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UNE GRÈVE DANS LE PAS-DE-CALAIS

Un jour d'octobre 1891, au lendemain des élections qui s'étaient passées dans un grand calme, à la veille des fêtes qui déjà se préparaient pour recevoir magnifiquement les marins de la Russie et qui tenaient toute l'opinion attentive, on apprit qu'une grève de mineurs venait d'éclater dans le bassin de Lens. La surprise fut extrême. Jamais grève n'a été plus mal commencée ni plus mal conduite. Les mineurs du Pas-de-Calais sont allés de faute en faute, jusqu'à l'écrasement total. On vit par un affreux exemple combien les ouvriers de ce temps, en pleine république de suffrage universel et d'enseignement obligatoire, sont encore facilement les victimes de l'ignorance, de la supers- ; tition et de la fantasmagorie.

i Hector Dépasse. 17

Dans un estaminet de Lens, 81 mineurs réunis et qui se croient des délégués, votent la grève par acclamation. Ces 81 prétendent représenter 35 000 hommes, et les femmes et les enfants par surcroît : ils entraînent tout ce peuple dans leurs résolutions vers un avenir inconnu.

Les femmes restées à la maison apprendront ce soir que la grève est votée et qu'il faut maintenant calculer les portions avec une rigueur inaccoutumée. On les appelle des « citoyennes » pourtant : elles devraient bien aussi avoir leurs déléguées au congrès. Les fictions du suffrage n'ont jamais été plus éloignées de la réalité de ce gouvernement • direct, que vous proclamez dans vos journaux et dans vos discours le seul légitime et salutaire! Ce congrès est à peine un sénat — oserai-je prononcer ce mot fâcheux? — expression oligarchique du peuple des mineurs, issue d'un scrutin au deuxième ou au troisième degré; et ce congrès ne décide pas seulement d'une question de discipline intérieure, d'un point de législation ou de constitution dans la république syndicale, il décide de la paix et de la guerre, — et quelle guerre? Une guerre pour le pain, où les femmes et les enfants sont au premier rang des combattants. La commu-

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naiilé tout entière avait bien le droit d'ùlro entondue, de prendre part an référendum, et n'était-ce point le cas de mettre en praliqne vos doctrines dans ce laboratoire de vos expérimentations sociales?

La guerre ainsi votée par 81 voix sur 35 000 citoyens, sans compter les femmes, alors tous, ou presque tous suivent le mouvement dans retendue de ce bassin houilier; les femmes seront plus ardentes que les hommes, les enfants crieront aussi : Vive la grève! tant qu'ils auront une tartine et des pommes de terre. Ils quittent tous le travail dans leurs puits respectifs, mais ils ne font qu'une grève partielle, tandis que leur pensée fondamentale, rintenlion et le sens du vote qu'ils ont exprimé, était de faire la grève à la condition qu'elle fut générale. Ils se sont engagés seuls, sans garantie, sans alliance, et ils ne savent comment revenir sur leurs pas, inquiets de leur

solitude, mais retenus par un inflexible amour-

propre.

Toute celte psychologie de la grève est terriblement sombre. Quand on n'y est pas mêlé de sa tpersonne, on n'en peut parler qu'avec d'infinies précautions et on se dit qu'il vaudrait mieux n'en

point parler du tout. Les orateurs qui partent de Paris par les trains rapides pour porter leur parole éloquente sur le théâtre de ces misères et de ces contradictions, que vont-ils dire? Que savent-ils de ces choses? Qu'ont-ils éprouvé? Qu'ont-ils souffert? Je veux respecter leurs intentions : je les crois pures, mais encore. Peuvent-ils apporter aux grévistes un million de francs? Il faudrait au moins cela. Peuvent-ils leur apporter un pacte de grève signé par la Belgique et par TAngleterre? Alors quoi? Des paroles sur les profits exorbitants des compagnies et sur les salaires insuffisants des ouvriers, des théories collectivistes, la socialisation de la mine? Quelle est l'utilité présente et immédiate de ces discours? Bon pour les journaux du parti peut-être ou pour la tribune du Parlement, mais sur le carreau de la mine, dans les estaminets de Lens, est-ce là que vous allez faire des lois d'un portée universelle, et les 81 délégués ont-ils voté la grève pour changer la constitution économique de leur temps? Ils n'y ont certes pas pensé, ils avaient en vue des améliorations immédiates pour leur existence présente. Je connais un homme politique qui n'est pas un vain discoureur : on peut n'être pas de son avis, mais quand il

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