COMPLAINTE DE DIDON A ENEE
Si ton parti de ce lieu
Vient de Dieu, Je voudroy qu'il eust encore Daigne tes vaisseaux garder
D'abborder Dessus le rivage More.
C'est ce Dieu qui, jour et nuict,
Te conduit A la merci de Neptune:
C'est luy qui t'a fait ainsi
Jusqu'ici Courir si longue fortune.
Si tels, que du tems d'Hector,
Restoyent or' Les fiers Pergames de Troye, Si ne devrois-tu pourtant
Voguer tant Pour en retrouver la voye.
Quand parvenu tu seras,
Tu n'auras Trouvé ton beau Simoente :
Mais le Tibre furieux.
Qui les yeux Des estrangers espouvante.
Et veu la longueur du temps,
Que tu tends A la fin de ce voyage Tu grifonneras ainçois,
Que tu sois Au bout de ton navigage.
Fay-toi donq', pour le plus seur,
Possesseur Du peuple, et de la richesse Que j'amenay de Sidon,
C'est le don Duquel je te fay largesse.
Pren l'or de Pigmalion,
Ilion En ta Carthage transporte :
Et le sceptre Tyrien
Comme tien, En main plus heureuse porte.
Si tu désires trouver,
Ou prouver Ta force aux armes adextre:
Si ton Iule de soy
Quiert de quoy Faire triompher sa dextre:
Pour vaincre, il n'est jà besoin,
Que plus loin Voise cercher les alarmes: ■ En ce lieu trouver on peut
Ce qu'on veut, Soit ou la paix, ou les armes.
Merci, merci je te cri.
Et te pri Par les flèches de ton frère, Par ceux qui te veulent mieux,
Par tes dieux Et par l'ame de ton père.
Ainsi aux tiens désormais
Pour jamais La fortune soit humaine :
Et les combats phrygiens.
Dont tu viens.
Soyent les bornes de ta peine.
Ainsi tous les jours prefix
A ton fils Leur terme heureux accomplissent:
Et d'un paisible repos
Les vieux os D'Anchise reposer puissent.
Helas, monstre-toy plus doux
Envers nous, Qui sommes la maison tienne.
Qu'ay-je fait, que trop aimer,
Si blasmer Tu veux quelque offence mienne?
Pour mien je ne recognoy
Le terroy Des Mycenes, ou de Phthie.
Mon père et mari ne sont
Ceux qui ont Suyvi la Grecque partie.