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LA BACILLE DU CHARBON

Fig. 3 (1).

Ce n'est certes pas le charbon qu'on est appelé à observer le plus fréquemment dans la pratique parmi les maladies infectieuses d'ordre chirurgical. La pustule maligne est une affection rare chez l'homme et qui tendra à le devenir de plus en plus. Mais si nous plaçons son étude en tête des infections chirurgicales, c'est pour une triple raison. D'abord le microbe du charbon est le premier en date dans la multitude des infiniment petits découverts depuis une quarantaine d'années . Ensuite il a été le véritable point de départ de la microbie pathologique

(1) Pour rintelligence et la comparaison entre elles des figures, tous les microorganismes ont été dessinés à un grossissement uniforme de 1500 diamètres.

humaine et comparée, et a donné naissance à toute une série de conceptions théoriques de pathologie générale infectieuse. Enfin c'est une des variétés microhiennes les mieux connues : des expériences mille fois répétées ont mis en lumière des faits incontestables, admis par tous. De plus, c'est une des espèces les plus complètement connues, puisque son étude peut être poussée jusqu'au but idéal vers lequel doit tendre toute recherche scientifique, la thérapeutique de la maladre infectieuse, le vaccin anticharbonneux, tout au moins préventif s'il n'est pas curateur.

C'est en 1850 que Davaine et Rayer découvrirent dans le sang des animaux charbonneux de petits corps filiformes, ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin, petits corps qui n'offraient pas de mouvements spontanés. Cinq ans plus tard Pollender les retrouve, et, se fondant sur leurs réactions histochimiques, il les considère comme des cellules végétales. Deux ans après, Brauell les découvre chez l'animal vivant, quelques heures avant la mort; mais malheureusement il les identifit; avec les vibrions de la putréfaction.

En 1860, Delafond signale leur multiplication progressive pendant les dernières heures de la vie chez l'animal infecté. 11 fait des essais de culture quinze années avant Koch et cherche à faire produire au parasite des spores ou des graines, ce à quoi d'ailleurs il ne put arriver.

Enfin en 1863, Davaino vient déclarer que la maladie charbonneuse est causée par un microorganisme auquel il donne le nom de bactéridie. Il constate que, lorsque le sang se putréfie, il ne donne plus le sang de rate, mais une maladie qui tue les animaux avec une symptomatologie toute différente, tandis que ' lorsqu'il est rapidement desséché il conserve pendant très longtemps sa virulence . Pendant dix ans Davaine dut lutter pour défendre sa découverte. Des expériences contradictoires, faites avec les bacilles ordinaires de la putréfaction, lui furent opposées (SiGNOL, Leplat et Jaillard, Sanson et Bouley) ; il montra à leurs auteurs qu'ils avaient donné une maladie septique à leurs animaux et non le charbon.

En 1876 Koch décrivait les spores charbonneuses, montrait leur extrême résistance. Un an plus tard Pasteur arrivait à

multiplier la bactéridie dans les milieux artificiels sans lui faire perdre aucune de ses propriétés et établissait sans conteste sa spécificité.

Le bacille du charbon, bacillus anthracis, bactéridie charbonneuse (Davaine et Rayer), bacille du sang de rate, bacille du charbon bactéridien, appartient à la tribu des desmobactéries (Gohn), au genre bacille. C'est donc un bAtonnet cylindrique. Mais il ne se présente pas toujours sous cette forme, et suivant le milieu dans lequel il s'est développé, il revêt des aspects différents. Dans le sang de l'homme çt des animaux, il est à l'état bacillaire ; les bâtonnets isolés ou réunis par deux ou trois sont franchement rectilignes,.mais flexibles, cylindriques, avec des extrémités coupées net par une ligne finement dentelée, immobiles, homogènes partout, parfaitement transparents, sans spores tant que le bacille est dans le milieu vivant et circulant ; seuls les microorganismes contenus dans le sang qui sort des nasaux, par le rectum ou les éraillures de la peau du cadavre, arrivent au contact de l'air et peuvent faire des germes.

C'est une cellule végétale formée d'un protoplasma de nature albumineuse (albumine et nucléine) autour duquel est une membrane cellulaire qui n'est que la couche interne dense d'une atmosphère gélatineuse. Telle était, du moins jusqu'à ces derniers temps, la façon d'envisager la cellule bactérienne ainsi formée d'une masse protoplasmique, munie d'une membrane d'enveloppe et privée de noyau (Hoeckel). A la suite de recherches nouvelles (Ernst, Babes, Steinhaus, Butschli), on a découvert que les bactéries et certains microcoques se composent d'un gros noyau central, dans lequel on peut distinguer un réticulum nucléaire avec grains de chromatine volumineux, plus foncés au niveau des nodules d'entre-croisement. Autour de ce noyau est une zone claire de protoplasma, c'est le corps cellulaire qui devient moins appréciable à mesure que la bactérie se simplifie, La cellule bactérienne, au lieu d'être un amas de protoplasma sans noyau est donc plutôt considéré comme un noyau entouré d'une masse de protoplasma rudimentaire ^t atrophié. Ainsi se trouve complétée sa grande similitude, son analogie presque complète avec les cellules animales des tissus au

point de vue morphologique. Des rapprochements semblables seront à faire au , point de vue physiologique.

Les bâtonnets mesurent de 5 à 20 fx de long et de 1 jx à 2,5 |x d'épaisseur. Ils sont plus longs dans l'œdème qui se fait au niveau d'une inoculation expérimentale chez les animaux que dans le sang, plus longs aussi chez les animaux vaccinés avec le virus atténué que chez les autres. Ils résistent aux acides, prennent très bien toutes les couleurs basiques d'aniline et ne sont pas décolorés par la méthode de Gram.

En dehors de l'économie, dans les bouillons de culture, dans l'humeur aqueuse (Koch), dans l'urine stérilisée (Pasteur), l'apparence du bacille charbonneux est toute différente. C'est un paquet de très fins et très longs filaments accolés et enchevêtrés en un inextricable réseau. Chaque filament a une longueur excessive, débordant le champ du microscope; il est cylindrique, ondulé ou tordu, très flexible, mais ne présentant jamais de ramifications vraies ou fausses. Le protoplasma (selon les anciennes appellations) est formé d'une série de masses cylindriques d'inégale longueur, enveloppées d'une gaine commune, mais nettement séparées par des cloisons qui restent incolores et délimitent autant d'éléments cellulaires. C'est donc une colonie de bacilles rangés bout à bout, c'est si l'on veut un streptobacille, une chaîne bacillaire. Comme ceux du sang, ils sont immobiles ; ils montrent assez vite, au bout de quarante-huit heures, quelquefois moins, des spores constituées par une différenciation spéciale du protoplasma.

Qu'est-ce qu'une spore? Dès 1863 Pasteur avait découvert dans la flacherie des vers à soie deux modes de reproduction du bacille pathogène, la scission et la sporulation. Il appelait « kystes des vibrions » ces nouvelles formes de microorganismes capables de subir la dessication pendant des années sans périr. Cohn les avait aussi fait voir dans l'intérieur du bacillus subtilis, un saprophyte extrêmement commun. En 1876, Koch montrait que dans le sang de l'animal vivant, la bactéridie se reproduit rapidement par un mode unique, la segmentation, la scissiparité ; tandis que dans le sang de l'animal mort ou dans les liquides appropriés comme l'humeur aqueuse,

le sérum, à. condition qu'on permette l'arrivée de l'air et que la température du milieu soit maintenue en de certaines limites, on voit les bactéries pousser de très longs filaments non ramifiés, avec formation de nombreuses spores dans leur intérieur. Voici comment on peut observer le phénomène. Dans une goutte de sérum sanguin frais ou d'humeur aqueuse, on place un fragment de rate de souris charbonneuse ; le tout est mis dans une chambixî humide et à une température d'étuve de 35^ à 37". Au bout de quinze à vingt heures, on voit au rentre de la préparation, c'est-à-dire là où l'air n'a pu arriver, les bacilles presque intacts et sans modifications, au milieu des globules rouges et des cellules de la pulpe splénique. Lorsqu'on se rapproche des bords de la préparation, on voit les bacilles très allongés, trois à huit ibis plus longs que les autres, et qui commencent à se contourner. Si on cherche plus près encore du bord, on les voit s'allonger de plus en plus, jusqu'à donner des filaments flexueux cent fois plus longs que le type primitif. En même temps ces filaments ont perdu- leur transparence, leur contenu est devenu granuleux ; à des espaces réguliers apparaissent des corpuscules brillants, fortement réfringents ; ce sont des spores naissantes. Enfin tout à fait au bord de la préparation, là où l'air afflue, les filaments contiennent des spores types, ovoïdes, alignées régulièrement comme les perles d'un collier dans l'intérieur du filament dont la substance tend de plus en plus à se résorber. Ailleurs cette substance a totalement disparu et la disposition primitive des spores dans le filament n'est plus rappelée que par leur alignement moniliforme. Enfin, en certains endroits, il y a des spores tout à fait libres. Ainsi, dans la même préparation on trouve toutes les formes de transition entre le bacille et la spore libre, en passant par l'état de filament simple et de filament sporifère. Et qu'on n'aille pas dire que c'est là une désintégration granuleuse de la bactéridie ; ce n'est pas une agglomération moléculaire née des substances plastiques détruites et restant au milieu de la membrane vide; car la spore transportée dans un milieu convenable, redevient une bactérie identique à celle dont elle provient. Ces spores ne sont pas colorables par les méthodes ordinaires,

mais par des procédés spéciaux (méthode d'EnRUCH, celle du bacille dç la tuberculose). Elles ne prennent naissance qu'en présence de l'oxygène, entre 16*^ et 42<^. A des températures supérieures elles sont remplacées par de fausses spores ou microspores (Ghauveau), qui n'ont plus du tout les mêmes propriétés biologiques. Ce sont les mêmes microspores que Ton trouve dans une variété de bacilles asporogènes, créée de toutes pièces (Chamberland et Roux) par culture dans les milieux antiseptiques. Tandis que pour Kocli la spore est une gouttelette graisseuse, réserve alimentaire pendant la germination, et la mince enveloppe de protoplasma la vraie substance vivante, pour d'autres la portion centrale oti réfringente de la spore serait, au contraire, un protoplasma entouré d'une fine membrane résistante (Prazmowski, Brefeld) et la lame extérieure décrite par Koch ne serait qu'une couche gélatineuse. On a prétendu que certaines spores charbonneuses contenaient un petit grain noir qui serait un noyau (ïlkewickz).

Lorsqu'elle se trouve dans les conditions de végétation requises, la spore augmente de volume et perd sa réfringence ; puis à l'un des pôles du grand axe apparaît une intumescence qui indique l'émergence du bacille naissant. La membrane d'enveloppe (Prazmowski, Hrefeld) subit à ce niveau ou une résorption rapide (de Bary) ou bien une déchirure par laquelle le protoplasma fait issue. La matière protoplasmique mise en liberté s'allonge et prend finalement la forme d'un bacille. Pendant quelque temps les bactéridies provenant de spores sont animées de légers mouvements peu accusés (Toussaint, Frisch, Prazmowski), qui cessent dés qu'elles ont acquis assez de Ion- . gueur pour se segmenter à leur tour.

Le bacille du charbon revêt donc trois formes normales, faciles à observer. Mais, outre ces trois aspects, iLest possible d'observer dans les vieilles cultures des formes bizarres dites d'involution ; elles donnent aux éléments l'aspect de renflements fusiformes, piriformes, de petites bouteilles, de sphères plus ou moins irrégulières ; elles apparaissent surtout dans les cultures très anciennes, c'est-à-dire dans des milieux où leur multiplication est entravée par les produits solubles qu'elles y déversent.

H6 TRAUMATISMES, INFECTIONS ET DIATHESES

C'est là un premier exemple à signaler en passant de la faculté de polymorphisme dont sont douées les bactéries et sur laquelle il y aura lieu de revenir.

La bactéridie charbonneuse cultive de 129 à 45° avec un optimum de température à 35®. Aérobie stricte, elle ne petit vivre qu'au contact de l'oxygène libre, ou tout au moins d'oxygène faiblement combiné à une substance qui le laisse échapper facilement, comme l'hémoglobine des globules rouges du sang. Une expérience de Koch en donne la preuve : l'oxyhémoglobine présente au spectroscope deux raies obscures caractéristiques, tandis que l'hémoglobine non oxydée n'en présente qu'une seule. Si une goutte de sang frais, qui au spectroscope donne les deux raies, est mélangée avec des bactéridies charbonneuses, puis enfermée dans une cellule micrographique lutée avec soin et mise entre 30° et 35^ on voit alors que grâce à l'oxygène fixé par les globules rouges, les bactéridies se développent pendant trois ou quatre heures, et arrivent à tripler de longueur. Mais à ce moment l'allongement s'arrête, et si alors on examine la préparation au spectroscope, on ne voit plus que la raie unique de l'hémoglobine réduite. L'assimilation qui s'est produite aux dépens de l'oxygène des globules est devenue impossible dès que cette réserve a été épuisée. Davaine avait déjà remai*qué que du sang charbpnneux conservé quelques jours dans un tube de verre fermé à la lampe n'est plus capable de donner la maladie. La bactéridie absorbe l'oxygène de l'air dissous dans le milieu où elle se développe jusqu'aux dernières traces, en dégageant un volume de gaz sensiblement supérieur (Pasteur). Dans le sang où elle se multiplie très promptement, elle provoque l'asphyxie en enlevant aux globules l'oxygène nécessaire à l'hématose ; de là cette coulem* noire du sang et des viscères au moment de la mort, qui est un des caractères de la maladie charbonneuse (Pasteur).

Le bacille du charbon vit aux dépens de matériaux organiques tout préparés, combinaisons hydrocarbonées et azotées ; il exige un milieu neutre ou légèrement alcalin. Les matières azotées des bouillons de culture, des sérums sanguins, des animaux sont transformées en ammoniaque en présence de l'oxygène (Per-

DRix), et Fammoniaque ainsi formée contribue pour une part à arrêter le développement du bacille. Si on le sème dans des bouillons neufs contenant des quantités croissantes d'ammoniaque, à l'état de chlorhydrate ou de phosphate pour ne pas modifier la réaction du bouillon, on voit qu'à partir du moment où la teneur en ammoniaque est de 1 à 2 p. 100, le bacille ne se développe plus. Comme une partie de l'ammoniaque peut être enlevée par simple ébuUition, il suffit de faire bouillir la culture dans le vide à la température ordinaire pour voir se former de nouveaux filaments dans un milieu où leur multiplication paraissait arrêtée (Perdrix). Cette expérience tire son importance de ce fait que cette substance est un des produits de la vie élémentaire de la bactérie elle-même. Ajoutons que le bacille du charbon transforme l'inuline en lévulose,(NjOK), l'amidon en glucose qu'il utilise ensuite comme aliment (Maumus). Par contre, dans l'organisme vivant, quand apparaissent les phénomènes graves de l'infection, le foie ne renferme plus de glycogène, tandis que le sang devient de plus en plus riche en sucre, il se fait une véritable hyperglycémie (Roger). Les bacilles n'arrivent plus à transformer ce sucre malgré leur abondante multiplication ; c'est ce qui nous démontre une fois de plus combien il faut se garder de comparer les bouillons de culture à l'organisme vivant.

Après avoir vu ce que le microbe du charbon consomme, il y a lieu d'examiner ce qu'il fabrique, les produits qu'il élimine dans les milieux où il végète et comment il les modifie. On trouve dans les cultures des acides gras, en particulier de l'acide formique dans les premiers jours après l'ensemencement et de l'acide acétique plus tard (Iwanow), ce qui arrête la multiplication; mais si on ajoute du carbonate de chaux au liquide nutritif, l'acide est saturé à mesure de sa production, il devient inoffensif et la culture reprend son essor (Behring). Pasteur a signalé (1877) une diastase qui rend les globules sanguins agglu- . tinatifs ; du sang charbonneux filtré à travers du plâtre, par conséquent dépouillé de tout germe vivant, rend les globules agglutinatifs, dès qu'il est mis en contact avec du sang frais d'un animal sain.

C'est à Toussaint (1878) qu'on doit l'idée d'une sécrétion toxique et phlogogène fabriquée par le microorganisme du charbon. Du corps des animaux charbonneux il a été extrait une base toxique, Tanthracine (Hoffa) ; des cultures, une albumose précipitable par l'alcool, très toxique, mais jouissant de propriétés vaccinantes (Ha^k in), et pouvant être isolée à l'état de poudre grisâtre légèrement soluble dans l'eau (Bhieger, Fr/enkel) ; des cultures également ont été retirés des albumoses, un alcaloïde encore plus toxique que celles-ci et de petites quantités de leucinc et de tyrosine (Sidney Martin), d'autres albumoses encore et des bases toxiques cristallisables (Lando Landi).

Tandis que les cultures de charbon dans le sérum de sang de bœuf et les bouillons contiennent peu de toxines, il s'en fabrique au contraire une importante dans les solutions de pcptone glycérinée qui ne présente point les réactions connues des matières albuminoïdes(MARMiER) ; inoculée aux animaux sensibles, elle amène leur mort par une lente cachexie ; les animaux réfractaires ou immunisés j paraissent indifférents. Enfin, le protoplasma de la bactéridie renfermerait une matière pyogène (Buchner). Cette incursion dans le domaine fie cette chimie si ardue n'a d'autre but que de faire voir dans les produits élaborés par le microbe, produits si complexes et encore si imparfaitement connus, la présence de substances immunisantes : on peut vacciner le mouton avec du sang charbonneux stérilisé par la Chaleur (Roux et Chamberland) ; une certaine albumine toxique employée à très petile dose peut donner rimmunité au lapin (Hankin). Il sera nécessaire de revenir plus loin sur ces faits importants.

Achevons d'abord de déterminer le milieu biologique qu'exige le microbe du charbon, les conditions variées auxquelles on peut le soumettre sans qu'il succombe, conditions qui d'aillevu's changent notablement pour le microorganisme adulte et pour la spore; enfin s'il est des agents auxquels il ne peut résister. Examinons d'abord la question si importante de la température. Le sang charbonneux supporte — 40^ sans perdre ses propriétés virulentes (Pasteur) ; soumis pendant une heure à — 110^, il les reprend lorsqu'on le met dans un milieu approprié (Frisch).

DES INFbCTIONS 119

Au-dessus de 0<*, les variations de la température exercent une grande influence sur la végétation du bacille du charbon. C'est à 35*^ qu'elle est la plus facile et la plus rapide : ses spores apparaissent en vingt heures. A 20° elles ne se forment qu'au bout de deux ou trois jours. La végétation s'arrête au-dessous de 12<* et la sporulation au-dessous de 24°. A 45° la bactéridie cesse de croître, et à 43<^ les spores ne se forment plus. Mais à cette dernière température, le microbe adulte cultive très bien s'il ne forme pas de spores (Pasteur), et si on le reporte à une température eugénésique de 3o<^ ù 37<>, il reproduit de nouveaux bar cilles, par scissiparité bien entendu ; seulement sa virulence est définitivement modifiée, phénomène de la plus haute importance, comme nous le verrons par la suite. oO<* pendant un quart d'heure suflisent à tuer les bactéridies ; il en est tout autrement quand elles sont à l'état de germe ; les spores résistent à l'eau bouillante ; il faut pendant dix minutes une température humide de 107<* (KocH, Wolffhugel, Brefelo, Perroncito), un séjour de deux heures à 100® pour les voir périr.

Les mêmes différences s'observent à l'égard des autres causes de destruction. La bactéridie non sporulée meurt en trois jours dans l'eau distillée (Hochstetter), la spore résiste un an (Noe- GELi, KocH, Meade Bolton). Lcs bâtonnets sont rapidement détruits par la putréfaction ; les spores au bout d'un mois sont encore vivantes (Meade Bolton) ; les premiers succombent en huit jours sous l'oxygène comprimé (Paul Bert), les secondes résistent trois semaines à dix atmosphères (Pasteur). La spore reste virulente dans l'alcool absolu pendant cent vingt-quatre jours (Pasteur et Joubert), dans la glycérine pendant deux cent quatre-vingt-un jours, dans l'acide phénique à 5 p. 100 pendant trente-sept jours (Guttmann et Merke), dans le sublimé à 1 p. 10 000 pendant cent quarante-deux jours. Il faut cinq heures pour que l'ozone arrive à la détruire (Obehdôffer). Les recherches sur la résistance respective du bacille et de sa spore aux divers agents chimiques sont extrêmement nombreuses (Perroncito, Behring, Woronzoff, Winogradoff, Kolesktnoff), et toutes sont confîrmatives de cette donnée : la spore est une forme sous laquelle la résistance aux agents de destruction est

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énorme, et en tous cas toujours plus considérable qu'à l'état bacillaire. Gomme toutes les graines végétales d'ailleurs, renfermant dans son intérieui: les aliments nécessaires à sa vie latente , elle peut subsister des années dans les milieux privés de matériaux nutritifs, dans le sable, dans l'eau, à la sécheresse. Une fois desséchée, elle peut rester vivante pendant dix ans (di Mattei).

L'influence de la lumière a fait l'objet de nombreux travaux. Les bacilles périssent au bout de vingt-cinq à trente heures d'exposition au soleil (Arloing). Chose paradoxale en apparence, les spores fraîchement ensemencées dans un bouillon nutritif meurent en deux heures sous l'influence de ses rayons, alors que le mycélium résiste davantage, ce qui est contraire à tout ce que nous venons de voir. Mais il est vraisemblable de supposer que la lumière agit sur le bacille naissant plus vulnérable, au fur et à mesure de la transformation des spores. Ce qui tend à le prouver, c'est que les mêmes spores insolées de même manière, mais placées dans un milieu non nutritif, dans de l'eau distillée où elles restent à l'état sporulaire, incapables de végéter, résistent parfaitement (Straus).

A côté des agents physiques et chimiques qui agissent en tant qu'antiseptiques à l'égard de la bactéridie charbonneuse, on peut rappeler dans le même ordre d'idées les substances chimiques élaborées par des germes différents et qui arrêtent le développement du bacille, autrement dit l'antagonisme des divers microbes entre eux. Localement, l'inoculation de microbes pyogènes rend plus bénigne l'évolution de la pustule maligne (Baumgarten) ; chez le lapin les injections sous-cutanées de staphylocoques empêchent la généralisation de se faire (Bergonzini). On a pu aller plus loin et conférer l'immunité en inoculant au préalable le streptocoque de l'érysipèle (Emmerich). On peut ainsi sauver des animaux qui présentent déjà des signes de l'infection charbonneuse (Waston-Cheyne). Les mêmes faits se sont produits avec le pneumocoque (Pawlowski), les cultures stérilisées du bacille de Friedlœnder (Buchner), celles du vibrion cholérique (Za(URi), des saprophytes de l'air et de l'eau (Huppe et Wood). On a combattu l'action du charbon à l'aide du pus

Dieu (Bouchard, Freudenreich, Woothead et Wood, Blagovet- CHENSKi). En semant le bacille pyocyanique dans des cultures charbonneuses en pleine végétation, on voit la culture mixte décroître peu à peu de virulence et finir au bout de quatre semaines par ne plus tuer le cobaye. Parallèlement on observe des altérations de la bactéridie, des formes d'involution en bâtonnets ou filaments renflés, en articles isolés ou soudés contenant des granulations faciles à colorer, mais pas de spores. Les mêmes modifications dans la morphologie et l'activité du parasite s'obtiennent lorsqu'on sème du charbon virulent dans des principes solubles stérilisés et filtrés fabriqués par le bacille du pus bleu (Guignard et Gharrin). En revanche la virulence de la bactéridie charbonneuse est considérablement exaltée par les produits solubles du coli-bacille (Felz).

Nous n'en avons pas encore fini avec les antiseptiques, corps chimiques d'une part, sécrétions microbiennes de l'autre, si l'on s'en tient à la signification étymologique stricte du mot antiseptique lui-même. Tout comme les cellules végétales microbiennes qui fabriquent des poisons pour les espèces qui leur ressemblent, les éléments anatomiques des divers tissus des animaux et les liquides qui les baignent font des matières toxiques pour les microbes ; c'est ce qu'on appelle la propriété bactéricide des humeurs. Après trois heures de contact à 38<^ avec du mucus nasal, les spores du bacille du charbon sont déjà tuées (Wurtz et Lermoyez). La culture dans les extraits de thymus, de testicule donne par filtration des substances vaccinales (Wooldridge). Les animaux résistent si on leur fait des injection de suc testiculaire, tandis que les témoins succombent (Raspenski). Le sang modifie la vitalité de tous les microbes ; la bactéridie s'y atténue au point de devenir inoffensive (ScHMiDT, Groham); semée dans ce milieu elle subit une dégénérescence nettement accusée (Flugge, Nuttal, Nissen). Elle change également de forme quand on la cultive dans du sérum frais (Gharrin et Roger), et elle s'atténue vite si le sérum provient d'un animal réfractaire (Ogata et Jasuhara). Mais ce sérum qui, même en l'absence des globules, a des propriétés bactéricides notables, les perd si on le porte à 55° pendant une

heure, ou si Ton pratique une série de congélations puis de dégels, ou bien si on augmente son pouvoir nutritif en ajoutant des peptones par exemple (Bochner).

L'immunité naturelle des rats blancs à l'égard du charbon tiei^draità l'alcalinité relative de leur sang (Behring), alcalinité due à la présence d'une globuline (Haxkin). En injectant des acides sous la peau, on neutralise cette propriété, la bactéridie se développe et les animaux meurent. Les« bacilles du charbon s'atténuent dans les ganglions lymphatiques voisins du point inoculé : ils sont courts, à extrémités coniques, en forme de clous ou de battants de cloche ; ils n'ont plus ni propriétés virulentes, ni propriétés vaccinales, et il est possible qu'on soit là sur le chemin d'une véritable transformation spécifique (Chau- VEAU et Phisalix). Ces variétés très atténuées peuvent longtemps séjourner dans les ganglions, sans passer dans le sang ou dans les autres organes ; mais, si on fait jeûner un seul jour ou si on refroidit un animal atteint de ce charbon chronique, il succombe en vingt-quatre heures à une infection du sang (Phisalix). La bactéridie virulente s'atténue aussi quand on la place au milieu des tissus vivants dans de petits sacs en baudruche qui per- • mettent la diffusion des liquides interstitiels, mais empêchent l'arrivée des leucocytes (Petruschky). La phagocytose n'est donc pas nette au niveau de l'inoculation charbonneuse (Ziegler. Koch), et certains vont jusqu'à dire que ces faits sont les meilleurs arguments à présenter contre toute la doctrine phagocytaire (Baumgarten). C'est là un point sur lequel il sera indispensable de revenir ultériem^ement au sujet d'autres microbes.

Revenons à la sporulation ; elle va nous fournir une étude intéressante des variations morphologiques de la bactéridie et nous permettre d'établir un parallèle avec ses variations physiologiques; celles-ci nous conduiront à l'étude si pleine d'intérêt de l'immunité et des vaccins. Quelles sont donc les conditions nécessaires à la sporulation ? La température doit se maintenir entre 18^ et 42<*. A 35<^ elle est très rapide et se fait complètement en vingt heures ; à 30^ il faut trente heures ; à iS^ il n'y a plus de production de spores et le développement filamenteux est très abondant. Au contraire à 42<*, 43<>, la multi-

plication est encore très considérable, mais il n'y a plus de formation de spores. L*oxygène libre est indispensable à la sporulation. Lorsqu'on puise du sang dans les vaisseaux d'un animal charbonneux, on ne trouve jamais de spores^ parce que le sang contient de l'oxygène non pas dissous mais combiné avec l'hémoglobine. Ce même sang sorti des vaisseaux et exposé à l'air libre se peuple bientôt de longs filaments qui, a une température convenable, se remplissent de spores.

Cette sporulation est sous la dépendance des produits excrétés par la bactérie et de leur accumulation dans l'intérieur même de la membrane cellulaire, plutôt que dans le milieu de culture où, au moins au début, il y a des bacilles qui continuent à croître à côté de ceux dans lesquels les spores apparaissent.

On trouve une preuve indéniable de l'action qu'exerce cette accumulation de substances excrémentitielles dans l'expérience suivant'e : il suffit de transporter successivement des bactéries, cultivant régulièrement dans un milieu très favorable et à là température optima pour la sporulation, 35°, toutes les cinq heures et plusieurs fois de suite dans du bouillon neuf chaque fois ; dans ces conditions on ne peut obtenir la sporulation qui pourtant s'est. faite en vingt heures dans le premier bouillon qui n'a pas été renouvelé. C'est une raison analogue qui fait que dans le sang d'un animal vivant il y a, outre la différence des conditions chimiques (oxygène combiné avec l'hémoglobine au lieu d'oxygène libre), un motif qui s'oppose à la sporulation. C'est l'épuration constante du milieu sanguin tant que dure la vie de l'animal, épuration par le rein, par les glandes, par l'activité des divers tissus.

Toutes les bactéridies charbonneuses ne donnent pas toujours des spores. 11 en est que l'on qualifie d'asporogènes. En 1883 Chamberland et Roux ont obtenu des bacilles virulents n^ais ayant perdu la faculté de donner des spores, par la culture dans des bouillons additionnés d'antiseptiques, bichromate de potasse à 1 p. 2 000 ou bien acide phénique à 1 p. 10 000 (Roux). Comme les germes n'ont pas perdu leur virulence, on peut les faire passer par un grand nombre d'animaux sans qu'ils puissent jamais recouvrer la faculté sporogène. Et

ce ne sont pas là non plus des formes d'involution ; les bacilles asporogènes, semés à nouveau dans du bouillon neuf, donnent One culture d'éléments microbiens absolument identiques à ceux dont ils sont issus. Les longs filaments trouvés dans le bouillon/ si différents de la bactérie telle qu'elle est dans le sang des animaux, ne sont ici également qu'un seul et même être transportable aussi souvent que l'on veut du bouillon dans le sang d'un animal et du sang dans le bouillon ; toujours les bacilles qui en dériveront par bipartition reprendront dans chacun des deux milieux successifs la môme forme et les mêmes propriétés caractéristiques.

Pour que les bactéries deviennent asporogènes, il faut que leur contact avec l'antiseptique soit assez prolongé, car si on les retire après trois ou quatre jours, elles donnent des spores une fois ensemencées dans du bouillon non antiseptique. Différents procédés techniques peuvent être employés pour obtenir ces races spéciales. Ce sont par ordre d'efficacité décroissante (Surmont et Arnould) : la culture en présence de l'acide phénique, du bichromate de potasse (Roux), le renouvellement tous les cinq jours de cultures placées à l'étuve à 42° (Phisalix), la culture dans la gélatine additionnée d'acide rosolique ou d'acide chlorhydrique (Behring).

A part la faculté de faire des spores, les bactéridies ainsi traitées ne perdent aucune autre de leurs propriétés importantes. Si elles n'ont plus leur virulence, elles peuvent la récupérer par le passage à travers un certain nombre de cobayes et de lapins. L'aspect des cultures est identique : les filaments sont moins longs, plus grêles contiennent quelquefois des grains réfringents ; mais ce ne sont pas des spores, car ils ne résistent pas à la chaleur. La bactéridie asporogène, qui peut reconquérir ses propriétés pathogènes sans retrouver sa sporulation, est comparable aux plantes que l'on propage par bouture et auxquelles la culture a fait perdre depuis des siècles la faculté de donner des graines, comme la canne à sucre par exemple.

L'accumulation des substances sécrétées par le bacille du charbon détermine ce qu'on appelle le vieillissement des cultures k condition qu'on attribue à ce mot une signification chimique

indépendante de l'idée de temps. Si on met dans un bouillon une goutte de sang charbonneux frais, entre 42° et 45p, il donne une culture mycélienne, c'est-à-dire filamenteuse, de bacilles entièrement privés de germes ; après deux mois environ, la culture est morte, les ensemencements demeurent stériles. Mais déjà au bout de quelques semaines, les bacilles, tout en conservant leur faculté de reproduction, sont dépourvus de virulence, même pour les espèces très sensibles comme le cobaye, le lapin, le mouton. Et ils ne peuvent plus revenir à leur virulence primitive ; les corspuscules germes ne se font pas, les microorganismes ne se reproduisent plus que par scissiparité. Mais la faculté germinative de la bactérie endormie dans un milieu à température trop élevée, se réveille dans un milieu à température plus basse, et alors des spores se forment dans les segments du mycélium atténué. Seulement ces spores ont une virulence proportionnelle à celle du mycélium dont elles proviennent, de même que les bactéries auxquelles elles donnent naissance. C'est à Pasteur, Roux et Ghamberland (1881) que nous devons la connaissance de ces faits remplis du plus haut intérêt. Pasteur a donc créé expérimentalement des races nouvelles ; il a rendu l'atténuation de la virulence transmissible héréditairement. L'aptitude à subir l'atténuation est inversement proportionnelle à la conservation de l'homogénéité du protoplasma ; quand le chauffage ponctue les filaments et les bâtonnets de nombreuses spores rudimentaires (car Ghauveau et d'autres depuis ont constaté la présence des spores dès la première culture), l'atténuation est toujours rapide et énergique. Les cultures de deuxième génération qui en proviennent ont de nombreuses spores vigoureuses, paraissant jouir de toutes les propriétés des spores normales; elles peuvent à leur tour être atténuées par la chaleur, mais il faut employer des température^ bien plus élevées, 80^, 82°, pendant une heure, une heure et demie. Ce chauffage qui est impuissant à modifier l'activité des cellules normales, ne manque jamais d'atténuer celles qui sont issues de bâtonnets déjà chauffés (Ghauveau).

Gette atténuation, cette propriété qu'ont ces nouvelles races de rester à peu près inoffensives pour les animaux ne sont pas

unes et toujours semblables entre elles. Avant l'extinction de sa virulence, le microbe a passé par des degrés divers d'atténuation et, chose remarquable, chacun de ces états de virulence atténuée peut être reproduit par la culture, de telle sorte que si à chaque instant on ensemence un peu de la culture dans du bouillon neuf on obtient autant qu'on veut de cultures de bactéries différentes et définitivement différentes.

Gomme ces nouvelles bactéridies ont la propriété de donner des spores, la variation est fixçe, puisque les spores se forment avant que l'accumulation des sécrétions bactériennes nuisibles soit devenue suffisante pour modifier à nouveau le type obtenu. Dans cette succession de cultures d'atténuations différentes dont la première est très virulente, la dernière pas du tout, deux sont devenues célèbres; Tune, le deuxième vaccin charbonneux de Pasteur, est obtenue au bout de dix à douze jours; elle tue les souris et les cobayes, rend malades les lapins sans les faire succomber. L'autre, le premier vaccin charbonneux, s'obtient au bout de quinze à vingt jours ; elle tue les souris, mais laisse en vie les cobayes et les lapins.

Voilà donc, dans les cultures aspcrogènes et dans les cultures vaccinales, deux exemples remarquables de variation d'un même microbe. Tune morphologique, l'autre physiologique ; la première aboutit à la création de races de bacilles sans spores, la seconde à celle de races de bacilles sans action mortelle sur les animaux. Ces deux propriétés sont indépendantes l'une de l'autre : on peut obtenir des bactéries asporogènes très virurr lentes ou au contraire dépourvues de toute virulence ; on a pu rendre asporogènes des vaccins charbonneux aussi bien que la bactéridie primordiale. Les substances qui sont toxiques pour les animaux ne sont pas celles qui déterminent la formation des spores. Mais une grosse différence s'établit entre les deux espèces de bacilles ainsi modifiés : si nous ne savons rendre la sporulation à la bactérie asporogène, nous connaissons le moyen de faire récupérer la virulence perdue à la bactérie atténuée. Par quel procédé? par la sélection. En voici le mécanisme.

Dans une culture, tous les microbes consomment ensemble les mêmes matériaux nutritifs et produisent ensemble les mêmes

substances d'élimination. Tous les microorganismes auxquels ils donnent naissance par scissiparité en font autant, et ainsi de suite si le milieu était illimité ou indéfiniment renouvelé. Mais il n'y a pas de milieu illimité ; bouillon de culture, sang d'un animal, c'est toujours un milieu confiné. En se servant d'une comparaison grossière, on peut dire : les aliments diminuent, les excrétions s'accumulent, et les bacilles sont condamnés soit à la mort, soit, pour y échapper, à la sporulation. Or la multiplication des bactéries est extrêmement rapide ; il suffit d'examiner le sang d'un cobaye inoculé : au bout de vingt-quatre heures le microscope ne découvre aucun bâtonnet au milieu des globules sanguins ; quelques heures plus tard on les trouve isolés, clairement disséminés, mais la recherche en est facile ; au fur et à mesure qu'on se rapproflie de la mort de l'animal, les bâtonnets augmentent de quantité et dans les derniers instants d'une manière effrayante. D'heure en heure on voit leur nombre s'accroître au point qu'ils finissent par masquer les globules rouges noyés dans leur masse. En conséquence la famine et Tauto-empoisonnement sont également très rapides.

Au point de vue de la prolongation de la vie microbienne, la destruction d'un certain nombre de bactéries est une chose avantageuse pour celles qui restent ; leur persistance ' est nuisible ; c'est la concurrence vitale, c'est la lutte pour l'existence. Dans une vieille culture de bacilles asporogènes, il y en a quelques-unes qui conservent la propriété de revivification sur des milieux neufs : ce sont les plus résistantes qui subsistent. Si au contraire on cultive un mélange de bacilles ordinaires et de bacilles asporogènes dans un milieu confiné, il viendra un moment où en semant le dépôt on n'aura qu'une culture pure de charbon sporogène ; celui-ci seul a pu passer, sous forme de spore, à l'état d'indifférence chimique, tandis que la variété asporogéne restée à l'état d'activité, par conséquent plua vulnérable, est morte.

Si l'on injecte à un mouton un mélange de bactéries virulentes et de bactéries atténuées par la culture prolongée à 42^5, lorsque l'animal mourra, on ne trouvera dans son sang que des bactéries virulentes ; il y a donc persistance du

plus apte, il y a sélection. Supposons qu'on ait injecté un mélange de bactéries de virulences différentes, mais non tout à fait atténuées ; il est évident que les plus virulentes prospéreront mieux que les autres, que leur proportion dans le sang ira croissant. Si on inocule une goutte de ce sang à un deuxième mouton, la proportion des bactéries plus virulentes augmentera encore par rapport aux moins virulentes et après un nombre suffisant de passages à travers l'organisme du mouton, la virulence du microbe aura été exaltée au maximum (Le Daxtec). Et voilà comment par la sélection naturelle, s'opère le retour à la virulence d'organismes atténués. Ce mécanisme n'est d'ailleurs pas le seul qui explique le rajeunissement des propriétés pathogènes. Il y a lieu de faire intervenir la notion d'adaptation au milieu, de l'accoutumance de la bactéridie à l'organisme animal; elle est nianifeste dans certains cas, tout comme, en dehors du milieu vivant, le microbe s'accoutume aux antiseptiques. '

Inversement chez l'animal tous les éléments histologiques vivent individuellement et se reproduisent par bipartition d'une manière analogue à ce qui se passe chez la bactérie. Après l'introduction de cette dernière, il y a lujte entre les cellules des tissus et l'envahisseur. Si les cellules succombent, la maladie se termine par la mort de l'animal ; dans le cas de guérison, ce sont celles qui résistent le mieux qui survivent seules. Or ces cellules qui se multiplieront pour remplacer les autres disparues dans la rénovation cellulaire de l'organisme, donneront naissance à de nouvelles cellules bien plus aptes à résister au charbon. Ici aussi c'est une modification de l'individu qui correspond au rétour à la virulence des bactéries atténuées et c'est ce qu'on appelle l'immunité (Le Dantec). Quand l'animal succombe, ce sont les bactéries les plus virulentes qui persistent; quand il guérit ce sont les éléments histologiques les plus aptes à lutter contre les parasites qui demeurent. Une bactérie de virulence exaltée par passage à travers un animal qui a succombé tuera plus facilement un être de même espèce. Un mouton de résistance exaltée par passage à son intérieur de bacilles qui ont succombé tuera à son tour plus facilement d'autres germes de

même espèce. Le mot immunité appliqué à l'animal supérieur et le mot virulence appliqué au microbe sont synonymes ; ces deux expressions indiquent que l'être auquel chacune d'elle est appliquée triomphera de l'autre dans la lutte. L'organisme du mouton est virulent pour le premier vaccin charbonneux ; or un mouton qui aura résisté à une première infection et se sera débarrassé de tous ses parasites sera plus apte à se défendre contre une nouvelle infection, sera immunisé par sa première maladie. C'est sur cette observation que repose le principe des vaccinations qyii entre les mains de Pasteur a donné de si merveilleux résultats.

Et maintenant nous sommes en état de définir ce que l'on entend par virulence. On dit qu'un microbe est virulent pour un animal quand une de ses cultures inoculée à l'être vivant peut prospérer en son organisme en entraînant la mort ou tout au moins la maladie. La virulence est plus ou moins grande suivant que, dans des conditions comparables, la moi*t aura suivi l'inoculation de plus ou moins près. Un animp.1 pour lequel le microbe n'est pas virulent est dit réfractaire ou doué d'immunité par rapport au parasite. Si cette immunité est absolue, le microbe est détruit avant d'avoir eu le temps de se multiplier. Ordinairement elle n'est pas complète, il n'y a que des troubles légers et peu durables, une petite maladie.

A côté de sa faculté parasitaire, la bactéridie a la propriété de se développer abondamment dans les milieux inorganisés : c'est ce qu'on appelle le mode d'existence saprophyte par opposition au mode d'existence parasite. On a trouvé dans la terre et dans l'eau des bactéries qui, par leurs formes et leurs propriétés de végétation, présentent une analogie tout à fait frappante avec la bactérie charbonneuse (Huppe et Wood). Mais comme elles n'ont aucune action pathogène sur les animaux, il est permis d'élever des doutes sur leur origine. D'autre part il est impossible d'admettre qu'on puisse transformer une espèce bactérienne en une autre, la bactérie charbonneuse en bacillus subtilis comme l'avait admis Buchner. Si les travaux sur l'atténuatioiî des virus nous prouvent que des microbes mortels peuvent devenir inoffensifs ; le retour à la virulence de ces microbes

atténués çemble de prime abord autoriser à penser qu'un microbe saproph}i:e peut devenir virulent et que les organismes pathogènes que nous connaissons aujourd'hui ne sont que d'anciens saprophytes adaptés progressivement à la vie parasitaire (Pasteur, Chamrerland et Roux). Néanmoins, jusqu'à plus ample informé, nous sommes obligés d'admettre qu'un microbe, tant qu'il ne franchit pas les limites de la vé^étabilité, reste dans le domaine des agents pathogènes (Ghauveau); même ultra atténué, le bacille du charbon n'est pas transformé en une espèce nouvelle, il reste pathogène.

De tous les animaux, le mouton est le plus apte à contracter la maladie ; autant que lui, la chèvre, le cerf, le daim, le chevreuil sont sensibles. Le porc, le chien, la%plupart des carnassiers sauvages sont réfractaires ; le chat l'est moins. Les oiseaux, les batraciens sont doués d'immunité presque absolue, mais dans leurs conditions normales de vie. Ces immunités sont variables : — 1° selon la nature de la porte d'entrée du virus. Les bœufs, les chevaux résistent assez bien à l'injection souscutanée et sont très facilement infectés par la voie intestinale. Les rongeurs, au contraire, souris, lapins, cobayes, assez réfractaires à l'infection par voie digestive, sont très sensibles à l'inoculation sous-cutanée ; — 2^ selon la race des animaux, fussentils très voisins les uns des autres; les souris prennent le charbon et non les rats; bien mieux, le mouton de France est très sensible, le mouton d'Algérie est réfractaire; — 3° selon les âges : les jeunes chiens sont très aptes à contracter la maladie, les vieux y échappent (Straus); — 4<* selon les modifications qu'impriment à l'organisme les poisons ; le charbon se développe bien chez le chien adulte lorsqu'il est curarisé, chloralisé, alcoolisé (Platonia) ; — les variations de température ; les poules contractent le charbon après immersion prolongée des pattes dans l'eau froide (Pasteur), et les grenouilles si on les maintient à 37° (Gibier) ; — le surmenage ; les rats immobiles résistent à l'inoculation d'une goutte de virus charbonneux, ceux qui tournent plusieurs heures dans un tambour succombent (Gharrin et Roger). En somme la réceptivité varie selon les espèces et pour une môme espèce avec la race, avec l'âge du sujet, avec la qua-

lité, avec la quantité, avec le mode et le lieu de pénétration de l'agent pathogène, avec le fonctionnement plus ou moins défectueux^ de Torganisme, avec son état de résistance essentiellement variable, sans compter bien d'autres facteurs que nous ne connaissons pas .

Les cadavres d'animaux enfouis en terre constituent la source du contage. Pasteur lessive de la terre suspecte, laisse déposer les eaux de lévigation, recueille le dépôt, y tue la plupart des germes par une température de 90<* pendant vingt minutes et n'en retrouve plus que deux qui- soient pathogènes, le vibrion septique et la bactéridie charbonneuse. Le transport des spores charbonneuses de la profondeur à la surface du sol est dû en grande partie aux vers de terr^ (Pasteur) qui habitent les champs maudits de la Beauce. La contamination des moutons s'effectue habituellement par les piqûres de la bouche et du pharynx à l'aide des aspérités des fourrages souillés par les spores; il en résulte une tuméfaction énorme des parties atteintes, une grande réplétion bactérienne des ganglions rétropharyngiens et cervicaux. L'infection peut aussi se faire par l'intestin (Koch), ce qui se voit quelquefois chez l'homme, ou par la voie pulmonaire (Buchner) ; enfin par le tégument externe, ce qui est infiniment plus rare chez les animaux où le charbon interne s'observe presque seul. L'inoculation par les piqûres de mouches à trompe piquante, comme les taons, les stonaoxes est tout à fait exceptionnelle (Davaine, Raimbert).

ÉUologie. — Chez l'homme la contamination a presque toujours lieu par le tégument externe dans ses parties découvertes. Les cas de charbon gastro-intestinal, de charbon pulmonaire sont une rareté, contrairement à ce qui se passe chez les animaux. La pustule maligne est une lésion d'inoculation par une solution de continuité de la peau, si minime fut-elle ; l'écorchure la plus légère, un bouton d'acné suffisent à l'entrée du germe ; dans les deux tiers des cas la pustule se montre à la tête ou au cou. Toutes les professions qui de près ou de loin utilisent les matières animales, les moutons en particulier, y sont exposées, surtout celles qui s'occupent de la préparation des

peaux des animaux charbonneux ; la série de préparation que ces dernières subissent laisse intacte la virulence des spores. Ce sont donc ordinairement les bergers, les tanneurs, les mégissiers, les cordonniers, les^selliers, les gantiers, les équarisseurs, les bouchers, les ouvriers travaillant la corne, les poils, le suif qui sont atteints. Plus rarement la morsure par des animaux malades, moutons, bœufs, chevaux, les piqûres ou écorchures au cours d'une autopsie, le transport du contage d'un malade à un autre par une seringue de Pravaz ont été le mode de transmission de la maladie.

Symptômes. — Le début de la pustule maligne passe habituellement inaperçu : l'inoculation est suivie d'une incubation variant de quelques heures à deux ou trois jours. Alors apparaît une tache rouge, accompagnée de démangeaisons ; puis, au centime se forme une vésicule contenant une petite goutte de sérosité transparente ; la vésicule crève et laisse à découvert un fond livide qui bientôt revêt les apparences d'une escarre. Cette escarre d'abord jaune, puis brune, puis noir foncé est la caractéristique de la pustule maligne, et c'est sa teinte noire de tous temps observée qui lui a valu ce nom de charbon. Pendant ce temps autour de la pustule s'est fait un bourrelet œdémateux et rouge reposant sur une base indurée. Puis tout autour de l'escarre se développe une série de petites vésicules à contenu séreux, jaune ou brunâtre; ces vésicules en lignes concentriques forment une auréole à la lésion première en date ; elles grossissent pendant que l'escarre centrale s'étend et gagne du terrain. Alors la lésion présente un aspect qui ne trompe point; au centre, l'escarre brune sur une plaque d'induration surélevée; autour une couronne de vésicules satellites ; à la périphérie une zone rouge, œdémateuse. Pour en arriver à ce degré la pustule maligne a duré trois à quatre jours. Mais alors l'extension du processus s'accentue de jour en jour ; l'escarre s'agrandit, sa base se tuméfie au loin ; autour d'elle l'empâtement est diffus, rouge livide, l'œdème s'étend à toutes les parties voisines. Puis des tramées Ijmphangitiques s'accusent, les ganglions se prennent, les veines sont envahies ; la phlébite se reconnaît à l'apparition

de cordons violacés, durs, se dessinant sous la peau distendue ; à la face sa propagation aux veinas intra-craniennes est à craindre.

Comme phénomènes subjectifs, le malade n'accuse qu'une douleur modérée, plutôt une sensation de pesanteur et d'engourdissement.. Au quatrième jour la fièvre apparaît quelquefois, mais d'une manière inconstante ; des cas fort graves, à terminaison fatale rapide, ont pu être observés avec Tapjrexie la plus complète (Verneuil). D'autres fois l'ascension thermique atteint et dépasse 40**, s'accompagnant de frissons, de malaise général, de courbature, de céphalalgie. Dans les heures qui précèdent la mort, la température descend jusqu'à 3d<* (Straus), 34® même (Regnard et Routier).

11 existe concurremment un certain nombre de troubles digestifs (Raimbert), langue saburrale, nausées, vomissements,' hoquet, douleur épigastrique, diarrhée alternant avec la constipation. Les urines sont épaisses. Des vertiges, un léger délire marquent la gravité des cas. Le pouls devient petit, les syncopes se renouvellent, la respiration s'embarrasse, le faciès devient terreux, le corps se couvre de sueurs froides, des convulsions tétaniques ou épileptiformes précédent de peu la mort qui survient sans agonie, avec une connaissance parfaite (Bourgeois). La maladie a duré une semaine.

Lorsque la guérison survient, les symptômes d'empoisonnement disparaissent, l'empâtement local diminue, l'escarre arrête sa marche et s'entoure d'un sillon d'élimination, la lymphangite, l'adénite entrent en résolution. Dans certains cas des infections secondaires interviennent et peuvent à nouveau mettre la vie du malade en danger; l'élimination de l'escarre se fait lentement avec une suppuration abondante, les voies lymphatiques prises ne guérissent qu'après avoir fait courir les dçingers d'adénites suppurées ou de phlegmons graves et de réparation difficile ; des phlébiles septiques apparaissent, et, en particulier à la tête, peuvent entraîner la mort (Nepveu).

L'homme étant relativement assez réfractaire au charbon, la guérison peut se faire spontanément et elle surviendrait bien plus souvent qu'on ne pense, dans les deux tiers des cas (Bour-

TRAUMATISJWES. 1^

134 TRAUMATISMES, INFECTIONS ET DIATFÎÈSES

GEOis) sans qu'aucun traitement çiit été employé. Aucun caractère diagnostique ne permet de juger a priori d'après l'apparence de la pustule les cas qui doivent évoluer favorablement ou vers la terminaison fatale. Presque toujours la lésion cutanée du charbon est unique; il est très exceptionnel d'observer deux ou trois pustules sur le même individu (Thomassin, Bourgeois, OEmler, Raimbert). La récidive peut se montrer à quelques mois de distance (OEmler, Jarnowsky).

Le charbon bactéridien peut revêtir chez Thomme une seconde forme clinique plus rare, l'œdème malin (Bourgeois). Cette lésion grave, commune aux paupières, mais pouvant s'observer en d'autres endroits, débute par un gonflement pâle, diffus, indolore; les jours suivants la région s'indure, se couvre de vésicules, de phlyctènes à contenu sanguinolent; puis, sous chacune d'elles, apparaissent des escarres et alors Fallure de l'affection devient tout à fait comparable à celle de la pustule maligne. Les symptômes généraux sont à peu près identiques et n'en diffèrent que par une marche plus rapide en rapport avec une diffusion plus, facile. Le diagnostic très embarrassant au début devient évident quand les escarres apparaissent.

Anatomie pathologique. — La sérosité contenue dans la vésicule centrale ou dans les vésicules satellites contient des globules sanguins, des bactéridies et divers autres microbes. Ces derniers apparaissent surtout en grand nombre dès que l'épiderme est tombé et ils contribuent à la dispersion des bacilles charbonneux (Koch). L'escarre centrale est surmontée d'une croûte d'exsudat amorphe coagulé; ce dernier contient quelques bactéridies mélangées de micrococci en petit nombre ; quant à l'escarre elle-même, c'est une infiltration bactéridienne très abondante (Davaine) et presque à l'état de pureté; les bacilles de dimensions variables forment un feutrage extrêmement serré ; mais le point où l'infiltration est de beaucoup la plus riche est précisément la ligne de démarcation qui sépare l'escarre des parties encore vivantes du chorion. Le derme sous-jacent et le tissu cellulaire sous-cutané ont leurs mailles distendues par un exsudât sérp-albumineux très riche en leucocytes ; les bactéri-

dies qui s'y trouvent répandues à profusion n-ont aucune connexion avec les vaisseaux sanguins, et nulle part on né constate de bacilles dans leur intérieur. L'invasion microbienne à ce stade de la pustule maligne s'effectue exclusivement par les espaces lymphatiques et non par la voie sanguine: Les follicules des poils, les glandes sébacées, les glomérules des glandes sudoripares opposent une résistance remarquable à l'invasion des parasites ; ceux-ci forment une couronne épaisse autour de ces organes, mais n'arrivent pas à y pénétrer. Les papilles, par contre, paraissent formées presqu' exclusivement par un feutrage serré de bacilles, qui s'arrêtent en général au niveau des cellules profondes du corps muqueux de Malpighi. Au sommet de la papille distendue par les microbes, la couche épidermique ne tarde pas à être envahie et détruite, et la papille est bientôt coiffée par une petite escarre qui n'est formée que par les débris morts de l'épiderme et un feutrage extrêmement serré de bactéridies ; elles ont forcé la barrière épidermique, envahi le corps muqueux et produit une mortification qui agrandit l'escarre centrale ou donne naissance aux escarres satellites; car celles-ci ne sont aussi que la confluence de plusieurs petites dues à la mortification de l'épiderme et du corps papillaire devant l'invasion microbienne. Ce processus s'accompagne d'ailleurs d'un travail de vésiculation soulevant la couche cornée au-dessus de l'escarre.

L'infiltration œdémateuse gélatiniforme parfois très étendue qui entoure ces lésions renferme des leucocytes, un exsudât albumineux, des bactéries rares par places, réunies en amas en d'autres endroits, remarquables par leur grande longueur ; c'est un commencement d'allongement filamenteux. Dans cette zone, le chorion et le corps papillaire ne renferment aucuû bacille, ce qui est tout l'opposé de ce qui se passe au niveau et dans le voisinage immédiat de la pustule. Toujours est-il que le parasite, après s'être multiplié sur place, parcourt les lymphatiques de la peau jusqu'au ganglion le plus voisin, s'accumule dans les follicules, de là dans un autre ganglion, de là enfin dans le sang. Et c'est parce que cette barrière ganglionnaire est franchissable chez Jes animaux prédisposés, que l'infection se produit. Chez

le chien réfractaire, le ganglion suffit à arrêter définitivement la bactérie ; l'organe grossit, s'hypertrophie, est malade, mais s'oppose à la pénétration des germes. Au contraire chez l'homme, les microbes, une fois déversés dans le sang, se multiplient avec rapidité ; des foyers métastatiques bacillaires se forment et entre autres vont déterminer des lésions ulcéreuses de l'intestin. La pulpe de la rate contient de nombreuses bactéridies; le foie, le rein en montrent aussi sur les coupes ; l'urine recueillie avec pureté devient un milieu de culture où se multiplient rapidement les longs filaments caractéristiques. Le sang, de couleur noire, de consistance poisseuse, montre ses globules rouges ratatinés, une leucocytose importante, des bactéridies dans lies espaces clairs entre les globules ; elles ne s'y voient que quelques heures avant la mort et dès leur apparition on peut considérer le pronostic comme fatal.

La pustule maligne est une lésion propre à l'espèce humaine ; aucun procédé d'inoculation aux animaux n'arrive à la reproduire. Chez eux, au niveau de la piqûre, le tissu cellulaire infiltré, gélatineux, contient des leucocytes, quelques hématies, de rares bactéridies plus longues que celles du sang. Les choses se passent identiquement chez l'homme dans ce que l'on désigne sous le nom d'œdème malin. Les ganglions sont gros, rouges, ecchymotiques, renferment un nombre prodigieux de bactéries accumulées en feutrage serré, et ces ganglions en rapport avec la région inoculée sont doués de virulence bien avant le sang, la rate et les autres organes (Colin, Toussaint). Dans le rein les capillaires sont littéralement remplis de bactéries comme par une injection ; rapidement on en trouve dans le voisinage des glomérules où elles ont pénétré par effraction. En revanche le revêtement épithélial des tubes est intact, les lésions de la néphrite infectieuse font absolument défaut. Le poumon, le foie, les glandes salivaires, le pancréas montrent une véritable injection de leur réseau capillaire sous-épi thélial.

Les bactéridies charbonneuses passent dans la salive, le lait (Ghamberland et Moirssous), la bile, lés matières fécales, les urines rarement tant que le rein n'est pas altéré (Straus et Ghamberland, Boccardi). Passent-elles aussi de la mère au

fœtus ? Le placenta est un filtre parfait et les bactéries ne passent pas, disent les uns (Davaine, Brauell, Bollinger, ChauvEAu). Cette barrière n'est pas infranchissable ; le sang fœtal peut contenir des germes, toujours en petit nombre il est vrai, et être virulent, disent les autres (Straus et Ghamberland, Per- RONCiTo, KouBASsoFF, BiRscH-HiRscHFELD, DE Latis). Ou a même observé la transmission bactérienne sur des fœtus humains. L'explication de ces divergences réside dans ce fait que la pénétration est souvent liée à la présence d'hémorragies placentaires (loi de Wyssokovitch) ; il n'y a contamination que s'il y a des lésions du placenta et effraction du filtre placentaire pour qu'il y ait passage des éléments figurés : le microscope a permis de vérifier ces petits foyers hémorragiques contenant le bacille (Malvoz). Réciproquement le charbon peut servir à démontrer la réalité de la loi que Colles a établie pour la syphilis. Le charbon ayant été inoculé à des fœtus de lapine encore contenus dans l'utérus, les mères ne furent pas contaminées et acquirent une immunité parfaite qui existait encore au bout de huit mois (Lingard).

Le bacillus anthracis détermine-t-il la mort par asphyxie en soustrayant tout l'oxygène des globules (Pasteir, Bollinger), ou bien agit-il mécaniquement en obstruant les petits vaisseaux (Toussaint) ? Non, car la mort peut survenir quand le nombre des bacilles est encore trop faible pom» déterminer l'un ou l'autre de ces résultats. Ainsi les modifications de Thématose et de la respiration sont peu différentes dans les cas de charbon et de septicémie gangreneuse que nous étudierons bientôt, quoique le microbe du premier soit aérobie et celui de la seconde anaérobie c'est-à-dire ne vivant que dans les milieux privés d'air. Le bacille du charbon enlève bien de l'oxygène à l'organisme, mais la spoliation est insuffisante pour entraîner la mort (Arloing). Il est plus rationnel d'attribuer le rôle le plus important aux produits toxiques sécrétés par le microorganisme lui-même (Pasteur). Ce sont en effet les matières solubles dues à la vie de la bactéridie dans nos tissus qui tiennent la place prépondérante dans l'infection (Chauveau, Hoffa, Gamaleïa, Roux et Chamberland). Dès le début, il y a grâce à elles une irritabilité

138 TRAUMATISMBS, INFECTIONS ET DIATHÊSES

fonctionnelle des organes lymphoïdes, qui se traduit dans les ganglions et la rate par la stase sanguine suivie de thromboses et d'hémorragies (Martinotti et Barbacgi). Il y a d'abord leucocytose, puis ensuite les matières toxiques produisent un relâchement des capillaires tel que les parois laissent filtrer sans déchirure les globules rouges et les bactéridies. La production des toxines est surtout abondante dans certains milieux comme le cerveau (Martinotti et Tedeschi), au point que l'émulsion stérilisée de cerveau charbonneux injectée à d'axitres sujets d'expérience sous la peau les tue rapidement avec des symptômes identiques à ceux du charbon inoculé.

Diagnostic. — La pustule maligne à son début prête à confusion avec les petites lésions de la peau provoquées par les piqûres des insectes. A la période de Tescarre on pourrait se croire en présence des formes gangreneuses du furoncle et de Tanthrax : dans ces dernières la douleur est plus vive, la marche moins rapide, la suppuration de règle tandis qu'elle est l'exception dans le charbon, la couronne de vésicules manque et les phénomènes généraux sont différents. L'ecthyma, le rupia par leurs croûtes noires, la zone inflammée qui les entourent ressemblent à la pustule. C'est surtout le chancre syphilitique qui avec son induration et son adénopathie crée une analogie trompeuse ; son allure lente et torpîde permettra de faire le diagnostic.

Traitement. — La prophylaxie doit s'appliquer à empêcher le retour des épidémies de charbon sur les animaux. Les cadavres contaminés seront incinérés ou enfouis à de grandes profondeurs entré deux lits de chaux vive; les locaux habités par les animaux malades seront soigneusement désinfectés et leurs voisins d'étable vaccinés à l'aide d'inoculations préventives.

Au début la pustule maligne est une infection locale ; il y a donc lieu de tenter tout d'abord de détruire le foyer où pullule la bactérie. Depuis un siècle on a fait l'extirpation de la pustule (FouRNiER, Maret, Ghambon, Bryant, Baker). L'ablation large

de la lésion entraîne des délabrements étendus, est souvent impossible à la face, facilite Finfection par voie sanguine et ne donne pas la garantie d'une extirpation totale au delà des limites du mal. Le fer rouge et les caustiques chimiques sont plus communément employés : citons le chlorure d'antimoine liquide (Enaux et GHAUSsmR), la potasse caustique (Bourgeois), le chlorure de zinc (Després), la pâte de Ganquoin, un mélange de bichlorure de mercure et d'essence de térébenthine (Romès). L'association des deux procédés était fréquemment utilisée par les médecins de la Beauce qui après incision cruciale au fer rouge remplissaient la plaie de bichlorure de mercure concassé ; ce traitement énergique et rationnel a malheureusement contre lui les douleurs excessives, les dangers d'empoisonnement et d'hémorragie (Pibrac, Enaux et Ghaussier, Régnier). Le thermocautère est à l'heure actuelle universellement adopté ; la pustule est extirpée à l'aide du couteau chauffé au rouge et les tissus œdématiés du voisinage sont labourés de profondes raies de feu.

Les injections interstitielles de liquides antiseptiques sont basées sur l'action des agents chimiques sur la bactéridie, entre autres l'iode, le sublimé, l'acide phénique, l'acide salicylique (Davaine, Déclat, Arloing, GoRNEviN et Thomas). La teinture d'iode pure ou étendue est injectée à l'aide de la seringue hypodermique profondément dans la zone œdémateuse à dose de quinze à vingt gouttes chaque fois en trois ou quatre piqûres renouvelées matin et soir pendant plusieurs jours. L'acide phénique à 2 p. 100 a été utilisé de même manière. Une méthode mixte cumule ces divers traitements (Verneuil), associant l'extirpation de l'escarre, les cautérisations profondes de l'auréole concentrique avec les injections iodées dans l'épaisseur de l'œdème périphérique ; les pulvérisations phéniquées, l'enveloppement dans les pansements . humides au sublimé complètent le traitement. La médication interne ne sera pas négligée ; les toniques sous toutes leurs formes seront largement administrés.

Les premières tentatives d'immunisation contre le charbon sont dues à Toussaint, qui chauffait à 55° pendant dix minutes du sang charbonneux défibriné. Pasteur montra que la bactérie

était simplement modifiée et non tuée par le chauffage et qu'il s'agissait d'une vaccination par un virus atténué et non par une matière vaccinante, comme le pensait Toussaint. La méthode d'atténuation de Pasteur s'adresse directement aux agents virulents cultivés en dehors de l'économie animale et modifie leur virulence par l'action plus ou moins prolongée ou plus ou moins intense de certains agents qui ne compromettent pas la vie du pai'asite. Pasteur avait découvert ces propriétés dans le choléra des poules qui en vieillissant s'atténue sous l'influence de l'oxjgène et donne des races modifiées propres à la vaccination.

Nous avons vu plus haut comment il appliqua au charbon son procédé de chauffage prolongé entre 42^ et 43^ et comment il obtint ses vaccins à virulence définitivement fixe. C'est à l'action de l'oxygène de l'air qu'il faudrait attribuer l'atténuation du mycélium charbonneux (Pasteur), et elle serait facilitée par l'exposition des cultm-es en couches minces et en larges surfaces.

Les autres procédés d'atténuation reposent sur l'action de la chaleur (Toussaint, Ghauveau), de la lumière solaire (Arloing), de l'oxygène comprimé (Ghauveau, Wosessenki) ; mais ces vaccins ont une tendance facile à retourner à la virulence primitive ; sur l'action des antiseptiques, solutions phéniquées (Ghamberland), de bichromate de potasse (Roux), l'acide s ulfurique dilué ; ici les modifications biologiques obtenues sont définitives. Mais le procédé de Pasteur, la culture entre 42^^ et 43<*, demeure encore celle de toutes ces méthodes qui assure le mieux la création de véritables races de virus-vaccins. A l'aide de ces virus affaiblis on obtient l'immunité par l'inoculation préventive ; elle permet ^ l'organisme de résister soit à l'introduction ultérieure d'un virus plus énergique, soit aux divers modes de contagion naturelle . 11 suffit de trouver un vaccin assez faible pour ne pas causer de troubles graves, assez fort pour assurer la résistance à la contagion naturelle. On y arrive par l'emploi successif de deux virus d'énergie différente : un premier très faible, toujours facilement supporté, un second plus fort, mais qui, inoculé d'emblée, eut provoqué des accidents. Les bactéridies atténuées injectées / sous la peau ne se multiplient que faiblement au point d'inocu-

lation ; elles sont détruites sur place sans que l'organisme soit enyahi par elles (Bitter, Wissokovicz).

Mais il existe aussi d'autres procédés d'immunisation. Et d'abord à l'aide de produits solubles. Dès 1885 Chauveau conférait l'immunité au mouton par l'injection întra-veineuse de sang défibriné et privé de bactéries par le chauffage. 11 en fut de même pour une albumose extraite des cultures dans des milieux additionnés de fibrine (Hankin, 1889), des cultures sur sérum de bœuf filtrées sur porcelaine (Petermann, 1892), des produits de culture dans des milieux glycérines (E. Roux). Seulement on rencontre de grandes difficultés pour faire ces préparations : les toxines sont trop sensibles à l'action de la chaleur pour qu'on puisse pratiquement utiliser le procédé ; d'autre part elles sont retenues presque totalement par les filtres. On a essayé l'action antiseptique des essences, celle de la moutarde par exemple (Roux). On peut aussi employer la décantation (Arloing) en aspirant avec un siphon les couches supérieures d'un liquide de vieille culture. Toutes ces substances ainsi extraites ont conféré l'immunité aux animaux sensibles, mais toutes ne sont capables de les préserver qu'employées à titre préventif. A l'aide d'une toxine préparée en solution de peptone glycérinée, Marmier a conféré l'immunité à des lapins : la première injection doit être très faible (3 milligrammes) : la seconde plus considérable ne doit être faite que quand l'animal est rétabli au bout de cinq à six jours ; en augmentant progressivement les doses de toxine on arrive à rendre les animaux réfractaires aux cultures virulentes.

Behring avait constaté que le rat blanc était réfractaire au charbon ; les souris inoculées d'un mélange de spores charbonneuses et de sérum de rat, ne présentaient aucun accident : de là à conclure aux propriétés bactéricides de ce sérum, il n'y a qu'un pas (Hankin, Ogata et Josuhara). Cependant le rat pas plus que le chien ou la poule n'est en réalité réfractaire (Roux et Metchnikoff) et leur sérum n'a pas d'action protectrice pour les animaux sensibles (Enderlen, Petermann, Roudenko, Enriquez etSERAFiNi, Terni).

D'autre part le liquide testiculaire (Zakharoff), le sérum des

animaux infectés par le streptocoque de l'érysipèle (Emmerich) ne donnent qu'une immunité passagère et non d'une manière constante. L'inoculation des cultures vaccins à doses progressivement croissantes, associée à des injections fréquentes de sang charbonneux et des cultures virulentes ont rendu des lapins et des moutons aptes à fournir un sérum préventif et curateur (Mar- CHOUx). Or il importe de faire ici une distinction entre la vaccination et l'immunisation, car, si un mouton vacciné à la façon ordinaire est tout à fait réfractaire au charbon inoculé, même à dose élevée, le sérum qu'il fournit n'a que des propriétés préventives peu marquées et aucun pouvoir curatif. Pour développer celui-ci, il faut amener l'immunité de l'animal à un degré excessif, jusqu'à ce qu'il supporte des doses énormes de charbon qu'il faut renouveler de temps en temps. L'immunité acquise par la vaccination ne ressemble pas du tout à celle que procure le sérum anti-charbonneux : elle est aussi profonde que celle-ci est superficielle, aussi durable que la seconde est fugace (Landouzy). Aucun des animaux traités par le sérum n'a été vacciné au sens propre du mot, car tous ont succombé à une inoculation de charbon virulent faite longtemps après, tandis que traités préventivement ou même dans un délai de sept à vingt-quatre heures après l'inoculation virulente, tous ont résisté. Ces résultats, fruits de travaux considérables, pour médiocres qu'ils puissent paraître ne sont pas à dédaigner et permettent d'espérer qu'ils portent en germe la sérothérapie de la pustule maligne.

Charbon interne, — Par exception Thomme peut contracter le charbon sans présenter de pustule maligne : l'inoculation a eu lieu par le tube digestif, c'est le charbon intestinal (Wahl, Recklinghausen), ou parles voies respiratoires, c'est le charbon pulmonaire (Schlemmer, Klob, Frisch).

Le charbon intestinal, la mycose intestinale (Buhl, Waldeyer MuNCH, Wagner, Leube, Muller, Albrecht) résulte de l'ingestion de viandes provenant d'animaux malades ou d'aliments couverts de poussières charbonneuses. Les spores ayant résisté à l'action du suc gastrique provoquent sur la muqueuse de l'estomac, de l'intestin grêle et quelquefois du côlon la formation de saillies

d'apparence pustuleuse, rouges, hémorragiques, gangrenées et bourrées de bactéridies : autour existe un œdèm'e gélatineux pendant que les ganglions mésentériques se tuméfient, que la rate volumineuse devient diffluente. Le malade présente des vomissements, des douleurs épigastriques et abdominales, un syndrome péritonéal pouvant être confondu avec l'étranglement interne, de la diarrhée, des selles sanguinolentes.

Le charbon pulmonaire (Spear, Greenfield) fut autrefois observé en Angleterre parmi les ouvriers qui travaillaient les laines venant d'Asie. Expérimentalement on peut le reproduire en faisant inhaler aux animaux des poussières contenant des spores charbonneuses (Buchner). A la congestion et à l'œdème pulmonaire du début succèdent très rapidement des signes stéthoscopiques de broncho-pneumonie et de pleurésie doubles ; le malade se cyanose, rend une expectoration spumeuse et visqueuse, et après une courte période de délire s'éteint dans le collapsus. Un épanchement abondant dans les plèvres, de l'infiltration mé- diastine, de la tuméfaction des ganglions bronchiques, des suffusions sanguines dans le poumon et la muqueuse trachéo-bronchique, telles sont les lésions anatomiques que l'on trouve à l'autopsie des malades morts de charbon pulmonaire. Gomme dans le charbon intestinal il y a des phénomènes généraux graves, identiques à ceux que l'on observe dans les formes les plus sévères de la pustule maligne ; parfois apparaissent sur les téguments une série de pustules malignes secondaires. Ges formes ainsi que la septicémie charbonneuse, infection sans localisation spéciale, particulièrement difficile à distinguer des infections intestinales, de la fièvre typhoïde entre autres, sont d'un pronostic excessivement grave et presque toujours mortelles.

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