‹ Translations, inscriptions et poésies diversesChapitre 52 sur 72 · PRIS DU LATIN DE BUCCANAN · texte numérisé non relu

PRIS DU LATIN DE BUCCANAN

Adieu ma Lyre, adieu les sons Ue tes inutiles chansons :

Adieu la source, qui recrée De Phcebus la tourbe sacrée, J'ay trop perdu mes jeunes ans En vos exercices plaisans :

J'ay trop à vos jeux asservie La meilleure part de ma vie, Cerchez mes vers, et vous aussi, O Muses, jadis mon souci, Qui à vos douceurs nonpareilles Se loisse flatter les oreilles :

Cerchez qui sous l'œil de la nuict Enchanté par vostre doux bruit, Avec les Nymphes honorées Danse au bal des Grâces dorées ; Vous trompez, ô mignardes Sœurs, La jeunesse par vos douceurs :

Qui fuit le Palais, pour élire Les vaines chansons de la Lyre :

Vous corrompez les ans de ceux Qui sous l'ombrage paresseux Laissent languir efféminée La force aux armes destinée.

L'hyver, qui naist sur leur printemps Voûte leui corps devant le temps :

Devant le temps l'avare Parque Les pousse en la fatale barque.

Leur teint est tousjours palissant, Leur corps est tousjours languissant.

l64 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

De la mort l'effroyable image

Est tousjours peinte en leur visage.

Leur plaisir traîne avecques luy

Tousjours quelque nouvel ennuy :

Et au repos où ils se baignent,

Mille travaux les accompagnent,

Le misérable pionnier

Xe dort d'un sommeil prisonnier :

Le nocher au milieu de l'onde

Sent le commun repos du monde :

Le dormir coule dans les yeux

Du laboureur laborieux :

La mer ne sent tousjours l'orage :

Les vents appaisent leur courage ;

Mais toy sans repos travaillant,

Apres Caliope baiilant,

Quel bien, quel plaisir as-tu d'elle,

Fors le parfum d'une chandelle ?

Tu me semblés garder encor'

Les chesnes se courbans sous l'or,

Et les pommes mal attachées,

Par les mains d'Hercule arrachées.

Jamais le jour ne s'est levé Si matin, qu'il ne t'ait trouvé Resvant dessus tes poésies, Toutes poudreuses, et moisies ; Souvent, pour un vers allonger, Il te faut les ongles ronger, Souvent d'une main courroucée L'innocente table est poussée.

Ou soit de jour ou soit de nuict, Ceste rongne tousjours te cuit, Jamais ceste humeur ne se change :

Tousjours le stile te démange.

Tu te distilles le cerveau Pour faire un poëme nouveau :

Et puis ta Muse est desprisee Par l'ignorance autorisée :

Pendant, la mort qui ne dort pas, Haste le jour de ton trespas :

Adoncques en vain tu t'amuses A ton Phebus, et à tes Muses.

Le serpent qui sa queue mord Nous tire tous après la mort.

O fol, qui haste les années Qui ne sont que trop empennées ?

Adjouste à ces malheurs ici,

L'ADIEU aux MUSES 165

De pauvreté le dur souci,

Pesant fardeau, que tousjours porte

Des Muses la vaine cohorte :

Ou soit, que tu ailles sonnant

Les batailles d'un vers tonnant :

Ou soit, que ton archet accorde

Un plus doux son dessus ta corde,

Soit, cu'au théâtre ambicieux

Tu monstres au peuple ocieux

Les malheurs de la Tragédie,

Ou les jeux de la Comédie.

Sept villes de Grèce ont débat Pour l'auteur du Troyen combat :

Mais le chetif vivant n'eust oncques Ny maisons ny pais quelconques.

Tityre pauvre, et malheureux, Regrette ses champs plantureux, Le pauvre Stace à peine évite De la faim l'importune suite :

Ovide au Getique séjour, Fasché de la clarté du jour, De son banissement accuse Ses yeux, ses livres, et sa Musc : Mesmes le Dieu musicien Sur le rivage Amphrysien D'Admete les bœufs mena paistre, Et conta le troppeau champestre, Mais faut-il pour les vers blasmer, Nombrer tous les flots de la mer, Et toute l'arène roulante Sur le pavé d'une eau coulante ?

Malheureux, qui par l'univers Jetta la semence des vers :

Semence digne qu'on évite Plus que celle de l'aconite.

Malheureux, que Melpomené Vit d'un bon œil, quand il fut né, Luy inspirant dès sa naissance De son sçavoir la cognoissance.

Si le bon-heur est plus amy De celui qui n'a qu'à demy Des doctes sœurs l'expérience, O vaine, et ingrate science !

Heureux et trois et quatre fois Le sort des armes et des lois :

Heureux les gros sourcils encore

Que le peuple ignorant adore.

Toy que les Muses ont esleu,

De quoy te sert-il d'estre leu ?

Si pour tout le gain de ta peine

Tu n'as qu'une louange vaine :

Tes vers sans fruict laborieux,

Te font voler victorieux,

Par l'espérance qui te lie

L'esprit d'une douce folie ;

Tes ans, qui coulent cependant,

Te laissent tousjours attendant :

Et puis ta vieillesse lamente

Sa pauvreté, qui la tormente :

Pleurant d'avoir ainsi perdu

Le temps aux livres despendu

Et d'avoir semé sur l'arène

De ses ans la meilleure grene.

<t Donne congé, toy qui es fin,

« Au cheval qui vieillit, à fin

<< Que pis encor ne luy advienne

« Et que poussif il ne devienne !

« Que songes-tu : le lendemain

« Du corbeau, n'est pas en ta main.

<< Sus donq', la chose commencée

« Est plu- qu'à demy avancée.

« Malheureux, qui est arresté

a De vieillesse, et de pauvreté :

(< Vieillesse où Pauvreté abonde,

(( C'est la plus grand'peste du monde. »

C'est le plaisir que vous sentez

O pauvres cerveaux éventez :

C'est le profit, qui vient de celles

Que vous nommez les neuf pucelles.

Heureuses Nymphes, qui vivez

Par les forests où vous suyvez

La saincte vierge chasseresse,

Fuyant des Muses la paresse,

Soit donc ma lyre un arc turquois,

Mon archet devienne un carquois

Et les vers que plus il n'adore,

Puissent traits, devenir encore.

S'il est ainsi je vous suyvray

O Nymphes, tant que je vivray :

Laissant dessus leur double croppe

Des Muses l'ocieuse troppe.

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