues, agitent à peine la surface de l'ordre universel, sur les points où elles éclatent; le torrent infini des choses éternelles poursuit sa marche accoutumée. Ainsi nos révolutions humaines, les plus considérables, qui emportent les lois et les gouvernements, sont une ondulation légère dans le cours profond de l'histoire. L'atome animé qui se sent périr crie que la catastrophe est immense et que c'est un scandale de la nature! La fin du monde, en effet, est arrivée pour lui et elle arrive ainsi tous les jours pour des milliers d'êtres, mais leur obscur sacrifice ne fait qu'aider insensiblement à l'évolution de l'univers.

Nous nous sommes battus les uns contre les autres jusqu'à la mort pour la justice et pour la paix. Une société vaillante et charmante a péri, une autre société a surgi, avec un esprit nouveau, plus savante et plus artiste que l'ancienne. On a pensé que l'histoire avait été coupée en deux. Jamais une rupture aussi complète et aussi radicale ne s'était opérée dans la trame du monde moral. Une révolution s'était accomplie en un moment, si parfaite-

AVANT-rUOl'OS VII

ment achevée et si pleine qu'elle s'appelait la Hév(jlution; — la révolution modèle et type, faite d'un seul coup, au milieu des tonnerres et des éclairs d'une nuit de prodiges. On datait de la mcme heure sa naissance spontanée et le complet développement de sa structure gigantesque. Elle avait parcouru avec une rapidité foudroyante tout le cycle de sa destinée. Son génie, mûri en naissant, avait dicté en trois mots la formule de la vie civile, politique et sociale. Les hommes, témoins de ces choses étonnantes et qui leur avaient survécu, ne parvenaient point à se reconnaître; ils avaient perdu le fil hrisé de notre histoire; ils pensaient qu'une déchirure s'était faite dans la constitution de la patrie et qu'il était à jamais impossible d'en recoudre les lambeaux.

Mais à mesure que nous nous sommes éloignés de ce grand événement et que nous avons été assez maîtres de nous pour en rechercher les origines et les causes, nous les avons vues reculant d'année en année, de siècle en siècle, et s'infiltrant jusque dans les profondeurs les plus inexplorées du moyen âge.

Les savants ont retrouvé de loin en loin les premiers vestiges, les formes encore impuissantes de la révolution qui s'essayait. Le chef-d'œuvre avait été précédé d'une série de plans et d'ébauches qui ne méritaient pas de vivre ni d'être fixées pour la postérité, mais qui avaient été nécessaires à sa composition plus parfaite. On voyait de plus en plus clairement, par le progrès des études historiques et scientifiques, que le monde nouveau n'était pas né tout d'un coup avec fracas, brisant la croûte de l'an-

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