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LE 1" MAI

Lorsque Tidée est venue pour la première fois d'instituer une grande fête du travail le V^ mai, les ouvriers se proposaient d'affirmer leur solidarité universelle et leur opposition à l'antique esprit d'antagonisme et de guerres nationales. Ils voulaient montrer qu'à la même heure, dans les deux mondes, travailleurs de toutes les nations, ils étaient capables de faire un acte solennel de fraternité humaine. Les ouvriers, les salariés et, avec eux, tous les malheureux qu'éclaire le soleil, se tendaient la main par-dessus les frontières des États, par-dessus les obstacles de la nature; ils organisaient, en face des préparatifs universels de la guerre, le plébiscite universel de la paix.

En même temps ils disaient leur nombre, leur force, leur discipline, leur union plus particulière dans le sein de la grande famille humaine ; ils invitaient les gouvernements et les Parlements à préparer les lois que réclame l'état nouveau de l'industrie et des mœurs. Ils proclamaient que les ouvriers du xix*^ siècle n'ont pas, dans l'organisation des sociétés, la place qui leur revient, qu^ils sont capables d'occuper, et cette place, ils la revendiquaient par la grandeur imposante de leur manifestation pacifique.

Une telle initiative a singulièrement honoré le ouvriers de ce siècle. Ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes et de leur situation parle fait d'avoir conçu et affirmé des idées universelles. Ils parlent de leur « classe », ils réclament les libertés et la part de biens qui doivent revenir à leur u classe », mais ils sont sortis spontanément, et sans bris de clôture, de limites d'une classe, ils ont fait cause commune avec l'humanité, en affirmant des idées essentiellement humaines et d'une moralité universelle.

Les ouvriers des différentes nations qui ont imaginé une fête commune en l'honneur du travail et de la paix, et l'ont réalisé, fût-ce imparfai-

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tenicnt, ne sont plus, au lendemain de cette fête les mêmes hommes, les mêmes ouvriers que la veille. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir et le comprendre : ces hommes sont tout changés et ils tiennent aussitôt une autre place.

Nul pouvoir officiel ne leur a donné le mot d'ordre, ils sont sortis des ateliers, des fabriques et des houillères, ils ont trinqué à la même heure dans les cabarets du monde, ils ont dansé à la même heure dans les carrefours des nations, et leur esprit concevait des projets de paix et d'égalité entre tous les hommes. Ils ont pris là une initiative qui ne semblait appartenir qu'aux lettrés et aux philosophes.

Quand ds sont retournés le lendemain au travail, ils étaient bien différents de la veille, ils étaient déjà les ouvriers d'un autre siècle.

Et pourtant, si les deux ou trois hommes qui tiennent la guerre dans leurs mains la jetaient au milieu de ces rêves de paix, si la grande bombe éclatait un jour, on les verrait tous, encadrés, rangés, marchant pour leurs patries; on ne se sera jamais autant tué. Le monde encore aujourd'hui vit et meurt pour quelques-uns.... Humanum paucis vivit genus^ et j'ajoute : moritur. Quel-

ques hommes seulement vivent dans le monde, vivent réellement, vivent par eux-mêmes, dépendent d'eux-mêmes; une douzaine peut-être; ce sont les citoyens du monde, les seuls hommes : le reste, vidgum pecus, vit et meurt pour cette douzaine et se dit orgueilleusement des hommes.

On se sent vaguement dominé par des puissances dont on sera le jouet, quand elles le voudront. Sur le pâle troupeau des humains, on voit toujours planer l'ombre des houlettes souveraines. Combien se croient très libres en faisant ce qu'ils font, en disant ce qu'ils disent, auxquels j'ai envie de murmurer à l'oreille :

Sur les bords fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène.

Mes chères brebis...

Une main dans l'ombre les conduit, sans qu'ils le sachent; ils pensent, ils disent, ils font, ce que leur font penser, ce que leur font dire, ce que leur font faire des volontés supérieurement organisées et armées qu'ils ne voient point.

Mais un jour aussi peut-être à cette Europe de fer et de sang, une autre Europe succédera, et

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