DE M. JOACHIM DU BELLAY
Par G. Aubert de Poictiers advocat en la Court
Le docte Du Bellay, dont la Muse seconde
S'est tant fait renommer et louer par le monde : La perle de ce temps, de sa race l'honneur, Du pays Angevin le plus rare bon-heur, En la moitié du cours que la nature ordonne Hélas ! nous est ravi par la parque félonne !
Ainsi sont pris sans plume au nid les oisillons,
Et les espics tous verds tranchez de leurs sillons
Ainsi devant l'automne un violent orage
Des tendres arbrisseaux abbat l'aigre fruitage.
O destin inhumain, ô Parque trop cruelle, Qui t'a fait accourcir sa vie naturelle ? Ses vertus, ses bontez, son débonnaire amour Meritoyent à bon droit, qu'en ce mortel séjour D'âge en âge il vesquist autant de longues vies. Qu'en vivront après luy ses douces poésies. Tu les admireras, juste postérité,
EPITAPHES
Et luy rendras le los qu'il a tant mérité.
Tu feras retentir le son des louanges,
Tant par mer que par terre es pays plus estrângea
Depuis l'Inde emperlee, où levé le soleil
Jusques en l'Amérique, où il prend son sommeil.
Longtemps après sa mort illustrant sa mémoire
Tu solenniseras son renom et sa gloire.
Ainsi qu'en son vivant les Princes et les Rois
La souloyent célébrer eux-mêmes de leur voix.
Mais bien peu sont les vers, et leur douce harmonie
Si les autres vertus ne leur font compaignie,
Du Bellay envers tous se monstra droiturier,
Preudhomme, craignant Dieu, sage, discret, entier, Non ingrat du plaisir, de conscience bonne, Profitant à chacun et n'offensant personne, Bénin, libéral, humble, et doux à ses amis : Et constant à tenir ce qu'il avoit promis : Il couvroit neantmoins sous son courtois langage Un magnanime cœur, tesmoin de son lignage.
Comme as-tu donc ozé, meurtrière des humains Eslancer dessus luy tes venimeuses mains ? Je puis assez penser, ô dure destinée, Que tu n'as eu reepect à sang ni à lignée : Car souvent on te voit attacher aux grands Rois, Aussi tost qu'aux bergers vivans parmi les bois. Tu n'as point eu degard pour addoucir ton ire Aux gracieux accords de sa céleste lire. Et qu'il n'avoit encore atteint que la moitié De ses ans naturels : car tu ne prens pitié Du docte jouvenceau que Phœbus favorise, Plus que de l'ignorant qui a la teste grise. En la fleur de leurs ans ainsi tu pris Catulle, Et le guerrier Virgile et l'amoureux Tibulle.
Mais si tu ne voulois pour cela retarder
Ta fureur, pour le moins tu devois regarder, Ravissant Du BELLAY, quel dueil, quelle tristesse Tu ferois à maint Prince et à mainte Princesse. Car l'un et l'autre Royne honoroit les douceurs Que lui donnoyent à gré les Muses, les neuf sœurs, Et la docte Duchesse ores laissant la France, Pour prendre en son Piedmont nouvelle demourance Et ce grand Cardinal sur lequel nostre Roy
ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU JiELLAV
Appuyé sa couronne, et l'Eglise sa loy : Tous ensemble ils prisoient l'excellence et la grâce Que tu avoiSj BELLAY, apprise clans Parnasse. Mais si les Princes grands ton sçavoir estimoyent Les doctes beaucoup plus tes bonnes mirurs aimoyenl, Car outre les bienfaits des Muses favorables Chacun voyoit en toy mile vertus aimables. Ces deux sages prélats tant aimez d'Apollon, Pleins de faveur du ciel, de Riez et Thoulon, Le très prudent Morel, et ceux que les sciences T'avoyent accompagné de chères cognoissances, T'aimoyent, et en t'aimant tes œuvres admiroyent Et en les admirant tes bontez honoroyent, • Regarde maintenant, cruelle destinée,
Quelle estrene tu as à nos Princes donnée,
Et à ces bons esprits qui de le lamenter
Xe pourront, mais en vain, hélas ! se contenter.
Certes, cruelle mort, des hommes l'ennemie,
Je croy que tu luy as ainsi roigné la vie,
Parce que luy vivant il venoit secourir
Ceux que tes cruels dards avoyent jà fait mourir.
Ceux que tu engoufrois sous une tombe obscure
Il les ressuscitoit hors de la sépulture :
Il faisoit eschappcr de leurs tombeaux froissez
Maugré toy, fièrc Mort, ses amis trespassez :
Et gaignant dessus toy une noble victoire.
Ils vivoyent par ses vers en éternelle gloire.
Ainsi, ses jours passez il sauva par son art, De l'oublieux tombeau le président Minard, Et du juste Minos il luy donna en change Le nom et le renom, l'honneur et la louange.
Ainsi du Roy Henry il chanta la bonté, Ses gestes généreux, sa magnanimité, Ses vertus, ses hauts faits, ses combats, ses alarmes Et l'immortel renom qu'il conquit par les armes. Puis nostre nouveau Roy luy fit pour le guerdon De sa divine Muse un magnifique don, Qu'il clevoit chacun an sur son espargne prendre Si l'envieuse Mort l'eust souffert tant attendre : Mais elle l'a ravi, car trop luy desplaisoit La libéralité que le Roy lui faisoit.
EPITAPHES
De là, Princes et Rois, apprenez, je vous prie, A estre libéraux avant qu'on vous supplie, Hastez-vous de bien faire à tous gentils esprits, De peur que de la mort ne les trouvez surpris Si lors qu'ils n'auront plus besoin de vos largesse.-. Vous leur offrez en vain vos tardives richesses.
Comme le jardinier arrouse de ses eaux
L'ente encore jeunette, et ses chers arbrisseaux, A fin que les poussant à leur juste croissance, Il ait tost de leurs fruits la douce jouissance : Ainsi pour le service, ou bien pour le plaisir, D'une fort longue main' il vous convient choisir, Entre les jouvenceaux, ceux-là que la nature A fait dignes d'un prince, et de sa nourriture, Puis les faire enseigner, et prévoir de bien loin Qu'ils puissent dextrement vous servir au besoin, Et non pas employer pour parler d'une affaire Tel qui n'a seulement bien appris à se taire.
Mais qui te fait, ma Muse, abandonner ton cours, Et cercher à l'escart ces égarez discours : Est-ce point la douleur qui ton bon sens transporte Certes elle te fait resver en cette sorte. Retourne à ton Bellay, retourne à son cercueil : Morel son plus cher frère acoompaigne ton dueil. Pleurons donques, Morel, nostre perte commune, Nostre cher Du Bellay, et si nostre infortune Et les mortels ennuis de nos tristes douleurs Nous peuvent tout permettre au milieu de nos pleurs, Apres avoir longtemps plaint sa mésaventure, Gravons cest ccriteau dessus sa sépulture.
LE DEFFUXCT EARI.E
Le nom de DU-BELLAY monstre assez mon lignage, Mon esprit est assez descouvert par mes vers, Mes amis de ma vie ont fait beau tesmoignage. Mon renom immortel vole par l'univers : Je n'ay donc plus, passant, à te dire autre chose, Sinon qu'en ce tombeau ma seule ombre repose.
SUR LA MORT DE JOACHIM DU BELLAY ANGEVIN par R. Bcllcau