COMPLAINTE DE DIDON A ENEE I
Si espouse me nommer
T'est amer, Le tiltre d'hôtesse j'aye, D'amie, ou d'e^pouse, non :
Fi du nom, Pourvu que tienne je soye.
Je sçay le vent Libyen,
Je sçay bien Quels flots ceste coste baisent:
Ces flots (si tu ne l'entens)
Certain temps Se courroucent et s'appaisent.
Quand le bon vent soufflera,
On pourra Faire voile à la bonne heure:
La nef au port attendant
Ce pendant Parmi la glage demeure.
Commande moy t'advertir
Du partir, Ores, que tu le desires:
Ton cours je n'arresteray,
Mais feray Lascber la bride aux navires.
Tes gens de travaux passez
Sont lassez ; Tes nefs, demi-racoutrees> Avant ton département
Promptement Pourront estre calfeutrées.
Pour tout le passe plaisir,
Et désir De mieux mériter ta grâce:
Pour l'espoir qui m'estoit né
D'hymené, Je requiers un peu d'espace.
En cependant que la mer
Au ramer Fera ses eaux mieux traictables, La douleur, de jour en jour,
Et l'amour Me seront plus équitables.
Sinon, tuer je me veux:
Tu ne peux M'estre longuement rebelle.
O qu'eusses-tu le pouvoir
De me voir Faisant ma plainte mortelle?
Mes yeux, comme deux ruisseaux,
De leurs eaux Mouillent la Troyenne espee, Qui bientôt sera du sang
De mon flanc En lieu de larmes trempée.
Mon Dieu, que tes beaux presens
Sont duisans Au fait de mon entreprise !
Tu as dressé tout exprès
Les apprests De ma mort, à peu de mise.
Le coup qui me blessera
Ne sera Le seul, qui mon cœur entame; Car des amoureux attraicts
JTay les traicts Bien avant dedans mon ame.
Ma sœur Anne, Anne ma sœur,
Tesmoin seur De ma piteuse avanture, Tes yeux bientost pleureront,
Et feront L'honneur de ma sépulture.
Celuy qui la bastira,
N'inscrira Elize de Sichc femme :
On y lira seulement
Bravement Les vers de cest Epigramme :
Enee a de ceste mort, a grand tort, Donné la cause et l'espee :
LA MISERABLE DlDON