‹ Translation des restes de Mgr. de Laval à la chapelle du Seminaire de Québec, relation complète de tout ce qui s'est passé depuis l'exhumation des ossements de Mgr. de Laval le 19 septembre 1877 jusqu'a leur déposition au séminaire le 23 mai 1878Chapitre 53 sur 74 · DEVANT L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DEVANT L'HISTOIRE

Lundi, 2 juillet 1877..

Le (li.vième annivorsaivo de la grande union des provinces nous donnant une journée de repos des labeurs ardus de la rédaction quotidienne, j'en ai profilé pour relire, dans le silence et le calme du cabinet, le discoui-s du nouveau chef en disponibilité du parti libéral canadien-français.

Après avoir pris en sérieuse considération les idées que cette harangue contient, après avoir pesé tous les mots qui les expriment et les développent, après avoir parcouru, avec l'attention la plus soutenue, les dix longues colonnes publiées parmon confrère de V Evénement,]' aivoue n'y avoir rien trouvé qui me dise, à-propos de ce libéralisme de nos adversaires, autre chose que ce que je savais déjà depuis assez longtemps.

Le tout se résume à une tentative manquée d'assimilation impossible entre les idées et les œuvres de quelques-uns des hommes illustres dont la mère-patrie s'honore à si juste titre, et les principes de ceux qui se qualifient du nom de libéraux dans notre province de Québec, Pour arriver à cette conclusion et à ce rapprochement inconcevables, le sens, de l'histoire est faussé à dessein ou par l'incapacité de le bien saisir. Tous les développements donnés i^ar l'orateur découlent aussi d'une définition nuageuse et insuffisante du libéralisme tel qu'il dit le concevoir.

Je ne me propose pas de parcourir le vaste champ de l'étude que suggère l'examen des idées émises par M. Laurier. Je suis heureux de laisser à des voix plus autorisées que la mienne la tâche de ce grand et facile travail, dont les éléments se trouvent à chacune de.s pages de l'histoire de l'empire et de cette puissante colonie du Canada depuis plus d'un siècle. Mon intention est de me limiter aux quelques remarques qui s'imposent naturellement à la pensée de ceux qui, après avoir lu •-e discours, se rappellent à la mémoire ce dont ils ont été eux-mômes

les témoins, et ce qu'ils ont appris par des études consciencieuses sur les principaux événements de la vie nationale de la vieille Angleterre.

M. Laurier a invoqué les noms de Fox, d'O'Connell, de Grey, de Broûgham. Ce sont toutes de grandes figures historiques, il est vrai. Elles ont leur place d'honneur dans l'immortel tableau où resplendit aussi d'un si vif éclat la gloire des Pitt, des Ganning, des Robert Peel, des Wellington. Mais ces personnages illustres, s'ils pouvaient renaître de leurs cendres, ne seraient-ils pas étonnés de se trouver, par la- grâce de M. Laurier, en compagnie de MM. Papineau, Papin, Laflamme, Dou. trè^ etc., etc. Ne demanderaient-ils pas avec beaucoup de surprise ce ' (Ju||l y a de commun entre eux ? Ne protesteraient-ils pas contre cette alliance illégitime et ne répudieraient-ils pas ceux que l'on représentent comme leurs élèves ?

O'Coiinell est i'un des plus nobles et des plus beaux caractères qui puissent honorer un peuple. G' était une grande âme, débordante de patriotisme et de dévouement. Il a consacré sa vie à la reyendication dès droits sacrés et inaliénables de ses compatriotes. Il voulait pour eiï.x la liberté civile, politique et surtout religieuse. Il a mis à leur service les brillantes facultés dont il était doué.

Faire d'O'Connell le chef des avocats de Guibord et des apôtres de l'influence indue dans cette province, n'est-ce pas un outrage contre lequel la mémoire du puissant tribun crie vengeance?

Geux qui ont étudié l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre, savent qu'O'Gonnell n'a pas été ce que l'on appelle un homme départi. Il était l'homme de l'Irlande, le chef de ses compatriotes. AlaGhambre des Gommunes anglaise, il dirigeait la phalange, peu nombreuse mais compacte et ardente, que le peuple irlandais mettait sous ses oidres. Tour à tour l'appui passager des deux partis politiques, il n'a jamais été que leur allié temporaire, toujours prêt à leur livrer la guerre lorsqu'ils ne se hâtaient point de lui faire les concessions qu'il réclamait comme des actes de justice.

Vouloir assimiler les deux partis politiques du Ganada et surtout de cette province, aux partis qui ont existé en Angleterre depuis le règne de Charles 1er, c'est, à mon humble avis, considérer comme identiques des choses qui sont différentes sous une foule de rapports, dé circonstances, de temps et de lieux.

• Il suffit de lire attentivement l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre pour constater que le conservatisme, tel qu'on doit l'entendre

sons un réginio qui a obtenu, par le gouvernoment responsable, la plénitude de la liberté, n'est encore que de date récente dans la more-patrie. En eilet, ouvrez les annales de l'empire et vous y trouvez que depuis le commencement du dix-septième sièclejusqu' après le règne de Georges 111, la grande lutte qui a dominé toutes les autres, c'est celle qui' à eu pour résultat de lixer définitivement la position et les attributions de la couronne dans le fonctionnement des institutions britanniques. Pendant t3ute cette mémorable époque, longue de deux siècles, la nation anglaise a été divisée en deux camps qui se distinguaient par les mots Whi(js et Tories. Les premiers travaillaient à réduire et à restreindre l'inllucnce de la couronne, les seconds à la maintenir et à la consolider.

Que la couronne, pendant ce combat où la tète d'un roi roula dans l'abîme, ait rencontré, pour la seconder dans ses prétentions, l'appui «l'une puissante aristocratie, maîtresse du sol et favorisée des libéralités royales de la cour, il n'y a dans ce fait rien de surprenant. C'est un phénomène que la condition de la société devait naturellement produire.

Je ne con(;ois pas que l'on dise que le conservatisme de notre époque u"est rien autre chose que l'idée qui groupait en phalange serrée autour du trône ceux qui combattaient les assaillants de l'influence de la couronne. Il y a là, encore suivant mon humble avis, toute la différence entre le principe qui favorise l'absolutisme et celui qui inspire la lutte pour la conservation des libertés conquises et des droits acquis.

Dans une monarchie absolue, où la volonté souveraine du roi seule fait loi, je ne vois point de place pour le conservatisme tel que je le conçois «;t tel qu'il existe au Canada. Là où il n'y a de mouvement que celui que i;ommunique et imprime une volonté unique, l'on ne saurait trouver cet élément conservateur qui est le corollaire nécessaire des institutions libres pourles protéger et les garantir contre les dangers des innovations ridicules et des changements prématurés et inopportuns. :.p

Pendant la lutte pour la diminution de l'influence de la couronne, je sais que la monarchie absolue n'était pas le gouvernement de l'Angleterre. En remontant dans l'histoire, Ton apprend aussi qu'un pas immense dans la voie des libertés publiques avait été fait le jour où le vieux roi Jean octroyait aux barons cette grande charte, Magna- Char ta, qui a élé depuis l'arbre puissant et fécond sur lequel, .e.ii> dépit des tempêtes, nos institutions actuelles se sont greffées^ '. ;

Les Whigs et les Tories ont donc longtemps combattu, d'un cùléypour diminuer, de l'autre, pour maintenir l'autorité royale. De ce conflit, marqué par les succès et les revers successifs des deux partis aux prises, est sorti, après bien des épreuves, le régime constitutionnel actuel avec

la responsabilité iniiiistériclle qui en est à la fois la base et le couronnement.

Ce n'est à bien dire qu'à l'avénément de notre Gracieuse Souveraine que tous les véritables principes do la monarcliie constitutionnelle ont été admis et reconnus, sans conteste désormais, par tons les hommes publics de la mère-patrie. Ce n'est que depuis cette époque- que l'on en a généralement saisi tout le rouage et le mécanisme. Aussi May, le célèbre historien constitutionnel, dans le chapitre qu'il consacre à l'organisation et à l'existence des partis, fait-il dater de ce moment le véritable conservatisme anglais.

C'est peu d'années après que la constitution de 1840 nous était octroyée avec tous les bienfaits du gouvernement responsable.

Obligé de désavouer le passé du parti libéral de la province de Québec, et incapable de trouver dans sa carrière rien do recoramandable comme fruit de ce charme de la nouveauté qui est, suivant l'orateur, tout le libéralisme, M. Laurier a vo\ilu faire de l'elîet en rappelant, en termes pompeux, quelques-uns des grands faits de l'histoire anglaise depuis le commencement du siècle. Il parle de l'émancipation des catholiques, de la réforme électorale, des lois sur les céréales.

La nature de ces faits est bien dilférente de celle que leur attribue M. Laurier. Il ne voit dans ces grandes discussions et ces importants résultats que la lutte de deux charmes : celui de l'habitude et celui delà nouveauté. Je ne veux pas me servir d'expressions blessantes à l'adresse du député d'Arthabaska. Qu'il me suiîise de dire qu'il a passablement rabaissé ces solennels débats et ces colossales mesures.

Pour moi, j'y vois beaucoup plus que la lutte de deux charmes, quelque séduisants qu'on les suppose. J'y vois le conflit d'immenses et de puissants intérêts, où niAme, dans un (-as, le fanatisme religieux Joue son rôle.

Si l'on dit que ceux cjui ont persisté à refuser l' émancipation des catholiques, ont agi d'après les inspirations du conservatisme tel que je le conçois, moi, pour un, je repousse cette prétention. .l' ouvre encore le livre de l'histoire et je trouve que le roi d'Angleterre a joué un grand rôle dans la question de l'émancipation des catholiques. C'était toujours et encore la tendance à l'absolutisme de l'autorité royale qui se manifestait. GeoigeslV, monarque et chef de l'église de l'état, ne voulait pas perdre un fleuron de la couronne dont son père avait travaillé, avec tant de constanc(vet de fermeté, à accroître les prérogatives. Le grand

nrle de ju^tiro qui était demandé poni- les ratlinliques lui parût comme une altatiue à sou autorité, et il eu fût Tarlversaire jusqu'à la dernière extrémité.

Mais l'histoire ne nu; dit-elle |»as que ee sont Sir Robert Peel et le dur de Wellm^'lon (|ni ont, eu dcu-nier lieu, pu vaincre les répuf^uances du roi et l'aire lrioin|)lier la grande mesure qui réhabilitait h'S milliors de catiioliques de l'cmpiie.

M. ijaui'icr ([iii a tant, (Tadmiraliou pour Macaulay (|ui vote l'alwlilion du système éleetoralen vertu du(iuel il tient un mandat, ne trouvrtil pas beau l'acte de Sir Robert IVîel, s'cxposant avec (;oura,ge au sacrifice de rhonorabh; position de chef j)olitique d'un grand noiubre d'hommes puissants, pour l'aire adopter, avec le généreux eoncours de quel(iucs amis (idèles, une loi i\\n accorde justice à des luillions de ses concitoyens ?

Le grand obstacle au succès de la mesure avait été le roi et Mhv dit à ce sujet, à la page 1 19 du premier volume de sou liistoire constitutionnelle : <( Celle concession aux calhoUqucs^ — (jue les hommes les plus ilisliiujucs de lous les parlis supportèrent — avait déjà clé retardée pendant trente ans par P in/luoicc de la couronne.»

Eu eiVet, dès 1812, le gouvernemeut^o/-//de Lord Liverpool, (jui vécut tieize ans, faisait de réniancipation des catlioli(|ues une question ouvei'te.

M. Cainiing, l'un des membres les plus illustres de cette administralion, étaitpartisau de la mesure que ses successeurs le duc de Wellington et Sir Robert Peel faisaient triomplierde l'opposition du roi en \&2\\

Ainsi les faits nous disent que sur cette question les jjrincipanx hommes des deux partis que M. Laurier appelle libéraux et conservateurs, se sont l'éuni-i pour l'aire justice aux catholiiiues.

La première grande réforme électorale en Angletern^ en I8:<:\ e^l, plutôt, je le sais, l'œuvre du parti irhi<). De même i\\\e pour les adversaires de réniancipation des catholiques, je U(! r.'conuiiis p,is (•(unme semblables et identiques au parti conservateur canadien ceux qui ont lutté jusqu'à la fm contre cette réforme. C'était roi)position d'une jmissante ai-islocratie, des possesseurs du sol, qui prévoyaient avec l'adoption de cette mesure la dimiinition de leur influence. Le roi Guillaume IV eut bien d'abord quelques hésitations, mais il ac(iuiesca e.n définitive avec assez bonne grâce à la proposition de ses ministres. La mesure rencontra la plus énergi([ue opposition à la Chambre des Lords, mais, comme dirait M. Laurier, la soiq^ape de sûreté fut levée et la réforme électorale triompha. Celte soupape de sûreté se trouva dans la préi'ogative de la création des pairs de rempire,

Celte prérogative a été iiicontes tahleraent, -dans l'origifte, instituée et reconnue dans le but de consolider J'autorilé royale, en l'entourant d'appuis fidèles qui participeraient de sa splendeur en jouissant de ses libérales faveurs. Qui aurait cru alors qu'avec le développement des droits populaires, elle deviendrait la sauvegarde des libertés publiques ! Qui n'admire l'étonnante iocondité de ce beau principe de la responsabilité ministérielle !

Mais depuis l'époque que May assign«> coinuie celle de lanaiss nce du véritable conservatisme anglais, quclh^ aélé l'attitude des deux partis sur cette question de la réforme électorale? N'ont-ils lias tous deux rivalisé d'ardeur pour la dévelopiier et l'accroître, loi'sijue les circonstances lui étaient favorables et (jue le sentiment i)onnraire semblait souhaiter une mesure encore plus libérale ? La loi de 183-2 n'avait été que le premier pas. Cet important snJL^t à continuer d'occnp<M- ro])inion publique? avecplusoumoinsd'intérét jus(ju'en 18()(), aiuiée oîi M. Disraeli, l'illustre chef du parti conservateur anglais, faisait voter par le parlement nn second bill de réforme qui créait plusitMii-s millions de nouveaux électeurs.

ConmKî dans le cas de réinanci])ation des catholiques, l'histoire me dit donc que M. Laurier n'a pas r(q)résenlé les faits sous leur véri. table couleur, m attrilniant tout le mérite de la réforme électoral* an jyarti ({u'il antudie liin-i'al, itour s(^ donner l'occasion d'avancer que celui ({u'il défend au Canada lui (~st identique.

]\este les lois sur les céi'éales. M. Laurier doit admettre que c'est ]»lutùt une question économique (]u' une question de principes orga'nitHK^s des partis poli ti(î nés.

Ji est ce) tain (jne dans ce mémorable dél)at, il n'y a pas eu que la lutte entre deux cliarm.'s capricieux, celui de l'habitude et celui de la nouveauté. I^hieore une fois, d'énormes intérêts étaient en jeu. Le nouveau principe du libre-échange livrait un combat. suprême à la protection commM'cia'.e. Une année de mauvaise récolte précipita la crise. La voix du peujile ([ui demandait du pain, secondée par les vastes intérêts mainifacturiers de l'empire qui favorisaient la liberté commerciale pour trouver des marcbés dans tout l'univers, triompha soudainement de !ous les obstacles.

Mais l'Jiisîoire encore sous les yeux, je constate que c'est Sir Roliert Peel (pii, toujours mû par le plus pur désir de servir le peuple, M'it s(> uiontrer digne du nom d'homme d'état, en modifiant ses opinions sniv^nit riinvtériense nécessité des temps, et en demandant à un groupe de iidèles amis, connue dans le cas de l'émancipation des catholiques, dp voter la loi qu'il soumettait au parleintMil jiaiir abolir les restric-

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lioils imposées au commerco des céréales. 11 lut heureux dans cette entreprise hardie et, serviteur obéissant des vœux populaires, il fit adopter la mesure demandée par la majorité de la nation.

Sa carrière publique tirait à sa fin et, celte fois, il dût abdiquer la direction du parti dont la majorité des membres n'avait pas voulu lo suivre dans le règlement de cette grave difficulté.

' M. Laurier ne trouve-t-il rien à admirer dans celte conduite de Sir Robert Peel ?

Mais pourquoi assimiler le parti conservateur canadien aux adversaires de celte loi sur le commerce des céréales ? Où est l'identité d'intérêts, de temps, de circonstances et de lieux ?

Je crois donc avoir établi, à la lumière éclatante des faits et des enseignements de l'histoire de la mère-patrie, que M.- Laurier, comnje je le dis en commençant cet écrit, a failli à la tâche d'assimiler les deux partis politiques de la lîrovince de Québec, aux deux partis qui ont existé en Angletei-ro avant et pondant co sièclf.

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