‹ Transformations socialesChapitre 27 sur 58 · LAVKNKMKNT DES NOUVELLES COUCHES · texte numérisé non relu

LAVKNKMKNT DES NOUVELLES COUCHES

ont reconiHi la i)ropriét('i coinino le fondi^nont (h^ la liborlô iiulividiiollc et de la dignilé familiale, tels senties principaux traits par où se caractérise à leurs yeux la situation d'une classe infériorisée, sous le régime du sulTrage universel lui-même et sous les lois égalitaires de la Révolution française.

Ainsi ils forment une classe, cent deux ans après Fabolition des classes; ils se sentent èlre une classe dans la nation, que dis-je? ils veulent l'être, et ce sentiment, cette volonté commune, encore plus que tous les antres motifs, est la raison déterminante qui fait que la classe ouvrière n'est pas une simple expression grammaticale.

Et pourquoi veulent-ils être une classe? C'est ici que je me permettrai de demander que Ton fasse attention à la manière dont la question se pose. Ils veulent être une classe, tous leurs efforts depuis vingt-cinq ans sont tendus vers la constitution, la création, l'évocation de leur classe, parce qu'on leur a dit et parce qu'ils ont compris qu'étant une classe, une conscience, un organisme, ils pourraient avoir leur programme commun, en poursuivre la réalisation; parce qu'étant une force agissante et conquérante, ils pourraient revendiquer avec autorité ce qu'ils considèrent

comme leur dû, traiter, négocier, s'imposer au besoin; tandis qu'en demeurant à l'état individuel ils resteraient sans force, sans programme, et ils n'auraient pas même les organes les plus indispensables pour se mettre en rapport avec la société et lui exprimer leurs vœux et leurs revendications.

Ils sont une classe pour avoir leur part d'existence dans la société générale.

Ils sont une classe pour obtenir leur participa- ^ tion plus large au bien-être, à la liberté, aux loisirs, leur participation plus équitable à la vie morale et sociale de leur temps.

A mesure qu'ils obtiendront cette participation, ils se fondront dans la société générale et ils seront de moins en moins une classe.

La classe ouvrière n'existait pas ou elle existait à peine, au temps de la Révolution de 1789; elle s'est développée avec l'industrie et les usines^ avec la concentration des capitaux et des métiers. Lorsque trois cents ouvriers se sont trouvés rangés dans une galerie de machines, en face des appa-

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roils mus pnr la vapeur, collaborant lous ciisonihje à une nicinc œuvre, sous une même loi et même discipline, ils se sont regardés les uns les autres et ils ont jugé leur condition. L'homme ne se voit pas bien soi-même, il s'aperçoit et se comprend mieux dans son semblable et compagnon. Chaque ouvrier du tissage et de la fdature s'est regardé dans son voisin de travail comme dans un miroir et il a fait ainsi la découverte de lui-même. Que de choses anciennes et séculaires il a distinguées tout d'un coup, que les ouvriers isolés n'avaient pas vues, et cependant elles existaient!

Le sulTrage universel, l'instruction plus générale, la presse à bon marché ont aidé la classe ouvrière à prendre de plus en plus possession d'elle-même. Les lois républicaines ont continué l'œuvre commencée. Quel que soit le sentiment qu'on éprouve à l'égard do quelques-unes de ces lois, il ne faut pas les regretter, elles étaient inévitables, elles sortaient de la nature des choses. Les ouvriers s'étaient organisés en syndicats, ils s'étaient créé, sous le nom de « cercles d'études », de « bourses de travail », des centres d'activité intellectuelle et politique : la loi a légitimé ces institutions lorsque déjà elles rayonnaient. Aujour-

d'hui les ouvriers organisés réclament leur part de pouvoir et d'influence, et leur entrée par la grande porte dans la société issue de la Révolution française : le tiers état d'hier n'aurait-il vraiment d'autre partie à jouer que de refermer la porte au tiers état d'aujourd'hui?

Qu'il se rappelle à lui-même sa propre et glorieuse destinée et qu'il conçoive le juste sentiment de sa valeur, en regardant d'où il est parti, où il est arrivé; d'abord serf du seigneur, vilain et corvéable à merci, puis commis, greffier, marchand, bourgeois des communes, légiste aux pieds des nobles dans les parlements, tiers état triomphant aux jours de 1789, bourgeoisie souveraine, royauté de l'opinion, de l'argent et de l'intelligence — classe infime et presque indéfinissable à sa naissance, devenue par son travail, par son génie politique, par la hardiesse àe ses coups de main et par la patience de ses longues acquisitions, par ses alliances heureuses avec les autres classes, une puissance telle qu'aucune autre ne peut lui être comparée pour l'universalité et l'éclat de son empire.

Elle s'est confondue et identifiée avec la France au point d'être la France elle-même. La classe

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inoyoMiKS libérale et consorvalrice, qui a pris lo pas dans tons les pays, procode de son ospril, do SCS maximes, de sa poliliquo. On no sait pas encore ce que c'est que la bourgeoisie française. On n'a pas écrit son liistoire, bien qu'on l'ait essayé, avec talent. On a dit au commencement du siècle qu'elle n'était rien et qu'elle serait tout. C'est à notre époque, entre le xix" siècle finissant et le xx" siècle qui se lève, que cette prophétie reçoit son accomplissement. Non, la bourgeoisie de France ne connaît pas encore sa valeur. Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que désormais il n'y a rien d'autre à faire dans le monde que ce qu'elle a ait, d'autre esprit à développer que son esprit, d'autre méthode à appliquer que sa méthode : c'est-à-dire poursuivre l'œuvre de civilisation par l'industrie, la liberté et la science.

Aussi les aulres classes, les autres générations qui viennent et qui viendront n'ont-elles en réalité d'autre politique que de réaliser à leur tour et à leur profit, sous les formes qui conviendront à leur temps, ce que la bourgeoisie a réalisé, d'être une bourgeoisie à leur manière, d'avoir leur place dans le domaine industriel et scientifique par le travail et par la paix.

La bourgeoisie éclairée de France peut-elle opposer à ceux qui la suivent et qui Timitent, aux classes ouvrières, un veto^ un non possumus qu'elle a victorieusement repoussés quand on les lui opposait à elle-même?

Ce serait une chose absurde à imaginer que cette bourgeoisie industrielle et politique, dirigeante et gouvernante, qui a renversé le trône et même l'autel, qui a fait les révolutions des barricades et les révolutions des bonnets à poil, qui tour à tour, à coups de fusil et à coups de bulletins de vote, a conquis l'empire, criât maintenant à l'abomination de la désolation lorsqu'une nouvelle classe formée depuis cent ans, un nouveau tiers état, prétend aussi réaliser le rêve de sa destinée.

On ne peut pas croire que ces ouvriers, ces employés, ces mécaniciens, ces calculateurs, dans les mains de qui il a été absolument nécessaire de placer tous les ressorts, les pistons et les balanciers de l'organisation moderne, se résignent éternellement, pour la gloire et la splendeur de la bourgeoisie industrielle, à travailler douze heures par jour et à gagner juste de quoi subvenir aux besoins les plus élémentaires de l'existence, à ne

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