COMPLAINTE DE DIDON A ENEE I I
Tous jours mes soucis cuisans
De mes ans Ont la carrière suivie:
Le destin, qui tant me nuit,
Me poursuit Jusqu'aux bornes de ma vie.
Mon mari, devant les yeux
De nos dieux, Fit de sang la terre humide:
Et mon avare germain
De sa main Fit ce cruel homicide.
Laissant la terre où enclos
Sont les os De Siché, je pris la fuite, Fuyant par divers erreurs
Les fureurs De la fraternelle suite.
Je vins Festranger suivant,
Me sauvant Et de mon frère et de 1 onde Le lieu que donné je t'ay,
J'achetay; Et ceste ville j'y fonde.
La remparant à l'entour
D'un long tour De tours et murailles fortes, Qui font peur deçà delà
A ceux-là Qui sont voisins de nos portes.
Pour une femme chasser,
Se dresser Je voy une forte guerre.
Voire, et si foible je suis
Que ne puis Quasi défendre ma terre.
A mil' poursuivans j'ay pieu
Qui n'ont peu A mon alliance attaindre :
Et voyant un incognu
Mieux venu, Ore' ont cause de se plaindre.
Que n'as-tu, ô inhumain,
En la main D'Iarbe livre ma vie, Puisqu'à ta mesrhanceté
J'ay esté Si longuement asservie ?
Mon frère aussi qui se deut.
Baigner veut En mon sang la mesme pointe, Qui au flanc de mon espoux,
Par maints coups Fut si cruellement jointe.
Mais justes dieux, tu ne dois
De tes doigts Souiller la chose sacrée.
« L'honneur que les vicieux
« Font aux dieux, « Aux dieux volontiers m'agrée. »
Si la main qui les sauvoit
Leur devoit Faire après un si grand blasme :
Je pense qu'ils voudroyent or'
Estre encor' Parmi la troyenne flamme.
O desloyal ! tu me fuis,
Et je suis De ton fait (peut estre) enceinte:
Une partie de toy
Dedans moy De mes entrailles est ceinte.
Le povret qui périra
Sentira Le fier destin de sa mère:
Et tu seras, ô menteur,
Seul auteur De son infortune amere.
Ainsi le maternel sort
Rendra mort Le petit frère dvAscagne :
Mon corps et le sien, au moins,
Seront joints Par une peine compagne.