‹ Transformations socialesChapitre 40 sur 58 · UNK GRKVE DANS LE PAS-DE-CALAIS .'{ U · texte numérisé non relu

UNK GRKVE DANS LE PAS-DE-CALAIS .'{ U

A quoi bon nolro Office du travail, tel (jifil a élc organisé ?l*]tqnolI(Mi'(îst pas noire ignorance, dans le siècle de toutes les sciences, si à la première question importante des salaires qui s'élève, nous devons laisser des hommes s'cntr'égorger, par Timpuissance où Ton est de leur dire nettement si le prix de la journée en 1893 est inférieur à ce qu'il était en 1891? Quelle sécurité économique avons-nous, en tant que société industrielle et agricole, si nous sommes vraiment incapables d'élucider une question de chiffres que les élèves de récole primaire devraient pouvoir résoudre sans hésitation? Ah! je sais bien où réside la vraie, la seule difficulté. C'est qu'il n'y a pas que des chilîres, dans cette affaire, quoi que Ton en ait dit, il y a aussi des intérêts, des passions, des éléments moraux que la statistique ne saisit pas, et il n'y a pas de plus mauvais comptables que ceux qui trouveraient dans les chiffres la vérification éclatante de leur égoïsme.

Un certain nombre de puissantes associations ouvrières de TAngleterre ont inscrit dans leurs statuts un article, portant qu'aucune grève ne sera soutenue par r association, si les ouvriers qui la font n'ont commencé par offrir la conciliation et V arbitrage à leurs patrons.

C'est là un article très sage et que tous les syndicats ouvriers devraient introduire dans leurs statuts. Quand on commence par invoquer la conciliation, les trois quarts des grèves sont écartées à l'avantage des travailleurs.

Notre loi sur la conciliation et l'arbitrage est mal faite , c'est bien certain . Mais qui nous empêche de faire mieux que la loi? Les Anglais

n'ont pas encore de loi sur rarl)i(rage et ils ont su parfaitement organiser eux-mêmes des conseils de conciliation et d'arbitrage qui ont rendu d'immenses services.

Je veux bien que tout se résolve finalement en guerres et en batailles; j'admets que le droit, dans son apothéose définitive, se confonde avec la force triomphante . La question est de savoir quand cela finira; nos os seront depuis longtemps tombés en poussière dans nos sépulcres effrités.

En attendant, s'il est vrai que la plupart des conflits de la vie quotidienne éclatent parce que les parties adverses n'ont pas eu les moyens de se voir et de s'expliquer, n'est-il pas dans la fonction et dans la nature même de la loi de procurer ces moyens?

N'est-il pas dans le devoir du législateur qui a

créé les syndicats de leur assurer une procédure

régulière pour s'aboucher les uns avec les autres,

pour examiner et débattre les motifs de trouble

qui viennent à s'élever entre eux?

N'est-il pas vrai que le législateur, aussi long-

temps qu'il n'a pas fait cela, n'a fait que la moitié de sa tâche, et qu'il est en partie responsable des agitations violentes où peuvent se porter ces organismes nouveaux, créés par lui, et auxquels il n'a offert aucun mode déterminé de se rencontrer les uns avec les autres et de résoudre les questions qui les divisent?

N'est-il pas vrai que la déclaration de grève, la mise en interdit, le lock out^ le ring, et toute autre forme de coalition ouvrière ou patronale, qui peut être considérée comme la rupture delà paix industrielle et un acte d'hostilité véritable, devraient être précédés de l'emploi de tous les moyens pacifiques que le droit et la raison offrent aux hommes pour résoudre leurs différends?

N'est-il pas vrai que si les parties ne commencent point par avoir recours à ces moyens pacifiques, et si l'une d'elles entre immédiatement en guerre, sans formalité préalable, elle se met hors du droit des gens, hors des principes de la civilisation?

Et n'est-il pas vrai que, dans ce cas, le violateur du droit des gens pourrait être déclaré déchu des immunités et bénéfices que la loi lui accorde, et que la grève, la privation de travail, la ferme-

l'arihtrage et les grèves .Hli

ture des ateliers, la coaliliun des ouvriers un des patrons pourrait être considérée comme ayant perdu son caractère légitime et légal?

Mais pour cela il faut évidemment que le législateur ait prévu et arrêté ces formalités préalables; qu'il ait procure aux parties adverses le moyen de se rencontrer, de discuter le sujet de leurs différends, et de soumettre la question à un arbritrage si elles ne parviennent pas à s'entendre.

Ainsi, quand le législateur a arrêté les termes de l'article 1" de la loi du 21 mars 1884 : « Sont abrogés la loi des l/i-27 juin 1791 et l'article Zil6 du Code pénal; les articles 291, 292, 293, 29/i, du Code pénal et la loi du 18 avril 183/i ne sont pas applicables aux syndicats professionnels », ne pouvait-il pas décider que la jouissance de ces immunités et avantages serait liée à l'acceptation en principe, de la clause compromissoire?

Quand il a dit à l'article 5 : « Les syndicats professionnels, régiilièremeiit constitués, d'après tes prescriptions de ta présente toi, pourront librement se concerter », ne pouvait-il pas décider que ceux-là seuls seraient régulièrement constitués qui admettraient les principes du com-

promis et de l'arbitrage et que, dans les prescriptions de la présente loi^ ces principes auraient leur place?

Quand il a défini le caractère et les obligations des syndicats, en disant, art. 3 et art. h : « Les syndicats professionnels ont pour objet, et... Les fondateurs de tout syndicat professionnel devront », etc., ne pouvait-il pas inscrire parmi ces obligations et considérer comme un des traits essentiels et distinctifs de la nature des syndicats l'adhésion au principe de l'arbitrage?

Quand l'auteur de la célèbre circulaire du 25 août 1884 a dit : « Le fait de se concerter en vue de préparer une grève n'est plus un délit, ni pour les ouvriers ni pour les patrons » — car il y a des grèves patronales comme des grèves ouvrières — ne pouvait-il pas ajouter : « à condition que telle et telle formalité, déterminées par la loi, auront été remplies, avant la déclaration de grève » ?

Enfin ne pense-t-on pas qu'il était facile, qu'il était possible de comprendre, pour tout dire d'un mot, la clause comproraissoire dans la charte des syndicats? Et ne semble-t-il pas que l'adhésion à une telle clause fasse naturellement partie de la

coiisliliition dos syndicats, du cnrncli?rc cl de l'esprit syndical?

Mais, encore une fois, il fallait que la méditation, le compromis, l'arbitrage industriels eussent leurs règles déterminées, et il appartenait au législateur de les déterminer. Sont-elles donc si difficiles à établir, ces règles? Elles sont connues depuis longtemps, elles sont véritablement classiques.

l"" La médialion, la conciliation;

2° L'arbitrage , avec sa grande élasticité de formes ;

3° Le sur-arbitre ;

h"^ Enfin, si toute la procédure a été épuisée en pure perte, alors, la liberté et la guerre, ou la grève, avec ses misères et ses fureurs! Et que la justice, mille fois vaincue, triomphe un jour si elle le peut!

Yoilà bien la série des choses dans laquelle personne ne peut se plaindre d'être pris et enchaîné plus qu'il ne le voudra. Cette législation réserve tout, prévoit tout et n'empêche rien, pas même de s'entr'égorgcr en fin de compte, si on y tient.

Mais on a créé les syndicats et on n'a rien

prévu, on ne leur a offert aucune règle de conduite, on a dit aux faibles et aux forts : « Allez! avec vos intérêts, vos droits et vos passions contraires, allez! Vous êtes libres et soyez sages comme des images! »

Le sénateur Sherman a présenté au Sénat américain un projet de loi tendant à la création d'un tribunal arbitral international et à l'ouverture d'un crédit de 250 000 dollars pour les premiers frais.

Le sénateur Sherman ne faisait ainsi que reprendre la suite de la proposition déposée par le sénateur Allison en avril 1888 et de tant de délibérations ou motions déjà votées, depuis plus de quarante ans, par les Chambres des Etats-Unis.

L'idée d'arbitrage obsède plus impérieusement que jamais les esprits dans les deux mondes; elle hante les politiques autant que les philosophes; des hommes de toute opinion, appartenant aux divers parlements de l'Europe ont organisé une commission internationale pour rechercher les moyens de répondre à l'angoisse universelle.

On se fait difficilement à l'idée que tout l'effort

l'arbitrage et les grèves 319

(lo la civilisalioii doive aboulir à la négation de la civilisation, et que lo développoinonl adniirahle des sciences doive avoir pour conclusion lo{^iqne Jine explosion centuplée de toutes les fureurs des âges barbares.

L'état de paix, plus accablant que la guerre même, touche à un point où il va devenir intolérable, et la guerre se dessine avec une telle figure que le monde n'ose plus l'envisager et recule devant les perspectives qu'il passe son temps à se créer à lui-même.

On cherche à sortir, n'importe comment, de cette situation mortelle et les solutions les plus invraisemblables paraissent l'être moins que la perpétuité de cette énigme.

Je sens aussi vivement que personne les difficultés générales du problème et les objections particulièrement cuisantes où Ton se heurte et se blesse, en France, quand on y veut toucher. La situation de celui qui a été iniquement vaincu par la force, dans un jour de malheur, lui fait, au regard du monde, un devoir de ne pas attendre de la bonne volonté d'un tiers le rétablissement de son droit.

Mais après tout, quand nous sommes prêts à

affronter la fortune sous toutes les faces où il lui plaira de se présenter à nous, et quand nous avons reconquis par vingt ans de labeur et de discipline la pleine et entière possession de notre énergie économique, politique et militaire, la France du xvin'', du xix*" siècle et de tous les siècles, auraitelle perdu par aventure le droit et le goût de s'exprimer sur les idées générales du monde?

Nous sommes, nous voulons être les apôtres de la paix, de la vérité et de la civilisation sur la terre; vainqueurs ou vaincus, heureux ou malheureux, nous demeurons fidèles à la pensée intime de la Révolution française. Le rôle est plus beau et plus fier encore, si vous restez après la défaite les amants incorruptibles de la paix, quand déjà vous avez la conscience de posséder toutes les forces de la guerre reconstituées et rajeunies par un travail assidu. Je ne me résigne pas à mettre au rang des chimères l'idée d'un tribunal arbitral, qui réglera un jour les procès des nations dans l'Europe pacifiée. Il faut croire à cela ou il faut cesser de croire au progrès de la raison humaine, le dernier de nos dogmes et le dernier lien de la démocratie.

Les difficultés politiques qui embarrassent nos

niouvemenls pour la recherche du l'arbitrage international, disparaissent quand il s'agit de l'arbitrage privé, entre concitoyens d'un même pays. Ici, nous sommes souverains, nous pouvons en parler à noire aise, et les solutions ne dépendent que de nous seuls.

Le sénateur Sherman qui offrait ses dollars pour préparer une organisation d'arbilrage international aurait bien fait de demander d'abord un office sérieux d'arbitrage pour les Américains euxmêmes. Ils en auraient bien besoin dans l'Idaho et dans la Pensylvanie, en présence de ces batailles industrielles et sociales qui menacent de s'étendre, de se généraliser et de devenir pareilles à des guerres d'Etats et de nations. Si l'on n'est pas capable d'instituer l'arbitrage chez soi, comment pourrait-on se flatter de l'espoir de l'instituer avec l'étranger, et cette paix, que l'on est impuissant à établir dans sa maison, comment la ferait-on régner sur l'univers?

Depuis longtemps les Anglais ont mis l'arbitrage en pratique et ils en ont tiré d'excellents résultats. Sans recourir au gouvernement, sans faire appel à aucun ministre, ouvriers et patrons savent parfaitement s'entendre pour résoudre les diffi-

cultes qui les divisent, avant que la grève éclate.

Chez nous, on commence par déclarer la grève, et lorsque les ouvriers et les compagnies se voient aux prises, avec toutes les difficultés qui résultent de la suppression du travail, on sollicite les ministres, on accourt à Paris demander des arbitres au gouvernement, sauf à ne pas les reconnaître quand ils ont été désignés.

L'arbitrage cependant est d'une simplicité élémentaire, si on veut le bien comprendre. Il tire de sa spontanéité même toute son efficacité. Lorsque deux parties en contestation ont décidé de prendre un arbitre, elles ont décidé par cela même qu'elles accepteront le verdict de ce juge élu par elles et qui a leur confiance. Qu'il s'agisse d'un royaume ou d'une partie de dés sur un tapis vert, quand on a choisi de part et d'autre un ou des arbitres, on a pris par le fait même la résolution de s'en remettre à leur jugement. Il n'est pas besoin de loi pour cela. C'est le principe premier de toute justice entre les hommes et de toute civilisation.

Que si nous continuons à nous montrer incapables de régler nous-mêmes nos différends, ouvriers et patrons, employeurs et employés, il faudra bien

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que le législateur y vienne, malgié ses appréhensions, malgré sa crainte des responsabilités, et qu'il donne plus de précision et plus de force à la loi de 1891. D'une manière générale on peut affirmer que les travailleurs demandent l'arbitrage plus souvent que les patrons, qu'ils sont plus respectueux de ses règles essentielles, plus fidèles à son esprit et qu'ils ont en lui plus de confiance que les patrons : les patrons laissent voir beaucoup trop crûment leur répugnance; c'est une faute de conduite très grave.

L'opinion s'est établie cliez eux que la plupart du temps l'arbitrage leur fait tort et apporte aux ouvriers quelque nouveau gain et avantage dans leur situation précaire. Il n'est rien de plus important que cette démonstration et de plus naturel.

L'arbitrage, loi d'opinion et garantie d'équité, fondé dans son principe sur l'égalité humaine, comment ne serait-il pas, en fin de compte et au total, dans la majorité des cas, favorable à ceux qui soufirent et qui sont jusqu'à présent demeurés asservis aux fatalités de l'ordre économique? Certainement l'arbitrage, considéré dans la généralité de ses décisions, doit être pour les ouvriers, pour les travailleurs, pour les déshérités, pour les pau-

vres, pour les vaincus; il est impossible que cela ne soit pas, si l'arbitrage est sincère, impartial et (ligne de son nom, et il faut ou accepter cette loi ou proclamer la nécessité de l'usurpation et la légitimité de la force.

lY

Quand nous voyons toutes les précautions que la loi a prises avec un soin minutieux pour protéger les intérêts des actionnaires et du public, nous admirons toujours à quel point le législateur est demeuré indifférent envers les intérêts du travail et des travailleurs.

Il semble que dans toute notre législation les ouvriers et le droit des ouvriers n'existent pas. On n'a pas pensé à eux : on les a oubliés! Ils ont été considérés comme une quantité négligeable dont on n'avait pas à se préoccuper.

Les actions sont protégées, le capital est protégé. Le législateur a médité jour et nuit pour trouver des arrangements et des combinaisons qui protégeraient l'argent, et d'ailleurs il est loin d'avoir trouvé des mesures efficaces, car l'argent

l'arihtrage et les grèves 325

0-t-il été depuis cinquante ans assez volé, exlor([Mé et dilapidé par des entreprises extravagantes?

Je ne demande pas mieux que de plaindni les pauvres actionnaires maltraités, mais les travailleurs, que dirai-je donc de leur sort? Quelles mesures a-t-on prises pour eux? Par quels moyens a-t-on cherché à protéger leurs droits dans la collaboration du travail avec le capital? On protège Targent : on ne protège pas les hommes. L'action, l'obligation et le coupon sont tout : l'homme n'est rien, la femme n'est rien, l'enfant n'est rien, la conscience humaine n'est rien.

Ces forces morales qui sont aussi des forces économiques et que notre siècle a assez exploitées, je pense, toutes ces forces sont comme si elles n'étaient pas. La loi les ignore. Le droit moderne, le droit industriel et commercial n'en tient aucim compte! L'argent est roi : l'homme est l'esclave, toujours taillable et corvéable à merci.

Cependant, la société qui souffre un tel régime a la prétention de se croire une société très chrétienne.

Il faudra absolument que cette législation change et que l'homme ait sa part de protection

Hector Dépasse. 19

dans la loi. Gela se fera, je n'en doute pas, et cela se fera par la République. 1

Le travail, et non pas le travail anonyme, mais l'homme qui travaille, mais la femme qui travaille, mais l'enfant qui travaille auront leurs garanties légales aussi bien que le numéraire et le billet de ^ banque. '

Le Code de commerce ne considère dans les sociétés que le capital et l'argent, sous toutes leurs formes : il les protège, il les organise, il institue des arbitres pour les associés qui ne sont pas d'accord et qui ont entre eux des contestations. Parmi ces membres des sociétés, les travailleurs ne comptent pas : ils ne sont rien. Eh bien! il faut qu'ils soient aussi quelque chose. Les travailleurs sont membres efficaces, membres réels, membres vivants des sociétés, des entreprises et des exploitations, au moins autant que le papier et que l'argent.

Le droit de travail sera reconnu, défini et protégé aussi bien que le droit du capital, et c'est alors seulement qu'on pourra espérer de voir un ^ certain équilibre se rétablir dans le monde indus- i triel de ce temps.

l'ariiitrage et les grèves 327

Nous citerons plusieurs exemples des faux jugements ou des fausses opinions répandus parmi les directeurs et administrateurs du travail qui repoussent non seulement l'arbitrage, mais encore toute idée de conversation avec leurs ouvriers sur les différends qui s'élèvent entre eux.

Les noms ne font rien à l'affaire et nous les supprimons; nous citons des exemples typiques, qui se reproduisent sans cesse avec les mômes traits généraux.

Voici une mine, un atelier où les ingénieurs ont modifié tout d'un coup les conditions du travail, sans en avertir les travailleurs, sans prendre la peine de s'entretenir avec eux des circonstances nouvelles de ce travail qu'ils leur demandent. Presque toujours la grève est la première réponse faite à ce petit coup d'Etat économique.

Comment ne comprend-on pas que changer le mode du travail ou changer la rémunération du travail, c'est identiquement la même chose? L'ouvrier n'a pas de capital, il a du travail à offrir et, ce travail, c'est son capital.

Si VOUS modifiez sa manière de travailler, si VOUS changez les façons, c'est absolument comme si vous changiez les conditions du placement d'un capital ou le taux de la rente d'un propriétaire.

L'ingénieur affirme que ces conditions nouvelles sont plus avantageuses aux ouvriers : je n'en sais rien, je l'ignore, mais je suis fort porté à croire qu'elles sont plus avantageuses à la compagnie. Il est parfaitement vrai que des conditions mieux étudiées peuvent être plus avantageuses et aux ouvriers et à la compagnie. Mais alors pourquoi ne s'explique-t-on pas clairement?

Pourquoi ne pas préparer d'un commun accord et en pleine lumière, avec les représentanls des ouvriers, ces nouvelles conditions, ces nouveaux procédés, ces nouvelles méthodes que l'on propose et qui doivent profiter aux uns comme aux autres? Il n'y aurait pas de surprise alors et chacun saurait à quoi s'en tenir.

Mais non, les ingénieurs élaborent en secret un plan nouveau et puis tout d'un coup le plan est révélé; on a travaillé jusqu'à présent d'une manière : il faut travailler maintenant d'une autre manière. Comment l'ouvrier n'éprouverait-il pas un mouvement d'irritation? Comment n'aurait-il

L ARBITRAGL: et les GREVES 329

pas le soupçon qu'on lui cause im dommage?

Les ingénieurs croient toujours qu'ils peuvent manier et remanier, en maîtres absolus, les conditions du travail, sans avoir à consulter les hommes qui font ce travail. C'est là une grande erreur, d'où sont venus mille grèves et mille maux.

Il est au moins aussi indélicat de modifier les conditions de placement du travail sans consulter le travailleur, qu'il serait indélicat de modifier les conditions de placement du capital sans consulter le capitaliste.

Autrefois certains rois de France changeaient la valeur de la monnaie et les conditions du capital tous les six mois : ces rois sont connus dans l'histoire sous le nom de faux monnayeurs.

Les rois qui pratiquaient cette politique ne se croyaient pas si coupables : ils ne pensaient pas que l'histoire les flétrirait. Ils se considéraient comme les souverains du capital, les souverains de la terre et de ce qu'elle produit, les souverains de la monnaie et de la rente. MM. les ingénieurs de nos jours se considèrent comme les souverains du travail et ils croient pouvoir en modifier à leur souverain gré les formes et les circonstances.

Sans cloute les formes du travail sont modifiables à rinfmi et rien n'est plus dangereux que l'inertie des procédés et la passivité coutumière des méthodes dans un siècle où tout change à vue d'œil; mais quand vous changez les modes de travail, pourquoi ne pas consulter, avertir ces humbles collaborateurs, ignorants mais conscients, qui appliqueront ces modes nouveaux que votre génie inventa?

Ailleurs une grève a éclaté pour une question de salaires : c'est dans un bassin houiller où se trouvent plusieurs fosses. Après quelques jours de récriminations mutuelles, les ingénieurs déclarent qu'ils consentent à reviser les salaires des ouvriers des fosses S et 4, mais qu'ils n'en feront autant pour les ouvriers de la fosse 5 que quand ils seront animés des mêmes sentiments...

Gomment peut-on dire de pareilles monstruosités? Comment peut-on exprimer des prétentions aussi contraires à l'équité qu'à la science et à tous les principes de l'économie sociale? Est-ce que le salaire est une question de sentiment ou une question de travail'^ (^milW faut avoir et montrer certains sentiments pour recevoir son salaire et si les ouvriers de la fosse n° 5 n'ont pas les mêmes

l'arbitrage et les grèves tm

sentiments que les ouvriers de la fosse n" 'i, ils ne touclieront pas le même prix de leur travail?

MM. les ingénieurs qui sont dans cet ordre d'idées pourraient dire aussi : « Vous ne toucherez pas votre salaire si vous ne montrez pas des sentiments plus religieux et si vous n'allez pas à la messe ou au pronc... )>

Du moment que les salaires sont une question de sentiment et que les ingénieurs sont juges des sentiments moraux, ramenez-nous au régime de l'Inquisition!

Tout cet état d'esprit est contraire à la science autant qu'à l'équité, et l'on doit constater que malheureusement il se retrouve encore parmi beaucoup de personnes qui se croient les interprètes de la science et de la bonne économie.

Ailleurs encore les ouvriers ne demandent pas d'augmentation de salaires, ils ne demandent pas de diminution d'heures, ils sont d'accord avec les administrateurs sur toutes les conditions du travail. Ils voudraient seulement voir clair dans l'organisation de leurs caisses de secours et dans la répartition de ces salaires dont ils ne critiquent pas le taux. Voilà un sujet de conflit assez fréquent et qui soulève aussitôt dans le cœur des

compagnies des appréhensions insurmontables?

Les salaires se composent toujours de plusieurs parties inégales et variables. La compagnie déclare qu'elle paie la moyenne convenue plus les 20 0/0^ comme elle l'a promis. Les ouvriers répondent que la compagnie est mal informée; ils demandent à faire la preuve de leur assertion. C'est une question de bonne foi.

Ils demandent une comptabilité parfaitement claire, qui prouvera, d'après eux, que la compagnie est dans Terreur et que les promesses qu'on leur a faites ne sont pas tenues.

Si la preuve est en faveur de la compagnie, s'il est démontré par l'analyse des deux parties du salaire qu'ils touchent en effet la moyenne plus les 20 0/0 promis, ils se déclarent satisfaits; ils reprendront le travail.

Encore une fois, c'est une simple question de loyauté. De même pour la caisse : les ouvriers demandent leur part légitime de vérification et de contrôle. C'est encore une question de loyauté.

L'arbitrage, dans ces circonstances, n'est-il point parfaitement indiqué?

La compagnie, après avoir proposé elle-même l'arbitrage, l'a refusé au moment de la constitution

l'ahiuthage et les grèves 333

du conseil d'arbitres, parce que ces aihilres, ditelle, ne lui conviennent pas. Ne comprend-elle pas qu'elle rend ainsi toutes ses affirmations suspectes?

A la vérité il y a quelque chose de plus simple que Tarbitrage lui-même. La compagnie devait mettre son honneur — car c'est une question d'honneur — à démontrer qu'elle paie à ses ouvriers, suivant sa promesse, une moyenne de tant et un tant pour cent en plus. Un directeur hardi devait dire : « 1° Voici votre moyenne; 2" voici le tant pour cent. Est-ce clair? » Il aurait démontré la loyauté de ses intentions et de ses actes par l'analyse des articles, comme on le fait dans toute comptabilité publique ou privée.

De même le directeur devrait être le premier à associer volontairement les ouvriers à l'administration de la caisse. Il devrait refuser avec la dernière énergie la responsabilité pour lui seul, même alors que les ouvriers la lui offriraient.

Il devrait dire : a ISon! je ne puis accepter;

c'est une caisse commune; nous la surveillerons

et nous l'administrerons ensemble. Je mets mon

honneur, ma dignité, ma loyauté à vous donner

une lumière complète et absolue! »

Ces principes de conduite sont tellement élémentaires que ceux qui les violent, qui ne les respectent pas, qui se refusent systématiquement à les observer, tombent justement sous le coup de la suspicion publique.

Quand les motifs de mécontentement réciproque, les tiraillements, les divisions se sont multipliés et accentués de jour en jour, nous avons vu les portes des fabriques se fermer devant une population ouvrière qui ne songeait nullement à faire grève et qui ne demandait que du travail.

C'est une résolution bien grave que de prononcer ainsi un congé général contre des centaines d'ouvriers et de familles habituées à vivre dans ce pays, dans ces fabriques, qui leur ont toujours fourni le pain quotidien. Où iront-ils? Que vontils devenir? C'est l'expatriation que vous commandez, c'est la privation de la patrie, de la commune, du foyer domestique, si pauvre et si triste et d'autant plus aimé! Ainsi, dans certaines contrées, on commande l'expatriation des familles juives par centaines.

Je ne veux plus discuter sur les lois imparfaites que la République a données aux ouvriers pour leur garantie et leur liberté économique. Je demande

L AIUUTRAGE ET LES GREVES 335

soulomonl si les chefs (rindiislrie peuvent penser qii'nprès avoir éloigné une population ouvrière, la population (|ui viendra ensuite sera animée d'un autre esprit, aura d'autres aspirations, renoncera aux lois que la République a promulguées, parce que ces lois ont paru légitimes et nécessaires et qu'elles répondaient à l'état général de l'opinion? Supposez que cette population ouvrière s'en aille, qu'elle quitte le pays, emportant ses hardes, et les femmes serrant leurs enfants dans leurs bras, en maudissant, non seulement leurs patrons d'hier, mais la Patrie et la République; une autre population viendra peupler vos ateliers, elle apportera avec elle le même état d'esprit, car c'est l'état d'esprit de ce siècle et du monde; elle aussi voudra des syndicats et elle en fera ; elle aussi voudra avoir sa part d'appréciation et de contrôle dans les conditions de son travail.

YI

Il faudra peu à peu ou renoncer à l'industrie ou se prêter aux mœurs, au tour d'esprit et aux exigences légitimes des ouvriers de ce temps, qui, chaque jour plus instruits et plus curieux, aspirent

à pénétrer davantage dans l'organisation et dans la surveillance du travail, dans la constatation des bénéfices, dans l'analyse du produit. Ceux qui ne pourront pas s'accommoder de ce nouvel état des choses fermeront leurs fabriques, quitteront leurs ateliers, céderont leurs mines; ils n'auront d'autre ressource que de capituler, aux meilleures conditions possibles, devant l'avènement d'une société industrielle d'un nouveau genre, infiniment plus puissante et plus productive que l'ancienne. On a vu ainsi de siècle en siècle des classes d'hommes, qui avaient joui longtemps de l'influence prépondérante, se retirer de l'activité, parce qu'ils ne pouvaient pas prendre sur eux-mêmes de se prêter aux nouvelles formes de l'activité sociale.

Les chefs plus intelligents et plus forts qui se maintiendront à la tête de l'industrie, seront ceux qui prendront leur parti de cette révolution déjà à moitié faite; qui sauront vivre avec les ouvriers sur le pied de l'intimité et de la cordialité réciproque, qui comprendront et pratiqueront l'arbitrage, qui organiseront des conseils de travail et de petits parlements d'usine et de fabrique, pour discuter et arrêter de concert avec leurs collaborateurs les meilleures conditions du labeur et la

répartilion des salaires, les règlements d'ateliers, les questions de temps, d'hygiène, de discipline, tout ce qui concerne le gouvernement et l'administration de la république du travail.

Nulle force ne sera capable de soustraire aux ouvriers du vingtième siècle la connaissance approfondie et détaillée de ce qu'ils font et de ce qu'ils produisent, quand ils remuent la terre ou les machines. On ne les gardera pas comme aujourd'hui, comme hier, à l'écart et en dehors de l'organisation économique de ce travail, de cetle industrie qu'ils font marcher et qu'ils animent. Ils ne seront plus des instruments passifs, à peu près semblables aux outils et aux mécanismes qu'ils font mouvoir. Ils seront des hommes, des hommes de plus en plus complets, des intelligences et des consciences, et ils apprendront, ils posséderont le secret de toutes choses. Il n'y aura plus de secrets d'État, dans le gouvernement de la fabrique ou de la mine : le peuple des travailleurs entrera en foule dans la connaissance raisonnée de sa constitution et de ses lois.

Cette révolution aura les effets les plus heureux, et matériels et moraux; l'industrie nouvelle, telle qu'on la peut concevoir, sera infiniment plus

féconde et plus puissante que l'ancienne. Pour la première fois on croira voir Tordre dans la fabrique, dans le chantier, et les ateliers du temps actuel apparaîtront comme des spécimens lointains de l'industrie des âges barbares. Nous touchons à la fin du moyen âge industriel et commercial, les temps nouveaux vont commencer et l'on entendra dire que pour la première fois il existe une constitution économique, que pour la première fois on a la notion du travail humain et que l'industrie humaine est fondée.

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