‹ Translations, inscriptions et poésies diversesChapitre 67 sur 72 · A MONSIEUR DE MOREL · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE MOREL

AMBRUNOIS, SEIGNEUR DE GRYGNVj F:T DU PI.ESSIS LE COMTE

G. Aubert, de Poictiers, Advocat en la Court du Parlement de Paris, salut.

Monsieur, je pense bien qu'un gentil-homme ayant tant de bonnes parties, comme avoit defunct M. Du Bellay, ne sera moins regretté) après sa mort, qu'il estoit renommé, honoré et admiré durant sa vie. Mais cette manière de regret que chacun a pour la perte d'un homme docte, est bien petite à la comparaison des mortelles angoisses que souffrent ceux, lesquels, outre la plainte commune des lettres, endurent encore leurs passions privées pour avoir perdu un ferme et constant ami, que la bonté du naturel, l'amour de la vertu, l'affection des scionces, et le plaisir de la conversation leur avoyent conjoint, avec telle ressemblance de mœurs d'affections, et d'esprits, qu'il n'estoit possible les séparer sinon avecques mesme douleur que le corps se sépare de son âme. Ainsi, vous et M. Du Bellay estans joints de si fermes et constans liens, en une tant pure, tant sincère et tant affectionnée amitié de l'un envers l'autre, il m'a esté facile de penser ayant eu le bien de vous cognoistre tous deux, que le trespas du corps du premier mourant aban donnoit le dernier en une extrême agonie d'esprit, et en toutes les perturbations qui ont accoustumé d'agiter les plus constans en tel infortune. Mais de mon costé ayant eu tant d'heur les années passées de participer en vos doctes devis, et me trouver souventefois en vostre compagnie, je ne sçay comment (car c'est sans mérite) je me suis apperceu par mile démonstrations d'une entière benevolence, que j'estois aimé et favorisé de l'un et de l'autre. Ce qui me gaigna peu à peu, et ravit tellement hors de moy, qu'entre les meilleures fortunes qui me fussent peu advenir, j'eusse bien et à bon droit, mis ceste-cy au rang des plus grandes : c'est à savoir, que j'estois cogneu et bien voulu de deux gentils hommes non seulement très doctes et vertueux, selon mon jugement, mais encores douez d'infinies autres rares perfections, qui rendent les hommes aimables et admirables, et surpassans de beaucoup le commun ordinaire des autres hommes. Mais si ce plaisir m'estoit extrême, l'ennuy d'estre privé de l'un des deux ne m'a esté moindre : car aux premières nouvelles de sa mort, encores que par le passé je me fusse assez bien défendu contre plusieurs autres, desastres, si est ce qu'à ce seul coup, quelque effort que je fisse, je fus contraint abandonner toutes

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choses pour faire place à la douleur, et consumer en gémissement les jours, que l'extrême dueil me defendoit d"employer autre part. En ceste confusion je m'allay reconforter, ou plus tost recommencer mes doléances avecques les Muses : et combien que la rigueur des affaire? m'eust, long temps y a, fait abandonner la douceur de telles occupations, si est-ce que je ne pouvois moins espérer sinon que la véhémence de m;» douleur suppleeroit au défaut de ma poésie, et me remettroit en memoir le mestier que j'avois oublié par une longue desaccoustumance. Ainsi, estant beaucoup plus animé d"un juste regret, que favorisé d'Appollon, j'escrivy sur le trespas d'un mien bon seigneur, et d'un vostre très cher et très singulier amy, les vers que je vous envoyé : vous suppliant, Monsieur, leur estre aussi favorable en les lisant, comme j'ay esté passionné en les escrivant.

Monsieur, je supplie nostre Seigneur vous donner en bonne santé, longue et heureuse vie, et me maintenir tousjours en vos bonnes grâces. De Paris, ce troisiesme jour de janvier 1560.

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