LETTRE DE J. DU BELLAY A J. DE MOREL
que chose de bon, et digne de la postérité ayant perdu ia faveur d'ur> si bon Prince, et la présence d'une telle Princesse, qui depuis la mort de ce grand Roy François, père et restaurateur des bonnes lettres, estoi^ demeurée l'unique support et refuge de la vertu, et de ceux qui en font profession ? Je ne puis continuer plus longuement ce propos sans larmes, je dy les plus vrayes larmes que je pleuray jamais, et je vous prie m'excuser, si je me suis laissé transporter si avant à mes passions, qui me sont, comme je m'asseure communes avec vous, et avec tous ceux qui sont comme nous, admirateurs de ceste bonne et vertueuse Princesse, et qui véritablement se ressentent du regret que son absence doit apporter à tous amateurs de la vertu. Quant à moy (et hoc rnihi afud amicum liceat) encore que jusques icy j'aie enduré des indignitez de la fortune autant que pauvre gentil-homme en pourroit endurer : si est-ce que pour perte de biens, d'amis et de santé, et si quelque autre chose nous est plus chère en ce monde, je n'ay jamais esprouvé si grand ennuy que celuy que j'ai dernièrement receu de la mort du feu Roy, et du prochain département de mad. Dame, qui estoit le seul appuy et colonne de toute mon espérance. A tout le moins si ceste fascheuse et importune surdité, qui me contraint depuis un mois de demeurer continuellement enfermé en une chambre, eust attendu quelque autre saison et ne m'eust osté si mal à propos le moyen de pouvoir faire la révérence à mad. Dame, et luy baiser les mains devant son département, j'aurois moins d'occasion de me plaindre de ma fortune: mais vous ferez, s'il vous plaist, ce devoir pour moy: et ce pendant ne m'estant permis d'accompaigner ses autres serviteurs en ce voyage, ou partie d'iceluy, je la suyvray avecques prières et vreus pour sa postérité et santé: et avecques ceste humble affection, révérence et dévotion, que je luy doy, accompagnée d'un perpétuel regret de son absence. Ce qui me restera de consolation, sera une conscience de bonne, pure, et sincère volonté envers Dieu, et envers les hommes, avecques contententement, ou s'il faut dire ainsi, ceste gloire, qu'ayant en la profession où j'ay esté poussé plustost par nécessité que par élection, rencontré tant d'heur, que de plaire à mad. Dame, je me puis vanter d'avoir esté aggreable à la plus sage, vertueuse et humaine Princesse, qui ait esté de son temps. Et sur ce, Monsieur et frère, pour ne vous ennuyer de plus longue lettré, encor' que je m'asseure ce propos vous estre aussi peu ennuyeux qu'autre pourroit estre, je feray fin, pour me recommander bien affectueusement à vostre bonne grâce, et supplier le Créateur vous donner la sienne avec heureuse et longue vie.
De Paris, ce 5 octobre 155Q.
ANTONII MINAKlî PRAESIDIS