‹ Transformations socialesChapitre 32 sur 58 · I.A RESI'ONSAISILITK DES ACCIDENTS · texte numérisé non relu

I.A RESI'ONSAISILITK DES ACCIDENTS

(lu Iravail, pour ins(all(îr ces liominos qui poincnl, et qui, (Mi\, n'ont pas le temps de prendre des précautions, pour les installer dans un inili(Mi sain, normal et réglé suivant les préceptes de l'expérience.

On n'imagine pas à quel point cette question d hygiène tient profondément au cœur des ouvriers. Ils ont raison. Ils organisent des congrès, auxquels ils se rendent de tous les points de la France, pour discuter entre eux les questions hygiéniques de leur métier.

Quand ils voient que ces questions sont méprisées autour d'eux, que leurs ateliers sont malsains, mal aménagés, ils en éprouvent une sorte d'humiliation très compréhensible. Non seulement ils se sentent menacés dans leur santé; ils se sentent )lessés dans leur dignité d'hommes et de citoyens.

Yoilà ce qu'il faudrait se dire plus souvent. Voilà des problèmes moraux et sociaux qu'il fau- Irait savoir étudier et approfondir, comme lo peuœnt faire des médecins, des mécaniciens, des îhimistes sans doute, mais aussi comme le doivent faire des psychologues et des philosophes !

La création d'un nouveau rouage gouvernemental mérite toujours la plus grande attention. Non seulement il produira des etîets sur le monde extérieur, mais il en produira aussi sur les autres pièces du mécanisme où il a été introduit; il er modifiera plus ou moins le poids relatif, la vitesse et Tallure; il fera le travail qu'on lui demandai plus ou moins bien, mais il fera aussi un travai qu'on ne lui demandait pas. On assistera à tout une série de changements, dont on a constat l'origine, mais dont on ne peut fixer le terme.

L'institution du « Conseil supérieur du Travail nous a paru, en ce sens, un événement digne d'etr noté : il s'est fait sans bruit ni apparat, au mois d

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févrior 1891, mais les ohscu'valoiirs uni clé très frappés do l'apparition du pliénoinénc cl ils se sont mis à examiner curieusement la tournure qu'il allait prendre.

Rien ne se crée dans le monde : tout est en vie et en mouvement. Lorsque nos lunettes perfectionnées nous font découvrir une planète, elle était déjà, avant que nous l'ayons vue. Il est vraisemblable qu'une molécule nouvelle, qui ferait, on ne sait comment, irruption dans noire système planétaire, rébranlerait plus ou moins et amènerait des changements d'abord imperceptibles qui auraient, dans la suite des siècles, une portée incalculable.

Notre Conseil supérieur du travail est une molecule nouvelle dans l'Etat républicain. Elle pourrait être détruite, comme elle a été créée, moins facilement néanmoins, car elle vit aujourd'hui, et le plus humble organisme, dès qu'il a commencé de vivre, se défend, proteste et crie, si on veut le briser. J'aime à croire que cette institution durera; elle se développera avec la durée, modifiant ses manières d'être, modifiant bien des choses autour d'elle, et elle produira, peu à peu, des effets qu'on ne saurait prévoir,

Sans cherchera imaginer ce qui se passera plus tard, nous voudrions essayer de dire comment et pourquoi le Conseil supérieur du travail a été institué; quel intérêt social et politique il nons présente en sa forme actuelle. Les ouvriers qui y ont été appelés ne l'estiment pas à son prix, et le gouvernement qui a eu la sagesse hardie de les y appeler n'apprécie peut-être pas assez lui-même la valeur et le caractère de sa démarche. Aucun esprit philosophique ne s'oiïensera de cette remarque, M. Jules Roche moins que personne : il sait que l'un des emplois supérieurs de l'esprit est dans ces retours sur soi-même et dans l'examen approfondi de ce que Ton a fait au feu de l'action, lorsque le loisir vous en est ensuite accordé.

Ce que l'on a appelé « le quatrième état » est aujourd'hui formé, on n'en saurait disconvenir. Ce monde nouveau qui se préparait confusément et dans la nuit, depuis les premiers commencements de notre organisation industrielle, qui cherchait à rassembler ses éléments épars, est arrivé à un point de consistance suffisante. Le quatrième état est fait, non seulement en France, où il semble venir à sa place et à son heure, mais dans des pays

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mômes où le Iroisiènio élal n'a pas (mi U) temps tralteindro à son entier développement.

('ette expression iVétatnous plaît médiocrement, elle rappelle des temps et des mœurs qui ne sont plus. Nous en avons réprouvé l'usage, dans une autre partie de ce livre, et nous avons dit qu'il n'y avait pas et qu'il ne pouvait pas y avoir de « quatrième état. »

Il nous faut cependant des mots quelconques pour décrire des situations. Disons, si vous l'aimez mieux, que la société ouvrière est faite désormais et que ni homme ni événement ne sera capable de la défaire. Lorsque n'étant rien, sans ressources, sans argent, sans instruction, elle est arrivée, à travers tant d'obstacles, au degré de maturité et d'influence où nous la voyons, il serait absolument chimérique de penser qu'on l'obligera à rétrograder. Nous entendons dire quelquefois que nous sommes dans une période de crise qui passera; point du tout, pourquoi passerait-elle? Elle se développera au contraire et il dépend de nous qu'elle ne soit pas une crise, mais un développement régulier de la civilisation.

Si une force nouvelle, intelligente et consciente, est née dans le monde, c'est un enrichissement

Hector Dépasse. \3

pour le monde, un accroissement de vie, de jouissances et de dignité morale pour tous ceux qui auront l'esprit d'en profiter; quant à détruire, à disperser cette force nouvelle, il n'y faut pas songer : l'entreprise serait au-dessus de tous les pouvoirs et, le pourrait-on, ce serait un stupide attentat, une mutilation de l'humanité. é

Le temps est fini où l'on semblait avoir quelque raison de dire que la « société » était menacée, qu'elle avait à prendre garde et à se défendre : la société ouvrière, à son tour, a mérité ce nom et ce litre, quand elle a sa discipline, son code, ses symboles, sa physionomie, son point d honneur; quand elle a ses réunions, ses congrès et même ses congrès internationaux, où elle a montré dernièrement un singulier esprit politique et la science parlementaire la plus profonde. « Et moi aussi, je suis peintre! » s'écriait, dans un légitime transport, le philosophe qui, en voyant son livre fait, se comparait au Corrège. Les ouvriers de la fin du XIX® siècle peuvent dire : « Et nous aussi, nous sommes une société! Et nous aussi nous sommes un monde! «

La société ouvrière ne réclame pas seulement une plus large part des bienfaits de la vie, une

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(liiiiimilioii (In Irav.'ul et une niigmontalion du loisir : elle aspire à niai'qiior sa place dans les inslitiilions [)oliliques el paiiomenlaires du inonde inoderno. Il faudrait avoir bien peu d'éducation historique et politique pour croire que le cadre actuel de nos institutions, nos deux Chambres telles qu'elles sont élues et organisées, nos ministères tels qu'ils fonctionnent et sont répartis, nos grands services publics, nos budgets, nos impôts, tels qu'ils se comportent, que tout ce système se prêtera parfaitement, sans la moindre retouche, à la libre respiration et circulation du monde ouvrier.

Les états antérieurs, les sociétés précédemment arrivées ont eu les institutions qui leur conviennent. Ces institutions féodales, aristocratiques, bourgeoises, parlementaires, vivent côte à côte, mariées ensemble, enchevêtrées et tordues par les événements. Les unes, affaiblies et à moitié brisées, les autres, dans toute leur verdeur, représentent plus ou moins exactement les corps et les sociétés qui les ont créés. La société ouvrière voudra des institutions ouvrières. Le quatrième état aura à son tour ses organes. Il en a déjà qu'il s'est donnés à lui-même : journaux, cercles, réu-

nions, congrès, syndicats, bourses du travail; ce sont des organes de l'ordre inférieur et privé, dont il se servira pour conquérir des organes de vie publique et politique. Il aura sa part dans l'organisme gouvernemental, aussi bien que la noblesse et la bourgeoisie. Il vivra de la grandej vie onicielle, la seule qui vaille, qui soit digne d'être enviée et conquise par les corps qui ont conquis premièrement l'existence et la conscience. Si on appelle socialisme cette poussée d'un monde inférieur vers plus d'existence et plus d'influence, tous les grands corps ont eu leur période de luttes sociales qui a précédé la période de leur organisation politique.

La question sociale, telle qu'elle paraît aujourd'hui posée, a une solution, quoi qu'on en ait dit, une solution pour un temps, comme toutes les solutions de ce monde sans cesse en travail, qui. se crée à lui-même de nouvelles questions à mesure qu'il résout les anciennes. M

La question sociale actuelle doit avoir pour

solution (le se résoudre et de se dissoudre en une (juostion politique. Quand les ouvriers auront leur place, leur fonction, leur représentation dans Turganisme politique, la question qui nous tourmente aura changé de caractère. Cette question sociale sera fondue en une autre question qui sera toute polilique. Les influences opposées se niesureront, non plus comme aujourdluii sur le terrain du socialisme, mais sur le terrain de la polilique courante, traditionnelle et gouvernementale. Ce socialisme, je ne dis pas toute la dose de socialisme qu'il y a dans Thumanité et dans l'histoire, mais le socialisme d'aujourd'hui, sera devenu de la politique ordinaire. C'est la solution de notre question sociale, au sens exact et complet du mot. La solution est cela même, et elle ne peut être autre chose.

J'ose donc ici m'inscrire en faux contre cet aplîorisme qu'il n'y aurait pas de solution à la question sociale : il est impossible au contraire qu'il n'y ait pas une solution de notre question sociale.

Si vous entendez, par cette expression, l'amas confus de toutes les misères qui affligent l'humanité, vous n'aurez sans doute que trop de fortes

raisons de soutenir qu'une pareille question est sans solution; mais je vous prierai d'observer que vous apportez dans le débat une idée tellement] vague et générale que nous n'en pouvons faire le sujet d'aucune discussion utile et que vous prête^ aux mots une étendue et une signification qu'ils n'ont nullement, au cours journalier de nos discus^ sions et de nos luttes. La question sociale de cej temps n'est ni plus ni moins que la lutte de lai société ouvrière s'efTorçant de conquérir sa place dans la société générale. Cette question-là a ses limites; on peut en faire le tour; on peut la poser et la discuter : certes, elle est posée et, comme toute question posée, elle doit se résoudre et elle ne peut pas ne pas se résoudre.

Lorsque la société ouvrière commencera à posséder officiellement et d'une manière positive la place qui lui revient, lorsque les ouvriers de ce siècle commenceront à tenir, dans la combinaison des forces gouvernantes, le rôle qu'ils sont capables d'exercer, notre question sociale se transformera, se fondra et se résoudra en question politique, comme il est arrivé de toutes les formes de crise sociale antérieures, qui, toutes, les unes après les autres, sont allées se fondant et se résol-

vont en poliliquo, pour la paix et le progiès du monde.

Le Conseil supérieur du travail est une occasion pour la société ouvrière de s'installer dans la vie officielle et dans le système gouvernemental; il contribue à faire en sorte que la question sociale se résolve en politique, comme un nuage chargé de tonnerre et d'éclairs se résout en une ondée rafraîchissante : c'est là son emploi et son prix.

L'institution des conseils supérieurs auprès des divers départements ministériels est ancienne : l'Agriculture, le Commerce, l'Université, l'Assistance publique, les Colonies ont eu successivement leurs conseils supérieurs. On s'est demandé pourquoi le Travail n'aurait pas le sien? Et pourquoi n'aurait-il pas un ministère entier, au même titre que l'Agriculture et le Commerce? J'y vois bien une difficulté, qui est celle de définir le travail. Il ne forme pas une catégorie distincte comme l'Agriculture ou le Commerce : il est dans tout et il anime tout. La civilisation et le couver-

nement ont à leurs ordres une infinité de travailleurs en habit noir, qui piochent de la plume, du crayon, du pinceau, plus lourds parfois dans la main que le pic et le marteau, et qui ne réclament pas les trois huit!

Le titre aurait été plus exact peut-être, si le nouveau conseil s'était appelé « Conseil supérieur du travail industriel » ; mais ce n'eût pas encore été l'exactitude parfaite et, sans trop approfondir la formule, on s'est mis à rassembler des ouvriers et des patrons, des législateurs, des administrateurs et des philosophes, et on les a chargés d'étudier en commun les questions qui se rapportent à l'organisation du travail.

Il est clair qu'un conseil ainsi composé, avec un tel programme, ne ressemble que par une vaine apparence aux autres conseils supérieurs. C'est tout autre chose si l'on réunit autour d'une table des statisticiens et des commerçants pour s'occuper de commerce, des médecins pour discuter de médecine, des instituteurs et des professeurs pour traiter des questions d'enseignement et pour exercer un pouvoir de discipline sur leurs corporations, ou bien si l'on met face à face des ouvriers, des patrons et des législateurs, en les invitant à

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ziio

élucider en comimiii les (jiieslions qui les divisent et qui les rapprochent.

Notre Conseil supérieur du travail n*a aucun analogue, je pense, ni dans notre pays, ni dans les autres pays. L'Office du travail institué aux Etats-Unis, dont on nous dit des merveilles, n'est, avec son puissant outillage et son gros budget, qu'un bureau de fonctionnaires, très habiles sans doute en l'art décevant de la statistique. On nous a donné aussi un Office du travail, mais il ne supplée pas au Conseil supérieur qui doit garder son indépendance et son originalité. Les Chambres et les Conseils du travail en Belgique sont essentiellement des conseils de prud'hommes et d'arbitres. Nous avons eu, en I8/18, le « Comité du Travail », où se sont rencontrés Louis Blanc, de Falloux, Bastiat, Tourret, Considérant, Leblond, Waldeck-Rousseau, M. Jules Simon : les ouvriers y sont venus et ils ont été entendus; mais ils n'ont pas fait partie de ce comité, revêtus d'une nomination authentique du gouvernement de leur pays, pour y siéger au même titre que les autres membres.

L'idée de former ce Conseil supérieur du travail est venue en droite ligne de l'Hôtel de Ville. Un

membre de l'exlrême gaucho socialiste, M. Vaillant, proposait, en I88/1, de constituer une Commission municipale du travail, mais il était fort mal accueilli par la majorité, par tout le radicalisme classique. Je priais le Conseil de ne pas repousser la proposition, de la retenir, au contraire, et de la mettre sérieusement à l'étude. M. Mesureur proposait alors de créer une Commission du travail, du commerce et de l'industrie; mais je tenais bon pour une Commission du travail tout court; je ralliais la majorité à ma manière de voir et, après une année d'études, la Commission du travail était instituée conformément aux conclusions de mon rapport.

Un peu plus tard, M. Mesureur entrait au Parlement; il apportait un projet de Conseil supérieur du travail, élaboré de concert avec un autre membre du Conseil municipal, M. Yillard, qui en avait, le premier, présenté l'idée. M. Mesureur a poussé le projet avec une énergie tenace et habile, s'arrêtant quand il le fallait, ne dépassant jamais la limite que la politique parlementaire pouvait permettre : il eut le bonheur d'avoir à faire à un ministre éclairé, très Ubre d'esprit, qui venait lui-même du Conseil municipal de Paris. Et ainsi le Conseil supérieur

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tin Iravnil a ('(MlaiiuMiiciil suii origine au Conseil ninnici[)al de l*aris.

Mais la Commission municipale du travail s'est attribué spontanément un rôle d'ar])itre ((ue le décret du 2'2 janvier 189] ne donne pas au Conseil supérieur du travail. La Commission de rilôtel de Ville a offert son arbitrage dans les grèves : patrons et ouvriers sont venus à diverses reprises devant elle et, après des négociations longues et délicates, ils se sont quelquefois entendus : ils ont évité la rupture. Le Conseil supérieur du travail ne pourrait-il pas devenir une autorité arbitrale dans ces luttes qui prennent de jour en jour des proportions plus redoutables?

Il a préparé un projet de loi sur rarl)itragc qui permet aux ouvriers et aux patrons de se clioisir des arbitres, s'ils le veulent. Ce n'est pas assez, la question est d'avoir des arbitres et on n'en a pas : le Conseil supérieur pourra peut-être en remplir un jour la fonction.

Il a préparé d'autres projets sur les bureaux de placement, sur la protection des salaires, sur le crédit, sur les habitations à bon marché, sur l'Office du travail. Son vrai mérite est ailleurs. A vrai dire, pour faire des lois sur l'arbitrage industriel

OU sur toute autre question relative aux rapports du travail et du capital, nous avons le Parlement, nous avons le Conseil d'État, qui serait appelé par sa destination à rendre de grands services et qui, par malheur, en rend fort peu à la République et à la démocratie, tourmentée de tant de questions cuisantes; pour organiser des bureaux administratifs, nous avons le gouvernement lui-même avec ses ministres. Le Conseil supérieur du travail a une tâche à remplir qui n'est pas plus de l'ordre législatif que de l'ordre administratif, et cette tâche propre, la plus intéressante, a été le moins aperçue; le décret du 22 janvier 1891 n'en parle pas : il n'en pouvait point parler sans doute. Ceci est d'un ordre plus élevé que les décrets et les lois. Le Conseil supérieur du travail, composé d'ouvriers, de chefs d'industrie, de députés, de sénateurs, de tous les éléments de la vie officielle, doit servir à amener les ouvriers français dans un milieu nouveau pour eux, qui est le milieu où habitent la critique, Tinfluence et le gouvernement.

Je dirais volontiers que cette institution doit être une école mutuelle d'éducation économique et politique : les législateurs peuvent y apprendre

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des oiivriors, el les ouvriers peuvent aussi y yp- I)r(Mulre des législateurs et des philosophes. Mjiis ce n'est pas encore de cela (pTil s'agit précisément. Chaque fois qu'il m'a été permis de parler d'éducation — et il n'est point de sujet qui me paraisse contenir plus amplement presque tous les problèmes de ce monde — j'ai aimé à exposer cette opinion que chacun se fait à soi-même son éducation, hors des écoles et hors des parlements, par Telfort de la conscience en lutte avec la nature, les passions et la vie. Je préfère mille fois à toutes les institutions officielles pour l'éducation du monde ouvrier, le travail lui-même d'abord, et puis les institutions qu'il se donne librement, ses associations, ses congrès, ses syndicats, ses caisses de secours et de défense, alimentées de ses propres deniers.

C'est là, bien mieux que dans le Conseil supérieur, que les travailleurs trouveront le véritable exercice de leurs facultés, l'instrument de leur éducation professionnelle et politique, dans une discipline volontaire et dans une organisation consentie.

Mais le Conseil supérieur du travail a introduit des ouvriers, investis d'un mandat du gouverne-

ment de leur pays, dans une assemblée délibérante, avec des patrons et des législateurs. Ce phénomène est le plus digne d'altention que je connaisse : les ouvriers n'en ont pas tenu encore le compte qu'ils devraient, et n'en ont point tiré les bénéfices moraux qu'ils pourraient y puiser en foule. Le même fait s'est produit, avec plus d'éclat, mais d'une manière trop fugitive, lorsque les ouvriers ont été appelés à siéger dans une conférence internationale, par la volonté d'un gouvernement d'empire. 11 était bien naturel qu'après avoir pris place dans une conférence diplomatique, les ouvriers voulussent participer à un congrès international, par eux-mêmes imaginé et convoqué, et nous n'avons pas été surpris de voir arriver au congrès des mineurs de l'Europe, à Paris, les mêmes ouvriers que l'empereur allemand avait invités à la réunion internationale de Berlin. C'est la suite familière des choses et le train courant de l'humaine logique.

Des associations ouvrières ont protesté contre le décret qui allait chercher quelques-uns de leurs membres pour les amener au Conseil supérieur avec une délégation d'État : elles ont même obligé ces conseillers à donner leur démission. C'est une

erroiir (le jugement vi dt; politique, ([ui, à la vérité, ne s'est pas répandue. Les ouvriers his plus elairvoyanls ont accepté le mandat gowvernemcmtal, et l'un d'eux, très avisé, étant à ce moment même engagé dans une lutte électorale, s'est empressé d'aKiclier sur les murs son titre tout nouveau d(^ membre du Conseil supérieur du travail : il a fait élire à la Chambre des députés, aussi bien par les paysans que par les mineurs, le candidat que ses camarades et lui désignaient au suffrage universel. C'est ainsi que je constate l'arrivée du monde ouvrier dans les régions où se tiennent l'influence et l'autorité, où se font l'administration et les lois. Le pouvoir dirigeant prend les ouvriers par la main et les installe dans les conseils nationaux, bien plus, dans les conseils internationaux. Tout le libre effort, si légitime, de leurs propres associations, n'aurait pas produit ce résultat. Ce sont les gouvernements qui les convient et qui s'ouvrent devant eux. Ils n'ont pas besoin de conquérir la vie officielle, l'enjeu de tant d'acharnées batailles, voici qu'on la leur offi'e et on la met à leurs pieds.

Le premier essai du Conseil supérieur du travail a répondu de la meilleure façon aux espérances des amis de l'institution nouvelle et aux critiques de ceux qui ne l'aimaient pas. Ce début a été universellement jugé comme un succès, et l'on sait combien il importe de débuter par un succès dans la vie.

Les personnes qui, avant sa naissance, avaient bruyamment prophétisé qu'il ne marcherait pas, n'ont plus eu d'autre ressource que de n'en plus parler du tout quand ils Font vu marcher si bien et si droit. Des politiques et des philosophes, des patrons et des ouvriers, venus de points si difTérents, d'une origine, d'une éducation et d'un tour d'esprit si peu semblables, se sont réunis sous la présidence du ministre du commerce, aidé de viceprésidents tels que MM. Léon Say, Challemel- Lacour, Jules Simon, Mesureur, aussi différents entre eux que les membres de l'assemblée ellemême : ils ont pu discuter ensemble sur les questions de travail et collaborer à une même œuvre, comme s'ils étaient « les membres d'une même famille. »

A la vérité, la critique que Fou aurait cn\i(3 (roxpriincr, c'est que cette mise en train aétéliop l)clle; qu'elle n'a pas olTert assez de prise à la critique. Les ditrérents groupes ont montré presque ti'op de prudence, presque trop de réserve; ils n'ont pas assez dit, les uns et les autres, ce qu'ils avaient sur le cœur. Les ouvriers n'ont pas assez parlé; les administrateurs, les directeurs des départements ministériels ont paru aussi trop silencieux. On attend « la lumière du choc des idées » : le choc ne s'est pas produit d'une manière assez pétillante. La table de la présidence était fort majestueuse : il n'y a ni Chambre ni Sénat qui présente un tel ensemble de vice -présidents, rangés à droite et à gauche du président elTectif, et cette vue, pleine de prestige, n'était pas sans exercer une certaine influence d'intimidation sur l'assemblée. On n'affronte pas légèrement un aréopage où l'on voit, impassible et souriant, M. Challemel-Lacour, flanqué de M. Jules Simon et de M. Léon Say. Mais il faut un commencement à tout : on s'y fera, on a commencé à se sentir les coudes, à se frotter les uns aux autres, et je me plais à croire que la circonspection, même un peu grande, de gens pénétrés de l'importance de

leur tâche, vaut mieux que la légèreté et Tétourderie qui parlent à tort et à travers.

Un jour arrivera, peut-être prochain, où, la timidité des débuts étant secouée, on discutera davantage, et peut-être trouverons-nous alors qu'on fait trop de bruit dans la maison et qu'on n'y fait pas assez de travail.

Qupi qu'il en soit, nous nous sommes mis à marcher. D'autres gouvernements nous avaient précédés tant bien que mal et semblaient nous convier à les suivre. Comme il avait paru de toutes parts que les ouvriers de ce siècle n'obtenaient pas leur portion légitime dans les fruits du travail, et que, de cette mauvaise répartition, il résultait des embarras de tout genre dans la situation économique des États, on avait imaginé à l'envi de créer des lois et des institutions pour mettre un peu plus de justice dans la société industrielle.

Les gouvernements, qui sont le plus solidement établis sur le privilège, ont compris euxmêmes qu'ils avaient besoin de plus de justice pour subsister. L'Europe entière souffre et pâtit de l'absence de la justice. L'arbitraire le plus impérieux a commencé à réfléchir, à s'inquiéter; il

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a senli (juc pour conlimicr de vivro, inrmo en lanl (jirarbilrairc, il avait besoin d'inlrodiiire dans son organisme une dose plus large de juslice rcspirable.

De là, cbcz tous les goiivernemonls, tant d'essais et d'expériences que nous n'avons pas à rappeler ici. Nous n'avons peut-être pas niarcbé les premiers dans la voie des réformes ouvrières, mais nous avons fait une cbose qui prime tout le reste : nous avons fait tout simplement la République. Les luttes de nos commencements s'étant apaisées, on a pu tourner vers les réformes tout TelTort, ou une partie de l'effort que l'on était obligé de donner auparavant à la politique. Nous avons entrepris par morceau, par fragment, suivant les occasions, un certain nombre de lois ouvrières qui n'ont pas toujours brillé par la méthode et la concordance.

Il faudrait mettre un peu plus de suite dans ces études, un peu plus de coordination dans ces lois éparses. Le Conseil supérieur du travail pourrait y aider; ce serait une des parties importantes de son rôle; il y tendra sans doute par la force des choses et par son propre mouvement intérieur. Je voudrais voir en lui une sorte de Conseil d'Etat

qui serait spécialement chargé de Tétude et de la préparation des lois industrielles et ouvrières. Le Conseil d'État prussien, qui n'est qu'une ombre intermittente, que ses maîtres tirent tantôt de l'oubli et tantôt font rentrer dans le silence, aspirait à cette fonction, mais il a paru absolument incapable de la remplir.

Le Conseil supérieur devrait nous servir d'abord pour préparer ces lois ouvrières qui prendront une place de plus en plus large dans notre législature, ensuite pour les coordonner et les reviser grammaticalement quand elles sortent, toutes faites, mais souvent imparfaites du laboratoire parlementaire. Ce n'est pas notre assemblée du Palais-Royal, malgré sa haute compétence et ses lumières, qui semble avoir ce qu'il faudrait pour remplir une tâche si nouvelle. Noire nouveau Conseil supérieur au contraire y semblerait tout naturellement appelé. Il a ses destinées dans ses mains et il deviendra ce que le feront son travail et sa sagesse.

Les pouvoirs publics devraient dès à présent, par lois ou par décrets, s'efforcer d'en améliorer la constitution etlui procurer une vie plus active. J'ai vu plusieurs de ses membres les plus poli-

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tiquos, dos sénaleiirs liés pénétrés de l'ospril de goiiverneinont partager cet avis. Les ouvriers ont paru trop isolés, isolés par leur nombre, isolés aussi par certains préjugés. Ils ne sont qu'une douzaine; c'est trop peu. Il faudrait trouver un moyen de les faire désigner ou nommer par leurs associations et syndicats; malheureusement leurs syndicats sont restés jusqu'à présent dans Tanarcliie et dans une sorte d'état inorganique.

Je disais qu'ils sont isolés, non seulement par leur trop petit nombre mais encore par leurs propres préjugés; l'un de ces préjugés est celuici : ils considèrent comme des « patrons », ils semblent classer dans la catégorie des patrons les sénateurs, les philosophes, voire même « les publicistes », qui mériteraient peut-être bien plutôt d'être rangés parmi les ouvriers et « prolétaires »; ils considèrent encore comme des « patrons » tout ce qui tient du gouvernement, les cljefs de cabinet et les directeurs des départements ministériels. Alors, évidemment, ils doivent se croire très isolés.

Mais ce préjugé a reçu au moins une ou deux atteintes, dont je me félicite. Les idées ou les observations les plus inspirées peut-être de l'esprit

(le progrès et de justice sociale, qui ont été produites dans la première session, l'ont été par ce genre de « patrons-là », Ainsi la commission de l'arbitrage n'avait touché qu'avec une prudence excessive et presque avec tremblement à tout projet de sanction. C'est à peine si elle avait proposé un affichage restreint et presque clandestin, dans le bureau de la justice de paix, où les intéressés pourraient aller prendre connaissance des décisions des arbitres. Ne pourrait-on pas voir dans Taffichage une excitation à la grève? Le conseiller ouvrier, chargé du rapport, s'était montré, et je l'en loue, d'une circonspection exemplaire, que je ne partageais pas. Savez-vous qui a demandé et obtenu, en séance générale, l'extension de l'affichage à la porte de la mairie, et, bien plus, dans toute la circonscription industrielle qui serait le lieu d'un conflit, d'un litige industriel? C'est un directeur du ministère qui a eu cette audace, c'est « le patron » M. Nicolas. Une autre fois, il s'agissait de la protection des salaires et des « avances » que les chefs d'industrie font à leurs ouvriers. L'expression « d'avances » allait passer comme une lettre à la poste : personne ne présentait d'observations. La chose

Lie CONSEIF. SUrERIEUH DU TRAVAIL -ZV.)

|)OiirlJU)t en valait la poinc. Enfin qii('I(|ii'iin dit : « Mais (iii'a[)[)('lcz-\oiis des avances^ Dans la plupart des cas, et d'une manière générale, c'est Touvrier qui fait Vacance] il fait Tavance de son travail, qui est de l'argent et qui est du capital... x\insi, lorsqu'un ouvrier entre dans un atelier et qu'il commence par travailler trois jours, quatre jours, dix jours, par exemple, sans être payé, si sa journée est de 3 francs, c'est lui qui avance, c'est lui qui avance trois fois, quatre fois, dix fois 3 francs à son patron, c'est-à-dire 9, 12, ou 30 francs, et même plus, à vrai dire, cai* son travail peut valoir plus de 3 francs, bien qu'il ne soit compté que pour 3 francs...

« Supposons alors qu'il demande à son patron 35 francs sur sa quinzaine, on dira que c'est là une avance, mais ce n'est tout au plus qu'une avance de 5 francs, et non pas de 35 francs, puisqu'il avait déjà gagné, au bas mot, 30 francs... D'une manière générale, universelle, c'est le travail qui fait les avances, c'est le travail qui est le créancier et le capital est le débiteur, dans des proportions qu'on ne saurait calculer... »

L'observation fut trouvée juste : le Conseil supérieur remplaça sur-le-champ le terme d'avance.

par le terme ^acompte, ce qui retournait simplement la face des choses. Qui avait présenté cette observation? c'était un « publiciste », encore « un patron » sans doute, celui-là, et il avait été appuyé par un sénateur et par un directeur, toujours « des patrons » vraisemblablement.

On a demandé au Conseil supérieur de dresser le plan d'un Office du travail. Il y a réussi. Cet Office est chargé de rassembler et de vulgariser tous les documents et informations relatifs au travail et à ses rapports avec le capital, à l'hygiène des ateliers, aux salaires des ouvriers, hommes, femmes et enfants.

Dans la nomenclature des attributions de ce bureau, nous lisons : « participation, institutions de prévoyance, chômage, leurs causes et leur durée; syndicats industriels et agricoles; orphelinats, ouvroirs, refuges, conflits entre patrons et ouvriers, solutions qu'on peut y apporter; accidents de travail, maladies, retraites »; et puis : (( conditions du travail à l'étranger, législation étrangère en matière de travail », etc.

Certes un bureau ou office qui voudra réunir tous les renseignements utiles sur tant de questions ne chômera pas. Il lui faudra de l'argent,

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car on ne fait rien sans argent. Nous soiiliailons que la Chambre, soucieuse des deniers publics, ne se montre pas avare envers lui. L'Office du travail est l'instrument, l'outil indispensable du Conseil supérieur.

On a passablement discuté pour savoir s'il ne conviendrait pas de ciMilraliser dans cet Office, sous la direction du ministre du commerce et de l'industrie, les services éparpillés dans les différents ministères, touchant les choses du travail. Le travail, en effet, est partout, comme nous le disions : et soit au ministère des finances, soit au ministère de l'agriculture, des travaux publics et même de l'intérieur, on compte de nombreux bureaux institués pour répondre aux intérêts du travail, sous ses diverses formes. Mais qui oserait entreprendre de rassembler ces membres épars pour en faire un corps organisé et unique? Voilà une bien scabreuse opération! Vous entendez d'ici les cris et les gémissements! On taxera de désordre une résolution administrative qui ne serait qu'un effort pour réaliser un peu plus d'ordre, d'unité et de méthode.

Avec les sommes éparpillées et peut-être médiocrement employées et médiocrement productives

par relï'et de leur division même, on créerait un Office central du travail, possédant tous les ressorts nécessaires à son action efficace. On verra cela plus tard, il ne faut pas que le nouveau-né, le parvenu d'hier se montre trop ambitieux, qu'il soulève contre lui la ligue de tous les gens en place! Le Conseil du travail pourrait bien encore êlre étranglé entre deux portes, s'il se montrait indiscret. Mais qu'il vive seulement et tout cela se fera : il recevra, comme tout autre organisme, le développement normal et légitime de ses facultés. Il attirera à lui et absorbera nécessairement toutes les molécules environnantes qui ont de l'affinité avec lui et que la nature des choses lui destine.

Ce que le Conseil a fait, de sa propre initiative, c'est de décider que des ouvriers et des patrons pourraient faire temporairement partie de l'Office du travail, pour traiter de concert avec les fonctionnaires d'Etat, les questions qui seront plus particulièrement de leur compétence. Le ministre a accepté libéralement cette proposition qui paraît bien nouvelle et inédite dans notre régime administratif. De cela aussi on peut dire que l'avenir et l'expérience montreront quels fruits nous sommes

capables d'en lecueillir. Mais elia(jii(! luis i\[\\>ii introduit le monde ouvrier un peu plus avant dans notre administration, qu'on le met en présence des difficultés et des choses, qu'on lui lait toucher du doigt un ressort de la machine politique et sociale, c'est un bénéfice non seulement pour lui, mais pour la civilisation.

M. Jules Roche a comparé TOffice du travail à un observatoire du haut duquel un regard vigilant interroge les phénomènes du mode économique. Cet office réussira peut-être plus rapidement que le bureau météorologique à calculer et à prévoir les troubles de Talmosphère ambiante. Il n'est pas défendu d'espérer qu'on pourra un jour lutter par la science contre la dépression des salaires, qu'on pourra apporter de notables adoucissements aux chômages et aux grèves. Mais l'atmosphère économique et morale contient tout un ordre de faits qui échappent aux instruments de précision mathématique et aux calculs de la statistique la plus délicate.

l'office du travail 245

Les pliénonicncs ne sont pas tous dans les astres : ils sont aussi clans les cœurs. Il faut se voir davantage, apprendre à se connaître, à s'estimer et à s'aimer les uns les autres. On se plaignait de ne plus se rencontrer, dans les domaines du monde économique, de s'agiter chacun à part, sans règle et sans dessein, au milieu de tourbillons aveugles. On se retrouve à rOffice du travail et au Conseil supérieur, pour quelques jours au moins, ouvriers, patrons, administrateurs, rassemblés par le gouvernement de la République. Ces institutions à peine nées ne sont pas encore assez connues, elles ne sont pas assez comprises. Il semble que la grande publicité ne soit pas encore venue jusqu'à elles et la publicité, c'est la vie; c'est pourquoi nous aimons à en parler.

L'Office du travail a été doté d'un budget annuel de 150 000 francs, qui s'accroîtra avec les circonstances et les besoins.

On a été un peu effrayé au Sénat de cette dépense nouvelle, quoique si modeste, en songeant que chaque jour les lois ouvrières, les inspections du travail, les délégués mineurs, les prud'hommes, les sociétés de secours mutuels, les caisses d'assurances et de retraites, les bureaux de placement

entraînent ou menacent d'entraîner, pour l'Etal ou pour les communes, des frais de plus en plus considérables, dont on ne saurait prévoir la limite.

Il est certain que les institutions qui se rapportent à l'ordre, économique et social sont encore à l'état d'ébauche, tant dans notre pays que dans le reste de l'Europe, et qu'elles sont destinées à prendre des développements que nous ne pouvons pas mesurer et qui coûteront très cher; mais il est non moins certain que d'autres institutions qui végètent encore sans sève et sans utilité pour personne, devraient disparaître et disparaîtront, et que les budgets publics récupéreront amplement d'un côté ce qu'ils donneront d'un autre à des services nouveaux.

Ainsi se fait notre évolution, et toute la question est de savoir comment, par quelle marche plus ou moins pénible et lente, l'état démocratique saura s'adapter aux besoins des temps et aux conditions de la société qui s'élève.

Pourquoi a-t-on dit « office »? Cette expression a été critiquée par certaines personnes qui la trou-

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vent ptMi l'rançaisc, trop complexe ou (rnp jiriibilieuse, et (jui auraient préféré le mot « huieau ». Je puis (lire qu'au Conseil supérieur elle a été acceptée d'emblée, sans discussion ni observation. En tout cas, elle nous appartient en propre. Ne dit-on pas depuis bien longtemps en France : olTice de publicité, office de correspondance? On ne voulait pas aller justpfà créer « un ministère » ou « un département » et l'on voulait faire mieux qu'un simple bureau : on a dit que ce serait un office.

Il me semble qu'un bureau est un organe essentiellement passif, qui reçoit et qui enregistre^ mais qui exerce peu ou point d'action personnelle au dehors. L'institution nouvelle est destinée non seulement à recueUlir des renseignements, des cbifTres et des notions sur le travail, mais à les classer, à les analyser et à en tirer des déductions qu'elle vulgarisera ensuite, qu'elle communiquera au gouvernement et au pays. Elle procédera à des enquêtes permanentes ou temporaires, particulières ou générales : elle aura non seulement des administrateurs intérieurs et, en quelque sorte, des expérimentateurs et des observateurs à poste fixe, mais elle enverra dans les provinces et

même à l'étranger, des voyageurs à la découverte des faits nouveaux ou des faits anciens qui n'ont pas encore été remarqués ni étudiés. Elle aura une publicité étendue et une vaste correspondance pour bien remplir la fonction qui lui est attribuée. Enfin, elle ne dépend d'aucune direction départementale, mais elle est placée, avec sa vie propre, avec sa physionomie et avec la part d'initiative qui lui revient et qu'elle développera si elle est sage et habile, sous la surveillance immédiate du gouvernement.

Pour toutes ces raisons, je crois qu'on a bien fait de ne pas l'appeler « bureau », mais « office », puisqu'on ne voulait pas s'engager dans l'organisation d'un (( ministère », qu'elle deviendra peutêtre un jour, sans qu'on s'en aperçoive.

En réalité « office » et « ministère » sont presque le même mot et, si j'approfondissais un peu le sens vrai de l'un et de l'autre, je n'aurais peut-être pas de peine à démontrer que le plus relevé des deux et le plus complet, le plus vivant, est le mot « office ». Qui sait si dans les révolutions du langage, qui accompagnent, quoique tardivement, les révolutions politiques et sociales, on ne dira pas un jour l'office de l'intérieur, l'office

(le rcxtéricur, roCficc de ra^iicultiiic, l'oriice des finances, roffice du travail, l'office de la guerre, si on fait encore la guerre dans ce temps-là?

M. Maruéjouls, qui a présenté à la Chambre un rapport très intéressant sur la création de notre Office, a montré au Parlement que nous avions été devancés dans cet ordre d'idées par les Etats- Unis, par l'Angleterre, par la Suisse. Il est vrai que des institutions semblables fonctionnent depuis de nombreuses années déjà dans ces pays et dans plusieurs autres. Mais si on aime à chercher les origines, et cette recherche n'est pas d'un intérêt simplement spéculatif, on est toujours obligé d'en revenir, pour ne pas remonter plus loin, à notre révolution de 18/i8 et à la haute inspiration dont elle procédai!.

Tout ce qui a trait à l'organisation du travail, aux institutions nouvelles que la démocratie ouvrière semble réclamer, vient de là, commence là, sans aucun doute. C'est alors qu'on a créé la première grande commission du travail et qu'on a agité, pour la première fois, l'idée d'un minis-

tère (lu travail. Les marchands avaient depuis des siècles et en tous pays des lieux de réunion, des marchés, des loges et enfin des Bourses, ce qui, de toutes les expressions connues, est assurément la moins bonne ; mais la Bourse des travailleurs est une idée de 18/i8. Elle a été réalisée, on le sait, par Tinitiative des ouvriers parisiens et sous les auspices du Conseil municipal de Paris; elle est tombée bientôt dans une anarchie effroyable, elle a été livrée à tous les abus et à toutes les extravagances, mais il n'est pas douteux qu'elle ne se relève un jour dans une forme meilleure, car elle était légitime en soi.

Imaginons, si on le permet, que les associations ouvrières aient eu chez nous une existence plus calme et mieux assurée, un fonctionnement plus méthodique, une discipline plus forte et plus paisible; qu'au lieu de sortir à peine d'une période de luttes politiques et sociales où elles ont combattu pour la vie, elles se soient trouvées installées dans une démocratie libre et déjà ancienne, possédant une forme de gouvernement incontestée, et que, dans un tel milieu, ces associations ouvrières aient pris l'habitude de se livrer tranquillement à leurs études professionnelles, à la

préparation des projets de lois dont ollos pensont avoir besoin, par une analyse exacte; d(; tous les éléments du travail et par une statistique sérieuse; si on imagine une telle réunion de circonstances, on comprend très bien que le gouvernement de la République n'aurait eu qu'à compléter l'œuvre et à la soutenir, sans renchaînor, pour avoir un excellent Office du travail.

C'est à peu près ce qui s'est passé en Suisse. Il existait dans ce pays une organisation ouvrière, déjà très perfectionnée par elle-même, avec un secrétariat très solide, des administrateurs élus, universellement respectés par leurs pairs et en possession d'un mandat durable : le gouvernement fédéral n'avait tout simplement qu'à consacrer cette institution, en lui laissant la pleine liberté de ses allures et de ses méthodes. Il avait ainsi tout naturellement, sans risques et sans elTorts, un Office du travail on ne peut mieux approprié à la Suisse et à sa destination économique. Le secrétariat ouvrier suisse gardait ses administrateurs élus, son autonomie : le pouvoir fédéral y ajoutait les moyens et les ressources qui n'appartiennent jamais qu'au pouvoir et sans lesquelles on fait peu de chose.

On pourrait dire que l'assemblée générale des délégués ouvriers suisses, réunie à Aarau le 10 avril 1887, pour organiser son secrétariat général et choisissant l'honorable M. Herman Greulich comme directeur de rinstitution, réalisait admirablement le type d'un Conseil supérieur du travail, et le secrétariat ainsi constitué réalisait le type d'un excellent office.

Mais aucune de ces circonstances se rencontrait-elle chez nous? Il faut bien répondre non. La Bourse du travail a passé par d'incessantes et ténébreuses révolutions toutes pareilles à des révolutions de palais. Le gouvernement intérieur de la Bourse n'a jamais eu une heure assurée, il s'est montré parfaitement incapable de poser les bases d'une statistique du travail parisien. Enfin nous sommes obligés de constater que, pour beaucoup de raisons politiques et historiques, les rapports entre les associations ouvrières et l'État sont demeurés chez nous très tendus et même hostiles. Ainsi le gouvernement a été amené à constituer de toutes pièces et son Office du travail, et son Conseil supérieur du travail, en nommant, par décret ou par arrêté, les personnes qu'il voulait y appeler.

l'office du travail 2;)3

Le caractère esseiiliellemcnt gouvernemental de notre Office et de notre Conseil supérieur n'iunpeclie pas de voir que ces institutions procèdent directement des idées de i8/i8 et de l'initiative ouvrière qui s'était portée de ce coté bien avant que les pouvoirs officiels songeassent à la suivre. De même en Angleterre et aux Etats-Unis les associations ouvrières ont ouvert la voie par leur propre inspiration. On cite le congrès ouvrier de Baltimore, réuni en 1866, comme ayant formulé pour la première fois en Amérique le vœu exprès de voir instituer un bureau du travail dans chaque Etat, et un bureau central pour l'Union. Quelques années après, en 1869, le premier bureau était organisé dans l'Etat de Massachusetts, puis, d'année en année, d'autres bureaux apparurent dans plusieurs Etats et, en 187/i, la proposition de créer à Washington un bureau national fut portée à la Chambre des représentants de l'Union. Mais il fallut encore attendre dix ans pour arriver au vote définitif de la loi qui, en 188'i, a doté les Etats-Unis d'un bureau central de statistique du travail, sous la direction de Caroll Wright. Ce bureau est devenu, en 1888, « le département du travail. »

Hector Dépasse. 15

2o4 TRANSFORMATIONS SOCIALES

La suite des choses ne fut pas différente en Angleterre : pendant de longues années les associations ouvrières et les réformateurs sociaux inscrivirent en tète de leurs programmes la nécessité d'une bonne statistique du travail; en 1885, dans un meeting d'ouvriers et de patrons, un entrepreneur de chemins de fer, Thomas Brassey, déclara, avec un grand éclat, qu'il était temps d'aboutir, et, l'année d'après, M. Bradlaugh déposait à la Chambre des communes une motion ayant pour objet d'assurer dans le pays « le relevé complet et la publication de la statistique du travail. » M. Mundella, chef de l'administration du commerce, qui avait acquis depuis de longues années, dans l'étude des questions ouvrières, une réputation universelle, organisa le bureau du travail, sous la surveillance de sir Robert Giffen, à qui il adjoignit un ouvrier, John Burnett, secrétaire de l'Association des constructeurs de machines, aussi aimé que respecté pour les fortes qualités de son intelligence et de son cœur.

Cette unanimité et cette persévérance des ouvriers, dans le monde entier, pour organiser des bureaux et des offices publics où ils s'installent, dans des conditions diverses, suivant les pays,

avec (les mandais plus ou moins déterminés, est un des pliénomènes sociaux les plus intéri^ssanls de noli'e temps. II faut y remarcpier, je crois, deux choses : Tune, c'est que les classes ouvrières se font ainsi peu à peu une place dans Tadministialion et dans le gouvernement des alïaircîs du monde; elles se créent des administrations qui vont devenir de vérilabh^s départements ou ministères et ({ui, plus que les ministères de tout autre genre, peuvent et doivent entretenir entre eux, par delà les frontières et les mers, des relations nullement politiques, mais exclusivement économiques et sociales.

La seconde, c'est que les ouvriers du xix*' siècle, par leur propre inspiration, par leur initiative, créent ainsi une science nouvelle : la statistique du travail, et conduisent en même temps à la réformation de la statistique tout entière, à la rectification de ses procédés et de ses méthodes.

Celte science encyclopédique, dont on comprend le caractère et la portée, si on réfléchit qu'elle tend à dresser l'état de situation de la société, a été longtemps tenue à l'écart, dédaignée, méprisée et redoutée. L'imperfection de ses moyens, jointe à la hardiesse de ses conclusions,

prêtait doublement au doute et à la raillerie.

Le monde ouvrier a attaché à cette science une importance immense; il en a fait comme sa religion; il lui a donné son âme; il n'a plus connu de trêve qu'il ne lui ait institué des laboratoires officiels, j'allais dire qu'il ne lui ait élevé des autels! il attend de cette science des progrès sans nombre pour sa cause et il la considère comme le plus puissant instrument de son émancipation politique et morale.

Est-ce une nouvelle forme de superstition? En tout cas, ce serait la superstition des chiffres et le culte de la science exacte. Il est sans doute plus conforme aux données de la raison de chercher le progrès social dans la connaissance approfondie de l'état de la société et dans la critique de ses éléments que d'aller chercher ce progrès dans les révolutions violentes et aveugles, poursuivies sans raisonnement et sans méthode.

Un législateur français disait au ministre qui demandait 150 000 francs pour l'Office du travail : « Voilà qui est bien cher pour de la simple statistique! » Il n'avait aucune idée de ce que peut être la science, de ce qu'elle peut produire avec le temps et du prix que les ouvriers du xix® siècle

l'offick du travail 257

allîU'iKwil à son iicrreclionneinciiL vA à sa vulgarisation. Dans le courant d'idées anciuel il appartient il aurait mieux fait de dire : « Nous vous voterons des millions si vous voulez bien ne nous parler jamais de créer votre Office du liavaill »

Un instrument qui est destiné à reclierclier l'état exact de la situation de l'industrie, des salaires et des bénéfices qu'elle lapporte, non seulement à fixer cet état de situation de la manière la plus rigoureuse, mais à en répandre partout la connaissance, n'est pas de médiocre portée.

L'Office du travail ne bornera pas là ses efforts : il portera ses recherches analytiques sur toutes les conditions du travail, sur ses rapports avec le capital et réciproquement, sur le mode d'existence des ouvriers, sur l'hygiène, sur les accidents, sur la part de contribution volontaire et involontaire que les uns et les autres apportent dans l'exploitation du fonds social et dans la mise en culture de notre domaine.

Cet Office du travail aura à se mettre en rapport avec les autres institutions analogues dans le monde entier, ce sera l'une de ses premières tâches et l'une des plus importantes. Un office du travail qui demeurerait solitaire serait un non-sens.

2o8 TRANSFORMATIONS SOCIALES

Tous les offices du travail ont entre eux une langue commune qui est le chiffre, pourvu qu'il soit exact et qu'on soit d'accord sur sa valeur.

Quand nous avons depuis si longtemps des laboratoires privés et publics, entretenus de tous côtés à grands frais pour étudier les combinaisons des molécules du carbone et de Fazote, n'était-il pas bien intéressant d'en organiser un, d'un genre particulier, pour étudier les combinaisons infinies des éléments du travail et le jeu des molécules animées?

On peut croire qu'un nombre incalculable de faits sociaux se passent chaque jour autour de nous, dont nous n'avons pas une idée, faute d'instruments et de méthodes pour les percevoir et les saisir, et si nous apprenions à les connaître, à en distinguer les rapports et l'enchaînement, quels profits nouveaux, quelles garanties de sécurité et de bon ordre, de progrès régulier, nous pourrions tirer de cette connaissance!

M. Maruéjouls constatait dans son remarquable rapport, comme M. Jules Roche dans son projet, l'extrême pénurie où nous sommes encore de tous renseignements sur les diverses conditions du tra vai!, sur les prix de la main-d'œuvre en France,

l'office du travail 259

sur los capilaiiv ciigngôs dans les onlrcprises industrielles, sur la valeur ûo, Toiililhige et des produits, sur les aeeidents, sur les maladies propres à chaque espèce de travail, sur le nombre des ouvriers et sur le nombre d'heures qu'on leur demande, sur les relations directes et indirectes de tous les genres de travaux entre eu\ et avec l'état généi'al de l'hygiène, de l'aisance et de la natalité dans une grande nation.

A vrai dire, nous ne savons rien de ce qui se passe dans le torrent de notre vie sociale : comment pourrions-nous prévoir les crises, écarter les causes de troubles? Si des bureaux de statistiques et de recherches, médiocrement outillés, ont été organisés auprès de dilTérents ministères, ils ont chacun leur point de vue, leur nomenclature, leurs procédés d'annotation : non seulement ils ne s'entendent pas entre eux, mais chacun pris à part, quand on les consulte, ne fait aucune difficulté d'avouer son peu de foi dans la valeur de ses instruments et de ses moyens.

L'Oftice du travail, placé au ministère du commerce et de l'industrie, aura pour objet de centraliser toutes les informations relatives à la législation ouvrière, au mouvement de la production

et des échanges, à Tétat général du travail et de l'industrie; non seulement de les centraliser, mais « de les confronter, de les discuter, de les analyser, d'en tirer des déductions et des enseignements, d'en faire, en un mot, de véritables leçons de choses, vivantes et suggestives. »

Pour exécuter ce plan que M. Jules Roche a tracé le premier d'une ligne ferme et même hardie, que d'autres avant lui avaient indiqué et esquissé — il faut le dire afin d'être juste envers tout le monde — l'Office du travail aura des statisticiens officiels et des fonctionnaires d'État; il aura aussi, et c'est la grande originalité de notre institution, des enquêteurs indépendants, des chercheurs de bonne volonté, ouvriers, chefs d'industrie, hommes d'études, qui viendront collaborer aux travaux du laboratoire.

Imaginons que notre laboratoire économique et social fonctionne depuis dix ans, par exemple : n'est-il pas probable qu'à cette heure les projets de lois ouvrières qui se discutent devant les Chambres seraient appuyés et éclairés d'un nombre de faits probants qui rendraient la discussion plus rapide et plus sure?

Mais n'est-il pas vrai qu'en tout et partout c'est

notre deslinée de inareher ainsi un peu à lâlons et de trouver les luelliodes après avoir fait déjà les lois?

Nous nous avançons avec mille peines à travers les épines et les broussailles, sans savoir où nous aboutirons, mais marchons avec courage et nous sortirons de la foret.

Je n'ajouterai qu'un mot, c'est que les offices du travail sont avant tout des institutions établies pour la lumière et la science et que la lumière et la science sont pour la paix du monde.

Les mineurs, sortant de leurs galeries souterraines, grimpant liors de leurs puits, sont venus à la surface se reconnailrc les uns les autres et se serrer les mains, dans la grande lumière du soleil international.

Ils sont partis des quatre pomts cardinaux, des profondeurs de la Bohême, des cavernes de la Hesse et de la Saxe, de l'Angleterre, dé TEcosse, de la Belgique et de la France, à l'heure qu'ils avaient fixée; ils ont loué à frais communs des bateaux et des wagons-salons et, mus par cette force que leur travail a créée d'abord, traversant les patries et brûlant les frontières, ils se sont trouvés à leur rendez-vous de Jolimont.

C'était ail mois de mai IcS9() : dans co promior congrès inlornalional, les mineurs avaient [uomis (le se revoir à Paris, le 31 mars 181)1, à neiiC heures du matin. Us ont tenu ponctuellement la promesse qu'ils s'étaient donnée.

M. Pickart, président de la Fédération britannique, et membre des Communes d'Angleterre, a exprimé en termes saisissants ce qui se passa dans rame des mineurs, à leur première rencontre. « Lorsque les mineurs anglais se sont rendus au congrès de Jolimont, leurs hésitations étaient grandes. Les mineurs ne se connaissaient pas entre eux; ils ne s'étaient jamais vus. Dans leur triste vie, les mineurs sont errants, non pas à la surface du sol et sous le ciel découvert, comme les autres ouvriers, mais sous la terre et dans la nuit. Cette vie de sépulcre fait l'isolement autour d'eux, empêchant leurs cœurs de se rapprocher... Aussi hésitaient-ils à venir. Mais, leur première timidité passée, ils ont vu que les mineurs de toutes les nations se ressemblaient, qu'ils étaient tous frères par leurs sentiments, par leurs revendications et par leur triste vie... Ce jour-là, un grand progrès a été accompli. »

L'ancienne salle de bal de la Redoute offrait,

le 31 mars au matin, un spectacle absolument inédit.

Sous la voûte basse et délabrée, éclairée de quelques becs de gaz, on avait disposé des bancs et des petites tables de bois noirci, rebut de nos vieilles écoles primaires. Les mineurs de l'Europe pouvaient croire qu'ils n'avaient presque pas changé de lieu et qu'ils rentraient dans leurs cavernes. Ils arrivent eu ordre, plusieurs portant leurs valises. Ils se réunissent par nationalité, les Allemands à gauche, remarquables par leurs chapeaux de feutre à larges bords, les Anglais au centre, coifTés de ces chaudes et légères casquettes de flanelle, à carreaux variés; à droite les Belges, dans le fond de la salle les Français. Cette assemblée pittoresque présentait la meilleure tenue et la plus confortable : ce ne sont que bons vêtements de drap et de molleton, chaînes de montres en argent pendant sur les gilets, solides et souples souliers de cuir. En attendant l'ouverture des débats, beaucoup allument leur cigare, leur cigarette, quelques-uns tirent leur pipe. Les Anglais se mettent immédiatement à écrire, en fumant. Ils ajustent leur lorgnon, ils rédigent des dépêches pour leurs syndicats et leurs ligues. Ces « gent-

LE CONfiRES INTERNATIONAL DES MINEURS 205

lenien », cos « messieurs » sont les ouvriers européens (lu xi.v" siècle.

Dans les loges supérieures se presse un public mêlé, (les femmes toutes jeunes, pales et minces, aux toilettes très modestes, un prêtre à large carrure enlre deux ouvriers, des nihilistes russes, dans une altitude recueillie, plus loin un groupe, qu'on nous dit être des « anarchistes » ; ils lanceront bient(jt, au milieu de la discussion, des provocalions révolutionnaires et des appels à la grève générale. On s'est alors décidé à interdire l'accès des loges au public, et le congrès, après cinq jours de débats, s'est achevé comme il avait commencé, dans un ordre exemplaire.

Les Anglais avaient à leur tête des membres de leur parlement, MM. Burt, Pickart, Abraham, Wilson, chefs et administrateurs des fédérations britanniques. A quel point ils se sont montrés ferrés sur toutes les règles parlementaires, indispensables à la libre discussion entre les hommes, et avec quelle discipline leurs compagnons se rangeaient à leur avis, ce fut pour les Français un objet de perpétuel étonnement. Il fallut près de trois jours, sur cinq, pour constituer le congrès et régler l'ordre de la discussion. Mais ces prépa-

ralifs, ces lois organiques que le congrès se donnait à lui-même, avaient un profond intérêt parce qu'on y voyait se faire l'expérience d'une assemblée internationale. J'oserai dire que cela même prime tout le reste et que l'importance et le caractère du phénomène tout nouveau qui passait devant nos yeux étaient véritablement dans cet acte d'organisation et non point dans les débats et dans les votes qui ont suivi.

Ce n'est pas une tâche ordinaire, on le pense bien, de mettre en ordre une réunion où l'on parle trois langues et où sont représentées trois ou quatre nationalités. Il faut nommer des présidents et des secrétaires pour chaque nation, un trésorier général et enfin un secrétaire général qui résumera l'œuvre du congrès.

Donner à chaque langue son tour successivement, en prenant soin de distinguer les propositions et les amendements, traduire en trois langues chaque discours prononcé à la tribune, chaque interruption partie de l'assemblée, chaque observation faite par le président de séance pour la régularité du débat, c'était autant de problèmes qu'on a résolus, avec une véritable science de la discussion publique, sans compter la vérification

LK CONdRKS INTERNATIONAL DKS MINEURS 207

dos pouvoirs cl U\ verseinonl des colisulioiis, d';d)oi'd cMilif les membres de elia(|iie nalioii à pari el puis devant le bureau inlernalional.

Des dépêcbes arrivent, en anglais, en allemand, en ilalien; on les traduit : ce sont des saints envoyés par les mineurs qui n'ont pu se rendre au Congrès. « Je suis assez embarrassé, dit M. Bnrt, voici une dépêche en langue tchèque et je ne sais pas le tchèque. Quelqu'un dans rassemblée connaît-il le tchèque? » « Voici! » dit un Allemand. La dépèche est traduite en allemand et de Tallemand en français et on anglais. Je rêve que j'assiste à une séance du parlement des Etats-Unis d'Europe, du parlement du monde...

Le dénombrement de l'assemblée achevé donne es résultats suivants, qui sont écrits à la craie sur un tableau noir :

La France 127 000 mineurs 23 délégués.

L'AngleteriTC.... 448 638 — 41 —

La Belgique 92 000 — l.ï —

L'AUemagno 141531 19

L'Autriche 100 000 — 1 —

An total, 909167 mineurs, représentés par 99 délégués. Des applaudissements unanimes saluent j-^es chiffres magnifiques : on peut les croire bien

exagérés et discuter sur le noQibre des mandants réels comme sur la valeur des mandats, mais le parlement des mineurs n'a-t-il pas des fictions légitimes comme tous les parlements du monde? Il s'agit de savoir comment on votera : c'est la question essentielle et primordiale de toutes les assemblées qui se constituent pour la première fois, la question vitale par excellence. Les Anglais voulaient voter par tête. Plus une nationalité représentera de mille mineurs syndiqués, par exemple, plus elle aura de votes. Les Français et les Belges réclamaient le vote par nation. MM. Burt et Pickart ont soutenu leur opinion avec la plus grande vigueur. « Ce que nous demandons, disaient-ils, c'est le suffrage universel des mineurs... C'est tout au moins le suffrage proportionnel au nombre des mineurs. La responsabilité doit être mesurée au nombre des mandants et à leurs cotisations effectives. C'est ainsi seulement que nous aurons des résolutions représentatives. Il faut que les votes soient réellement représentatifs et proportionnels..» Les mineurs qui, à la fin de leur semaine, apportent leur obole à la fédération doivent savoir qu'ils comptent, qu'ils ont leur voix dans le congrès et qu'ils ne

paient j)as on puro porlo. (Tost ainsi scMileincnt qu'on p(Mil oblonir la discipline oi la lidélité... Nous no procédons pas autrement dans nos assemblées d'AngleteiTo. Croy(*z-nous et faites comme nous... Les mineurs anglais sont de vieux soldats, conduits par des généraux pleins d'expérience. Grâce à leur organisation, ils ont gagné pacitiquoment bien des batailles. Au reste, que faisons-nous ici, si nous ne sommes pas un congrès international? Ne voyez-vous pas que vous êtes en contradiction avec tous vos principes? Vous repoussez le suffrage universel des mineurs et vous prétendez rétablir ici le droit des nationalités, quand nous sommes réunis pour proclamer notre fraternité et pour poser les assises de notre fédération internationale! »

Les Français et les Belges, et bientôt les Allemands avec eux, comprenant que le vote par tête donnerait aux Anglais la prépondérance, se réunirent pour imposer le vote par nation. Il s'en est fallu de peu à ce moment que les Anglais ne sortissent du congrès; ils ont formulé les réserves les plus nettes sur cette première résolution qui changeait, disaient-ils, le caractère de l'assemblée, et, à la dernière séance, avant de prononcer la

clôture de la session, M. Burt a voulu renouveler . ses observations, en les précisant : « J'ai encore à (lire quelques mots, pour éviter tout malentendu... Je suis, individuellement, sympathique à toutes les résolutions du congrès, mais les mineurs de mon district de Norlhuniberland ne sont pas représentés ici... Ce n'est pas qu'ils manquent euxmêmes de confiance ni de sympathie, mais ils ne veulent pas obéir à des majorités fictives de congrès, où ils n'obtiennent pas la part proportionnelle de pouvoir qui doit leur appartenir... Ils ne veulent pas aliéner leur liberté... Cependant, si l'on trouvait une organisation représentative, régulière et correcte, pour nos congrès, alors ils seraient tout disposés à se rendre aux décisions qui y seraient prises... »

Ces paroles, prononcées par M. Burt au moment du départ, ont été peu remarquées, mais on ne peut pas avoir une idée à peu près exacte de ce congrès des mineurs, si on ne les connaît pas ou si on les néglige.

J'ai essayé de représenter le plus fidèlement la physionomie et le caractère de cette réunion et de retracer les lignes essentielles de son organisation internationale, parce que, à la vérité, le

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fnil iinpoi'laiil, le Inil liistoriqiio, c'csl qu'un tel congrès ait eu lieu, qu'il se soil conslitué, qu'il ail vécu, qu'il ait délibéré et qu'il se soit séparé avec oidrc, après (les résolutions prises, en confiant à son bureau le mandat de le convoquer à nouveau, le jour et dans le lieu (ju'il aura librement cboisis. Ce congrès de Paris est déjà le second de son espèce, mais il restera le premier, par l'ampleur de ses délibérations et par le retentissement qu'il ne pouvait manquer d'avoir sur ce théâtre. Un phénomène politique et social qui ne s'était pas encore vu s'est produit ainsi, s'est introduit sans désordre, sans esclandre, dans notre société, y a marqué sa place et ne s'est éclipsé que pour reparaître à point nommé, on peut en être sûr. Les astronomes de la politique feront bien de se tenir à leurs lunettes : ils verront encore des choses intéressantes.

Une centaine de délégués étaient réunis dans cette salle de la Redoute : ils représentaient près d'un million d'hommes, plus ou moins régulièrement, mais dans une mesure suffisante pour

donner crédit à leur délégation , un million d'hommes groupés sur le sol et sous le sol de l'Europe occidentale, qu'ils fouillent et qu'ils creusent de leurs mains infatigables, avec la patience et la ténacité du temps qui use tout.

Ces légions souterraines sont aux sources profondes de toute la force motrice; les réservoirs où s'alimentent l'industrie, le commerce et les arts, d'où les chemins de fer, les navires, les États, pour la paix et pour la guerre, attendent la chaleur et le mouvement, ces réservoirs de la vie universelle sont leur domaine. La force doit sortir de là par des canaux, des siphons et des robinets qui la dirigent et la distribuent; ces robinets, les bouilleurs les tiennent, les ouvrent ou les ferment, les ferment au degré qu'ils veulent, pas tout à fait pour arrêter la vie, assez cependant pour ne la laisser passer que goutte à goutte et de telle sorte qu'on sente bien la pression de leurs doigts puissants. Seuls ils connaissent le mécanisme, nul ne peut les remplacer, sans une longue et pénible éducation qu'on n'imposera plus à personne dans des temps qui manquent d'esclaves. M. de Bismark disait : « Les bouilleurs sont nos maîtres. » Ils le sont positivement, comme quelqu'un qui

ti(Mi(lrait (Milrc^ 1(^ pouce ot Tiiulf^x noire soleil et qui pourrait réleindre ou n'en laisser passer les rayons qu'à son gré. Notre unique garantie serait les hésitations, les divisions intérieures ou la bienveillance de ce pouvoir redoutable. Les bouilleurs de l'Europe sont nos maîtres, s'ils s'entendent, mais ils ne s'entendront jamais? Qui le sait? Ils peuvent s'entendre dans des proportions telles qu'ils suspendraient un moment la circulation du sang dans une partie importante du corps européen et provoqueraient une paralysie ou une syncope. Non seulement ils ont dans les mains un pouvoir immense, mais ils savent qu'ils ont ce pouvoir : ils ont pris conscience d'eux-mêmes. Ils se sont comptés, ils se sont vus et ils ont vu la lumière du jour; ils l'ont jugée belle et riante, et ils en veulent jouir régulièrement comme les autres bommes. Nulle force au monde ne les fera rentrer dans les ténèbres d'où ils sont sortis. Personne ne scellera plus sur leur tête la dalle du tombeau. Ils ne méprisent pas leur métier, ils Taiment et ils en sont fiers, surtout depuis qu'ils en ont compris la puissance. Ils ne disent pas qu'ils ne veulent plus retourner dans la terre et que le monde s'arrangera comme il pourra; mais

ils veulent leur part légitime de la houille qu'ils extraient, au milieu de périls mortels, et la part de la vie chaude et lumineuse qu'ils font circuler à la surface de notre planète. Ils ne veulent plus vivre perpétuellement comme des animaux souterrains, ils ont conçu l'ambition d'être des hommes comme les autres et de partager les douceurs de la vie humaine pendant quelques heures par jour. Ils demandent du temps pour s'instruire, pour lire, pour aimer, et pour regarder les étoiles du ciel, ou tout simplement pour ne rien penser et ne rien regarder et dormir tranquillement dans leur lit.

La politique a été, avec le plus grand soin, écartée de ce congrès. Chaque fois qu'elle a voulu s'introduire, on lui a fermé la porte. Qu'a donc fait le Congrès international des mineurs? Qu'a-t-il demandé? Une seule chose : la journée de huit heures, qui est pratiquée depuis vingt ans dans les mines d'Ecosse, depuis peu dans les mines de l'État allemand.

Par quels moyens pourrait-on obtenir la journée de huit heures comme la loi générale et constante du travail dans les mines? C'était la seconde question à l'ordre du jour. Alors et de cette manière, non autrement, des projets de grève générale ont

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été prôsculés, discutes cl repousses, rii.iis les niiiKMii's ont ((Miii à dire, o\\ les ropoiissanl, qu'ils continueraieril de les éliidier, de s'oi-'^^'uiiser pour les mellre à exécution, s'ils ne pouvaient obtenir la journée de huit heures par (Faulrcs moyens, et qu'ils reprendraient cette idée dans leur prochaine assemblée internationale.

La résolution qu'ils ont votée, pour être exécutée par leur bureau commun dans le plus bref délai, consiste seulement à demander aux gouvernements et aux parlements de l'Europe une législation internationale sur le travail des mines.

Le congrès projeté à 13erne, auquel avaient adhéré déjà les principaux Etats et la France par l'organe de M. Spuller, ministre des affaires étrangères, n'avait d'autre objet que de poser les principes d'une pareille législation internationale. Lorsque l'empereur d'Allemagne a demandé à la Suisse de lui laisser cette initiative, il a voulu se faire honneur devant le monde de l'idée que les houilleurs ont reprise dans leurs congrès de Jolimont et de Paris. Est-elle à jamais irréalisable? Qui le penserait? Un certain nombre de règles nternationales sont possibles, même dans l'état ictuel de l'Europe; il en existe, on en a fait, on en

fait presque chaque année, pour les postes et télégraphes, par exemple, pour la navigation, pour les chemins de fer; les mineurs n'admettent pas qu'on ne puisse aussi leur donner une loi sur leurs heures de travail, pacifiquement et sans grève.

Les Belges seuls ont témoigné d'une vive animalion pour les projets de grève générale. Ils obéissaient, on le sait, à des motifs politiques que le congrès refusa d'examiner. Mais les quatre nations représentées ont, dans un élan unanime, proclamé leur sympathie pour leurs frères de Belgique et leur volonté de les aider et de les appuyer par tous les moyens en leur pouvoir. La scène, à ce moment, était grande et saisissante. A l'appel de M. Burt, toutes les nations se sont levées d'abort séparément, puis ensemble, et, debout, les bras tendus. Anglais, Allemands, Français, Autrichiens ont juré de demeurer solidaires entre eux et ave( les Belges. Alors, ce vote solennel achevé et vé rifié, les acteurs de celte scène vraiment grandi et touchante ont éclaté en applaudissements et ei hurrahs. Les galeries et les loges étaient vides. L public était absent. Les bravos, les cris d'enthou j siasme ont repris par trois fois, dans un élan de cœurs qui ne pouvait plus s'arrêter. Les mineur

(lo rKiiropo applaudissaient à ou\-mènics, à leur union, à leur fraternité, à leur solidarité internationale, jurant d'y rester fidèles, quoi qu'il arrivât.

Nous donnerons, après cette vue d'ensemble où la pliysionomie du Congrèsa pparaît dans ses traits principaux, un compte rendu plus détaillé de ce qui s'est dit au sujet de la grève générale. Il est clair que cette grève générale, dont on a fait tant de bruit, est jugée impraticable pour une période de temps indéterminée, mais assurément fort étendue, par les chefs même les plus ardents de l'association internationale des mineurs. C'était au tour des Anglais de parler. « C'est à nous d'avoir la parole, dit alors Burt, mais comme il n'y a pas d'orateur anglais en faveur de la grève générale, nous laisserons la parole à une autre nation. »

Cependant, M. Ilaslem, délégué des mineurs du Derbyshire et président de la Fédération britannique, se lève et il prononce un discours d'une admirable énergie.

La fédération britann'ufue, l'une des plus puissantes de l'Angleterre, est absolument prête pour la grève, mais

elle ne veut pas marcher seule, elle ne veut marcher qu'avec l'entente unanime de tous les mineurs du continent.

Voici ce qui s'est passé chez nous. Nous avons envoyé à tous les mineurs de la fédération britannique un appel, leur demandant s'ils étaient décidés à la grève et les priant de bien peser les termes d'une résolution aussi redoutable.

A ce document était joint un bulletin de vote... Eh bien ! les mineurs anglais ont lu et médité notre appel, et chacun chez soi, au coin de son feu, entre sa femme et ses enfants, loin de l'agitation des réunions publiques, en toute tranquillité, devant sa conscience, savez-vous ce qu'ils ont répondu? 95 pour cent ont répondu par leur bulletin : « Oui, nous le voulons! nous sommes prêts! » (Tonnerre d'applaudissements.)

Mais encore une fois, répète l'orateur, nous ne pouvons pas exposer nos frères du continent à nos désastres. Si vous décidez la bataille, nous demandons la place d'honneur car nous sommes prêts et bien prêts! Mais il faut que la grève soit résolue par un accord unanime des nations...

L'un des délégués de Belgique, qui soutiennent ridée de grève générale non seulement pour obtenir la journée de huit heures, mais encore et surtout pour obtenir le suffrage universel dans leur pays, donne lecture de la proposition suivante :

Le Congrès international des mineurs, réuni le 31 mars et les jours suivants à la Bourse du travail, à Paris, estime que la grève générale des mineurs de l'Angleterre, France^

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Helgifjiio, Aiiliirli(>-II()n^'r i(; et Allemagne, s'impose jtour conquérir' la journée de liuit heures.

Il invile les ^gouvernements et les législateurs des difTérenls pays à se mellre d'accord pour adopter une convention internationale ayant pour but d'étudier une léirislation spéciale appliquée à tous les ouvriers mineurs.

Cette convention semblable à celle (jue les gouvernements ont appliquée aux questions des postes et télégraphes, chemins de fer, et à la navigation, aura pour objet de mettre en usage par une loi spéciale la journée de huit heures de travail dans tous les charbonnages de l'Etat ou privés.

Le Congrès charge le comité international de prendre des mesures afin de faire éclater la grève générale dans un bref délai.

M. Oltin, délégué bolge, parlant aussi au nom (lu bassin de la Loire, répond que la grève générale n'est pas possible en ce moment. Les préparatifs, l'organisation ne sont pas assez avancés. Cependant si tous les autres voulaient la grève, la Belgique et le bassin de la Loire marcheraient au premier rang. Dans toute la suite de la discussion, cet argument est reproduit sans cese. Chacun est prêt à se dévouer pour la cause, mais il faut que la grève soit proclamée d'une manière unanime ou qu'elle ne soit pas proclamée. Or l'unanimité (^st impossible.

Le tour de parole est revenu aux Anglais.

M. Abraham, député au parlement, représentant les mineurs du pays de Galles, se lève au milieu des applaudissements.

M. Abraham est un homme trapu, court, gros, sanguin, cheveux et barbe noirs, élégamment vêtu : il jouit d'une grande influence. Il parle très simplement, mais très fortement, comme la plupart de ses nationaux. D'abord sans gestes, une main dans la poche; puis il accentue ses paroles du bras droit, le poing fermé, tantôt élevant et abaissant son poing régulièrement, tantôt le portant en avant, comme dans la boxe. On dirait qu'il va enfoncer la poitrine de son adversaire. Mais tout cela posément, méthodiquement, comnie s'il était mû par un système d'horlogerie. Il ne frappe pas sur la table. Ses gestes les plus énergiques ne frappent que l'air, sans bruit et en cadence. Toute cette pantomine des orateurs anglais est extraordinairement contenue et concentrée.

L'orateur dit que la grève générale et les propositions belges ne sauraient convenir à la majorité des délégués anglais, aux chefs des Trades-Unions.

Les grèves sans préparation, les grèves sentimentales , sans collection suffisante et régulière de ressources pécuniaires, n'ont jamais produit que de grands malheurs.

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H }• a eu (IcrniùrcuitMil liois grèves, en Angleterre, en Ecosse et dans le pays de (ialles. Les ouvriers inineuis ont été vaincus, écrasés, ils sont aujourd'iiui dans une j)Osilion misérable et di'y radar. Si ce triple désastre est arrivé en Angleterre, avec la puissante organisation des Anglais, combien le désastre ne sera-t-il pas plus terrible, si vous avez la grève dans toute l'Europe, où l'organisation des ouvriers est bien plus défectueuse?

La proposition belge ne répond pas au caractère anglais. Il ne faut pas aller, avec un pistolet à la main, faire une demande à quebju'un, même à un gouvernement.

Est-ce que les patrons à leur tour ne pourraient pas l'aire grève? Ils pourraient s'entendre et ramener les ouvriers à dix, douze et quatorze heures de travail. Ce serait la guerre, avec ses vicissitudes, tantôt les uns seraient vainqueurs et tantôt les autres. Les malheurs et les souffrances seraient inlinis. La bataille se perpétuerait de générations en générations.

Au contraire, si vous obtenez les huit heures par la loi, alors c'est la paix.

Il est vrai que les Belges ne sont pas représentés dans leur parlement, mais le moment arrive où ils auront entrée dans leurs chambres législatives. Le suffrage universel ne peut pas leur être refusé plus longtemps.

Nous souhaitons de tout cœur qu'ils obtiennent bientôt ce droit nécessaire, et alors ils obtiendront aussi les réformes législatives. Ils auront les huit heures de travail. Ce sera un fruit mûr et frais dans leur bouche et ils en goûteront les douceurs.

Cette éloquence énergique et pittoresque est saluée par les plus vifs applaudissements, puis c'est au tour d'une autre nation. M. Schrœder,

délégué allemand, dit qu'en principe les mineurs

282 TRA NSFORMATIONS SOCIALES

allemands ne sont pas opposés à Tidée d'une grève générale, mais ils ne sont pas assez préparés.

Leur situation est sans doute bien différente de celle des Belges, puisqu'ils possèdent le suffrage universel, mais ce suffrage ne fonctionne pas de manière à pouvoir leur permettre d'espérer une législation établissant la journée de huit heures.

Que faire cependant? Ordonner une grève, sans ressources suffisantes, sans une organisation assez forte pour donner l'assurance de la victoire, et, en outre, fixer la date de cette grève, ce sont là deux fautes énormes.

Les journaux annoncent déjà que la grève aura lieu, les bourgeois en profitent pour pousser à la hausse des charbons.

On a dit qu'une saignée était quelquefois utile à une santé robuste, mais cette santé, il faut l'avoir : nous ne l'avons pas encore. Si l'on expose à une saignée un tempérament faible, on lui fait rudement du mal! (Applaudissements et rires.)

L'échec d'une grève générale amènerait une démoralisation et une désorganisation complète dans les associations ouvrières... ce serait un recul de 50 ans.

Les usines Krupp ont fait d'immenses approvisionnements : elles pourraient travailler deux mois sans se gêner, malgré la grève. De tous côtés, les patrons sont préparés... La société tout entière souffrira de la grève, mais il est vrai que la société actuelle n'est pas digne d' Intérêt...

En tout cas, faisons bien attention et gardons-nous de publier une date, car cela ne ferait qu'aider l'exploitation et la spéculation...

LE CONGRKS INTERNATIONAL DES MIMXHS 283

Toiilos co?> pnrolos sont ncciuMllics pni- dos m.'n(ni('s (lo vive npj)rol)alion.

M. Colle, délcgiic franrais (le la Loire, prononce quelques paroles hrùlanles en faveiii" de la grèves

Si on attend, dit-il, (juc (ons les ouvriers de l'Europe soient syndiqués, on attendra toujours.

Au contraire, ceux qui se dévoueront cl qui marcheront, entraîneront les autres. Lorsque quelques-uns auront commencé, les aulres suivront, par esprit de solidarité et pour ne pas abandonner leurs frères...

j- Pour transformer la société, il faut absolument une révolution, mais une révolution pacifique. La grève, c'est précisément la révolution pacifique, c'est le droit.

Autrement, si nous ne nous décidons pas, les malheureux qui croupissent, qui sont las de Texcès de leurs misères, se porteront à la violence. Ce sera alors la bataille et tous les maux.

La grève générale s'impose pour la paix et pour la juslice et l'heure en est venue.

A ce moment une dépêche arrive d'Angleterre : elle informe le Congrès qu'une explosion s'est produite dans une mine et que 10 mineurs ont été tués. Cette lecture produit dans ce Congrès de mineurs une sorte de saisissement (ragique, un silence de mort pèse pendant quelques minutes sur l'assemblée, chacun se leprésente ses frères et ses camarades frappés par Texplosion et fait un triste retour sur son propre destin. Puis une

adresse de synipalhie et de condoléances est votée en rhonneur des victimes du devoir et la discussion reprend, plus solennelle, au point où l'avait interrompue le funèbre message.

M. Weir est délégué des mineurs d'Ecosse :

Le citoyen Abraham, dit-il, a parlé pour le pays de Galles, moi je parlerai pour les mineurs écossais...

Au congrès de Jolimont, les Français, les Allemands, les Belges, tous voulaient avec ardeur la grève générale, et non pas seulement pour le 1" mai prochain, mais pour le mois de mai passé... Aujourd'hui, je remarque que tous reculent.

Les Anglais sont les mieux préparés. Je viens avec un mandat pour voter la grève générale, si vous la voulez. Et cependant les mineurs de l'Ecosse jouissent depuis vingt et un ans de la journée de 8 heures, que vous réclamez aujourd'hui.

Néanmoins, par esprit de solidarité, ils sont prêts à se mettre en grève pour vous aider à obtenir des biens qu'ils possèdent, eux, depuis longtemps, ils resteront avec leurs frères d'Europe. (Applaudissements répétés.)

Voilà ce que j'ai à dire. Mais mon mandat me donne aussi le pouvoir de ne pas voter la grève, si les mineurs d'Europe ne sont pas unanimes.

Ma conclusion est qu'il faut nous voir souvent, multiplier nos congrès, compléter chacune de nos organisations respectives avec ce qu'il y a de meilleur dans les autres... Alors, quand nous serons tous également prêts, nous verrons ce que nous aurons à faire.

M. Louis Carnocli, délégué autrichien, représente (( 100 000 Bohémi€7is mineurs, »

Il l'ail, un lahlt'aii (]ui dt'iuMiit la li-istc sihialiou de ses frèies (|iii sont les j)Ius mallieureux de rEiirope. Non seuleineiil, ils sont di'poiiilN's de tons droits politiques, mais niôine de tous leurs dioits d'hommes.

Depuis les gièves de Roliènu.', il rc^'^Mie une véritable « terreur blanche », une orgie de despotisme.

La situation est intolérahle pour tous ceux qui sentent leur dignit('' d'homme.

Mais nous n'avons pas encore (rorganisation... Nous sommes les plus malheureux...

"Nous sommes prêts à marcher si vous le décidez et si tout le monde marche la main dans la main.

M. Carnoch est encore un tout jeune homme presque timide, sans barbe. Il se sent bien isolé dans celle assemblée, où il est venu tout seul, de si loin, au nom de ses frères. On lui prodigue les marques d'intérêt et d'affectueuse sympathie.

En définitive, l'idée d'une grève générale a été repoussée à une forte majorité, malgré les objurgations des Belges, malgré l'esprit de corps et le respect humain, si puissants sur les assemblées.

Les journaux qui font profession de s'adresser particulièrement aux mineurs leur ont dépeint les effets de la grève générale, de la grève universelle, sous des couleurs bien propres à exalter leur imaginalion. « Ces milliers de locomotives qui sillonnent notre vieille Europe, arrêtées dans les gares, les navires retenus dans les ports, parce

que se sont éteints les feux incandescents qui les faisaient mouvoir, les villes plongées dans l'obscurité, dès que viendra la nuit, faute de gaz éclairant... » : c'est le rêve de l'universel, l'utopie de César, le piège où se fait prendre tout orgueil humain. Les pauvres bouilleurs ne tiennent pas encore dans leur sac les destinées du monde. Ils peuvent se serrer le ventre, faire pâtir leurs femmes et leurs enfants pour la paix et la justice universelles : les grands jours ne sont pas encore arrivés, l'Europe a en tête d'autres soucis.

La grève générale suppose une période si prolongée d'éducation économique et politique, que, sans doute, la face du monde sera cbangée lorsque ces temps arriveront; l'esprit de lutte et d'antagonisme s'exercera par d'autres moyens, et qui sait si nous aurons encore besoin de houille et s'il y aura encore des bouilleurs?

11 faut plutôt considérer ces congrès nationaux et internationaux, les discussions qui y sont engagées, les sentiments si élevés de solidarité, de sacrifice, de patience qui y sont exprimés et qui

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vonl qiiel(iiiofois juscju'à riiéroïsnu;, coinriic, dos maiMiiios inéciisables do l'ôlat d'osprit dos classes ouvriôros, qui sont désormais suporiouros à lour dostin.

Lorsqiio, on 1870, après la conslitiilion de la Répiibliquo, après le départ de rAssembléo nationale, on conjnionoa à jouir des premiers bienfaits d'un gouvernement, les chambres syndicales ouvrières se mirent à organiser leurs premiers congrès professionnels. Elles commençaient elles-mêmes à naître et à se former tout spontanément, sans lois. Non seulement les parties les plus éclairées de la nation leur souhaitaient la bienvenue, mais elles les aidaient et les suscitaient. Les ouvriers français ne devaient-ils pas s'exercer à cet esprit d'association qui avait fait tant de progrès en Angleterre, en Belgique et mémo en Allemagne? On les y encourageait sincèrement et on applaudissait à leurs premières tentatives encore informes d'organisation.

Les chambres syndicales, créées, ont voulu se voir et se connaître entre elles : leurs premiers congrès, à Paris, à Marseille, à Lyon, datent de 1876, de 1878, de 1880. Presque au même moment, des congrès semblables se réunissaient à

Gênes, à Gotha. Les chemins de fer et les télégraphes n'ont pas été inventés pour rien. Les Congrès ouvriers se saluèrent les uns les autres par dépêches et par lettres. Notre premier congrès parisien reçut avec surprise une adresse considérable d'une des grandes ligues ouvrières de l'Angleterre, dont il ignorait même l'existence. Il en fut à la fois honoré et charmé.

Au lieu de s'envoyer mutuellement des lettres et des dépêches, il était plus simple et plus pratique de se rencontrer les uns chez les autres. On n'avait qu'à prendre le bateau : qui empêchait de fréter à frais communs un wagon-salon? On est toujours riche quand on se met à beaucoup. On voyagerait comme des princes... Ce pas a été bien aisément franchi : il ne pouvait pas ne pas Têlre. Les congrès étaient déjà internationaux par le télégraphe : ils le deviendraient mieux encore par le train-express et par la présence elfecîive.

Nous avons vu ces choses étonnantes qui ne nous ont pas assez étonnés, et il est impossible de ne pas croire qu'elles marquent une ère nouvelle dans l'histoire du monde.

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