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LA MAISON DE L'OUVRIEH

toujours chez le patron. Sa maison est dcvenno l'annexe de Tiisine. Le règlement de Tatelier le poursuit au coin de son feu, à sa table, dans son lit el ne le lâche plus. 11 y a im surveillant, un régisseur qui passe, qui entre, qui conlrôle. Le locataire ne peul pas loger un parent, un ami, un animal domestique. Dans certaines cités ouvrières, il faut èlre rentré à dix heures, en semaine, à onze heures le dimanche. Défense d'avoir un pot de fleurs sur l'appui de la fenêtre, de faire sécher son linge à la croisée. Pour défaut d'entretien ou de propreté ou pour tout autre motif, le régisseur donnera congé. Dans les organisations les plus libérales, l'objection reste toujours la même, toujours présente, toujours instante, et elle ôte le charme de la vie : l'ouvrier, sa tâche terminée, ne sort pas de chez le patron pour rentrer chez soi, il rentre chez le patron par une autre porte.

Dans une récente grève de Belgique, on nous a dit que les ouvriers avaient été placés dans l'alternative de reprendre le travail le lundi suivant ou d'être tous expulsés de leurs habitations. Ils répondirent qu'ils s'y maintiendraient par la force^ qu'on ne les expulserait qu'à la pointe des baïonnettes. La Compagnie fit venir les gendarmes. Je

n'ai pas connu la suite de cette aventure. Dans ces conditions, la maison de l'homme n'est pas le fondement de la liberté, elle est le fondement de la servitude.

Quand il a vécu ainsi pendant vingt ans, s'il a échappé aux diverses menaces de congé, aux interruptions de paiement; s'il a été un modèle de travail, de santé et de ponctualité, l'ouvrier sera propriétaire de sa maison; et, si elle a été faite solidement, si elle n'est pas déjà à moitié usée et délabrée, il la léguera à ses enfants, qui, après sa mort, se disputeront une somme de cinquante écus.

L'ouvrier français, issu de la Révolution du dernier siècle, profondément pénétré du sentiment de son individualisme, préfère la liberté sans la propriété à la propriété sans la liberté.

Cela explique la froideur qu'il témoigne à l'égard des lois qui ont pour objet de lui procurer une maison uniforme dans une cité, une cellule dans un couvent. Quand il sera devenu propriétaire en toute certitude, au déclin de son existence laborieuse, il ne possédera toujours qu'une case incrustée dans l'organisation patronale, au milieu <les souvenirs et des images d'un long asservis-

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sèment. Il no s'idenlilie pas à celte maison : c'est toujours la maison de la Compagnie.

M. Jules Siegfried, à qui je rends entièrement justice, dit quekpie part dans un de ses rapports, pour faire comprendre (•oml)ien l'ouvrier aime sa maison : « On peut dire que ce n'est pas l'ouvrier qui possède sa maison, mais sa maison qui possède l'ouvrier. » Ainsi, dit-on, l'avare ne possède pas son trésor, c'est son trésor qui le possède. Mais ce sentiment est tout le contraire du sentiment français, c'est là précisément l'objection fondamentale : l'ouvrier français ne veut pas que sa maison le possède, il veut posséder sa maison comme sa conscience et son vote.

Il sait que tous les avantages les mieux et les plus loyalement combinés qu'on puisse lui ofïrir font partie intégrante de son salaire, partie intégrante de son du, et il préfère recevoir tout son dîi, qu'il emploiera à son gré. Il mettra ses économies à la caisse d'épargne, il entreprendra un petit commerce, il vendra des journaux, ouvrira même un cabaret... eh! oui, un cabaret, si le cœur lui en dit. Il sera libre enfin, et sa liberté est sa première propriété. Il s'associe, se fédère et

se socialise pour être libre.

C'est la remarque qui s'est présentée à moi sans cesse dans ces pages écrites à la hâte et au jour le jour, entre mille autres préoccupations. L'ouvrier français défend sa personnalité avec un soin jaloux. La maison peut être l'asile et Tappui de la liberté, mais elle peut aussi être le contraire. Dans notre état social, il arrive qu'un peu d'argent de poche, un livret de caisse d'épargne, un humble commerce, la facilité d'aller et de venir, paraissent à l'ouvrier une meilleure garantie de sa personnalité qu'une maison.

L'ouvrier du xix® et du xx^ siècle a peut-être bien raison de voir les choses ainsi, mais je n'ai pas besoin de discuter ce sentiment, je le constate : ce sentiment s'est exprimé au conseil supérieur du travail sous les formes les plus vives et il a ses racines dans le fond même de la conscience des ouvriers.

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