VIII AVANT-PROPOS
cien monde pour monter vivant au soleil, mais qu'il s'était élevé lentement depuis des siècles, par couches superposées, et qu'en un mot il n'y avait pas deux mondes qui s'étaient succédé, l'un détruisant l'autre, mais un seul et même monde se développant d'après ses lois et qui s'épanouissait dans une sphère toujours croissante de vie et de lumière.
L'interruption violente de l'histoire, la cassure radicale n'existaient plus que pour les esprits superficiels et ignorants. Nous savons aujourd'hui que la société nouvelle est venue des époques les plus reculées, se cherchant elle-même, se perdant pour se retrouver encore, dans la forêt des événements. La démocratie s'est formée d'année en année par le travail manuel et intellectuel, par l'exercice assidu de ses facultés d'initiative, par l'effort de l'émulation et de l'imitation, de la concurrence et de la guerre; d'abord rampant sur le sol qu'elle fouillait de ses ongles, avec une obstination invincible, puis à genoux devant les seigneurs ecclésiastiques et laïques, son bonnet à la main et balbutiant des prières incompréhensibles; puis relevée sur ses pieds, la tête déjà haute, mais l'échiné encore ployée, et toujours s'étudiant elle-même, s'efforçant de se connaître, de créer sa conscience, sa personnalité, sa raison et sa langue, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant sa maîtresse, elle se dressa tout entière debout et, plaçant son bonnet sur sa tête, dit en bon français : « Me voilà! » La révolution était faite.
On saisit alors la révolution sur le vif; on la constata et on la vérifia; mais il s'en fallait bien que
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cette révolution eût été accomplie dans le moment où on Tapcrçut et (ju'ellc tînt tout entière dans ce geste. Elle procédait du fond des î\ges et elle ne s'était pas épuisée dans cet eflbrt, immense pour nous, mais petit pour elle. Son mouvement, son allure et ses effets d'aujourd'hui ne seront exactement appréciés que plus tard par les intelligences qui se trouveront placées hors de sa période actuelle. Et ainsi de suite pour tous les temps qui se succèdent, chaque période ne pouvant avoir de juges éclairés que parmi les hommes qui ne lui appartiennent pas. On connaît mal, on ne sent pas la phase de mouvement dont on est partie intégrante; ceuxlà seuls qui, par la force de l'étude et de la vertu, parviennent à s'en abstraire, peuvent commencer à l'apprécier de haut, dans le désintéressement de leur cœur, et réussissent à s'en faire une idée approximative. Entre la foule des êtres attachés à la surface de la planète, les physiciens sont seuls à savoir qu'ils font partie d'un mouvement prodigieux et que la terre roule sous leurs pieds.
Ce n'est pas seulement à 1789, c'est plus haut qu'il nous faut remonter, aux philosophes du win" siècle, au despotisme de la monarchie absolue, à la Renaissance, à la Réforme, à François I'' et î\ saint Louis, aux conflits de la royauté et de l'église, aux épopées et aux odyssées des Croisades, et plus haut encore, toujours plus haut, à l'apparition du christianisme, à la constitution de Rome et d'Athènes pour nous procurer des lumières, des notions exactes et profondes sur nos destinées, sur