‹ Transportation et colonisation pénale à la Nouvelle-CalédonieChapitre 4 sur 10 · IS · texte numérisé non relu

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une classe inferieure peut dtre prononce par le directeur de la p6nitentiaire (art. 1 a 10 du dScret du 4 septembre 1891).

Ge systfcme disciplinaire, dont nous venons de dpnner un resume (1), et qu'il importait de connaitre, parait a premiere vue trfcs rationnel et de nature k concilier les exigences de la repression avec la possibility d'amendement du coupable. En fait cependant, croyons-nous, le d6cret nouveau a manque et devait fatalement manquer son but. Nous ferons tout d'abord, avec M. le gouverneur Feillet, dans la communication si inte* ressante et si vecue qu'il afaite& la Societe des prisons (2), cette premiere observatioji que la division des condamnes entre les differentes classes que nous avons indiqu^es s'opfcre, par la force m6me des choses, suivant d'autres considerations que celles dont se sont inspires les r6dacteurs du decret de 1891. C'estqu'en efFet, la transportation est par sa nature une peine de plein air, ou les condamnes sont employes h des travaux ext6rieurs. Invasion est bien tenlante, surtout en Npuvelle- Caledonie, ouTevade n'aurabesoin pour dormir d'aucun abri, ou il pourra se dissimuler facilement dans la vaste brousse, sans aucune crainte des fauves ou des reptiles, oil il sera assure de trouver facilement sa nourriture, et ou, au besoin,les nombreux liber6s qui circulent ou sont etablis dans la colonie lui prGteront assistance et le soustrairont aux recherches d'une police peu nombreuse. (3). La seule consideration capable de detourner le forQat des projets d'evasion, e'est la crainte d'etre puni sevfcrement s'il echouait dans sa tentative (4). II en r6sulte done que la prinfcipale, Texclusive preoccupation des chefs et des surveillants est d'eviter les evasions et de ne pas encourir la responsabilite severe que Ton fait peser avec raison sur les

(1) V. sur les details duplication de ce dScret, Franceschi, De V organisation locale de la transportation, p. 56 et s.

(2) Bulletin, 1897, p. 648.

(3) On compte que 300 forcats en moyenne tiennent la brousse : Mimande criminopolis p. 52.

(4) Cette crainte n'arr^te meme pas certains condamnSs qui ont d6ja subi une aggravation de peine pour une premiere Evasion. C'est ainsi qu'un nomine" Dot qui a et6 repris recemment a Noumea apres une seconde Evasion, avait 6t6, apr^s sa premiere fuite, interna trois ans s Tile Nou et, par une force de caractere remarquable, avait eu pendant trois ans une conduite exemplaire pour obtenir le relevement de son internement et pouvoir s'evader de nouveau. Pour pr6ve* nir les evasions vers TAustralie, 1' Administration a public en avril dernier un arr£t6 qui apporte de facheuses entraves au commerce et a la navigation cal6donienne.

agents negligents ou malheureux. Sous l'influence de cette idee dominante, les surveillants. et on ne saurait leur en vouloir, n'ont qu'un d6sir, celui de voir les condamn£s se soumettre aux rfcglements, qu'une crainte, celle de les voir chercher h s'y soustraire. Dans les notes qu'ils remettent sur les condamnes qui leur sont confies, et qui ont sur l'avenir de ceux-ci une influence decisive, ils arrivent naturellement& faire abstraction de la gravity et de la nature du crime commis par les transports, de leur amendement possible eu egard h la nature du crime, de l'apaisement probable de leurs mauvaises passions, pour ne tenir compte que du dcgre de soumission ou d'insoumission de leur caractfcre. « Alors, ditM. Feillet, nous arrivons h quelque chose d'immoral et qui m'a toujours revolte. J'ai connu des formats qui n'etaient pas foncifcrement mauvais et qui sont arrives h 6tre les pires du bagne, des gens contre lesquels on a 6puis6 toute la serie des peines disciplinaires, tout simplement parce que c'etaient des hommes qui avaient peut-fttre un peu de temperament. Au contraire, vous voyez de veritables et profonds sceierats, comme Abadie par exemple, qui est un tapissier remarquable, qui fait bien tout ce qu'il veut faire, qui est le type de l'ouvrier faubourien parisien, qui rend des services trfesnombreux, vous le trouvez vraiment heureux au bagne. Abadie est veritablement trfcs heureux, et pourtant il marque sur sa figure la vilenie de son &me, et h ce point de vue, je suis convaincu qu'il n'a pas change. Seulement il a compris ce systfcme, il s'est dit « Si je suis soumis, je serai bien note et je serai tranquille. » (1) Le condamne detroisifeme classe, s'ilest un peu roublard, s'il s'abstient de trop taquiner ses surveillants et s'il sait faire a point opportun Tobs^quieux avec ses chefs, sera done sAr de passer dans laseconde classe au bout du temps minimum, et d'etre egalement, aussitdt aprfcs Fexpiration du delai requis, propose pour la premiere classe. On n'a que trop vu comment les choses se passaient sous l'empire du decret du 18 juin 1880 pour etre stir qu'elle se passeront de m6me sous l'empire des nouveaux decrets. Par contre, si nous allons au camp Brun, le quartier des incorrigibles, nous y trouvons des individus condamn6s primitivement h cinq ans de travaux forces pour des infractions qui sont des veritables peccadilles, h

(1) Bulletin, 1897, p. 648..

c6t6 de celles commises par les Abadie ou les Fenayrou, et ces individus, qui quelquefois se sont vu infliger successivement, pour leurs malheureuses tentatives d'6vasion, trente, quarante ou cinquante &ns debagne, ont perdu toute esperance, sont devenus des revoltes irreductibles, et le plus souvent sont descendus a un degre d'abrutissement indescriptible. De m6me, il arrive a chaque instant qu'un criminel plac6, avant son depart de France, par le ministre dans la seconde classe, en raison de ses antecedents ou de la nature de sa faute, retombe rapidement dans la troisifcme par suite d'une infraction aux r£glements disciplinaires. Au contraire, un condamne place au debut dans la troisifcme classe, par suite du caractfcre odieux de son crime, arrive promptement k la seconde si, par calcul ou par docilite naturelle, il se soumet k des rfcglements dont, comme nous le verrons, Fexecution ne presente rien de particulifcrement p6nible. En definitive, on arrive in6luctablement a ce r6sultat, non seulement en Nouvelle-Caiedonie, mais encore &la Guyane, que la rigueur du ch&timent subi par le transporte se mesure non pas au degre de criminalite qu'a revele son crime, mais au degre de soumission qu'amontre le condamne dans Y application de sa peine. La penalite est ainsi completement detournee de son but.

Quel est done ce regime disciplinaire applique aux transportes? Et ici nous ne parlons que de ceux de la troisifcme et de la seconde classe, les seuls qui soient reellement soumis k Fexpiation, car ceux de la premiere classe sont presque dejSt des liber^s. La loi du 30 mai 1854 sur Texecution de la peine des travaux forces decide, dans soil article 2, que « les condamnes seront employes aux travaux les plus penibles de la colonisation et&tous autres travaux d^tilite publique. » Aux yeux du I6gislateur de 1854, l'expiation du crime par le travail force apparait comme des plus rigoureuses, d'une rigueur manifestement superieure k celles des peines subies dans les prisons de la m6tropole. Or, en fait, e'est tout le contraire. Nous ne voulons pas parler de ce qui se passait sous Pempire du decret par trop humanitaire du 18 juin 1880. Les ecrits des publicistes qui se sont occupes de la transportation pour Favoir vue fonctionner sous leurs yeux, sont pleins des abus scandaleux qui se pratiquaient alors et des

fait9 dfiplorables qui constituaient une violation manifeste de la loide 1854(1).

Supposons des condamn^s de la seconde et de la troisifeme classe employes, conformSment au texte de la loi de 1854 et aux prescriptions du dScret de 1891, k des travaux de colonisation et d'utilitS publique. En quoi consistent ces travaux, m6me « les plus particulifcrement p&iibles », qui sont r£serv6s aux formats de troisifcme classe? Ce sont des travaux de routes, de construction, d 'exploitation de forfets ou autres, qui n'ont par eux-m6mes rien de plus p&iible que les travaux similaires qu'exScutent les ouvriers libres, manoeuvres, terrassiers ou autres. lis ne sont rigoureux, dans Tesprit du lSgislateur, qu'en raison du climat sous lequel ils sont subis. Done, a priori, un climat p6nible est nScessaire pour faire de la transportation une peine veritable. Or, si la Guyane parait presenter les conditions requises h cet effet, il en est tout autrement de la Nottvelie-Carl6donie, dont le d61icieux climat ne peut fetre supprimS par les rfeglements et s'opposera toujours h ce que le travail du transports constitue pour lui une dure expiation. Mais ce travail auquel sont astreints les condamn^s est peut-£tre s&rieux, 6puis«nt ? Nullement. Ceux qui en ont 6t6 les temoins affirment tous que ce n'est qu'un travail dSrisoire, et que le condamn£ aux travaux forces peut exdeuter sa peine en faisant tout simplement un si mulacre de travail. « 11 estabsolument Scceurant, dit M. Moncelon, qui a v6cu de longues anndes en Nouvelle-CalSdonie, en passant prfes des chantiers p6nitentiaires, devoir ces centaines d'hommes s^tudiant h tromper la vigilance de leurs gardiens, se bornant h changer leurs outils de place lorsque passe le surveillant, et haussant les gpaules lorsque celui-ci se permet une observation quelconqae(2). » La tachc accomplie par les moins mauvais correspond a peine au quart et mteie au cinquifcme de celle qae fournirait un homme libre. L'insignifiance des travaux publics effectuSs en Nouvelle-Cal6donie oar les milliers de formats qui s'y sont succSdes depuis plus de trente ans, est Ik pour Fattester. Compense-t-on au moins par la longueur du travail sa

(1) V. notamment TouYrage interessant de M.Moncelon : Le bagne et la colonisation p4nale a la Nouvelle-Caledonie, Paris, 1886.

(2) Loc. cit., p. 49. t

douceur relative? En aucune fagon. La besogne du forgat est courte. Apeu prfcs seul jusqu'& present, il a su r^aliser Fideal socialiste des trois huit, huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de sommeil.

Mais alors sa tache ou son simulacre de t&che accomplie, le format est peut-6tre r6intdgr6 dans quelque gedle affreuse ? Rassurez-vous. Voici par exemple Montravel, le grand p6nitencier des environs de Noumea, d'oii les condamngs partent deux fois par jour par escouades sur les chantiers, acc.omplissant une promenade de deux kilometres que Fon veut consid^rer comme une aggravation notable de la peine ! L 'aspect de l^tablissement est celui d'une caserne bien am£nag6e des contr^es tropicales : autour d'une immense cour plantde d'arbres, de grandes cases blanchies h la chaux, oil Fair et la lumifrre p£nfctfent k flots et d'ofi, malgr6 les grands murs qui entourent le p^nitencier, les malheureux prisonniers, carress<5s par la brise qui arrive h eux sans obstacles, peuvent, gr&ce a la d6clivit6 du terrain, jouir d'une vue magnifique sur les environs de Noumea.

Est-ce enfin la frugality de sa nourriture qui va 6tre pour le condamn6 une privation p^nible ? Pas davantage. Sans doute « le condamn6 valide qui n'a pas accompli le travail qui lui est impost, n'a droit qu'au pain et St l'eau » (art. 12 du d^cret de 1891). Mais, dans le cas contraire, ce qui est la rfcgle, le condamn6 obtient pour la journ6e du lendemain un bon de cantine donnant droit 5, la ration riormale d6termin6e par le ministre. S'il d^ploie ou fait semblant de ddployer un peu plus de zfcle, il peut m6me obtenir des bons suppl<5mentaires de sorte qu'en definitive sa ration ^quivaut a peu prfcs h celle du soldat, et que son regime se trouve sup£rieur k celui des r£clusionnaires des maisons centrales. On observe, il est vrai, que si la nourri* ture des transports n'etait pas aussi fortifiante, ils finiraient, sous un climat tropical, par tomber dans un 6tat d'andmie les rendant impropres a tout travail. On ajoutc que, p&ut* une raison semblable, on ne saurait leur imposer plus de huit heures de travail par jour. Nous ne voulons pas discuter ces affirmations et nous les supposons exactes. Mais alors il nous sera bien permis dedire qu'ainsi organise, par la force m6me des choses, la peine des travaux forces n'est plus une expiation suffisatite et que sa rigueur est moindre que celle de la delusion. Si Ton

compare le sort du format h celui de beaucoup de nos ouvriers, obliges, pour nourrir leur famille, de travailler de plus longues heures et dans des conditions souvent plus pdnibles, comme dans les industries du verre ou dans les forges ; si Ton rapproche le farniente relatif du bagne colonial de la situation de nos cullivateurs, obliges, dans les journ£es longues et chaudes de l'ete, de se mettre h la besogne avant le jour, et n'ayant souvent pour soutenir ieurs forces qu 1 une maigre pitance, on se dira que vraiment, ce n'est pas la peine de rester honnfete pour peiner plus qu'un criminel. Log6, v6tu et nourri h peu prfcs aussi bien que nos marins ou nos soldats, assure de soins en cas de maladie, d'un asile pour sa vieillesse, pouvant vivre moyennant un leger effort, sans souci du lendemain, le format n'expie plus serieusement son crime. Abstraction faite de l'exil, auquel il est le plus souvent indifferent, le transports s'accommode facilement de la vie du bagne, et maintes fois il exprime le regret de n'en avoir pas joui plus tdt. II n'aspire point a en changer et redoute m6me le moment de la liberation, car il sait qu'il n'obtiendra alors qu'au prix d'efforts beaucoup plus grands les a vantages qu'il trouvait k si bon compte au p6nitencier et pour un travail peu pSnible. La repression pour les formats de la troisifcme et de la seconde classe n'est done pas serieuse. Elle n'est r^elle que pour les insoumis, pour les condamn£s ducamp Brun, par exemple, mais ceux-l& ne sont qu'une faible exception, deux ou trois cents sur une population de six mille condamnes, et rationnellement ce n'est point d'aprfcs eux qu'on peut juger du caract.fcre r^pressif de la transportation. Quant aux condamnes de la premiere classe, concessionnaires, assigns ou employes de radministration,la repression n'existe reellementpas pour eux : e'est presque lamiseen liberteprovisoire. Seulement a la difference des prisonniers de la metropole qui, h leur sortie de prison, solit jetes sur le pave sans que personne prenne soin d'eux officiellement, nos formats de premiere classe sont entoures de toutes les faveurs de Tadministration penitentiaire, ainsi que nous le montrerons en exposant, & propos de la colonisation penale, la situation des concessionnaires et des assignes.

Nous avons toujours raisonne dans I'hypothfcse otile d6cret de 1891 serai t rigoureusement applique, et nous avons la conviction qu'actuellement l'administration penitentiaire saura y tenir la

main. Mais les r6glements ne valent que par les hommes charges de les appliquer. Qu'a la place d'un gouverneur qui, comme M. Feillet, juge la repression insuffisante, le gouvernement en nomme un autre comme M. Pallu de la Barrifcre, qui appelait les bagnards « ses enfants »., des « infortun^s », des « £gar£s », des « malheureux », qui, sur la d&ionciation de plusieurs de ces « infortun^s », faisait comparative en cour d'assises un ancien capitaine, commandant du p&iitencier de Bourail, d6cor6 de la medaille militaire et chevalier de la Legion d'honneur, accus6 d'avoir mis les condamnSs en cellule quelques jours de plus qu'il n'eut 6t6 convenable : le regime disciplinaire qu'on a voulu rendre plus s^vfcre en. 1891 ne tarderapas a se rel&cber et nous verrons renaitre les scandales qui se produisaient sous l'empire du d6cret de 1880. (Test, en effet, un des principaux inconv6nients de la transportation qui se subit a des milliers de kilometres de la France, de ne pas permettre un contr61e s^vfere de Tapplication des r£glements, comme pour les prisons de la metropole, et d'abandonner presque complement cette application aux autorit£s locales, imbues d'id£es plus ou moins favorables aux formats. En admettant d'ailleurs que Ton maintienne et que Tadministration p^nitentiaire observe strictement les prescriptions du d^cret de 1891, les r6glements se heurteront toujours au merveilleux climat de la Nouvelle-Caiedonie, k la joie de vivre en ce beau pays, et ne r^ussiront jamais, pas plus qu'ils n'ont rSussi jusqu'& present, h donner a la peine le caractfcre n^cessaire d'exemplarit6.

Ge n'est point en faisant du bagne un s£jour qui n'a rien de terrifiant pour la plupart des condamnes que Ton arrivera a dompter Tinstinct du crime. Si nous maintenons la transportation au sommet de l^chelle p6nale parmiles peines privatives de la liberty, nous ne tarderons pas h voir se produire dans notre society les tristes r^sultats que constatait la commission anglaise de 1832, lorsqu'elle disait avoir la certitude que des crimes avaient 6t6 commis par des personnes r^duites h la misfcre, sans aucun int6r6t, sans aucune passion, sans autre id6e que celle de se faire d£porter et d'aller chercher sur les terres australes, par un voyage fait aux frais de FEtat, des chances de fortune et de bonheur que ne leur off rait point TAngleterre. On connait le mot c^lfcbre qu'un format cal<5donien 6crivait h Tun

de ses copains de France qui avait encore quelque hesitation : « Qu'attendez-vouslk-bas?.... Vous serez bien mieux ici » (1). Si tant de malfaiteurs surgissent aujourd'hui de tous les points du territoire, si la r^cidive est devenue une plaie sociale, cette recrudescence de la criminality est due, selon nous, non point uniquement, mais pour une grande part, k la manifere dont s'execute la peine des travaux forces, qui sauf pour les insoumis ou les incorrigibles, est plut6t un exil qu'un ch&timent. Persev6rer plus longtemps dans Tapplication de theories imprudentes, qui souvent n'ont ete propos^es que par des fonctionnaires ou des publiciste? desireux de se faire un piedestal de leurs grands sentiments humanitaires, ce serait ruiner & brfcve echeance la s6curit6 g6n£rale, ce serait un crime de lfcse-humanite, car l'ceuvre humanitaire par excellence est celle de la protection des citoyens honnfetes contre les rebuts de la soeiete.

t( II est temps, dit trfes bien M. Pierret, de mettre un terme 81 une philanthropic decevante dont on a fait trop longtemps la coAteuse experience. Reservons cette philanthropic pour de plus dignes et de plus meritants que les criminels. II y a autre part que dans les bagnes des misferes h soulager — celles-lk immeritees, — des victimes it secourir, des chaines h briser, et j'avoue que du fond de ma conscience je sens s'elever une protestation, quand je vois tant d'honnetes ouvriers contraints par le ch6mage ou un accident de travail, de mendier leur pain et celui de leurs enfants, alors que sous forme de salaires, de vivres et de concessions, l'Etat prodigue sans compter ses liberalites aux veterans du crime. B&tissons comme h Athfenes des prytanees, mais que ce soit pour y loger et y nourrir aux frais de la Republique, comme dans la cite grecque, les citoyens qui auront bien merite de la patrie et non ceux qui en ont ete le fleau et la honte (2). »

2° La transportation que nous estimons tout a fait insuffisante au point de vue de la repression, produit elle du moins l'amendement du condamne ? Le caractfere reformateur de cette peine devait, suivant les redacteurs de la loi du 30 mai 1854, se manifester bien plus vivement encore que son caractfcre repressif. La transportation, pensait-on, en derobant le malfaiteur h

(1) Monceloft, p> 77.

(2) Transportation et colonisation p&nale, p. VII.

son passe, aux compagnons quil'ont entraine, aux circonstances qui Tont perdu, en le pla^ant dans tin monde nouyeau ou personne n'aura le droit de le rebuter ni de le fletrir, lui permettra deredevenirhonn&te, beaucoup plus facilement que s'il subissait sa peine dans une prison de la metropole. Elle relfcvera le condamne par le travail et Tesp^rance de trouver, s'il en a la volonte, une situation dans la societe coloniale a laquelle il est rattache et aux destinies de laquelle on lui donnera la faculte de s'associer en fondant une famille. Cet espoir d'operer, par le moyen de la transportation, la regeneration des hommes les plus depraves de notre society metropoliiaine n'aurait point ete trompe, et Ton a dresse des tableaux ou Ton montrait des criminels d' habitude, des r£cidivistes incorrigibles devenus « concessionaires, bons maris, bons pfcres, exon6rant TEtat et relativemeni irr£prochables dans un milieu social ou personne n'a le droit de reprocher a son voisin un passe deshonorant. » (1)

Nous allons voir cependant que ce prodige de la regeneration des transportes ne s'est realise que dans Timagination de quelques publicistes fermant, volontairement ou non, les yeux k l'evidence.Nous ne nierons point, sans doute, que chez certains transportes il ne se soit produit une veritable reforme morale par le travail, m£me au contact de leurs miserables compagnons d'infortune. Chez quelques-uns le changement de patrie, joint a une dose de volonte pen commune, a pu produire un changement dans les mceurs. Mais ce ne sont l2t que des cas tout a fait exceptionnels, et ii est facile de montrer par les faits que sous le rapport de Tamendement la transportation a 6choue aussi piteusement que sous le rapport de la repression.

On peut, de cet echec, donner une premiere raison, tiree de la nature mSme des peines coloniales, et qu'a fort judicieusement indiquee notre excellent collfcgue Gauckler. II fait observer que la moralite d'un homme est un etat des sentiments moraux qui se trouve dans un equilibre tout a fait instable, que, si Ton supprime Tun des elements qui constituent cet equilibre, comme le milieu social (et c'est un des plus importants), Tequilibre est rompu du coup et la moralite disparait : « Changer l'homme complement du milieu social, dit-il, Fexpatrier,

(1) Gf. Michaux, De la question des peines ; Barbarous, De la transportation, p. 49 et s.

c'est en m6me temps diminuer sa moralite. II ne deviendra pas nScessairement un criminel, mais il le deviendra plus facilement que s'il etait«reste dans son milieu natal, maintenu, soutenu, par toutes ces forces obscures qui se degagent de l'ensemble de la societe, ou Ton vit par toutes les suggestions que

Ton reQoit. Transporter Thomme c'est le d6s6quilibrer Par

la transportation vous aggravez la deroute morale du condamne et vous supprimez la possibility de le soumettre aux suggestions d'un milieu qu'il recevrait d'autant plus facilement, qu'il y serait prepare, soit par sa vie anterieure, soit par l'heredite (1). »

Le transports offre done a priori, suivant une expression frequemment employee aujourd'hui, un terrain de culture relativement trfcs favorable au microbe demoralisateur. D'un autre c6te, la manifcre m6me dont s'exScute la transportation est un obstacle presque insurmontable a l'amendement du condamne. Nous ne parlerons pas des deux ou trois mois qu'il passe dans la promiscuity de cette cage flottante qui le transporte de Tile de Re h Noum6a, et qui pourrait dej& suffire a gangrener complement l'&me dans laquelle survivraient quelques bons sentiments. Nous prendrons ces transports au moment ou ils arrivent a Noumea. On devrait alors proceder a une selection s6rieuse et raisonn^e, et les rSpartir en diverses categories, nonseulement h raison de leur conduite a bord du transport et de leurs aptitudes, mais aussi de leurs antecedents judiciaires et de leur morality pr6sum£e. Mais pour mener a bien un pareil classement, qui n^cessiterait une periode d'observation des condamn6s assez longue, d'un an au moins, il faudrait un travail suivi de toutes les heures, une grande patience, un grand tact, joint a un sdrieux amour de l'humanite, et h une abnegation absolue.' C'est seulement au prix des plus grands efforts que Ton pourrait arriver a classer chacun des condamnes d'aprfcs ses instincts, son caractfcre, ses aptitudes, en eliminant peu k peu les elements decidement corrompus pour les empGcher d'avoir aucun contact avec les meilleures natures susceptibles d'amendement. On comprend facilement qu'on ne saurait exiger un semblable travail des agents de la transportation h qui on amfcne a la fois des cargaisons de trois ou quatre cents formats. Ces

(1) Bulletin, 1897, p. 464.

agents, qui ne sont point des Vincent de Paul doubles d'un Bourget, procedent, par la force m6me des choses, h un classement superficiel, fonde sur des circonstances purement ext<5rieures et non sur l'6tat d'&me du condamne.

Le groupement des condamnes effectue, conform6ment h Tart. 8 du decret de 1891, h leur arrivee dans la colonie par Tadministration pSnitentiaire, est done necessairement fort defectueux, et on ne saurait en faire un crime a cette administration. De plus, ce groupement devant, aux termes de Tart. 8, s'operer non seulement d'aprfcs les antecedents judiciaires, mais aussi d'aprfcs les aptitudes- des condamnes, et la loi exigeant de ceux-ci un travail, l'administration, pour reduire les frais considerables que n^cessite la transportation, a du s'inquieter de la meilleure manifcre de tirer parti des forgats, formant les equipes de travailleurs d'aprfcs la nature de leurs occupations anterieures, assemblant, par exemple, dans les m&mes chantiers tous les magons, tous les charpentiers, tous les menuisiers. Quant & ceux qui ne savent rien faire de leurs doigts, anciens commergants, notaires ou autres, on ne peut les placer que dans la categorie des manoeuvres, rouleurs de brouette, casseurs de pierre, en leur donnant comme compagnons la lie de la population du bagne, voleurs de profession, rddeurs de barri&re, souteneurs, qui n'ont jamais travails et que la paresse a pousses au crime (1).

Les considerations que nous venonsd'exposer entrainenl non seulement des groupements facheux entre condamnes de troisifcme classe, elles amfcnent aussi bien souvent le melange des condamnes de troisifcme classe h ceux de seconde. classe. Tous les forgats d'un m6me metier sont employes aux monies travaux, sur les m6mes chantiers. Sans doute, le travail termin6, chaque classe doit regagner, theoriquement du moins, son campement distinct. Mais le contact ne s'en est pas moins etabli

(1) Sans doute, suivant M. Schmit, chef de bureau au ministere des colonies, (Bulletin^ 1897, p. 662) des instructions premises auraient 6te adress6es par le ministre aux gouverneurs des colonies p6nitentiaires pour les inviter a multiplier sur place les selections parmi les condamn6s, de maniere a s^parer autant que possible le bon grain du mauvais. Le ministre aurait present notamment de mettre a part les condamnes militaires et les condamnes primaires qui prSsentent des chances particulieres de relevement. Mais ces instructions, comme bien d'autres, sont destinies a rester a l'6tat de lettre morte par suite des raisons cidessus expos^es. Jamais, avec une peine comme la transportation, ies selections ne seront assez nombreuses ni assez completes pour emp&cher la contagion.

pendant de longues heures. La promiscuity rfcgne done entre tous ces hommes dont les unssontd^j&irrem&iiablementperdus et dont les autres pourraient 6tre sauvds. Or, le r6sultat de cette promiscuity est inevitable. On sait ce que produisent dans nos prisons m^tropolitaines ces rapports de tous les jours entre mfimes criminels dont les conseils et les exemples amfcnent presque fatalement la corruption r^ciproque et g(5n£rale. Mais, comme Tobservait Boitard il y a plus de soixante ans, a ce contact, Si ces conseils, h ces exemples, appartiendront plus d'efficacitS, plus d'autorite, en raison de la liberty relative que comporte n6cessairement Tex^cution de la peine de la transportation, peine de plein air qui ne permet pas la garde, la surveillance, la g6ne de tous les instants qui pfcsent sur les prisonniers de nos maisons centrales. « N 7 esp6rons pas, disait-il, la chose est impossible, que le d6port6 revenant, aprfcs cinq ou vingt ans de sdjour, arrive meilleur, plus repentant, plus corrigO, moins porte au mal ou moins puissant h le faire, qu'il ne sort maintenant des prisons et des bagnes ou la loi actuelle le renferme (1). » M. d'Haussonville, qui6crivait vingt ans aprfcs la loi de 1854, disait dgalement dans sa remarquable etude sur les etablissements pdnitentiaires : « Rien ne donne le droit d'esp£rer que le p6nitencier de Tile Nou ou les pontons de Cayenne soient un s&jour beaucoup plus moral que l'ancien bagne de Toulon (2). »

Les faits n'ont donn£ que trop raison k ces sombres provisions. Tous ceux* qui ont pu voir de prfes (3) le spectacle du bagne, sont demeur£s £pouvant6s de la depravation produite par PagglonuSration de tant d'el^ments mauvais,dontquelquesuns, isolds, auraient pu s'amender, mais qui, rOunis, ne pouvaient que se d6grader mutuellement, lis en ontrencontrS, de ces malheureux, qui n'avaient commis un crime que dans un moment de surexcitation oude folie passagfcre, qui, aprfcs leur condamnation aux travaux forces, avaientsinefcrement d£plor6 Facte coupable, mais qui, une fois plong6s dans le milieu du

(1) Legons de droit criminel, n° 51.

(3] V. Mimande loc. cit., p. 24 et s.; Moncelon, loc. cit., p. 25 et s., 220 et s. lea observation de M. le colonel Disnematin Dorat, ancien directeur de TAdministration p6nitentiaire, au congres colonial national de Paris 1889-90, Becueil du congresy 1. 1, p. 402.

bagne, s'y Staient perdus dGfinitivement, & moins qu'ils n'y fussent morts de chagrin et de dugout, s'ils avaient eu assez de force d'ame pour rSsister a Fexemple et aux mauvais traitements de ceux qu'ils ne voulaient pas imiter. C'est qu'il est terrible le joug de cette sorte de franc-magonnerie du bagne, puissance absolue qui contraint h croupir dans le vice ceux monies qui seraient d^sireux d'en sortir. Malheur au pauvre 6tre isole au milieu de vingt ou trente mis6rables et qui ne veut pas fairs comme les camarades, qui s'obstine h conserver quelques sentiments honnfites et qui veut travailler plus que les autres. On l'accable d'injures et de quolibets inf&mes, on lui fait subir des brimades monstrueuses, on lui vole ou d£chire ses hardes, on lui cache ou on lui perd les outils dout il est responsable, on joue sous ses yeux des scenes d'immoralit6 les plus r£voltantes, sans que les surveillants se doutent de rien, S'U se plaint, il risque d'avoir la poitrine troupe de coups de couteaux et le coupable, s'ilpeutGtre soup<jonn6, ne pourra presque jamais 6tre convaincu.

Cette promiscuity infernale produit des effets dGmoralisateurs jusque dans les pdnitenciers agricoles, ou les concessionaires, condamn£s de premiere classe, occupent des s6ries de lots voisins les uns des autres, Dans ces bagnes ruraux, pas plus que dans les p^nitenciers de Noumea ou dans les camps mobiles, il n'est possible au condamn6 de se recueillir et de se r6g6n6rer par le travail. A ses c6t£s, en effet, se trouvent d'autres criminels, dont Tamendement n'a 6t6 que le r6sultat d'un calcul, qui Texcitent et l'entrainent rapidement et qui, s'il veut r6sister, font pleuvoir sur sa personne et sur son bien toutes les tracas* series et toutes les calamity (1). La contagion est enfinbien plus facile encore chez les assign^s mis a la disposition des particuliers ou des soci£t6s par groupes nombreux, jouissant d'une grande liberty et pour lesquels la surveillance n'est gufcre que tMorique.

II faut done une force de caractfcre remarquable et des cir-

(1) Ii y a au bagne une cause de demoralisation gpeuale due aux pratiques abominables qu'engendrent presque fatalement l'absence de femmes et l'agglonarration de criminels dont une grand nombre ont 6t6 condamn^s pour attentat aux moeurs, ou qui ont v6cu dans la fr6quentation des pires debauches de nos grandes villes. Ces pratiques pouvaient n'avoir rien de honteux chez lescontemporains de Socrate, mais aujourd'hui elles sont le signe de la plus pernicieuse depravation et de la ruine de toute morality.

Constances particulifcrement heureuses pour qu'un transports Schappp k la contagion du bagne et pour qu'il ne perde point au bout de peu de temps, non seulement les quelques sentiments honnfetcs qui pouvaient survivre k son crime, mais m&me jusqu'au souvenir et aux habitudes d'une an cienne situation sociale quelquefois fort SlevSe. M. Mimande (1) cite, entre cent, trois casfort curieux qu'il prend pour types, ceux d'un homme du monde d'excellente noblesse, d'un ancien vicaire general, et de ce notaire fashionnable nomm6 Mary Cliquet. Cos trois personnages sont, parait-il, arrives assez promptemeht h un Stat de degradation horrible, n'ayant d'autre culte que celui du tafia, poss<5dant tous les vices, passant leur vie avec les criminels les plus abjects, etcependant les crimes pour lesquels ils avaient 6t6 envoySs a la Nouvelle ne r£v6laient point une perversion extraordinaire. Or, on peut se demander si un pareil rSsultat se serait produit avec un autre regime p6nitentiaire, et si les individus dont nous venons de parler, au lieu d'&tre gangrenes jusqu'a la moelle par l'effet de la promiscuity du bagne. n'auraient pas pu, aprfcs avoir passe par la prison cellulaire de Louvain, 6tre rendus amend£s a la society ou au cloitre.

Sans doute on ne peutnier que certains transports ne s'am6liorent et ne se r6g£nfci;ent par le travail, m6me au contact de leurs misdrables compagnons. On peut en citer de nombreux exemples, surtout lorsqu'il s'agissaitdecondamn£spassionnels. Mais ce ne sont jamais que des cas bien exceptionnels relativement aux milliers de forgats d£vers6s h la Nouvelle-Caledonie. Par contre, on a vu des condamnSs descendre chaque jour plus bas, malgrele d6vouementde leurs proches, de leurs epouses ou de leurs fiancees qui n'avaient pas hSsite h les suivre sur laterre d'exil pour les consoler et les r6conforter en attendant Theure de la liberation, comme cette touchante Madeleine Maspone, dont M. Mimande nous a cont6 Thistoire (2). La promiscuity du bagne accomplissait son ceuvre envers et contre tout.

II n'y a, du reste, dans l'intSrieur du bagne aucun contrepoids a cette influence pernicieuse que les elements perdus h jamais exercent sur ceux dont il y aurait encore quelque chose a espSrer. C'est qu'en effet les agents de la transportation, ainsi

(1) hoc. cit., p. 18.

(2) hoc. cit., p. 180 et s.

ik

que nous le remarquions pr6cedemmerit, n'ont gufcre qu'une preoccupation, celle d'assurer Tobservation des reglements et de pr6venir les Evasions. Pour eux la question de savoir quelle est la nature du crime qui a amene le eondamne k la Nouvelle a peu d'importance. Le plus souvent, ainsi que M. le gouverneur Feillet affirme en avoir fait Inexperience (1), lorsque le transporte refusait de lui devoiler le crime pour lequel il avait ete eondamne, le surveillant ou m^me le commandant du pfoiitencier qui accompagnaient le directeur ne savaient non plus repondre k la question. Or comment veut-on que les surveillants coopfcrent a l'amendement du forgat, quand ils ignorent le motif pour lequel il estau bagne et, par suite, la nature du traitement moral k appliquer, qui varie k l'infini suivant le caract&re du crime? Alors m6me d'ailleurs qu'ils seraient parfaitement au courant du pass6 du eondamne, ils n'auraient ordinairement ni les moyens materiels, niles qualites requisespour travailler serieusement k cet amendement, et le peu de bien qu'ils pourraient faire serait immediatement detruit par la promiscuity inevitable du bagne colonial.

Les partisans de la transportation nous disent, en ce qui concerne sp£cialement la question d'amendement : mais les forgats des anciens bagnes de la metropole n'etaient-ils point des objets de terreur, de sorte qu'& peine liber6s, ils commettaient de nouveaux crimes dans la proportion de 85 p. 100?N , est-ce rien que d'avoir eloigne un pareil fleau et d'obtenir en Nouvelle-Caledonie des r^sultats infiniment meilleurs que ceux qu'on obtenait k la sortie des bagnes de cette classe de condamnes ? On ajoute que si Ton met en regard les libels des maisons centrales de France et ceux de la Nouvelle-Caledonie, Tavantage est k ces derniers et que le nombre des r6cidivistes pour les maisons centrales est infiniment sup£rieur k celui des r£cidivistes de la transportation (2).

Nous repondrons d'abord qu'il n'est pas difficile de triompher en comparant les liberes de l'ancien bagne k ceux du nouveau. Le bagne de Toulon n'est, pas plus que celui de Noumea, notre ideal au point de vue de la reformation du coupable. On a d'ail-

(1) Bulletin, 1897, p. 649.

(2) V. M. le conseiller Petit et M. le gouverneur Pardon, Bulletin, 1897, p. 669 et677.

leurs trfes justement observe que, de Tavis g6n6ral, la r6cidive des formats Iib6r6s sur le sol frangais 6tait due principalement h la loi sur la surveillance de la haute police, et que, si Ton avait eu & Stablir une statistique des rgcidives aprfcs l'abrogation de cette loi le taux de 85 p. 100 aurait £t6 notablement abaiss6 (1). Quant h la statistique compar6e des r6clusionnaires r6cidivistes et des transports, elle ne peut, a notre avis, 6tre 6tablie sur aucune base s£rieusc. Tandis qu'en France, en effet, le moindre vol de lapins est aussitdt dScouvert et g6n6ralement puni, en Nouvelle-Cal^donie, il se commet une multitude d'actes d61ictueux, vols de bestiaux, maraudes ou autres dont les auteurs demeurent inconnus. Comment, par exemple, dans un troupeau de mille t6tes de bGtail, dont on ne fait le recensement qu'a des intervalles fort 6loign<5s, savoir si la disparition d'une vache est imputable h un canaque ou h un Iib6r6 ? On se borne a la constater sans m£me songer h en rechercher la cause. Alorsm6me, du reste, qu'on soupgonne Kauteur du m6fait, le plus souvent on ne se soucie pas de porter plainte de peur d'6tre expos6 h une terrible vendetta de la part de tous les francs-masons du crime qui tiennent la brousse aux environs.

Pour se convaincre de rinefficacit6 de la transportation au point de vue de Tamendement des condamn^s, il suffit de considerer ce qu'il advient des meilleurs d'entre eux, de ceux qui, gr&ce h leur conduite eta leur soumission, ont 6te admis dans la premiere classe et qui ont obtenu la faveur de l'assignation ou de la concession. Ainsi d'abord les assign6s qui sont employes par les colons, y ont une situation semblable acelle des domestiques de ferme et touchent une ration sup6rieure h la ration r^glementaire. lis devraient done, comme lcdisaitM. legouverneur Feillet (2), au contact de cette vie relativement libre et douce, s'humaniser, prendre moins de haine contre la soci6t6, 6tre reconnaissants h ceux qui les ont employes, une fois li* b6r6s s'attacher h rester chez le colon, dont ils ont pu meriter l'estime par leurs services, et chercher le relfcvement moral dans cette estime p6niblement acquise. Or il n'en est rien. Si Ton voit un assez grand nombre d'assignSs rester longtemps dans la m6me exploitation parce que e'est leur int6r6t, on en cite extr£-

(L) M. Joly, Bulletin, 1897, p. 682.

(2) Bulletin, 1897, p. 649.

mement peu qui, apr&s leur liberation, aient conserve comme domestiques libres la place qu'ils occupaient ani6rieurement en quality d'assign^s. A peine libels, ils n'ont qu'une id6e, celle d'user de la liberty dont ils ont 6t6 priv6s si longtemps, et ils commencent k mener pour la plupart cette vie de vagabondage et de maraude qui est un fleau pour la colonie et dont nous aurons bientfit Toccasion de reparler.

Ce serait egalement une dangereuse illusion que de croire h Tamendement des condamnes les mieux notes qui ont obtenu une concession. Nous ne voulons point k present examiner la question des concessionnaires sur laquelle nous reviendrons quand nous etudierons la colonisation p6nale. Nous reconnaissons que quelques-uns ont trfcs bien r^ussi, gr&ce k leurs qualit6s natives de paysans frangais, endurance, economic, acharnement au travail. Mais ce succfcs est-il une preuve decisive de leur amend ement? Ceux qui ont v6cu quelque temps dans un centre de concessionnaires, comme Bourail, n'h6sitent pas k r£pondre negativement, et nous sommes plus dispose k les croire qu'& nous incliner devant les affirmations interessees de Tadministration ptoitentiaire.

La verite, c'est que la transportation n'a donn6 jusqu'St present qu'un r6sultat negatif en ce qui concerne la regeneration des condamnes. On peut bien citer quelques exceptions, mais il ne faut pas juger sur des faits Isolds, et, si Ton considfcre Tensemble seulement, on est oblige de faire cette triste constatation que le bagne vicie jusqu'& la moelle ceux qu'il etreint dans son enfer, alors qu'une bonne partie de ceux qui s'y sont complement perdus, auraient peut-6tre pu 6tre sauv^s s'ils avaie^t ete soumis kxrn autre regime penitentiaire.

Au nombre des moyens d'amendement, on a sp6cialement propose la constitution ou la reconstitution de la famille. II est interessant d'insister un instant sur ce point. L'administration penitentiaire a cherche, en premier lieu, a donner aux condamnes le moyen de constituer une famille, et elle a mis a leur disposition d'abord des femmes Jir6es des maisons centrales qUi consentaient a etre transposes pour se marier dans la colonie. « Quelques-uns de ces manages, dit une notice stir la transportation redig6e par le ministfcre (1882-83), composes de deux 6tres que la society a repousses de son sein, ont prosper rapi-

dement, et ces exemples, quelque rares qxCik soient, sont de nature, cependant, & engager le d6partement a poursuivre Fceuvre de la moralisation des condamnts par le travail et la famille, » Depuis, en effet, on a continue k poursuivre cette ceuvre en substituant aux femmes des maisons centrales des femmes re- I6gu6es.

Ce sont les mariages de Bourail dont on a tant parl6 et dont M. Mimande nous a montr6, avec sa verve habituelle, la conclusion originate, nous montrant ensuite les nouveaux 6poux au milieu de la famille, qu'ils s'etaient cr66e et en traQant un tableau presque idyllique (1). Cette manifcre de voir d'un ancien directeur de F administration pgnitentiaire (2) est toute naturelle ; elle concorde avec certains tableaux dresses par cette administration, fifere de son ceuvre, et qui nous representent, par exemple, aprfcs son mariage au couvent de Bourail, comme une 6pouse laborieuse, industrieuse, active, d£vou6e k ses devoirs de famille, une femme, Julie C..., condamn^e d6j& k vingt ans pour vol, coureuse de soldats, d'une abjection ignoble, qui, ao couch6e chez de pauvres cultivateurs la soignant avec charity, partit avec un bel enfant, Tenterra vivant et revint ivre morte entre deux soldats ivres(3).

Nous commencerons par reconnaitre, unefois de plus, que la regeneration par le mariage et la famille est parfaitement possible, m6me lorsque les deux 6poux sont pris dans la population du bagne ou de la maison centrale. Nous croyons qu'une femme, condamnSe pour un infanticide commis sous l'etreinte de la misfcre et du desespoir, alors que le veritable coupable echappait legalement a toute repression, peut « aimer double » F enfant ne de Funion de Bourail, « consacrant au petiot la part d'amour qu'elle aurait r£serv£e k Y autre si elle avait eu alors du pain et un peu d'aide. » Cette femme, marine k un condamne passionnel qui a su echapper k la demoralisation du bagne, peut former un manage module. Mais il ne faut point conclure avec trop d'abandon d'une rare exception k une rfcgle generale, ni voir les manages de Bourail, non pas comme ils sont presque

(1) Loc. cit., p. 114 et s.

(2) Le pseudonyme de Mimande cache, en effet, comme on le sait, la personnalit6 de M. de La Loyere, ancien directeur de l'administration penitentiaire a Noumea.

(3) V. Teisseire, p. 441.

tons, mais comme on en a rencontr£ nn ou deux specimens complaisamment £tal£s aux yeux des directeurs ou inspecteurs. En r6alit6, ces sortes d'uniops entre condamn6s, n'ont produit jusqu'ici que des r^sultats d^plorables : elles ne sont la plupart du temps qu'un mode special de prostitution et ont simplement pour but Fexploitation de la femme par le mari. Dans bien des cas, ce trafic commence le jour m6me de la c6r6monie nuptiale, soit que la femme continue a vivre avec le mari, soit m6me, comme cela s'est vu, qu'elle parte imm6diatement chercher fortune & Noumea, sans 6tre trouble dans ses fructueuses operations par des fonctionnaires heureux de sa presence, et a la seule condition d'envoyer h son 6poux une part de ses profits. Aussi dit-on couramment, a la Nouvelle- Cal6donie, que la femme est la meilleure des concessions, celle qui rapporte le plus (1). D 'autre part, quand la femme se refuse a satisfaire aux exigences de son mari, ou qu'elle se prostitue malgr6 lui, on voit se passer de ces jolis drames, comme celui dontBourail fut leth6Mre en 1884, et dans lequelun r^g6n6r6, du nom de Pouille, mis en concession et autoris6 a prendre femme, jeune et jolie, fut arr6t£ au moment ou il allait lui couper le cou, quarante-huit heures seulement aprfcs son manage (2). Ce n'est point, du reste, en Nouvelle-Cal6donie seulement que les choses se passent ainsi, et M. Charvein, ancien gouverneur de la Guyane, a Sgalement d6clar6 que les unions conjugates dans le milieu p^nitentiaire de cette dernifcre colonie, n'ont jusqu'a ce jour donn£ cfu'un r£sultat n6gatif et que le condamn^ ne se marie que dans un int£r6t lucratif et inavouable (3). Nous demandons alors comment un homme sensd peut avoir une foi assez robuste pour croire et essayer de persuader aux autres qu'il est possible de trouver un moyen de moralisation dans ces unions b&cl£es entre assassins, faussaires et voleurs d'un c6t£, et infanticides, prostitutes, voleuses de F autre. Abstraction faite, enfin, du point de savoir si Ton doit favoriser la propagation d'une espfcce aussi pcu recommandable que celle des transports et des femmes r6clusionnaires ou re- I6gu£es, les mariages des condamn^s de Tun ou Tautre sexe en

(1) Bulletin, 1897, p. 652.

(2) V. Moncelon, loc. cit., p 118.

(3) Bulletin, 1896 p. 199.

cours de pein£ nous paraissent absolument opposes k I'idee de repression. lis ne peuvent amener, comme I'experience l'a prouve, que des catastrophes et la demoralisation complete des centres penitenti aires ou ils sont contractus. lis ont fait de ces centres des cloaques immondes ou le peu d'honn£t£ qui peut surnager sombre fatalement.

L'administration a, au surplus, 6t6 obligee de confesser son insuccfes. Ainsi la notice pr£cit£e parle des rares mtenages de condamn£s ayant prosper^. MM. les gouverneurs Ferllet(l), pour la Nouvelle-Caledonie, et Charvein (2),pour la Guyane, considfcrent comme deplorables les manages entre condamn^s. M. Schmit (3) reconnatt egalement que depuis 1884 le d^partement a renonc£ complement a Tenvoi des femmes detenues provenant des maisons centrales de France, ces unions n'ayant pas produit de bons r^sultats. On continue, ce pendant, k marier des formats, non plus avec des femmes r£clusionnaires, mais avec des rel£gu£es, et ceux qui, depuis 1884, ont pris le bateau de Noumea k Bourail, ont souvent voyag6 avec des convois de vingt a trente rel6gu£es destinies k convoler avec des bagnards. Or, on doit s'attendre a des r£sultats plus f&cheux encore de ces unions avec des relegu£es, dont le niveau moral est plus bas que celui des r£clusionnaires et qui sont, pour la plupart, de viles prostitutes (4).

Un moyen de moraiisation beaucoup plus efficace consisterait h r&inir le condamne a la famille qu'il a laiss^e en France, [^administration a toujours facility dans une large mesure le transfert dans la colonie p^nale de la femme et des enfants du condamne, etl'on constate que la plupart des concessionaires qui ont r£ussi sont ceux qui avaient ete rejoints par leur famille. II y a cependant certaines observations k faire relativement k ce procede. Si Ton consid^re, en effet, que le bagne doit rester, suivant le l£gislateur, la peine la plus rigoureuse aprfcs la peine de mort, ii peutsembler singulierqu'un condamn£ aux travaux

(1) Bulletin, 1897, p. 652.

(*) Ibid., 1896, p. 199.

(3) Ibid,, 1S97, p. 663.

(4) On avait songe un instant a envoyer en Nouvelle-Caledonie des jeunes filles de la correction paternelle. Mais on a, avec raison, abandonnS ce projet, car ces jeunes correctionnelles n'etant point dans la main d« fadministration, comme les reclusionnaires ou les releguSes, n'aoraietit 6t6 q-a'nii Memtmt de d£sordre de plus dans la colonie. (V. Bulletin, 1894, p. 5T6.)

forces puisse en quelque sorte subir sa peine en famille, alors que la privation de la famille est une des faces du chfttiment. On ne peut done, sans Snerver la repression davantage, songer k faire venir la famille du condamnS avant que celui-ci n'ait subi une notable partie de sa peine. Mais alors si on attend plusieurs annSes n'y a-t-il pas lieu de croire que la femme du condamnS aura cessS de penser k lui, qu'elle se sera cr66 d'autres ressources, remariSe peut-6tre aprfcs un divorce? Ne doiton pas craindre d'autre part, que le mari n'ait pu, dans Tintervalle, Schapperk la corruption du bagne, et n'y a-t-il pas alors quelque chose de cruel k faire venir de France une femme qui ne retrouvera plus le mari qu'elle rfevait, mais an 6tre absolument vici6 et dont le manage ne sera plus qu'un enfer. La reunion du condamnS k sa famille ne peut d'ailleurs s'effectuer que dans contains cas exceptionnels, et quand la famille y consent. Ce moyen de relfcvement est impraticable, au surplus, pour les condamnSs qui sont cfilibataires.

Si la constitution de la famille 6tait vraiment, comme le croient certains esprits trop optimistes, un moyen efflcace de moralisation, l'administration pfinitentiaire n'aurait jamais songS k enlever Sl cette famille un de ses 6l6ments les plus bienfaisants, nous voulons parler des enfants qui peuvent naitre du mariage du transports. Or elle a vite compris qu'il ne pouvait rien sortir de bon de l'union de deux pensionnaires de 1'Etat (1). T)6']k dans une note assez ancienne du ministfere, un inspecteur des services pfoiitentiaires, malgr6 la satisfaction que lui avaij; procure sa visite dans les centres agricoles, Start obligS de convenir que : « Oans les pdnitenciers agricoles, il ne faudrait pas que Texternat permit aux enfants de retourner chaque soir chez leurs parents et rf'y perdre tout le bien moral qui leur aura, it £ fait pendant le jour » (2). Aussi, pour permettre aux enfants d'Schapper k une contagion presque inevitable, et pour dSgager Sgalement la responsabilitS qu'elle avait encourue en favorisant les mariages des condamnSs, Tadministration pfinitentiaire a dA cr6er k grands frais deux Stablissements admira-

(1) Au point de vue physique, les enfants issus de parents dont la sante est souvent ruin6e par des vices de toutes sortes, laissent beaucoup a desirer et M. Pterret, dans son elude sur la Guyana specialemont. constate qu'ite sont la plupart du temps mal venus, rachitiques et chGtifs.

(2) Moncelon. p. 27.

blement installs k N6m6ara (ecole professionnelle et agricole des ganjons) et k Fonwary (6cole agricole et menagfere des filles). Gr&ce k la propagande faite par l'administration dans les centres p^nitentiaires agricoles, on a pu r&inir dans ces deux ecoles environ 250 elfeves, et, ce qui etait indispensable, les y maintenir comme internes pendant plusieurs ann£es jusqu'i la fin de leurs etudes. Pour arriver k ce dernier resultat et tourner Tobstacle qu'elle pouvait rencontrer dans le droit de puissance paternelle, Tadministration a du user d'un biais fort ingSnieux qu'a indiqu6 M. Feillet (1). Elle a dit aux concessionnaires : « J'eifeverai vos enfants gratuitement, mais k la condition que si vous voulez les reprendre avant Tdpoque que je fixerai, vous remboursiez k TEtat toutes les depenses faites pour leur education », de sorte qu'au bout de deux ou trois ans les parents se trouvent en presence d'une carte h payer qui leur 6te toute envie de reprendre leurs enfants. Enfin, k leur sortie de l'ecole, ceux-ci sont soumis k une sorte de tutelle officieuse, ayant toujours le m&me but : empficher qu'il ne reprennent contact avec leurs parents. Ces etablissements pourront sans doute rendre de grands services, preparer de bons colons et amener dans une certaine mesure la fusion de T6l6ment penal avec l'element Libre. Mais ils demon trent en m6me temps, d'une manure p^remptoire, que ces formats, pretendus r6g6n6r6s, sont encore incapables de remplir la principale mission du chef de famille, d'eiever leurs enfants pour en faire d'honnetes travailleurs.

On peut done dire, en definitive, que les g6nereuses tentatives faites jusqu'St ce jour pour moraliser les condamnes par la propriety, la famille ou lapaternite, ont miserablement echou6. En vain les rapports officiels des inspecteurs, a qui Ton ne montre que ce qu'on veut, essaieront-ils de nous donner le change. Les faits sont Ik pour prouver que la situation morale des transportes est deplorable, et que la transportation est aussi impuissante au point de vue de Tamendement qu'Ji celui de la repression.

3° Mais alors la transportation n'offre-t-elle point de plus grandes facilites pour le reclassement des condamnes, une fois leur peine expiree ? Beaucoup Font pense. La prison, a-t-on dit, m&me la mieux agenc6e, ne suffit point k resoudre le problfeme

(1) Bulletin 1897 p. 652.

pe~nal. Le Iib6r6, en effet, quand les portes de sa geole sont ouvertes, consid^re" par tous comme suspect et dangereux ne trouve pas d'occupations et, le jour ou il a faim, vole pour manger. Presque fatalement et a bref delai il devient un r&iidiviste. La transportation, au contraire, donne une solution a cette redoutable question du lendemain de remprisonnement. Elle permet au libiSre' de se cr^er une place par son travail dans une society naissante, avide de main d'eeuvre, et qui offre a l'activit6 humaine un champ inepuisable a Kconder. La n<5cessit6 contraint les pre^juges an silence et entraine I'oubli du pass6, et la soctete" coloniale peut mieux que tout autre s'assimiler, en les transformant, les filaments mauvais qui ont £t6 versus dans son sein.

La question du reclassement est, on ne peut le nier, intimement liee a celle de l'amendement et si, comme nous l'avons vu, l'amendement est tout a fait exceptionnel, le reclassement ne doit pas ctre plus frequent. Nous pourrions done conclure a priori a Tim possibility dn reclassement. Admettons cependant que ramendement soit la regie et voyons si la transportation peut plus qu'une autre peine faciliter le reclassement des des libe>6s. Nous n'he"sitons pas a r6pondre negativement. Get effet de la transportation ne peut evidemment se produire si Ton pratique cette peine au sein d'une society deja organised, dont les cadres sont presque au complet, comme Test lasoci6t6 de notre colonie d'Alg^rie ou des Antilles. 11 n'y a pas de raison pour que la situation du libera differe sensiblement dans une de ces colonies et dans la metropolc meme. Supposons alors que la transportation s'executo dans une socieHe en voie de formation, comme a la Nouvelle-Caledonie ou a la Guyanc. Mais pour que le reclassement puisse avoir quelques chances de succes, il faut que la population libre soit assez nombreuse pour pouvoir absorber sans danger pour elle-meme la partie de la population liberie vraiment digne d'interet. Or est-ce la lecas pour nos colonies penales, notamment pour la Nouvelle- Caledonie? Evidemment non. L'6l6ment libre se trouve en minorite vis-a-vis de Tenement penal. Chaque annee les portes du bagne s'ouvrent pour de"verser dans l'ile environ 500 litre's. Comment veut-on que, dans de pareilles conditions, la

population honndte n'eprouve pas un sentiment de vive repulsion vis-a-vis de cet afflux criminel, qui menace de la submerger et qui constitue pour elle un danger tous les jours plus grand. Le reelassement nous paraitrait beaucoup plus ais6 a priori dans la metropole m6me, ou le nombre des liberes, quoique malheureusement assez considerable, est encore infime par rapport au chiffre total de la population, et ou, par consequent, leur readmission dans la society qui les avait temporairement retranches de son sein, peut se faire sans grand dommage. A la Nouvelle-Caledonie, au contraire, lesquelques milliersde colons libres etablis dans File auront toujours une propension bien naturellea exclure de leur commerce les liberes du bagne. 11 est vrai que la colonic demande et attend encore de nouveaux colons. 11 ne faut cependant pas se faire illusion et croireque la Nouvelle-Caledonie puisse recevoir une population libre considerable, en calculant, comme pour la France, a tant d'habitants par hectare. En supposant que Tile arrive a posseder 80 a 100.000 colons libres, ce qui est le maximum, le chiffre de sa population honn&te ne sera jamais assez eleve pour permettre Teiimination par Tabsorption de relement penal libere. De plus atteindra t-on jamais les chiffres que nous venons de citer, si Ton continue a affecter h la transportation notre colonic australe? Certainement non, car la presence dans Tile de milliers de liberes sera toujours un obstacle insurmontable au developpement de l'immigration europeenne. Des gouverneurs actifs, comme M. Feillet, pourront bien determiner quelques families k venir s'etablir en Nouvelle-Caledonie, mais nous craignons fort que bient6t ce mouvement ne s'arrete net, et que Ton ait h en constater un en sens contraire, si Ton s'obstine a donner aux colons libres pour voisins des concessionnaires en cours de peine ou des liberes par centaines et par milliers.

Si Ton consulte les faits, on constate que le reelassement des transportes n'a pas reussi a la Nouvelle-Caledonie plus que leur amendement. Sans doute, pour Tun comme pour l'autrc, on peut citer quelques cas exceptionnels. Un certain nombre de liberes ont reussi h se faire des situations honorables et lucratives, et par la force des choses sont arriv6sanouer des relations d'affaires avec l'eiement libre. Mais, m&me entre ceux-la et les

colons* il existe une ligne de demarcation bien tranche et la rehabilitation ne parvient meme pas h l'efFacer (1). A plus forte raison, en est-il ainsi pour les liberes de condition inf6rieure qui n'ont de relations avec les colons qu'en raison des achats de vivres ou devetements qu'ils leur font oudes services qu'ilsleur louent. Ce n'est pas l'usage de rendre le salut aux liberes (2) : voil& une des preuves les plus decisives du mepris qui continue a peser sur eux et de Fimpossibilit^ de leur reclassement dans une society aussi restreinte que celle de nos colonies pfoiales. On aura beau dire et beau faire, ce n'est pas au milieu d'une population qui les aura vus courbes sous la chaine, que les liberes pourrontplus facilement faire oublier leurorigine etsurtout l'oublier eux-m£mes. Ce n'est pas sur le lieu m6me de Texgiation, en vue de retablissement maudit ou il n'etait hier qu'un numero, dans des locality ou il est expose a rencontrer h chaque instant d'anciens camarades soit en cours de peine, soit libels, qui lui rappelleront son infamie, que Tancien bagnard pourra se regenerer et reconqlierir sa place dans la society Le reclassement, s'il est possible, ne pourra gu&re se produire que gr&ee a un abaissement du niveau moral de la population libre. Inexperience a montre en effet, que Ik ou les colons avaient exceptionnellement consenti a admettre les libels parmi eux, Tinfluence nefaste de ces derniers s'etait promptement fait sentir chez ceux qui les accueillaient.

Un dernier obstacle provient enfin de la difficult^ avec laquelle les liberes peuvent trouver de Toccupation dans la colonic 11 est d'abord certains colons qui, par principe, se g£nent plutot que d'entrer en contact avec l'eiement libere et de l'employer chez eux. D'autres, et c'est le plus grand nombre, ne veulent pas de Iib6r6s parce qu'ils connaissent Tinsuffisance de leur travail, leur amour du vagabondage qui les empeche de se fixer pour longtemps dans une exploitation, et qui fait qu'on ne peut compter sur eux. Les colons preferent les services descondamn^s en cours de peine, qu'ils ont plus dans leurs mains, ou bien, et

(1) Au debut on faisait un usage tres circonspect de la rehabilitation. Mais depuis que la loi du 14 aout 1885 a permis au tribunal superieur de Noumea de rehabiliter les liberes dont la conduite est bonne, il s'est produit des abus qui ontenleve* la plus grande partie de sa valeur a la rehabilitation. Aujourd'hui on tend a en faire une application de plus en plus rare.

(2) Mimande, loc. cit. p. 85.

c'est une pratique qui se developpe tous les jours davantage, emploient des travailleurs libres que Ton fait venir des contr£es tropicales, du Tonkin, de Java, ou d'autres iles oc6anniennes. II est, en outre, assez peu aise de procurer du travail h ceux dont les forces physiques ne sont pas normales, ou a ceux qui exer- §aientdes professions liberates. Les quelques emplois de bureau disponibles dans la colonie sont bien vite occupes. Aussi les Iib6r6s, m6me quand ils voudraient serieusement travailler, ce qui est bien rare, se voient-ils repousses par la societe et retombent-ils fatalement dans une vie de rapines et de vols, ainsi qu'en temoignent malheureusement les statistiques judiciaires. II faut done reconnaitre franchement que le problfcme du reqlassement des liberes n'a pas ete resolu par la transportation (1). En definitive, h aucun point de vue, repression, amendement, reclassement, le but poursuivi par le iegislateur de 1854 n'a ete atteint, et la raison en est, selon nous, non point dans la mauvaise application que Ton a fait jusqu'St present de la loi de 1854, mais dans les vices m£me de la transportation.

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