‹ Transformations socialesChapitre 6 sur 58 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

des sciences et des arts. Après tant de siècles d'iiumiliations, il est appelé à conquérir l'hégémonie et la maîtrise de l'univers. Alors, pour la première fois, l'esprit sera libre et souverain, car l'instrument supérieur de tout travail est dans l'esprit. On verra de moins en moins ce désordre de tous les jours, ce crime habituel et courant, le travail exproprié, expulsé de ses positions, dépouillé de ses résultats par la brutalité, l'ignorance et la ruse. Et c'est alors seulement que l'on commencera à connaître l'ordre et la civilisation. Mais cette conquête ne se fera pas en un jour sur les barricades comme la conquête des libertés parlementaires : elle demande un effort infiniment plus complexe et plus savant, parce qu'elle est la grande conquête morale et sociale, infiniment plus compliquée, mais plus importante que toutes les autres.

Les pages qui vont suivre et qui ont formé ce livre n'ont pas été écrites d'après un plan préconçu. Je sais tout ce qui leur manque, un fil léger les retient à peine ensemble : on y trouvera des répétitions, du hasard, du trop et du trop peu, des timidités à côté de hardiesses, mais on y trouvera aussi une pensée unique et ardente, qui ne se dément pas : faire au travail sa place dans la société, et, ce faisant, agrandir et enrichir la vie sociale. C'est comme une flamme qui court dans ces pages et qui peut-être les animera pendant quelques jours.

TIIANSFORillATIO^S SflCIAltS

Les questions constilutioHnelles et parlementaires, la forme du gouvernement, l'exerciee de la responsabilité, les rapports des pouvoirs entre eux et des Chambres entre elles — ces questions qui passionnaient les Français, pour lesquelles ils ont écrit tant de livres, prononcé tant de discours et accompli des révolutions à main armée, semblent avoir perdu ce qui faisait leur vie et leur prestige. Elles ont rempli un siècle de bruit et elles n'existent plus.

Il s'agit des rapports du travail et du capital, des relations des employeurs avec les employés, <lc la limitation des heures de travail, de la nature

Hectc/R Dépasse. i

du salaire, delà définition des cahiers des charges et de l'adjudication des travaux publics, de l'équilibre de cette grande machine économique et sociale surchauffée, dont on a entendu le sifflet avertisseur.

Les questions sociales ont rejeté au second plan les questions parlementaires, elles nous émeuvent et nous empoignent maintenant, à l'exclusion des autres; elles sont aussi capables d'exciter les passions oratoires et la fièvre des batailles, elles demandent autant d'habileté, d'intelligence et de politique. La destinée de notre pays, la gloire et le bonheur de la France sont engagés dans ces problèmes, comme ils l'étaient dans les premiers, avant leur solution, mais ceux-ci ont un caractère particulier de nouveauté et d'inédit que les problèmes constitutionnels n'avaient déjà plus lorsque nous avons entrepris de les démêler.

Depuis longtemps ils avaient reçu en France et hors de France, soit en théorie, soit en fait, quelques-unes de leurs solutions principales ; la science parlementaire était arrivée à sa perfection dans un pays voisin, à ce que l'on nous disait; et ce fut à la fois un avantage et un inconvénient, car, placés en face de ce modèle, nous avons peut-être

trop imité, au lien de creuser dans notre propre fond.

Pour les questions sociales, tout est à faire et à inventer ; l'expérience acquise sert peu dans l'étude de ces questions nouvelles, qui viennent de naître avec la découverte de forces naturelles autrefois inconnues, avec les progrès prodigieux des sciences physiques et chimiques, l'agglomération des capitaux, la concentration de l'industrie, et la formation des grandes démocraties modernes, avides de posséder à la fois la liberté et l'égalité que l'on dit être inconciliables.

La connaissance du passé nous sert si mal, que les plus éclairés se montrent les plus embarrassés et les plus hésitants, qu'ils n'osent faire un pas en avant, sans en faire aussitôt deux en arrière, tandis que les ignorants marchent, se démènent, jouent des coudes entre les obstacles et s'avancent vers le but, sous la pression de l'inexorable nécessité.

L'expérience étrangère ne nous sert pas mieux que la nôtre; nos voisins ne sont pas plus instruits que nous dans ce nouvel ordre de choses, et nous voyons qu'on perd le temps à chercher chez eux des lumières qu'ils n'ont pas et des solutions qui

ne peuvent nous être utiles, si même elles ne nous ont pas déjà égarés en plusieurs circonstances.

Mais notre pays, qui a fait sa révolution politique nécessaire, qui a conquis depuis cent ans les principes essentiels de la liberté et de l'égalité, n'est-il pas le champ le plus favorable à la réussite des expériences qui s'imposent? La France n'estelle pas désignée pour trouver encore une fois les solutions les plus justes et les plus équitables, et non pas pour démentir ni contredire, mais pour compléter, comme il convient, sa révolution libérale et démocratique, inaugurée dans les grands jours de 1789? Ne semble-t-ellepas réunir les conditions politiques, morales et sociales, la facilité d'humeur et la générosité de caractère, le tempérament de toutes choses, qui doivent rendre moins difficile la réalisation pacifique des réformes, que les autres peuples accompliront aussi , à leur heure et coûte que coûte, au milieu des fêtes de la paix ou des déchirements révolutionnaires?

Les barrières qui séparent les classes sont ; moins hautes et moins épineuses chez nous que partout ailleurs; elles n'existent pas dans les lois et celles qui sont dans les mœurs et dans les

SOCIALISMK ET POLITIQUE 5

situations oITrent toutes sortes de jours, d'intorslices et d'ouvertures par lesquels on s'est rencontré et confondu. La constitution de la propriété et la répartition des richesses, malgré des abus que la Révolution de 1789 ne pouvait pas prévoir, sont encore chez nous, plus qu'en Angleterre et en Allemagne, propres à faciliter des arrangements qu'il ne sera au pouvoir de personne de refuser ou d'empêcher.

Et lorsque les solutions nécessaires à la paix de notre temps seront accomplies, ces problèmes qui nous agitent et nous tourmentent, qui sont aujourd'hui si brûlants qu'ils paraissent à certains moments devoir tout incendier autour d'eux, se refroidiront à leur tour comme nos problèmes constitutionnels se sont refroidis.

A leur tour ils reculeront au second plan, après avoir reçu les solutions indispensables, comme les problèmes parlementaires ont reculé, et ils céderont la place à d'autres questions que nous ne connaissons pas.

On se demandera avec surprise comment ces choses nous ont à ce point passionnés et comment il était possible à des hommes intelligents et à des politiques expérimentés de croire que c'était la

ruine de la société et le renversement du monde ; de même que nous ne comprenons plus qu'on se soit battu jusqu'à la mort autour des libertés parlementaires.

Il y a dans la recherche de nos solutions sociales un motif de grave confusion : comme il ne s'agit plus de liberté, mais d'équité, de politique, mais de bonheur, et que la forme du gouvernement est, dit-on, hors de la question, tout le monde a promis de se mettre à l'œuvre. Républicains, monarchistes, progressistes, réactionnaires peuvent, semble-t-il, rivaliser à chercher le mieux.

Une partie de la réaction se montrerait même particulièrement impatiente et tumultueuse à. engager des réformes, à apporter des solutions, à promettre le bonheur et la justice, et comme cette question prime maintenant celle de la liberté, comme la politique est rejetée à l'écart, cetteréaction croirait pouvoir faire entendre, après une série d'insuccès et de déceptions, que le bonheur sera l'œuvre du bon tyran.

C'est à nous d'y veiller et de prendre garde que dans la recherche ardente des améliorations sociales et dans la poursuite de l'équité le goût etj l'intelligence de la liberté ne s'affaiblissent.

Le (langer est que quelques-uns ne se persuadent qu'il est plus expéditif de demander la justice et le bonheur à un maître que de les conquérir lentement par le libre effort. C'est alors qu'on reverrait le vieux sophisme, le vieux mensonge, le vieux mélodrame honteux et sanglant!

Le dictateur, « sortant de la légalité pour rentrer dans le droit », mitraillerait encore le peuple pour le rendre heureux.

On ne sait quel burlesque César promettrait encore la gloire en échange de la liberté, et ce serait la fin de tout.

Dans son discours au Sénat, lorsqu'il en prit la présidence, M. Challemel-Lacour a dit que la nation avait l'espoir que cette assemblée se montrerait « attentive au renouvellement qui s'opère dans les conditions économiques et morales de la société )^

Ce renouvellement, en etTet, est bien remarquable et il fait ressembler notre époque aux époques de l'histoire les plus fécondes en transformations. De nouveaux groupements populaires, de nouvelles formes d'association, de nouveaux engagements des hommes les uns envers les autres, pour la sécurité de leur vie et la défense

(lo leurs droits, se dévoloppcMit, comme aux teuips où se préparait la société du moyen âge.

Le peuple s'est réfugié dans les syndicats, il s'est serré autour du gouvernement de la République, son défenseur naturel, il s'est abrité dans les écoles laïques, dans les mairies et dans un nombre infini de sociétés démocratiques de tout genre, comme il s'abritait au onzième siècle dans l'église et autour des cbâteaux des seigneurs.

La transformation des contrats de travail et de louage d'ouvrage est à cette heure aussi intéressante qu'elle le fut, mais dans un autre sens, aux siècles de préparation du régime féodal. Les humbles, les faibles, les petits, au lieu d'aller chercher protection auprès des grands contre la violence et le pillage, la cherchent dans leur propre association, dans le concours de leurs forces matérielles et morales. Ils la cherchent aussi, cette protection nécessaire, auprès du gouvernement de la République et auprès des Parlements issus du suffrage de la démocratie, auxquels ils demandent des lois pour aider à leur eiïort spontané d'émancipation.

Ils fondent des syndicats, et les lois peu à peu viennent consacrer ces syndicats; ils fondent des Bourses du travail et peu à peu, avec peine, avec

effort, ces institutions nouvelles entrent dans l'organisation générale de la démocratie; elles reçoivent des règlements administratifs et des formes régulières. L'ouvrier, plus instruit, au fond de la mine, en lutte avec le grisou et avec les diverses catastrophes de la nature, commence à inspecter lui-même le champ de bataille où il joue sa vie; il examine les conditions de son travail, l'état quotidien des instruments dont il doit se servir; il fait entendre ses critiques d'une voix impérieuse et souvent compétente : la loi prend un certain nombre de ces mineurs, les crée inspecteurs officiels du travail, rétribués sur les fonds des compagnies et de la nation.

C'est ainsi que tout un monde nouveau s'élève, qu'une nouvelle société se constitue.

Si l'on regardait de près cette propriété industrielle, si récente et déjà si riche, qui, dans ses principales expressions, date à peine du commencement du siècle, on verrait qu'elle est toute en transformation et en révolution, comme Tétait, par exemple, la propriété foncière au onzième et au dixième siècle.

Les rapports des patrons et des ouvriers changent de jour en jour; la place des salariés, des

SOCIÉTl': NOUVELLE U

employés, dans l'usine, dans le magasin, se modifie à vue d'œil. Si le monde ouvrier s'adapte à des conditions nouvelles, il ne serait pas juste de croire que le monde bourgeois reste inerte et cristallisé; lui aussi est plein de vie et de mouvement.

Ceux qui raisonnent a priori sur les phénomènes politiques et sociaux, qui possèdent des systèmes et des formules, sur lesquels se règle, dans leur imagination, la marche de l'univers, savent d'avance où ce siècle doit aboutir; ils ont déjà tracé, non seulement dans ses lignes essentielles, mais dans ses plus menus détails, tout le plan de la société de l'avenir. Ils savent, à n'en pas douter, quelles seront les organisations publiques et privées, quels seront les liens des hommes entre eux et avec l'État; et si vous élevez des objections, ils vous excommunient de cette société qui n'est pas née encore et qu'ils ne verront pas!

A la vérité, l'histoire nous apprend que de tous les plans conçus à l'avance par les philosophes et les politiques, il n'en est pas un qui ait réussi; tous ont été déjoués par les événements, qui tantôt sont restés en deçà et tantôt sont allés fort au delà des limites que leur avaient marquées les faiseurs de systèmes.

i2 TRANSFORMATIONS SOCIALES

Mais ce que Ton peut faire, c'est suivre avec attention le renouvellement qui s'opère dans les conditions économiques et morales de la société; c'est aussi se montrer sympathique à ce renouvellement et y aider, sans agitation vaine, mais avec un certain courage civique et un certain désintéressement des intérêts particuliers.

Ce que l'on peut faire, c'est accueillir favorablement (( ces nouvelles couches », qui montent, qui viennent à la lumière et qui cherchent leur équilibre, et les aider à le trouver, cet équilibre, et à s'y installer, comme il est juste.

Comment cette société issue de la Révolution française poursuit-elle le travail de ses transformations nécessaires?

La monarchie détruite, l'empire renversé, la noblesse appauvrie et rejetée hors de la politique, la bourgeoisie enrichie et fatiguée par l'excès de son loisir, toutes les anciennes barrières écartées, les nouvelles couches montent et se développent de plus en plus en pleine lumière.

Quelles nouvelles couches? — Les ouviiers et travailleurs de tout ordre, les petits paysans, les petits commerçants, les petits fonctionnaires, les agents multiples de l'état démocratique. Cette foule innombrable s'élève par l'instruction, par le suffrage, par l'industrie et le commerce, par la pratique du service militaire, par les emplois publics; elle grandit avec le progrès des sciences; elle tire parti de la multiplication des chemins de fer, de toutes les formes de communications et de publicité.

Nous pouvons constater sans cesse autour de nous des mouvements de concentration et de dispersion, d'agrégation et de désagrégation. Un peuple immense monte et descend le long de l'échelle sociale. Des patrons retournent au prolétariat, des prolétaires s'élèvent au patronat. Les campagnes émigrent vers les villes, mais les villes aussi retournent aux campagnes. Il peut suffire de quelques événements politiques, de quelques inventions scientifiques pour changer dans de notables proportions la valeur relative de ces mouvements.

La période qui précéda le moyen âge a vu l'émigration des villes vers les campagnes et

l'émigration des campagnes vers les villes se succéder l'une à l'autre.

La sécurité et le bien-être de plus en plus répandus, avec la rapidité merveilleuse des moyens de transport à bon marché, tous les avantages j de la civilisation distribués dans les campagnes peuvent y ramener un large courant de population. Les syndicats agricoles, les associations de paysans, les progrès de la culture intensive pourront contribuer à ce mouvement.

Qui sait si nos fds ne se plaindront pas de la désertion des villes, de plus en plus agitées, troublées et surchauiîées?

Que la démocratie étende chaque jour plus largement sur le monde l'empire de ses idées générales, on n'en peut pas douter; ce qui est douteux, c'est qu'elle aille s'enfermer et s'immobihser dans les cadres que lui préparent à l'avance les esprits systématiques.

Tout porte à croire que Ton verra des associations de travailleurs de plus en plus éclairés acquérir, gouverner et exploiter à leur bénéfice de vastes industries urbaines et rurales ; l'état démocratique s'attribuera vraisemblablement des services et des forces qui sont laissés jusqu'à

présent aux parLiculiers; mais on verra d'autre part de puissants organismes, arrivés à \vaiv plus grande extension, se briser et retomber en fragments et en miettes que les individus recueilleront.

Il n'est pas démontré, par exemple, que ces établissements, connus sous le nom de grands magasins, puissent se développer indéfiniment; ils rencontreront sans doute leur limite, comme toute autre institution, et on en pourra voir qui, après avoir atteint le maximum de concentration, se désagrégeront et reformeront des pièces et des morceaux qui seront des petits magasins et des petites industries.

Ainsi, il est probable qu'aucun système préconçu n'obtiendra la réalisation de son plein et complet triomphe, mais que nous verrons toujours, parmi beaucoup d'oscillations et d'ondulations, la propriété collective à côté de la propriété personnelle, les droits de l'individu à côté des droits de l'État; les proportions et les rapports changeront seulement. Des types très intéressants de propriété collective pourront être l'une des principales forces et l'une des expressions les plus brillantes de la société de l'avenir.

En considérant ces divers mouvements du monde démocratique, pris dans son ensemble, je disais que ce que Ton nomme encore aujourd'hui la bourgeoisie avait sa part de chaleur et d'activité dans le tout. Cette remarque a surpris M. Eugène Fournière qui m'a demandé comment je comprenais « que la paix sociale pût jamais naître de l'accord du prolétariat et de la bourgeoisie, celle-ci étant résignée et celui-là assouvi... »

Je crois que la bourgeoisie devra se résigner à des sacrifices nécessaires, mais je n'approuve pas que l'on promette « l'assouvissement » à personne. Il s'agit de justice, de liberté, d'émancipation, et nous obtiendrons un peu plus complètement ces biens tous les jours.

Nos conquêtes doivent se faire avec l'assentiment de l'opinion publique et par des manifestations éclatantes de la conscience nationale.

Quelle sera au juste la marche des choses, quelles seront les formes et les institutions de l'avenir, oh! je demande à conserver là-dessus tout le droit au doute philosophique !

Une espérance seule nous fait vivre, c'est que la société de demain sera meilleure que celle d'aujourd'hui, qu'elle sera meilleure pour tous,

3l que, dans cet épanouisseiiicnt plus complet Je la raison, de la science et des arts, il n'y aura pour personne un motif plausible de regretter les temps qui ne seront plus.

Quand le parti ouvrier belge menaça de déclarer la grève générale si le Parlement ne reconnaissait pas le droit universel de suffrage, nous avons entendu dire de toutes parts que c'était là une bien grande nouveauté et que jamais encore on n'avait vu appuyer par la grève une revendication de l'ordre constitutionnel et politique.

Les grèves générales qui éclatèrent dans les premiers temps de Rome ont eu pour cause immédiate les effroyables abus de l'usure, mais comme toute la plèbe ne tarda pas à y participer avec une ardeur, une discipline et une fermeté

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admirables, ces grèves ont pris un caructère social, militaire et politi([ue en môme temps; elles aboutirent à la création d'une nouvelle magistrature et d'une nouvelle classe dans l'État. La république démocratique des Romains a été fondée par la grève.

Les histoires rapportent que les plébéiens, réduils au dernier degré de la misère et de la honte, commencèrent par demander paisiblement l'abolition des dettes, puis ils se refusèrent à l'enrôlement contre les Latins; ceux qui allaient engendrer les conquérants du monde et qui déjà portaient en eux le génie de la discipline et des combats, ont donné le premier exemple historique d'une grève militaire.

Lorsque les plébéiens prenaient cette attitude, le sénat entrait en négociation avec eux; le consul promettait qu'après la guerre on examinerait les plaintes et que, tout le temps qu'elle durerait, les débiteurs seraient libres et n'auraient pas à redouter d'être flagellés, marqués au fer rouge, ni d'être vendus comme esclaves avec leurs femmes et leurs enfants.

Sur la foi de ces promesses, les plébéiens s'armaient et ils marchaient contre l'ennemi. Les

Yolsques étaient taillés en pièces. Mais l'armée victorieuse étant rentrée dans Rome et les plébéiens dispersés dans leurs foyers, le sénat refusait de remplir ses engagements, les créanciers recommençaient leurs atrocités.

Les plébéiens avaient laissé leurs champs sans culture, un certain nombre avaient eu leurs troupeaux enlevés, leurs maisons et leurs récoltes brûlées par Tennemi. Plus que jamais ils avaient besoin d'emprunter, l'usure les rongeait jusque dans leur chair et ils étaient plus misérables que les ennemis qu'ils avaient vaincus.

La guerre avec les Latins ne tardait pas à sévir de nouveau : les plébéiens de nouveau se refusaient à l'enrôlement; le sénat recommençait ses négociations et renouvelait ses promesses qui étaient encore une fois éludées après la victoire. La politique sénatoriale ne manquait pas de détacher quelques pauvres de la cause populaire en les envoyant comme colons sur les terres récemment annexées. On s'efforçait ainsi d'éclaircir les rangs des grévistes. La plèbe retombait dans une misère plus affreuse et plus impatiemment ressentie.

Nous ne savons combien de fois cette expé-

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rieiice se renouvela, jusqu'au jour où rairnée plébéienne, à peine sortie des murs, abandonna les consuls et alla camper tout entière sur le mont Sacré, dans un ordre imposant, tandis que les plébéiens restés dans Rome se retiraient sur le mont Aventin avec leurs familles et tout ce qu'ils avaient pu emporter.

Cette grève générale et unanime, dont nous ne connaissons pas les meneurs, mais qui durent être de grands politiques, mit la Rome patricienne à deux doigts de sa perte. L'histoire ne rapporte pas que les grévistes se soient livrés à aucune violence, mais par leur inaction ils tenaient en suspens toute la vie sociale.

Si les Latins étaient revenus à ce moment, ils auraient pu écraser dans Tœuf l'aigle romaine, et le cours de l'histoire aurait été changé, à moins que la plèbe, à la vue de l'ennemi, ajournant ses revendications et consciente de ses glorieuses destinées, n'invitât les consuls à la conduire de nouveau à la victoire.

Les Latins ne surent pas profiter de l'occasion; le sénat envoya vers la grève des consulaires chargés de négocier, et parmi eux ce Ménénius Agrippa, qui raconta aux grévistes l'apologue

des Membres et de l'Estomac. Ils ne paraissent avoir formulé aucune demande politique; ils ne voulaient que du pain et la diminution des dettes; mais, avant de rentrer dans la ville et de reprendre la vie commune, pour être sûrs que cette fois les promesses seraient exécutées, ils exigèrent d'avoir des magistrats, protecteurs de leur classe et armés du droit de veto^ qui furent les tribuns, j

C'est ainsi que cette grève civile et militaire aboutit à une révolution politique; elle eut pour résultat de créer à Rome l'ordre du peuple, qui, avant cette date, n'était rien et qui allait devenir tout; elle fut le fondement de la république démo- ^ cratique et militaire qui devait inculquer au monde les arts de la guerre et du gouvernement.

Les ouvriers belges se sont servis de la grève et des manifestations en plein air, durant dix années consécutives, pour conquérir leurs droits de citoyens. Ils ont mené cette campagne avec leur dure volonté de Flamands et une fixité d'idée invariable, poussant la monarchie censitaire, la grève dans les reins comme leur épée de combat.

C'est (lu ininislùre iU' M. B(»carnerl que date l'apparition de ce plinnornène politique et social. A peine le ministère rétrograde était-il sorti des élections de 188/î, que le mouvement révisionniste se déclara. La revendication du suffrage universel s'est fait entendre, d'abord sourde et contenue, puis éclatante, lancée à pleine voix par les corps de métiers des villes et par les associations de bouilleurs, auxquelles vinrent se joindre les associations libérales.

Chaque année les meetings, les processions se succédèrent dans les rues de Bruxelles et dans les principales villes du royaume, toujours plus nombreuses, plus imposantes, 30 000, 50 000 hommes marchant en rang, bannières levées; les associations portaient, avec leurs bannières, des pancartes où se lisaient les devises delà liberté et les mots fatidiques de suffrarfe universel^ formule de l'égalité politique, qui a pour corollaire l'égalité sociale. Les musiques des corps de métiers jouaient le Chant du départ et la Marseillaise. Ces cortèges pacifiques, mais impérieux, se rendaient ainsi sous les fenêtres du gouvernement; ils proclamaient la volonté infrangible des travailleurs de conquérir le bulletin de vote et, la démonstration

terminée, ils reloiirnaient chacun à leur travail, dans les chantiers, les bureaux, les boutiques et, sous le sol, dans la nuit des houillères. Toute cette armée se fondait, s'éparpillait, s'enfonçait dans la terre; puis elle revenait à la surface, se reformait plus dense et plus nombreuse.

Le 15 août 1886, une première procession grandiose fut organisée pour porter à M. Beernaert le texte de la pétition en faveur du suffrage universel. Les pétitionnaires déclaraient que le droit de vote était le seul moyen, le seul outil par lequel ils avaient espoir d'obtenir un peu plus de bienêtre et de dignité dans la vie. « L'égalité des Belges devant la loi, disaient-ils, n'est qu'un vain mot. Les uns ont tous les pouvoirs, les autres qui forment la grande masse, n'ont pas de droits politiques à exercer. Une minorité règne en maîtresse. Le pays est son bien, sa chose; elle l'administre à sa guise. Les classes sacrifiées ont supporté pendant un demi-siècle les iniquités nombreuses engendrées par ce régime. Aujourd'hui les souffrances populaires sont intolérables. Fatigués de souffrir et d'être traités en inférieurs, nous réclamons la revision de l'article hl de la Constitution et le suffetige universel. »

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Le 10 noMi IS9(), 50 000 hommes, vernis de tous les points de la lielgiqiie, traversaient I5rnxelles, au cri de : « Vive la Réforme! Vive le suffrage universel! » lisse dirigeaient vers le parc de Saint-Gilles et là, celte foule immense, avec des transports d'entliousiasme, jurait de poursuivre la revendication du droit de suffrage jusqu'à la victoire définitive. Deux mois auparavant, le 10 juin, les libéraux, les démocrates et les socialistes de Mons avaient fait, d'eux-mêmes et sans loi, un essai de suffrage universel, qui doit rester dans l'histoire comme un événement singulier. La constitution ne les reconnaissait pas citoyens de leur pays; qu'importe? Ils allaient se proclamer, se sacrer eux-mêmes citoyens, en votant. Leurs votes ne compteraient pas : qu'importe encore? Leurs votes auraient une valeur morale supérieure à la valeur légale. La loi ne leur avait pas préparé de bureaux de vote; elle n'avait pas mis à leur disposition les facilités pratiques qu'elle offrait aux citoyens reconnus. Ils pourvoiraient à tout par eux-mêmes. Ils auraient leurs bureaux, leurs bouts de papier, et ils éliraient leur bomme de confiance, dans des formes régulières, par euxmêmes créées. La presse de l'Europe donnerait à

ce scrutin spontané la sanction d'une publicité universelle. Yoilà un grand fait, sans nul doute. Les démocrates belges, à l'instar de l'empereur, prenaient sur l'autel leur couronne, n'attendant pas qu'une main autorisée la leur présentât, et il se la plaçaient fièrement sur la tête. C'est à une telle initiative que le souverain se fait connaître.

Le lendemain les journaux nous apprenaient que l'élu de la loi avait obtenu 1800 suffrages et que l'autre, celui qui n'était pas élu, mais qui vraiment était l'élu, authentique et indéniable, avait été nommé seize mille fois.

En face du suffrage censitaire humilié, mesquin, piteux, le suffrage universel s'était posé ainsi dans sa gloire. Il avait écrasé le suffrage censitaire sous la pluie de ses milliers de bulletins à lui, et qui lui appartenaient bien en propre, où aucune main administrative n'avait été mêlée. On aurait dit une avalanche de confetti de carnaval, sous laquelle le pauvre élu de la loi avait disparu tout entier, comédie digne de la grande histoire !

Le gouvernement et le parlement s'efforçaient d'améliorer le sort des ouvriers par de sages réformes économiques; les lois se multipliaient pour recommander l'arbitrage, pour protéger les

salaires, pour modérer le travail des femmes et des enfants, pour assainir les habitations; on instituait les conseils de l'industrie et du travail, où les patrons et les ouvriers pouvaient discuter ensemble de leurs intérêts; mais ces réformes ne comptaient pas aux yeux des ouvriers belges, s'ils continuaient d'être privés du droit de vote; c'est en lui seul qu'ils mettaient leur salut, la garantie des améliorations acquises, la condition nécessaire des progrès à venir; ils se disaient qu'ils ne tiendraient rien tant qu'ils ne tiendraient pas ce droit et, pour l'avoir, ils auraient donné leur sang.

Aux meetings et aux processions, ils ont ajouté la grève, qui arrête la circulation de la vie économique dans un pays. Tantôt les uns après les autres, avec une discipline encore bien imparfaite, tantôt sur une plus grande étendue, ils désertaient le travail, s'exerçaient peu à peu à la stratégie redoutable de l'inactivité. Ils quittaient en nombre les ateliers du Borinage, du pays de Liège, de Gharleroi; puis ils y revenaient pour les quitter encore. Les kermesses se prolongeaient démesurément en grèves insouciantes et joyeuses. Les bouilleurs , au lieu de redescendre dans leurs puits, s'attardaient des semaines entières à jouer.

le long des routes, aux jeux enfantins de leur contrée. Ce peuple naïf, vêtu de haillons souillés et la figure toute noire, qui s'amusait avec des morceaux de briques et des vieux bouchons, au carrefour des villages, ce n'était pas un troupeau d'écoliers en faute; c'étaient des citoyens volontairement associés qui conquéraient de la sorte le droit au suffrage.

Quand on s'entêtait à pousser trop loin la grève, au delà des dernières ressources et l'armoire du ménage déjà vide, la ducasse tournait alors au tragique. Les gendarmes traquaient dans les bois les bandes de grévistes surexcités; les fusils partaient tout seuls et les coups de dynamite leur donnaient spontanément la réplique. Quand le pain et les pommes de terre viennent à manquer, la fête se change en bataille et tuerie.

Cependant, à la fin, le gouvernement avait présenté un projet de revision constitutionelle; mais on ne savait encore si le parlement la voterait ni si elle contiendrait le principe du suffrage pour le plus grand nombre des citoyens. Les mineurs belges étaient venus au Congrès international de Paris; on était au mois d'avril 1891. Cette lutte de manifestations et de grèves partielles durait

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depuis sept années. Les IJel^^es vonhirent entraîner les Anglais et les Allemands, réunis avec eux dans l'ancienne salle du bal de la Il(îdoute, à décréter la grève générale, si leur parlenfient n'adoptait pas la revision constitulionelle avant le l^"" mai. Les Anglais et les Allemands refusèrent, dirent que ce projet de grève générale était irréalisable dans les circonstances où l'on se trouvait. Les Belges déclarèrent qu'ils marcheraient tout seuls, à leurs risques et périls, pour leur liberté de citoyens et leur dignité d'hommes.

Ils suppliaient seulement leurs frères et camarades de les aider par l'envoi de leur obole et en restreignant, autant qu'ils le pourraient, l'extraction de la houille dans leurs pays. On le promit, on le jura, debout, tous les bras levés; la scène fut belle et pathétique. Et les mineurs belges s'en retournèrent dans leur patrie le 6 avril, résolus à assurer seuls leur destin. Ils avaient prononcé leur far a da se.

MM. César de Paepe et Volders à Bruxelles,

M. Anseele, directeur du Vooruit^ à Gand,

M. Callwaert, à Gharleroi, modéraient de toutes

leurs forces le mouvement ouvrier. Ils ne

croyaient pas eux-mêmes à la possibilité d'une

grève générale en Belgique. La commission parlementaire délibérait sur la revision, au milieu d'une vive agitation de tous les partis; tiraillée en sens divers, elle avançait lentement, mais elle avançait. La surveiller de près et la pousser méthodiquement suffisait sans courir le risque suprême. Les chefs conseillaient donc de temporiser, d'ajourner la grève, en la préparant toujours, en fortifiant encore l'organisation des fédérations; ils assuraient qu'ils seraient en mesure de la faire partir au moment voulu, si celte machine était le seul moyen de briser les résistances du parlement. On les croyait parfaitement capables de réaliser leur menace. L'opinion s'était formée que la grève se propagerait au premier signal, d'une extrémité à l'autre des charbonnages , entraînant toute la Belgique dans un courant irrésistible. L'anxiété était poignante, toute l'Europe attentive : c'est dans ces conditions que la section centrale s'approchait du but, coûte que coûte, tête basse, et ramassée sur elle-même, comme si elle s'apprêtait à recevoir le coup de la mort.

Parlement et gouvernement, tous les pouvoirs semblent faire exprès de montrer qu'ils ne se résignent à la revision et à une forme quelconque de

GRKVES ET SYNDICATS 31

siillrage universel que poussés pur la grève qui It^s suit pas à pas, s'attache à eux, leur marche sur les talons. Ils réussirent admirablement à imprimer à leur revision constitutionnelle le caractère exclusif d'une victoire plébéienne remportée à coups de grèves.

Dans les premiers jours de mai les grèves partielles éclatèrent, en dépit de la prudence des chefs, et, le 7 mai, malgré eux, ils décrétèrent la grève générale, quand déjà elle était en train, à Charleroi, à Liège, dans le centre, mais sans entente, sans discipline. Autour de Charleroi elle se prolongea jusque vers la mi-juin. Le 20 mai la section centrale avait prononcé la clôture de ses travaux, en votant à Tunanimité le principe de la revision. Les ouvriers célébrèrent leur victoire par de nouvelles processions à Bruxelles et dans les principales villes du royaume.

Les ouvriers avaient marché constamment à la tête de Tarmée révisionniste, et, au premier rang des ouvriers, la phalange serrée des bouilleurs, noire avant-garde. Dans la nuit, propre aux méditations, ployés, couchés sous la terre qu'ils creusent avec une obstination invincible, ils révent de ce soleil et de cette liberté entrevus le dimanche.

Ils se sentent plus fortement unis, plus frères que les autres travailleurs, au milieu des fantômes de la mine, le grisou, les éboulements, l'inondation. Leur pensée fixe s'implante plus profondément et elle opère son silencieux travail dans leur cerveau, à l'abri de toute distraction environnante. Dans les cellules de la ruche souterraine, ces noires abeilles sont à la fois plus isolées et plus rapprochées les unes des autres par le cœur. Avec un effort de concentration particulière, les bouilleurs creusent sans doute plus avant que les autres les vagues problèmes de la destinée. La sensation de l'air et de la terre ferme, quand ils sont remontés au jour, leur cause des enivrements de joie, de liberté et de sécurité, qui doivent ressembler à la frénésie du marin revenu des abîmes. Alors c'est un débordement d'humanité et de tous les sentiments longtemps contenus, des exaltations, des danses naïves et des jeux d'enfant, prolongés quand même, par delà la pru- i dence. Il est si bon de vivre sur la terre et de manger son pain au soleil !

Le mineur cultive son petit jardin avec un 1 amour qui lui est particulier, et plus intense peutêtre que chez le paysan. Ces humbles fleurs, pous-

GRKVES ET SYNDICATS .'33

jscos entre les cailloux, el celte Iraiclie verduie (les légumes qu'il arrose, semblent plus belles au mineur qui ne les voit que par intervalles et dans un singulier contraste. Il ressent, en présence de la nature lumineuse, des sentiments que l'homme des champs ne ressent point dans son commerce quotidien avec la vie végétative. Il soigne sur le rebord de sa fenêtre quelques fleurs chétives, ornement de la chambre à coucher, et, lorsque la compagnie propriétaire dit qu'il faut enlever ces caisses vermoulues, par crainte d'accidents, comme il en est arrivé, c'est à Tàme du mineur une vexation intolérable. Il est heureux au milieu des siens, quand il a revêtu son habit du dimanche et qu'il est lavé de son éternelle poussière. Il aime dans la maison une cage d'oiseaux chanteurs, un maigre chien à ses pieds, près du poêle. Il faut prolonger ce bonheur, il est si doux de vivre ici! On a bien le temps de retourner s'enterrer demain, après-demain, la semaine prochaine!

C'est la République des bouilleurs : on vit entre soi, dans une cité à soi, séparé du reste du monde ; au milieu des corons, il y a une place, et c'est un forum] on s'y réunit quelquefois, mais trancjuil-

lement, pour causer des affaires de la cité. Les révolutions du monde extérieur ont pourtant passé par là; des idées nouvelles, des ambitions autrefois inconnues ont soufflé sur les républiques ouvrières. On s'est instruit, on a acquis des aperçus nouveaux sur les dr4)its et la dignité de l'homme-citoyen. On aura désormais des conseillers municipaux, des députés, choisis parmi les camarades, ceux qui ont la langue déliée, qui se sont élevés par un petit négoce à un premier degré d'indépendance. On s'assemble au cabaret que vient d'ouvrir le plus intelligent, le plus remuant des bouilleurs de l'endroit. Là, on parle politique, au milieu des pintes de bièi^, en fumant des pipes de gros tabac, les femmes à côté des hommes, et, ensemble, on arrange des listes électorales. On entrera dans la mairie, bannière déployée, et on l'occupera tout entière. On prendra tous les sièges, légitimement et légalement, par la force des suffrages du plus grand nombre. Alors on exercera soi-même la police de la cité et Touvrier dressera des contraventions au propriétaire. On poussera plus loin la conquête : les congrès des bouilleurs s'organisent. Ils gagnent des journées plus fortes et avec plus de suite,

GREVES ET SYNDICATS 35

inalj^né les chômages volontaires ou non, que beaucoup (le travailleurs de la surface. Ils ont de Tardent de poche, que n'ont point les ouvriers du lissage et de la filature, et, pour cette raison encore, ils forment plus solidement leurs associations. Ils l)euvent rétribuer un secrétaire, entretenir même un journal. Etroitement unis par leur genre de vie ol par leurs sentiments intimes, les voilà maintenant armés de tous les moyens les plus prompts pour envoyer un mot d'ordre et pour imprimer à leur république une discipline active. Ils sont les l)!us tourmentés, les plus concentrés, et en même temps, les plus à leur aise. Ils touchent l'opinion plus vivement que les autres genres d'ouvriers, par leur nombre accumulé sur un môme point et par les aspects étranges et tragiques de leur destinée singulière. Quand ils décident de quitter par milliers leur travail, la grève des mineurs est plus sérieuse et plus redoutée que toutes les autres grèves. Dans les campagnes, dans les villes aux alentours, chacun se sent atteint par la grève du charbon. Les femmes s'inquiètent, se lamentent, à leur feu, dans les humbles logis, et, de maison en maison, ce n'est plus qu'une interminable traînée de bavardages plaintifs et courroucés.

L'effet est immense : tous les autres ouvriers, violemment distraits de leur travail, regardent, écoutent, admirent la grève des mineurs et brûlent de l'impatience d'en faire autant. Ils sont aussi pauvres, plus pauvres que le mineur, ils le jalousent et l'observent, l'imitent autant qu'ils en ont le moyen. Ainsi les grèves successives des bouilleurs remuèrent la Belgique jusque dans ses fondements; il semblait que tout le sol miné sous le trône et sous l'édifice constitutionnel de 1830 tremblait, prêt à engloutir une société et une pairie. L'Allemagne, plus menaçante que la grève — double péril — n'allait-elle point écraser la révolution et la patrie belge à la fois? On céda. La force malérielle et morale de la grève avait imposé une revision constitutionnelle. Les bouilleurs du Borinage avaient jeté leur pic et leur pelle dans la balance. Il ne s'agissait pas de salaires : on renvoyait à plus tard toutes les questions économiques. Les grèves avaient enfanté pour la Belgique un principe politique nouveau. Les ouvriers belges avaient forcé par la grève les portes de la patrie légale et s'y étaient, pour la première fois, installés en citoyens.

CORPORAïlONS ET SYNDICATS

L'œuvre de notre République, quelles que soient les lacunes qu'on y remarque, est une œuvre de liberté et d'égalité comme le fut celle de Turgot en son temps, comme le fut celle de l'Assemblée constituante, quinze ans après.

Turgot avait supprimé des communautés, devenues chaque jour plus étroites et plus exclusives, qui prétendaient exercer seules le droit au travail et au commerce, alors qu'une classe nouvelle était née et prétendait à son tour travailler librement.

Il imposa sa réforme, malgré les résistances de la classe industrielle et parlementaire, mais elle ne dura qu'un moment, on le sait; Turgot

Hector Dépasse. 3

fut vaincu, la minorité se ressaisit du monopole (lu travail; l'oppression économique devint plus intolérable qu'avant Henri IV.

Les six corps de marchands et les trente-neuf communautés d'arts et métiers, remis en possession de leurs usurpations séculaires, votèrent au roi une somme de un million et demi pour la construction d'un vaisseau de haut bord; mais ils eurent bien soin de faire encore augmenter leurs privilèges, de multiplier les barrières et de relever les droits d'entrée pour les apprentis et compagnons qui demandaient à être citoyens à leur tour dans la république du travail. Le sac aux amendes se remplit plus que jamais des retenues opérées sous tous les prétextes, et ce furent en définitive les ouvriers qui payèrent le vaisseau du roi pour le remercier de les avoir dépouillés du plus naturel de tous les droits.

Il fut pourtant une époque où ces corporations, devenues sous Turgot une puissance intolérante qui opprime et confisque le travail, étaient le refuge et l'espoir de la liberté économique. Alors, elles étaient pauvres, désarmées, vivant à peine, elles cherchaient à s'émanciper de la féodalité, à conquérir pour elles-mêmes ce droit au travail

qu'elles disputeraient plus tard upiniàtrém(;nt aux prolétaires.

Le droit au travail, ce droit fondamental et père de tous les autres, sans lequel aucun droit n'existe, le droit naturel par excellence, l'homme du moyen Age ne Ta pas. Le travail, cette première propriété élémentaire, qui paraît bien être la propriété incessible et insaisissable entre toutes, qui n'est que la possibilité idéale et souvent chimérique de posséder et d'acquérir, l'homme du moyen âge ne l'a pas : il doit l'acheter.

Les vilains doivent acheter au seigneur laïque ou ecclésiastique le droit de travailler, le droit d'acheter et de vendre, le droit d'avoir une boutique ou de monter une forge. Logiquement ils ne devraient pas y parvenir, car ils n'ont rien, pas même le libre exercice de leurs membres, et que de rien on ne peut tirer rien. Ils n'y parviennent que par miracle et par une première infraction à la règle, en s'attribuant, par ruse et par mensonge, une part de ce travail qui ne leur appartient pas. Ces esclaves volent leurs maîtres pour se procurer de quoi racheter le droit de travailler eux-mêmes; ils s'attribuent effrontémenl, malgré les lois et les constitutions les plus sacrées, une

part infime de ce qu'ils ont produit, afin de se mettre en état de conquérir le reste.

Lorsqu'ils auront commencé à travailler pour eux, à avoir des ateliers et des boutiques, ils associeront leurs efforts, ils créeront des corporations et des ligues.

Aucune défense ne peut plus arrêter le progrès des associations des hommes libres; ils ont gagné de l'argent et ils paient : ils paient le. seigneur, ils paient l'évêque, ils paient le roi, ils paient tout le monde; ils rachètent le droit de travailler et de posséder chaque fois que les anciennes souverainetés prononcent contre eux l'expropriation et la confiscation. Ils achètent de belles bannières en velours et en soie, où les figures des saints sont brodées en or, et, s'abritant sous ces signes révérés, toujours payant, toujours la bourse ouverte, ils entrent dans Téglise, s'y installent; ils conquièrent la nef et le chœur, se construisent des chapelles à leur usage, entre les arceaux de la cathédrale commune, et déjà une nouvelle forme d'usurpation commence.

Ces associations ont confisqué le temple du Seigneur; elles y possèdent des stalles, presque des trônes : elles prient, assises, pendant que les pro-

lélaires sont (leboiit ou à genoux sur les dallos. Elles prendront riiôtcl de ville, comme elles ont pris l'église; elles feront les communes, elles seront les milices comme elles sont les confréries. Elles marcheront autour de leurs bannières avec des hallebardes , des arbalètes et des haches.

Et lorsque le comte ou l'évêque essaiera de recourir encore au système d'expropriation du travail, cette fois elles se fâcheront et, au lieu do payer, elles commenceront par fermer toutes les boutiques, la ville restera sans nourriture et ■sans travail; si cette première démonstration ne suffit pas, elles prendront leurs armes et livreront des batailles héroïques.

- Les voilà à leur tour devenues une des puissances de ce monde; mais ceux qui ont conquis peu à peu, à force de travail, le droit au travail, s'appliquent maintenant à l'accaparer, à le monopoliser; le seigneur et le roi leur viendront en aide dans l'accomplissement de ce dessein; la féodalité prêtera aux fédérations de patrons et de marchands tous les secours de sa politique et de ses règles. L'atelier et le comptoir seront modelés sur les donjons féodaux. La boutique du serru-

rier, du cordonnier, du forgeron est une bastille^ avec ses herses et ses ponts-levis.

Une classe des seigneurs du travail et des rois de la boutique s'est formée, à laquelle la foule des prolétaires doit à son tour acheter le droit de travailler et de vendre. Il faut payer pour être apprenti; il faut payer pour être maître, c'est-àdire pour être maître de travailler. Et comme ceux-ci, à leur tour, n'ont pas d'argent, ils commencent par être esclaves. Ils vont suivre, étape par étape, tout le chemin parcouru par leurs prédécesseurs et patrons. Ils devront payer une somme d'argent et puis accomplir un chefd'œuvre, somme d'argent toujours plus forte, chef-d'œuvre toujours plus difficile d'année en année. A la porte de la cité du travail se tiennent des sphinx qui donnent des énigmes à deviner, des problèmes insolubles à résoudre, et si l'apprenti, le compagnon, l'étranger ne parvient pas à trouver l'impossible, il ne sera pas reçu dans la communauté des hommes qui travaillent librement.

A la fin, il y a assez de patrons, il y a assez de maîtres, on ne veut plus en créer de nouveaux : le droit au travail sera héréditaire. Les fils conti-

nucront lo métier de leur père, sans passer par les épreuves : ils possèdent le droit au liavnil, à l'industrie et au commerce par le privilège de la conquête et de la naissance. Les communautés ne se renouvellent plus. Elles sont closes et murées : le travail va dégénérer et périr si Turgot n'arrive pas, et la Révolution derrière lui.

Henri IV avait bien dit que tous ceux qui lui paieraient de dix à trente livres auraient le droit de travailler et de s'établir, sans en demander la permission aux corporations de maîtres. Mais il s'agissait toujours de payer et comment ceux qui n'ont jamais joui de la liberté du travail pourraient-ils payer? Ensuite, l'ordonnance du roi n'était pas pratique; c'est en vain qu'on aurait acheté de Henri IV le droit au travail, on n'aurait pas trouvé à l'exercer utilement, puisque les corporations tenaient toute la ville. Coûte que coûte, il aurait fallu les payer après avoir payé le roi.

Tous les parias, tous les exclus, tous les étrangers de la cité du travail, compagnons, garçons et manœuvres, valets et vilains, les sans-travail et les sans-patrie, qui erraient autour des murailles garnies de piques et autour des fossés qui protègent la république sainte du travail, tous les pro-

létaires, auxquels on interdit même l'espérance, le rêve apaisant et consolateur d'un foyer futur, la foule sans nom qui n'est pas organisée, la poussière instable mais consciente, se préoccupa de se fixer à son tour, de se donner une constitution et des lois, une figure humaine, et de pouvoir enfin travailler comme de vrais hommes; elle voulut avoir sa part dans l'exploitation de l'univers.

Des associations d'un genre indéterminé s'étaient formées, des compagnonnages, des sociétés du devoir, bien plus larges que les communautés de bourgeois et de patrons, ouvertes aux ouvriers des campagnes, aux vagabonds, aux inconnus, à toutes les races et à tous les peuples; elles sont la commune des exilés, la patrie idéale des parias. Ils se reconnaissent entre eux au premier coup d'œil; ils se sentent tous parents, compatriotes et camarades à ce signe qu'ils n'ont ni terre, ni outils, ni coin du feu, et ils se créent entre eux une conscience commune qui est la patrie spirituelle et sacrée des sans-patrie.

Ils vont par bandes dans les campagnes; pacifiquement ils mettent leurs bras à louer; ils mendient et quelquefois s'imposent; ils s'assemblent dans les villes, sur les marchés du travail, ils se

COnPORATIONS KT SYNDICATS 45

moKcnt lidôralomcnt en vcnto, mais ils (lis|)ii|i'iil sur le prix et commencent à savoir se marchander, en s'appiiyant les uns les autres.

Ils offrent leurs facultés de Iravail et puis les reprennent, se prêtent à l'organisation de l'atelier et puis ils se retirent; ils rentrent volontaireuKMit dans les vagues et llotlantes régions de l'inactivité, dont ils se sont fait une forteresse et un empire où ils sont rois et citoyens. Ils retournent dans leur exil, dans le monde inorganique, qui n'est organisé que pour eux, et où seuls ils se reconnaissent. Ils savent maintenant qu'on les ira chercher, parce qu'on a besoin d'eux et qu'on les ramènera dans la cité officielle du travail. Mais ils discuteront les conditions. Ils ont appris l'art des suspensions concertées de travail. La guerre intestine se met entre les patrons qui se trahissent les uns les autres en débauchant mutuellement les meilleurs ouvriers.

Quelques années avant l'édit de Turgot, nous

voyons que le lieutenant de police réprime par la

prison une grève de /j 000 ouvriers en bas; un

peu plus tard, défense est faite aux fabricants de

bas, qui étaient unis au corps des bonnetiers,

de se débaucher entre eux leurs ouvriers, « les-

quels se voyant recherchés font la loi et vivent dans la licence et dans TindiscipUne. » En 1786, un arrêt du Parlement interdit « aux garçons maréchaux et à tous autres de s'attrouper, de faire aucune association, sous quelque prétexte que ce soit, sous peine d'être poursuivis extraordinairement. « Les ordonnances et sentences se succèdent avant et après Turgot contre « les réunions illicites » d'ouvriers et contre « les grèves » , qu'elles soient des assemblées d'ouvriers réunis seulement pour louer leur travail au meilleur prix, ou qu'elles aient pour objet l'arrêt concerté du travail et l'examen des conditions auxquelles on le reprendra d'un commun accord.

L'anarchie industrielle était partout, et les associations illégales d'ouvriers étaient sans cesse aux prises avec les associations bourgeoises et patronales, qui, fortes de leurs privilèges, fatiguaient les autorités de leurs réclamations, lorsque Turgot une première fois, et quinze ans après la Constituante, pour en finir et avoir la paix en émancipant le travail, décrétèrent la mort du monopole et la démolition de la Bastille économique.

Le travail était libre.

CORTOHATIONS ET SYNDICATS 47

Mais lo travail n'allail pas (lemcurer dans cet état de liberté à la fois absoliKî et négative, qui consistait principalement dans la rupture de tous les anciens liens et dans la dissociation.

Il allait se reconstituer; rien que par le mouvement naturel de cliacune de ses parties qui se cherchent et se rapprochent, il va se donner un nouvel organisme. A la vérité le travail non associé n'existe pas. Il crée, aussitôt qu'il paraît, des associations rudimentaires. Tous les animaux qui travaillent s'associent. La loi de 1791 ne fut jamais appliquée au fond. Dans les périodes de paix, après les grandes guerres, dès que l'industrie, ranimée, s'exerce à recoudre les déchirures et les trous béants de la trame sociale en lambeaux, elle suscite partout des sociétés, des associations et des syndicats. Les découvertes de la science, la vapeur et l'électricité, le besoin et la passion des communications rapides appellent des associations de toutes parts. Il n'y a pas un nouveau ressort, une nouvelle combinaison de forces que le savant invente, qui n'entraîne avec elle une

société pour Texploiter. Les capitaux se multiplient, les grandes fabriques sortent de terre. La concentration des capitaux fait la concentration des ouvriers. Deux mondes se sont formés, qui cherchent en vain leur équilibre, et qu'on a nommés : le travail et le capital.

Lorsque la loi de 188/i, préparée par M. Waldeck-Rousseau, a été votée parles Chambres, il y a longtemps que les associations, les ligues de patrons et de chefs d'industrie se sont développées sans attendre la loi. Les ouvriers ne sont pas restés inactifs. Leurs syndicats pullulent à Marseille, à Lyon, à Lille, à Bordeaux, au Havre, à Rouen, à Paris. Il est bien chimérique de penser que l'on se débarrassera des syndicats en annulant la loi, puisque la loi est venue, comme toujours, des besoins et des mœurs et non les besoins et les mœurs, de la loi.

Mais, comme toujours aussi, les mœurs vont plus vite et plus loin que la loi, et c'est elle qui est en retard. Le législateur qui a voulu régulariser la création de syndicats entre ouvriers et entre patrons d'un même métier ou de métiers connexes n'a pas songé un moment à créer les syndicats d'employés des grandes compagnies de transport,

CORPOHATIONS ET SYNDICATS 49

comme celles des clicmins de Ter cl des tramways, ou les syndicats des employés et ouvriers des communes et de l'Etat. Ces agglomérations n'étaient pas visées; elles se sont formées pourtant, et Tune d'elles, pour ses débuts, a remporté une victoire mémorable, avec l'appui de tout Paris et du gouvernement. Les cochers sont remontés sur leurs sièges en triomphateurs, des rubans à leurs chapeaux. Les syndicats d'employés et même de fonctionnaires ont commencé à percer en maint endroit, à la faveur de ce succès, et il est difficile de dire jusqu'où n'ira pas ce mouvement. Toutes les catégories, tous les ordres, les plus humbles, veulent avoir aujourd'hui leur charte et leurs garanties constitutionnelles.

Il est, par malheur, trop certain que les ouvriers ne sont presque jamais arrivés à une amélioration de leur sort que par la grève. Dans les statistiques des grèves, on en note à peine un tiers qui aient abouti à des résultats immédiatement favorables aux ouvriers; mais, d'une façon générale et plus haute, il est visible que le progrès des classes ouvrières s'accomplit par une lutte incessante. L'augmentation des salaires, la diminution des heures et Tacquisition de nouvelles garanties

matérielles et morales sont en rapport direct avec l'agitation qui s'est déclarée dans les sphères du travail depuis vingt-cinq ans.

Les ouvriers qui ont fait cette expérience sont d'autant moins disposés à y renoncer que la liberté du siècle, la rapidité des communications, le développement de la publicité et de la presse ont donné à leurs grèves un retentissement prodigieux. Les grévistes des divers métiers ont senti entre eux une émulation singulière.

Cependant, ces grèves partielles, successives, disséminées, tour à tour quittées et reprises, sont condamnées par les ouvriers eux-mêmes qu'ils fatiguent à la longue et qu'ils exposent à beaucoup de maux et de périls. Elles paraissent trop coûteuses dans le moment, à ceux mômes qui les entreprennent avec le plus d'audace et de conviction, et les classes ouvrières accueilleraient tout autre moyen de progrès qui se ferait entrevoir, avec un immense soupir de soulagement.

Entre les syndicats de patrons et les syndicats d'ouvriers, il semble bien qu'une institution manque, qu'une juridiction, une magistrature a été oubliée, qui rétablirait l'accord et apaiserait les conflits.

Il aurait été corlaincinont possible, pendant que Ton fixait le mode de conslilulion et de l'onclio nnement des syndicats, de déterminer aussi les règles et les formes à observer par eux dans leurs contestations; on peut le faire encore.

Mais n'allons pas essayer de mutiler ou de restreindre la loi de I88/1, alors que tout le mouvement de ces dix dernières années conseille de l'étendre et de l'élargir.

Il serait curieux que nous eussions à subir à la fin de ce siècle la réédition exacte des vicissitudes qui marquèrent la période de 1776 à 1791. L'édit de Turgot, rapporté quelques mois après sa promulgation, au milieu des éclats de joie d'une réaction qui se croyait triomphante, fut rétabli et porté à son maximum de vigueur par la loi de 1792. De même la loi de 1884, supprimée aujourd'hui, si c'était possible, non pas après quelques mois, mais après dix ans de succès, reparaîtrait sous une autre figure et au milieu de circonstances dont on n'a pas l'idée.

Il ne peut pas être vrai que la loi de 188/i,

sortie spontanément des mœurs de notre époque avant d'être fixée dans un texte, aille tout à rencontre des principes de la Révolution française; mais au contraire nous voyons entre les dispositions législatives de 1776, de 1791, de 188/i, une suite de faits qui s'enchaînent parfaitement. La période de quatorze ans qui suivit la défaite de Turgot et précéda la Révolution, avait été toute remplie par la guerre civile du travail. La Révolution vint mettre un terme à ce désordre et brisa toutes les résistances d'un coup de hache, comme elle allait prendre l'habitude de le faire. Le coup de hache fut ici la loi de 1791.

« L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens du même état et profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit. »

Celte formule était digne d'un législateur qui ne devait désormais ouvrir la bouche que pour rendre d'éternels et indivisibles oracles. Elle ne supprimait en réalité que des corporations privilégiées de patrons et de marchands, accapareurs de l'énergie économique et usurpateurs des droits du travail, à leur exclusif profit.

CORPORATIONS ET SYNDICATS o3

Les corporations ne faisaient que couper les ailes au travail national, pour le tenir ca[)lif dans la cage de leurs comptoirs et de leurs boutiques. La Révolution rendait an travail les libres royaumes de Tcspace. Elle abolissait une caste et décrétait la liberté.

Les ouvriers, de leur côté, avaient porté leurs coalitions jusqu'à l'émeute armée. On ne travaillait plus dans Paris, on ne bâtissait plus; et cependant les travailleurs, sans ouvrage dans leurs provinces et attirés par le spectacle de la Révolution, affluaient dans la capitale, commençant ce grand exode des campagnes vers Paris.

Contents de peu, ils offraient leur travail pour rien. Les ouvriers de Paris luttaient avec rage contre l'avilissement des salaires. La bataille pour le pain quotidien était à son comble. La loi de 1791 interdit les coalitions, comme elle abolit les corporations.

« Les citoyens d'un morne état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaires, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.

«... Les délibérations ou convocations, affiches apposées, lettres circulaires, contenant quelques menaces contre les entrepreneurs, artisans, ouvriers ou journaliers étrangers qui viendraient travailler dans le lieu, ou contre ceux qui se contenteraient d'un salaire inférieur, tous auteurs, instigateurs et signataires des actes ou écrits, seront punis d'une amende de mille livres chacun, et de trois mois de prison. »

Par de tels coups la Révolution renversait tous les obstacles, brisait toutes les entraves imposées à la liberté du travail. Mais la pensée de l'affranchissement du travail, qui inspira la Révolution, autant que la nature même des choses, veut que les travailleurs libres puissent s'associer librement; qu'ils puissent, conformément aux lois, réunir leurs efTorts pour atteindre à un but de travail commun et soutenir leur liberté économique. A la vérité il est impossible de concevoir aujourd'hui aucune forme de travail ni de liberté qui se soutienne sans association.

Aussi les loi et décret de 1791 appelaient-ils comme nécessaire complément la loi de ISSli et ses corollaires; les difficultés du siècle expliquent seules le long retard subi par la marche naturelle des choses.

Entre des faits qui se suivent et s'engendrent, la période de temps écoulé paraît immense par les

révolutions qui l'ont r(îrn[)Ii(i; ninis la ponséc pont faire abstraction de cet intervalle et elh; a le droit d'inscrire à la suite, sans séparation : /776*, 179i, 1884, 189'2. Ces dates, avec les lois cl les faits écononii(jues qu'elles représentent, sont un développement naturel et logique.

Dans le champ ravagé des corporations abolies, devaient naître et fructifier les associations des hommes libres.

Nos lois actuelles attendent à leur tour leurs développements et leurs suites, et les mœurs, d'où elles sont nées, poursuivant leur évolution, vont encore nous donner d'autres lois. Nous ne sommes vraisemblablement qu'aux premiers débuts d'une période de luttes économiques et sociales qui seront la vie et l'honneur du xx'' siècle et qui amèneront un nouvel ordre industriel et de nouvelles institutions très intéressantes et très fécondes, dont nous commençons à distinguer les linéaments.

Ces luttes peuvent être des luttes d'influence, de publicité, d'opinion, d'élections, et d'élections qui ne présenteraientpasle caractère politique que nous leur voyons aujourd'hui ; elles peuvent parfaitement — et c'est notre espoir — ne pas être des luttes de brutalité et de violence. Le peuple

b6 TRANSFORMATIONS SOCIALES

(les ouvriers, sans propriété, sans capital, sans terre, sans outils, que rien ne fixe et n'attache, demande à avoir des garanties; il recherche les éléments possibles de la charte du travail et il commence à en découvrir quelques traits. La situation économique s'est développée dételle sorte que les chefs et patrons de l'industrie ne peuvent plus ralentir ou précipiter le travail, ouvrir ou fermer les chantiers, prendre ou renvoyer les ouvriers, augmenter ou diminuer le salaire et les heures, en ne consultant que les convenances et les besoins de la propriété et du patronat, comme il semblait autrefois légitime de le faire, et le directeur d'une grande exploitation industrielle n'est plus, dans toute l'acception du terme ancien, « le maître chez lui », comme l'était et comme l'est encore le petit patron qui travaille dans sa maison avec quelques ouvriers et apprentis. Un nouveau droit est apparu.

LES TROIS TERMES DE LA QUESTIOiN

Il s'agit de satisfaire à trois grands intérêts et le leur reconnaître à chacun sa part : la part du ;ocialisme, la part de l'individualisme et la part lu gouvernement, chargé de maintenir un certain îquilibre entre la liberté des individus et la sociaisation des forces.

On peut présenter la question autrement : il y i des faits d'individualisme, des faits de sociatisme et des faits de gouvernement. Ces trois ordres de faits sont nécessaires, indestructibles, mais leurs proportions et leurs rapports varient; leur faisceau nerveux et lumineux, qui est la société elle-même, s'épanouit de plus en plus avec la civilisation.

Il y a toujours plus de forces individuelles, tou-

jours plus de forces sociales et toujours plus de gouvernement.

Ainsi le gouvernement n'est pas près de finir, mais il se modifie, il abandonne d'anciennes fonctions et il en prend de nouvelles.

Depuis que les hommes s'occupent de politique, ils ont dit et répété en grec, en latin, en anglais, en français, que tout bon gouvernement, monarchique ou républicain, comprend trois pouvoirs, diversement combinés suivant les temps et les lieux. à

On nous enseigne que les sénateurs de Sparte se rangeaient tantôt du côté des rois, quand il était besoin de résister à la témérité populaire, et tantôt, au contraire, ils fortifiaient la partie du peuple, à rencontre des rois, pour les empêcher d'usurper une puissance tyrannique. ^

Cicéron disait que toute la politique consiste « à satisfaire à trois grands intérêls que l'on rencontre partout : c'est-à-dire qu'il importe de reconnaître au peuple les droits politiques sans lesquels la liberté n'est pas suffisamment garantie, d'accorder d'autre part à l'expérience et à la supériorité des talents et des lumières une influence légitime dans les conseils et l'administration de la

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