ENTREPRISE DU ROY DAUPHIX
Ceste Déesse, avecques sa buccine Ayant donné du silence le signe, Sur le sommet d'une tour se planta, Et ces beaux vers à haute voix chanta, A son de trompe, emplissant de merveilles Des escoutans les cœurs et les oreilles. « Je fais sçavoir que les deux plus grands Rois « Qui furent onq' en armes, et en loix, « Ayant mis fin à la cruelle guerre, » Qui a régné longuement sur la terre, « Ont fait du ciel descendre pour jamais « La désirée et bienheureuse Paix.
(( Que ceste Paix inviolable et saincte « D'un double nœu d'alliance est estrainte : » Nœu qui assemble au sang Valoysien « Le sang d'Espaigne et le Savoysien.
ce Que le grand Roy, qui Tres-chrestien s'appelle, « Pour célébrer ceste Paix immortelle, « Dedans Paris la plus grande cité « Qui oncques fut dans le monde habité, (( N'aguere a fait publier une feste, « Là où chacun de toutes parts s'appreste « Pour le tournoy où se doivent trouver « Ceux qui voudront leur valeur esprouver, « Et tesmoigner par effect que les armes (( Servent trop plus en amour, que les larmes.
« En ce tournoy seront quatre tenans (< Qui ouvriront le pas à tous venans, a Dont l'un est Roy, les autres trois grands Princes, K Les plus vaillans de toutes leurs provinces.
Incontinent que du peuple espandu De toutes parts ce bruit fut entendu, Tous ceux que plus la bouillante jeunesse Aiguillonnait aux actes de proësse, D'armes, chevaux et tout autre appareil, Font leurs apprests ceux qui pour le conseil Estoyent meilleurs, ou dispensez de l'aage De n'entreprendre un si lointain voyage, Dessus le port le navire apprestoyent, Et à voguer la jeunesse exhortoyent.
Les mariniers de fleurs ornent la pouppe Et à partir encouragent la trouppe.
LJn bruit se levé, et de diverses voix Frappe le ciel, on couppe à ceste fois Le cable, et l'ancre en la prouë on retire, Lors un bon vent empoupe le navire.
Les matelots sur l'un et l'autre banc D'un ordre esgal voguent de ranc en ranc :
Blanche d'escume est la mer azurée Et la nef fuit d'une course asseuree.
Lors de Venus le feu luisant et beau Sur nostre mast allume son flambeau, Pour nous guider : et le père Neptune Chassant bien loin la tempeste importune Haut sur sou char, que les courbez Dauphins Alloyent traînant dessus les flots marins, Tenant en main son Trident vénérable A nostre cours se monstre favorable.
Délaissant donq' les Orcades à part, Qui sous le pot' sont bien loin à l'cscart, Devers Thulé, du monde la dernière, A gauche ayant l'cstoile marinière, Et lTberie à droicte regardant, D'un si bon vent, et d'un cour si ardant Singlasmes tant, côtoyant d'Hybernie L'endroit qu'an nomme aujourd'huy Monmonie, Que l'Angleterre apparut à nos yeux : Puis esloignant ce bras non spacieux, Qui' s'eslargit d'une embouchure grande Entre Angleterre et la coste d'Irlande, Loin vers le Nord laissâmes l'Escoçois, Où maintenant fleurit le lys franchis. Et costoyant ceste part d'Angleterre, Où Cornouaille en pointe se reserre, Vinsmes surgir en Bretaigne, et adone Estant au bout d'un voyage si long, Sans craindre plus ni les vent-, ni l'orage, Chacun joyeux, saute au front du rivage.
Là nous estant refreschis quelques jours, Puis rembarquez sur le Loire au long cours. Qui traversant mainte province heureuse, Roui le en la. mer son oncle sablonneux', Vismes d'Anjou les beaux prez rlorissans, Et les costaux de pampre verdissans Laissant à part les campaignes du Maine Et costoyant les beaux champs de Tourame, Entre les ports et d'Amboyse et de Blois Tant renommez pour le berceau des Rois.
Là mainte nymphe à fleur d'eau vagabonde Au bruit des flots mist son chef hors de l'onde, S'esbaïssant assez de voir nager Dessus son fleuve un navire estranger. L'une dessous, où l'onde estoit moins forte, l.e soulageant, sur son dos le supporte, L'autre le va par les flancs costoyant, Et l'autre encor' va devant balloyant