‹ TravailChapitre 5 sur 9 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Trois années se passèrent, et Luc créa son usine nouvelle, qui donna naissance à toute une cité ouvrière. Les terrains s'étendaient sur plus d'un kilomètre carré, en bas de la rampe des Monts Bleuses, une vasle lande, légèrement en pente, qui allait du parc de la Crôcherie aux bâtiments entassés de TAbîme. Et les débuts durent

être modestes, on utilisa seulement une partie de cette lande, en réservant le reste aux agrandissements espérés de Tavenir.

L'usine se trouvait adossée au promontoire rocheux, en dessous même du haut fourneau, qui communi(iuait avec les ateliers ;^jar deux monte-charges. D'ailleurs, dans l'attente de la révolution que les fours électriques de Jordan devaient aj)porler, Luc ne s'était guère occupé du haut fourneau, l'améliorant dans les détails, le laissant fonctionner aux mains do Morfain, selon ranli(iMe routine. Mais, dans l'installation de l'usine, il avait réalisé tous les progrès possibles, au point de vue des bâtiments et de

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roulillage, pour aecroitre le rendemenl du travail, en diminuant l'ulTort dus travail Icui-s. El, de même, il iivaît voulu quelesmaiïionsdc sa cité ouvrière, construites chacune au milieu d'un jardin, fussent des maisons de bien-être, où (leurît la vie de familie. Une cinquantaine déjà occupaient les terres voisines du parc de la CrAcherie, un petit bourg en marche vers Beauclair; car chaque . maison qu'on bâtissait était comme un pas nouveau de' la Cité future, à la conquête de la vieille ville coupable et condamnée. Puis, au centre des terrains, Luc avpît fait élever la MaïKiiri-Coniinuiii!, une vaste construction où se trouv;iicnt les ICcoIes, unu BibliothÈque, une Salle de réunion el ilc fêtes, des Jeux, des Bains. C'était là simplemi.'nl ce qu'il aviiit gard^ du phalanstère de Fourier, laisSiiiit chacun bùlir à sa guise, sans forcer personne à l'aligUL-mcnt, n'éprouvant la nécessité de la communauté que pour eortains services publics. Enfin, derrière, des Magasins-Généraux se créaient, de jour en jour élargis, une boulangerie, une boucherie, une épicerie, sans compter lus vêtements, les ustensiles, les menus objets indispensables, toute une association coopérative de consommation qui répondait â l'association coopérative de production, régiasaiit l'usine. Sans doute, ce n'était encore qu'un l'inbryou, mais la vie afQuait, l'œuvre pouvait être jugi'r. l-'l Lue, qui n'aurait pas marché si vite, s'il n'avait eu l'iilée heureuse d'intéresser les ouvriers du b&Ument à sa création, était surtout ravi d'uvoir su ftipter toutes les sources êpiu'ses parmi les roclies supérieures, pour en baigner la ville naissante, dus flots d'une eau fraîche el pure qni lavait l'usine et la .Maison-Commune, arrosait les jardins anx verdures épaisses, ruisselait dans chaque habitation, dont elle était la santé et la joie.

Cu maliii-lil, Fauchai'd, l'arraclieur, vint flâner à la (In clierie, pour voir d'anciens camarades. Lui, toujoun^ iiidéi-is l't (hdent, ét;iil ri'<U' h r.\birni', tan'ii<! que Ron-

naire emmenait à l'usine nouvelle son beau-frère Ragu, qui lui-même décidait Bourron à le suivre. Tous trois travaillaient donc là; et c'étaient eux que Fauchard désirait (jucstionner, incapable de prendre un parti, dans Thébélement où l'avaient jeté quinze années déjà d'arrachage, toujours le même geste, le même effort, au milieu du même incendie. Sa déformation, sa paresse d'esprit était devenue telle, que depuis de longs mois il se proposait de faire cette visite, sans trouver la force de volonté nécessaire. Et, dès son entrée à la Grêcherie, il s'étonna.

Au sortir de l'Abîme noir, sale, poussiéreux, dont les lourdes halles délabrées s'éclairaient à peine par d'étroits vitrages, c'était un premier émerveillement que les halles légères de la Grêcherie, de fer et de briques, dans lesquelles de larges baies vitrées laissaient pénétrer à flots l'air et le soleil. Toutes étaient pavées en dalles de ciment, ce qui diminuait beaucoup les poussières, si nuisibles. L'eau coulait partout en abondance, permettait de continuels lavages. Et, comme il n'y avait presque plus de fumées, grâce aux cheminées nouvelles qui brûlaient tout, upe grande propreté régnait, d'un entretien facile. L'antre infernal du Gyclope avait fait place à de vastes ateliers clairs, luisants et gais, où la besogne semblait perdre de sa rudesse. Sans doute, l'emploi de Téleciricilé était encore restreint, le bruit des machines restait assourdissant, l'effort humain ne se trouvait guère soulagé. G'était à peine si, dans les fours à puddler et dans les fours à creusets, des essais de moyens mécaniques, jusque-là défectueux, faisaient espérer que les bras de Thomme, un jour, seraient libérés des travaux trop durs. On n'en était qu'aux tâtonnements, en marche vers l'avenir. Mais quelle amélioration déjà, celte simple propreté, cet iûr et ce soleil qui baignaient les grandes sulles légères, cette gaieté du travail moins lourd anx épaules! et comme la comjiaraison s'imposait, saisissante,

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avec les Irous de ténèbres et de souffrances, où agonî-

saienl li!s ëijuipes des vieilles usines du voisinage !

Fauchard croyait trouverBonnaire, le mattre puddieur, À son four, et i) fat surpris de le voir, dans la même halle, dirii;er un grand laminoir, qui fabriquait des rails.

— Tiens! tu as lâché le puddiage?

— Non, mais nous faisons un peu de tout ici. Cest ta règle de la maison ; deui heures de ceci, deux heures d« cela; et, ma foi! c'est bien vrai que cela repose.

La vérilé ^lail que Luc ne JOcidail pas facilement les ouvriers ijii'il embauchait à sortir de leur spécialité. Plus lard, la ri^formc s'accompliruil, les enfants passeraient oar pliisioui's apprentissages, car le travail attrayant ne pouvait être que dans la variété des diverses tâches et dans le peu d'IiL'ures consacrées à chacune d'elles.

— Ah! soupira Fauchard, que ça m'amuserait donc da faire autre chose que d'arracher les creusets du fond dt mon four ! Mais je ne sais pas, je ne peux pas.

Lo bruit saccadé du laminoir était si violent, qu'il devait p. irkr très fort. H se tut, il profita d'un moment de répit pour si;rrer la main de Ragu et de Dourron, qui se trouvaient là, très occi'pés à recevoir les rails. Ce fut elituite pour lui un spectacle. On ne fabriquait pas de rails i l'Abime, 11 regardait ceux-ci avec des pensées confuses, qu'il n'auruit pas su exprimer. Ce dont il souffrait surtout, diins son t:crasi?ment, dans sa déchéance d'homme déjeté sous la meule, devenu un simple outil, c'était d'avoir pa:'dé la cor.scicnce obscure qu'il aurait pu être une intelligence, une volonté. Une petite lumière brûlait encore on lui, comme la petite lampe de veille quijamaisne s'éteiut. Kl quelle lourde tristesse à regretter l'homme libre, et sain, <-t joyeux, qu'il serait devenu, sans ce cachot d'abctissfmciit où l'esclavage t'avait jeté! Les rails qui s'allongeaient, qui s'allongiaienl toujours, étaient comme

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une voie, comme un chemin sans fin, où sa pensée glissait, se perdait dans Tavenir, dont il n'avait plus l'espoir ni même la conception claire.

Sous la halle voisine de la grande fonderie, un four spécial fondait Tacier ; et le métal en fusion était reçu dans une grande poche de fonte, garnie de terre réfractaire qui le versait ensuite mécaniquement dans des moules en forme de lingot. Des ponts roulants électriques, des grues d'une puissance considérable, soulevaient, transportaient ces lourdes masses, les amenaient aux laminoirs, les conduisaient aux ateliers de rivetage et d« boulonnage. 11 y avait des trains de laminoirs géants, étirant les lingots selon le profil voulu, les cintrant aussi à la demande pour les grandes fermes d'acier surtout, les pièces colossales des ponts, des charpentes d'édifices, des constructions de toutes sortes, toutes prcHes à être montées, rivelées ou boulonnées. Pour les poulrcs, pour les rails, pièces simples, de dimensions constantes, les trains de laminoirs spéciaux marchaient avec une régularité, une activité formidable. Au sortir du réchaud, d'un éclat de soleil, le lingot d'acier, court et de la grosseur d'un tronc d'homme, était pris, dans la première cage, entre les deux rouleaux qui tournaient en sens inverse; et il sortait aminci de la gorge, rentrait dans la seconde cage, où il s'amincissait encore; et, de cage en cage, les gorges ébauchaient de plus en plus la pièce, finissaient par donner au rail son profil exact et sa longueur réglementaire de dix mètres. Cela n'allait pas sans un vacarme assourdissant, un terrible bruit de mâchoires, dans les allonges, entre les cages, quelque chose comme la mastication il'un colosse, en train de mâcher tout cet acier. Et les rails succédaient aux rails avec une rapidité extraordinaire, on pouvait à peine suivre le lingot qui s'amincislait, qui s'allongeait, qui jaillissait en un nouveau rail, pour s'ajouter aux autres rails, comme si les voies ferrées,

lia LES gi ATI-.Ë EVAAGILtS

pur le monde, E étendaient sans lîn, pénétraieot au fond

des contrées les plus désertes, en faisant le tour de la

terre.

— Pour qui est-ce donc, tout ca? demanda Faucbard, ahuri.

— C'est pour les Chinois, répondit Itagu, en phtsaot^nt.

Mais Luc passait devant les laminoirs. Il vivait généralement sa matinée dans l'usine, donnant un coup d'œil i chuquu halli;, causant en camarade avec les ouvriers. Il avait dû garder en partie la hiérarchie ancienne, des ouvriers maîtres, dus sun/cillanls, des ingénieurs, des bu- . reaux de complabililé et de direelion commerciale. Mais il réalisait di^j.^dcs économies sérieuses, gr&ce à son continuel souci de réduire le plus possible le nombre des chefs et le personnel des bureaux. D'ailleurs, ses espérances immédiates s'étaient réalisées : bien qu'on n'eût pas encore retrouvé les filons eicellents d'autrefois, le minerai actuel de la mine, traité chimiquement, donnait à bas prix de la fonte de qualité possible; et, dès lors, la fabrication des charpentes et des rails, suffisamment rémunératrice, assurait la prospérité de l'usine. On vivait, le chiffre d'alTaires s'élargissait chaque année, c'était pour lui l'important, car son clîorl portail sur l'avenir de l'œuvre, dans la certitude où il était de vaincre si, à chaque partage dos bénéfices, les ouvriers voyaient s'accroître leur bien-êtru, plus de bonheur et moins de peine. Il n'en passait pas moins son existence de chaque jour en continuelles alertes, au milieu de celle création si complexe qu'il devait surveiller, des avances considérables i faire, tout un petit peuple i conduire, des soucis à la fois d'apétre, d'ingénieur et de financier. Sans doute, le succès semblait certain, mais combien il U sentait précaire encore, à la merci des événements!

Dans le vacarme, Lucnefît que s'arrêter une minuta, en

souriant à Bonnaire, à Ragu el à Bourron, sans môme apercevoir Fauchard. Il se plaisait dans cette halle des laminoirs, la fabrication des charpentes et des rails l'égayait d'ordinaire, c'était la bonne forge de la paix, comme il le disait gaiement; et il l'opposait à la forge mauvaise de la guerre, la forge voisine, où, si chèrement, avec tant de soins, on fabriquait des canons et des obus. Des outils si perfectionnés, un métal travaillé d'une main si fine, pour ne produire que ces monstrueux engins de destruction, qui coûtent aux nations des milliards, et qui les ruinent à attendre la guerre, quand la guerre ne vient pas les exterminer ! Ah ! que les charpentes d'acier se multiplient donc, dressent donc des édifices utiles, des villes heureuses, des ponts pour franchir les fleuves et les vallées, et que des rails jaillissent toujours des laminoirs, allongent sans fin les voies ferrées, abolissent les frontières, rapprochent les peuples, conquièrent le monde entier à la civilisation fraternelle de demain !

Mais, comme Luc passait dans la halle de la grande fonderie, où Ton entendait le gros marteau-pilon entrer en danse, forgeant toute l'armature d'un pont gigantesque, les laminoirs s'arrêtèrent, il y eut un répit pour la mise en marche d'un nouveau profil. Et Fauchard s'approcha des anciens camarades, une conversation s'engagea.

— Alors, ça marche ici, vous êtes contents? demandat-il.

— Contents, sans doute, répondit Bonnaire. La journée n'est que de huit hcîures, et, grâce au changement de besoiino, on s'éreiiilo moins, le travail est plus agréable.

Lui, grand et fort, avec sa large face de bonhomie et de saille, était un des solides soutiens de l'usine nouvelle. Il îaisait partie du conseil de direction, il gard.iit aussi à Luc une gratitude de l'avoir embauché, lorsqu'il avait dû <[uiUer rAbitne, inquiet du lendemain. Pourlaiit,.

«g LES QUATHC ËVANGILES

SOD collectivisme inlransigeaat souffraîl du répme d« simple association qui régissait la CrâclMrie, el daas lequel le capital gardait sa large part. Le révelutioanaire en Ini, l'ouTrier rêveur d'absolu, protestait. Mais il Alut sage, il travaillait et poussait les camarades i traTailler en tout dévouement, ayant promis d'attendre les rtsultats de l 'expérience.

— Alors, reprit Fauchard, tous gagnez beaucoup, le double de vos journées d'autrefois?

Ragn se mit à plaisanter, de son rire mauvais.

— Oh! le double, dis cent francs par jour, el je ae compte pas le Champagne et les cigares!

Lui, sans entrain, avait simplement suivi Bonnaire, «n venant s'embaucher Ji la Crëcherie. Et, s'il n'7 était peint mal, dans un grand bien-être relatif, trop d'ordre et trop de certitude devaient l'y blesser, car il redevenait railleur, il commençait à tourner soa bonbew en déri-

— Cent francs! cria Fancbard suffbq^ué, to gagnes cent francs, loi?

Bourrun, qui restait l'ombre de Ragu, crut devoir ren^ chérir.

— Cent francs pour commencer! et l'on vous paje les chevaux de bois le dimanche!

M^iis Donnaire haussa les épaules, d'un air de gravité dédaigneuse, tandis que les deux autres ricanaient.

— Tu vois bien qu'ils dirent des bêtises et qu'ils se moquent de toi... Tout compte fait, après le partage des hénéfices, nos journées ne sont guère plus fortes que les vôtres. Seulement, i chaque règlement, elles augmentent, et il est très certain qu'elles deviendront superbes... Piiis, nous avons toutes sortes d'avantages, notre avenir

. est as.suré, notre vie est beaucoup moins chère, gr&ce à nos ma^slns coopératifs et aux petites maisons si gaies, qu uii nc/us loue presque pour rien... Certes, ce n'est pas

encore la vraie justice, mais tout de même nxms voilà en route.

Ragu continuait de ricaner; et le besoin lui vint de satisfaire une autre de ses haines ; car, s'il plaisantait la Crêcherie, il parlait méchamment de rAhîme, d'un air de rancune féroce.

— Et le Delaveau, quelle tête Mi-ii, cet asimai-là? Ce qui m'amxtse, e'est que ça doit Tembèter rudemesat, cette nouvelle usine qu'on a plantée près de la sieiuiie, et qui a Tair de vouloir faire de bonnes affaires... il rage, hein?

Fauehard eut un ^ste vague.

— Bien sûr qu'il doit rager, mais ça no se voit pas trop... Et puis, tu sais, moi, je ne sais pas, j'ai a-ssez d'embêtement, sans m'occuper de celui des autres,.. J''ai entendu raconter qu'il s'en fidult, de votre usine et de la concurrence. Il dit, comme ça, qu'il aura toujours des canons et des obus à fabriquer, parce que les hommes sont trop bêtes et qu'ils se massacreront toujours.

Luc, qui revenait de la halle de la grande fonderie, entendit ces paroles. Depuis trois ans, depuis le jour où il avait décidé Jordan à garder le haut fourneau et à créer des aciéries et des forges, il savait qu'il avait un ennemi en Delaveau. Le coup était rude pour œ dernier, qui espérait acheter la Grêcherie à bon compte, avec de longues facilités de payement, et qui la voyait passer aux mains d'un jeune audacieux, plein d'intelligence et d'activité, résolu à bouleverser le monde, d'une telle viguenr créatrice, qu'il débutait en faisant sortir du sol un embryon de ville. Cependant, après la colère de la première surprise, Delaveau s'était senti quand même rempli de confiance. Il se renfermerait dans la fabrication des canons et des obus, où les bénéfices étaient considérables et où il ne craignait aucune concurrence. L'annonce que l'usine voisine allait reprendre les rails et les charpentes l'avait

d'abord égayé d'une joie ironique, dans l'ignorance où il élait de l'e.\ploitutioii nouvelle de la mine. Puis, lorsqu'il avnil compris, d(!vanl les gros gains que permettait te minerai irailé chimiquement, il s'était montré beau joueur, il avait dûclaré à qui voulait l'entendre qu'il ; avait place pour toutes les industries sous le soleil, et qu'il laissait bien volontiers les charpentes et les rails à son heureui voisin, si ce dernier lui laissait les obus et les canons. La paix n'élait donc pas troublée en apparence, les rapports reslaiont froids et polis. Mais, au fond de Delaveau, veillait une sourde inquiétude, la peur de ce foyer de juste et libre travail, si proche, dont ta flamme pouvait gagner ses balles et ses équipes. Et c'était encore un autre malaise, la sensation inavouée qae peu à peu de vieux échafaudages craquaient sous lui, qu'U ; avait des causes du pourriture dont il n'était pas le maître, et que, le jour où la force du capital Tiendrait i lui manquer, tout l'édifice s'écraserait par terre, sans qu'il pût le soutenir davantage de ses bras entêtés et vigoureux.

Dans celte guerre inévitable, de jour en jour plus rude, qui s'était engagée entre la Crécherie et l'Abtme, et qui ne pouvait se terminer que par l'écrasement de l'une des deux usines, Luc ne s'attendrissait point sur les Delaveau. S'il avait pour l'homme de l'ostime, quand il le voyait si âpre au travail, si brave à défendre ses idées, il méprisait la femme, Fernande, il en avait même une sorte de terreur, en devinant chez elle toute une terrible force de corruption et de destruction. L'aventure mauvaise qu'il avait surprise à la Guerdache, cette conquËte impérieuse de Boisgelin, pauvre et bel homme dont la fortune ét&it en train de fondre aux mains de la dévoratrice, l'emplissait d'une inquiétude croissante, dans la prévision des drames futurs. Et c'était vers la bonne et douce Soiaone que toute son anxieuse tendresse allait, car elle éUit la

victime, la seule qu'il plaignait vraiment d'être dans cette maison aux charpentes pourries, dont les plalonds finiraient par s'effondrer un soir. Il avait dû cesser des relations qui étaient bien chères à son cœur, il ne fréquentait plus la Guerdache, il en connaissait les seules nouvelles que le hasard lui apportait. Tout semblait y marcher de mal en pis, les folles exigences de Fernande s'aggravaient, sans que Suzanne trouvât d'autre énergie que celle du silence, réduite à fermer les yeux par la crainte d'un scandale. Et Luc l'avant rencontrée dans une rue de Beauclair, tenant son petit Paul par la main, elle l'avait regardé d'un long regard, où se lisaient sa peine €t l'amitié qu'elle lui gardait, malgré la lutte désormais meurtrière qui séparait leurs deux existences.

Aussi, dès qu'il eut reconnu Fauchard, Luc se tint-il sur la défensive, ayant pour tactique d'éviter tout conflit inutile avec l'Abîme. 11 acceptait bien les ouvriers qui lui arrivaient de l'usine voisine, mais il ne voulait pas avoir Tair de les attirer. Les camarades décidaient seuls de leur admission. Et, comme Bonnaire lui avait déjà parlé de Fauchard plusieurs fois, il aiîecla de croire que celui-ci se faisait embaucher.

— Ahl c'est vous, mon ami, vous venez voir si vos anciens compagnons veulent vous faire une place.

L'ouvrier arracheur, hébété, repris de doute, incapable d'une résolution, se mit à bégayer des phrases sans suite. Toute nouveauté l'effrayait, dans sa routine et son aveuglement de bête de manège. On avait à ce point tué en lui l'initiative, qu'en dehors du geste accoutumé, il ne savait plus agir, envahi d'une terreur d'enfant. Cette usine nouvelle, ces grandes halles propres et claires l'émotionnaient, comme un domaine redoutable, où il ne pourrait vivre. El il n'éprouvait plus que la hâte de rentrer dans son enfer noir et douloureux. Ragu l'avait plaisanté : à

quoi bon changer de maison, quand rien n'était sûr?

m LES QUATRE £VAHG1LES

Puis, peut-être Bentait-il confusément que, pour lui, î) n'était plus temps.

— Nim, non, monsieur, pas encore... Je voudrais bien, ra»is je ne sais pas... Je rerrai ^lus tard, je Gonsalterai ma femme...

Luc souriait.

— C'est cela, c'est cela, il faut que leB femmes sAîent contfntes... Au revoir, mon ami.

El Fauchard, gauchement, s'en alla, étoaoé lui-ffléme de la façon dont sa visite avait tourné, car il était certainement venu avec l'intention de demander du travail, si la maison lui plaisait et si l'on j gagnait davaola^ qu'à l'Âliimc. Pourquoi donc se sauvait-il, troublé par oe qu'il avait vu de trop beau, et n'ayant que le besoin de se réfugier, de s'engourdir encore dans le lourd sommeil de sa misère ?

Un instaot, Luc s'entretint avec Bonnaîre d'un perfectionnement qu'il désirait apporter aux laminoirs. Mais Ragu avait une rûclamalion k présenter.

— Monsieur Lac, un coup de vent a encore cassé Crois vitres, à la fenêtre de notre chambre. Et, cette fois, j« vous avertis que nous ne payerons pas... Ça vient de ce que notre maison est la première dans le courant d'air de la plaine. On y gèle.

Il se plaignait toujours, il avait toujours des prétextes pour être mécontent.

— D'ailleurs, monsieur Luc, c'est bien simple, ¥ous pouvez passer cbez nous, afin de vous rendre coopte.- Josine vous montrera ça.

Di'puis qu'il s'était fait embaucher à la Crécherie, Sœurette avait obtenu de lui qu'il épousât Josine; et le jebiie ménage occupait donc une des petites maisons de la cité ouvrière, entre les deux maisons des Bonnaire et des ISourron. Jusque-là, comme il s'était beaucoup corrigé, grâce au milieu, la bonne entente ne semblait

pas avoir été sérieusement troublée. Quelques querelles s'étaient seules produites, à cause de la présence de Nainet^ qui vivait aussi là. D'ailleurs, lorsque Josine aTait du chagrin, et qu'elle pleurait, elle fermait la fenêtre, pour qu'on ne l'entendit pas.

Une ombre avait passé sur le front de Luc, dans la joie qu'il avait toujours à visiter les ateliers, le matin.

— C'est cela, Ragu, répondit-il simplement, je passerai chez vous. •

Et la conversation cessa, le train de laminoirs s'était remis à fonctionner, couvrant les voix de son bruit de mastication géante. De nouveau, les lingots éblouissants passaient et repassaient, s'allongeaient à chaque «ourse, jaillissaient en rails. Et sans cesse les rails s'ajoutaient aux rails, il semblait que la terre allait bientôt en être sillonnée de toutes parts, pour ckarrier à l'inûai la vie décuplée et victorieuse.

Un instant encore, Luc regarda la bonne besogne, souriant à Bonnaire, encourageant d'un air de camarade Bourron et Ragu, s'efforçant de faire lever de chaque équipe de travailleurs toute une moisson d'amour, dans sa certitude que rien de solide ne pousse, quand on ne s'aime pas. Puis, il quitta les ateliers, il se rendit à la Maison-Commune, comme il faisait chaque matin, pour visiter les Ecoles. S'Use plaisait dans les halles du travail, à rêver la paix future, il goûtait une joie d'espérance plus vive encore, au milieu du petit monde des enfants, qui étaient l'avenir.

Naturellement, cette Maison-Commune n'était, jusquelà, qu'une vaste bâtisse, propre et gaie, où l'on n'avait guère visé qu'à la plus grande commodité pour le moins d'argent possible. Les Ecoles y tenaient toute une aile, en pendant avec la Bibliothèque, les Jeux et les Bains, installés dans l'aile opposée ; tandis que la Salle des réunions et des fêtes, ainsi que certains bureaux, occupaient le

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bâtiiueni central. Ces Ecoles se divisaient en trois seclions distinctes : une crèche, pour les tout petite, od les mères occupées pouvaient mettre leurs enfaols, inème au maillot; une école proprement dite, comprenant cinq divisions, donnant une instruction complète; une série d'ateliers d'apprentissage, que les élèves fréquentaient concurremment avec tes cinq classes, acquérant des métiers manuels à mesure que leurs connaissances générales se dévêt oppaicnl. Et les deux sexes n'étaient point séparés, garçons et filles grandissaient cSte à côte, depuis leurs berceaux qui se touchaient, jusqu'aux ateliers d'apprentissage qu'ils quittaient pour se marier, en passant par les classes, ou ils étaient mêlés comme ils te seraient dans l'existence, assis sur les mêmes bancs. Séparerdès l'enfance les deux sexes, les élever, les instruire différemment, dans l'ignorance l'un de l'autre, n'est-ce pas les rendre ennemis, pervertir et affoler par le mystère leur attrait naturel, faire que l'homme se rue et que la femme se réserve, dans un malentendu sans fin? Et la paix ne naîtra que lorsque l'intérêt commun apparaîtra aux deux camarades, se connaissant, ayant appris la vie aux mêmes sources, se mettant ensemble en roate pour la vivre logiquement, sainement, comme elle doit élre vécue.

Smurette avait beaucoup aidé Luc pour l'installation des Ecoles. Penilant que Jordan s'enfermait dans son laboratoire, après avoir donné l'argent qu'il avait promis, tout en refusant d'examiner les comptes, de discuter les mesures à prendre, sa sœur se passionnait pour cette ville nouvelle, qu'elle voyait germer et naître sous ses yeux. Toujours il y avait eu en elle une gardeuse d'enfants, une éducatrice, une infirmière; et sa charité, qui, jusquelà, éluit seulement allée à de rares pauvres gens, quelui désignaient l'abbé Marie, le docteur Novarre, on l'inslituteur Hermetine, s'était trouvée tout d'un coup comiatt

élargie, devant la considérable famille de travailleurs à instruire, à guider, à aimer, dont Luc lui faisait le cadeau. Aussi, dès les premiers jours, avait-elle choisi sa tâche, nejrefusant pas de s'intéresser à l'organisation des classes ei des ateliers d'apprentissage, mais s'occupant surtout de la crèche, y passant ses matinées dans l'amour des tout petits. Et, lorsqu'on lui disait de se marier, elle répondait un peu gênée et confuse, avec son joli rire de fille sans beauté : « Est-ce que je n'ai pas les enfants des autres? » Elle avait fini par trouver une aide dans Josine, qui, elle aussi, bien qu'elle eût épousé Ragu, restait sans enfant. Chaque matin, elle l'employait à la crèche, auprès des berceaux, toutes deux devenues amies, malgré leurs cœurs si différents, rapprochées par les soins qu'elles donnaient à ces petits êtres délicieux.

Mais, ce matin-là, lorsque Luc entra dans la salle blanche et fraîche, il y rencontra Sœurette seule.

— Josine n'est pas venue, expliqua-t-elle. Elle m'a fait dire qu'elle était indisposée, ohl un simple petit malaise, paraît-il.

Il fut pris d'un soupçon vague, et de nouveau une ombre assombrit ses yeux. Simplement, il dit ce qu'il ferait.

— Je dois passer chez elle, je verrai si elle n'a besoin de rien.

Puis, ce fut un charme que la visite aux berceaux. Dans la vaste pièce blanche, ils étaient tout blancs, rangés le long des murs blancs. De petites faces roses y sommeillaient, y souriaient. Autour d'eux, allaient et venaient des femmes de bonne volonté, aux grands tabliers éblouissants, les yeux attendris, les mains maternelles, qui veillaient avec de douces paroles sur cette toute petite enfance, ces germes si frêles encore d'humanité, dans lesquels pourtant se levait l'avenir. Mais il y avait là des enfants déjà grandis, des commencements de petits

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hommes et de petites femmes, jusqu'à trois et qualn ans; et ceux-ci élaieat l&ehés en liiierlé, lei plus fragilea dans des chaises roulantes, les autres au bon hasard de leurs courtes jambes, sans trop de chutes. La salle ouvrait sur une véranda fleurie, que proloogeut un jardin. Tout le cher troupeau s'ébattait au sokil, dans l'air tiède. Des jouets, des paulioi pendaient è des ficelles, pour ^ajw les plus petits j tandis que lei plus grands araienl des poupées, des chevaux, des durs, qu'ils traînaient avec iracae, eu hérat <tei lesquels s'Éveillait le besoin de l'action. Et «tétait un délicieui réconfort, ce petit monde qui poussait de la sarle, « gaiement, dans un tel bien-être, pour les besogoet de demain.

— Pas de malades? demanda Luc, qui s'attardait «Tec ravissement dans cette blancheur d'aurore.

— Oh ! non, tous sont gaillards ce matin, répandit Sœurette. Nous avons eu deux enfants atteints de rougeole avant-hier, et je ne les ai plus reçus, il a fallu les isoler.

Tous deux étaient sortis sons la véranda, qu'ils suivirent, pour continuer la visite par l'Ecole voîûne. Les porles-fenëtres descinq classes'y succédaient, donnaaiainsi surlesverduresdu jardin; et, corameletenips6tait chaud, elles se trouvaient grandes ouvertes, de sorte que, sans entrer dans les salles, ils purent, du seuil, jeter on coup d'oeil dans chacune.

Les maitres, depuis qu'elles étaient créées, y élah»raient un programme nouveui. De la prenière, où ils prenaient l'enfant ne sachant même pas lire, à la cinquième, où ils se sëparaîcnt de lui, après lui avoir doané lea éléments des connaissances générales, nécessaires L la vie, ils s'efforçaient surtout de le mettre en {R^senœ des choses et des faits, pour qu'il tint soa savoir des réalités de ce monde. Leur effort tendait aussi à éveiller en loi

inil.TA.LLl &2I

le beMS de Fordre, aie doter d'une méthode, par l'usage qQOfîAien de Fenpérience. Sans méthode, il n'est pas de trafail utile, c'est la méthode qui classe, qui permet d'aecpiérir tonrjwirs, sans rien perdre des acquisitions déjà faites. £t la science des livres se trouvait donc, sinon condanvnée, du moins remise à son plan de moindre importance, car l'enfant n'apprend bien que ce qu'il voit, que ce qu'il touche, que ce qu'il comprend par lui-même. On ne le courbait plus en esclave sur des dogmes indiscutables, ott ne lui imposait plus la personnalité tyrannique du professeur : c'était à son initiative qu'on d<îmandait de découvrir la vérité, de la pénétrer, de la rendre sienne. Il n'eïiste pas d'autre façon de faire des hommes, toute l'énergie individuelle de chaque élève en était éveiilée, accrue. De même, on avait supprimé les chàtimenls et les récompenses, on ne comptait plus sur les menaces ni sur les caresses pour forcer les paresseux au travail. Il n'y avait pas de paresseux, il n'y avait que des enfants malades, des enfants comprenant mal ce qu'on leur expliquait mal, des enfants dans les cerveaux de qui on sf obstinait à faire entrer, à coups de férule, des connaissances pour lesquelles ils n'avaient aucune aptitude. Et il suffisait, si l'on voulait n'obtenir que de bons élèves, d'utiliser l'immense désir de savoir qui brûle au fond de chaque être, la curiosité inextinguible de l'enfant pour ce qui l'entoure, à ce point qu'il ne cesse de fatiguer les gens de ses questions. L'instruction n'était plus une torture, elle devenait un plaisir toujours renouvelé, du moment qu'on la rendait attrayante, en se contentant d'exciter les intelligences, de les diriger simplement dans leurs découvertes. Chacun a le droit et le devoir de se faire lui-même. Et il faut que l'enfant se fasse lui-même, il faut le laisser se faire au milieu du vaste monde, si l'on veut qu'il soit plus tard un homme, une énergie agissante, une volonté qui décide et dirige.

as Les QUATRE Evangiles

Aussi les cinq classes se déroutaient-elles, des notions premières, à [ouïes les Térilés scientifiques acquises, comme nne émancipation logique et graduée des intelli- I gences. Dans le jardin, un gymnase se trouvait installé, des jeux, des exercices de tuutes sortes, afin que le corps fût fortifié, lain et solide, à mesure que le cerveau se développait lui-même, s'enrichissait de savoir. Il n'est de bon équilibre mental que dans un corps bien portant. Pour les premières classes surtout, les récréations étaient longues, on commençait par n'exiger des enfaots que des taches courtes, variées, proportionnées i leur endurance. La rèj;le était de les enfermer le moins possible, on dotinail souvent les levons en plein air, on oi^aiiisajt det> pj-omenades, les ioslruisanl au milieudes choses qu'ils avaient à connaître, dans les fabi-iques, deiant les phénomènes de la nature, parmi les animaux, les plantes, les eaux, les montagnes. C'élaitàlaréalilédesâtresetdes choses, à lavieelle-mêmb qu'on demandait le meilleur de leur enseignement, dans cette conviction qae toute scii.'nce ne doit avoir d'autre but que de bien vitre la vie. Et, en dehors des notions générales, on s'efforçait encore de leur donner la nuliond'liumanité, de solidarité. Ilsgrandiâsaicnl ensemble, ils vivraient toujours ensemble. L'amuur Si^ul élaîl le lien d'union, dejustice, de bonheur. Kn lui se trouvait le pacte indispensable et suffisant, car il [iiirnsait 'le s'aimer, pour que la paix régnât. Cet universel auiuur i|ui s'élargira de la famille à la nation, de la ti.'Uioj) à riiutnaiiilé, sera l'unique loi de l'heureuse Cilé future. On le dévelo|i|)ait chez les enfants en les inléress;int les uns aux autres, les plus forts veillant sur li's plu.^ faibles, tous metlant en commun leurs études, leurs jeux, leurs passiims naissantes. Et c'était la inoisloii :itt<'ii'' I", des hiimiiii's forlîliés par lus exercices du ci.>i|i.-. LM-lriiils par re\| --ri iiiii' eji jdeine nature, rapproe)lo^ [I .r ! Mili'Niijenee et par le cœur, devenus des frères.

Il y eut des rires, des cris, et Luc s'inquiéta, car le& choses n'allaient pas parfois sans quelque désordre. Au milieu d'une des classes, il venait d'apercevoir I^anet debout, la cause sans doute du tumulte. s

— Est-ce que Nanet vous donne toujours du mal?^. demanda-t-il à Sœurette. C'est un diable, cet enfant.

Elle sourit, avec un geste d'indulgente excuse.

— Oui, il n'est pas toujours commode. El nous en avons d'autres qui sont aussi bien turbulents. Ils se poussent, se battent, n'obéissent guère. Mais ce sont tout de même de bons petits diables. Nanet est un gamin exquis, très brave et très tendre... D'ailleurs, lorsqu'ils se tiennent trop tranquilles, nous sommes désolés, nous nous imaginons qu'ils sont malades.

Après les classes, de l'autre côté du jardin, venaient les ateliers d'apprentissage. Des cours y avaient lieu sur les principaux métiers manuels, les enfants s'y exerçaient à ees métiers, moins pour les y apprendre à fond, que pour en connaître l'ensemble et déterminer leur vocation. Ces cours, du reste, étaient menés parallèlement avec les études proprement dites. Dès les premières notions de lecture et d'écriture, on mettait un outil dans la main de l'enfant, en face, de l'autre côté du jardin ; et si, le matin, il étudiait la grammaire, le calcul, l'histoire,, mûrissant son intelligence, il travaillait de ses petits bras, l'après-midi, pour donner de la vigueur et de l'adresse à ses muscles. C'était comme des récréations utiles, un délassement du cerveau, une lutte joyeuse d'activité. On avait admis le principe que tout homme devait savoir un métier manuel, de sorte que chaque élève, en sortant dûs Ecoles, n'avait plus qu'à choisir le métier de son goût, pour s'y perfectionner dans un atelier véritable. Et, de même, la beauté fleurissait, les enfants passaient par des eours de musique, de dessin, de peinture, de sculpture^ •é, dans les Âmes éveillées, naissaient les joies do Texis-

tence. Même pour ceux qui devaient s'en tenir aux premiers éléments, c'était le monde élargi, la terre entière prenant une voix, les plus humbles vies s'embellissant d'une splendeur. Dans le jardin, à la fin des belles journées, par les radieux couchers de soleil, on réunissait les enfants, on leur faisait chanter des strophes de paix et de gloire, on les exaltait dans des spectacles de vérité et d'immortelle beauté.

Luc achevait sa visite quotidienne, lorsqu'on accourut le prévenir que deux paysans des Combettes, Lenfant et Yvonnot, l'attendaient dans le petit bureau, qui donnait sur la grande salle des réunions.

— Ils viennent pour l'affaire du ruisseau? demanda Sœurette.

— Oui, répondit-il. Ce sont eux qui m'ont demandé un rendez-vous. Mais, de mon côté, je désirais vivement les voir, car j'ai encore causé avec Feuillat, l'autre jour, et je suis convaincu qu'une entente est nécessaire eatre la Crêcherie et les Gombettes, si nous voulons vaincre.

Souriante, elle l'écoutait, n'ignorant aucun de ses projets de fondateur de ville; et, lorsqu'elle lui eut serré la main, elle retourna, de son pas discret et paisible, i ses berceaux tout blancs, d'où se lèverait le peuple futur, dont il avait besoin pour réaliser son rôve.

Feiiillat, le fermier de la Guerdache, avait fini par renouveler son bail avec Boisgelin, dans des canditions désastreuses pour les deux parties. Il fallait bien vivre, comme il le disait ; et le système du fermage était devenu si défectueux, qu'il ne pouvait plus donner de boos résultats. C'était la faillite même de la terre. Aussi, Feuillat, sourdement, en homme têtu, hanté d'une idée qu'il ne contait à personne, continuait-il à provoquer l'œuvre d'expérien ce don t il aurait voulu voir l'essai, à côté de sa ferme : la réconciliation des paysans des Gombettes, désunis par des haines anciennes; la mise en commun de leurs

lopins de terre, divisés à l'infini ; la création d'un vaste domaine unique, d'où ils auraient tiré toute une richesse, en j appliquant l«s principes de la grande culture intensive. Et sa pensée de derrière la tête devait être, lorsque l'expérience aurait réussi, de décider Boisigelin à laisser entrer la ferme dans l'association nouvelle. S'il s'y refusait, les faits finiraient bien par l'y forcer. D'ailleurs, il y avait chez Feuiliat, silencieux, se plianl jsous les servitudes inévitables, un peu d'un apôtre rusé et patient, résolu à gagner le terrain pas à pas^ sans se iasser. Son premier succès venait d'être de faire la paix entre Lenfant et Yvonnot, dojat les familles ^e quereUaieot depuis des siècles. Le premier ayant été choisi comme maire par la commune, et le second comme adjoint, il leur avait fait entendre qu'Us seraient, à eux deux, les maîtres, le jour où ils marcheraient d'accord. Puis, il les avait lentement amenés à son idée d'une bonne entente générale, si la commune voulait sortir du désastre routinier où elle végétait et retrouver, dans la terre, une source d'inépuisable fortune. Justement, la Créch^ri^ se fondait alors, il la donnait en exemple, il en disait la prospérité croissante, il avait même fini par mettre en rapport Lenfant et Yvonnot avec Luc, en profitant d'une question d'eaux à régler, entre les Combettes et la Grêcherie. Et c'était ainsi que le maire et son adjoint se trouvaient à l'usine, ce malin-là.

Tout de suite, Luc leur accorda ce qu'ils venaient demander, avec une bonhomie qui rassura un peu leur continuelle défiance.

— C'est entendu, messieurs, la Grêcherie canalisera désormais toutes les eaux qu'elle a captées, parmi les roches, et elle versera celles qu'elle n'emploiera pas dans le ruisseau du Grand- Jean, qui traverse votre commune, avant de se joindre à la Mionne. Avec peu de frais, si vous établissez des réservoirs, vous aurez un

tZi LES QUATKE SVANGILES

puissant moyen d'arrosage, vous doublerez la qualité de

vos terres.

LenTanl, gros et court, hocha sa tète large, d'un air de Icnlu réHexion.

— Ça coûtera toujours trop d'argent.

Petit et mince, la mine noire, la bouche rageuse, Yvonnot s'écria :

— Et puis, monsieur, ce qui nous inquiète, c'est que celte e:iu-là, pour la partager, va être encore une raison de nous batire tous. Suns doute, vous êtes un bon voisin, de nous la donner, et nous vous en remercions bien. Seulemenl, comment faire, pour que chacun en ait sa juste part, sans croire que les autres le volent?

Lucsouriait, heureux de la question, qui allait lui permettre d'aborder le sujet dont il était plein et pour leqfoel il avait tenu si vivement k les voir.

— Mais l'eau qui féconde doit être à tout le monde, comme le soleil qui luil et qui chauffe, comme la terre elle-même qui cnfanle et qui nourrit. Quant an meillear mojon de partage, c'est de ne pas partager du tout, c'est de laisser en commun ceque la nature donne en commoa à tous les hommes.

Les deux paysans comprirent. Un instant, ils restèrent silencieux, les yeux sur le parquet. Ce fut Lenfant, U plus réfléchi, qui prit la parole.

— Oui, oui, nous savons, le fermier de la Gnerdache nous a causé de çà... Sans doute, c'est une bonne idtieqne de s'entendre tous ensemble, comme vous avez tait ici, ' de mettre en commun l'argent et la terre, les bras et les outils, puis de partager ensuite les bénéfices... Il parait certain qu'on gagnerait davantage et qu'on serait plus heureux... Mais, tout de même, il y aurait dei risques 1 courir, et je crois bien qu'il faudra encore parler longtemps, avant de nous convaincre tous, aux Combetles.

— Ah ! pour sàr, appuya Yvonnot, avec an geste

brusque. Nous deux, vous comprenez, nous voici à peu près d'accord, et nous ne sommes pas trop opposés aux nouveautés... Ce sont les autres qu'il s'agira de conquérir, et on aura du mal, je vous en avertis.

C'était la déûance du paysan contre toutes les transformations sociales, touchant à la forme actuelle de la propriété, et que Luc connaissait bien. Il s'y attendait, il continua de sourire. Lâcher son lopin de terre, qu'on a tant aimé depuis des siècles, de père en ûls, le noyer dans les lopins des autres, quel arrachement ! Mais les déboires de plus en plus cruels, cette faillite du sol trop divisé, jetant les cultivateurs à. la désespérance et au dégoût, devait aider à les convaincre que l'unique salut possible est dans l'union, dans l'entente de toute une commune pouvant créer un vaste domaine. Et Luc parla^ expliqua comment le succès était désormais aux associations. Il fallait opérer sur des champs élargis, avec des machines puissantes pour les labourer, les semer, les moissonner, avec des engrais abondants, fabriqués chimiquement dans des usines voisines, avec des arrosages continus, décuplant les récoltes. Si l'eiTort du paysan isolé aboutissait à la famine, une prodigieuse richesse se déclarerait, dès que tous les paysans d'un village se seraient associés, afin d'avoir les champs immenses, les machines, les engrais, les eaux nécessaires. On arrivait à faire le sol, on y déterminait une extraordinaire fécondité, en l'épierrant, le fumant, l'arrosant. On finirait même par le chauffer, il n'y aurait plus de saison. Un hectare suffirait à nourrir deux ou trois familles. Déjà, lorsqu'on opérait sur un champ restreint, on y obtenait des miracles, toute une poussée ininterrompue de légumes et de fruits. La population de la France pourrait tripler, le sol la nourrirait amplement, s'il était cultivé avec logique, dans l'harmonie de toutes les forces créatrices. Et

ce serait aussi le bonheur, trois fois moins de douloureux

iU LES QUATRE ÉVANGILES

travail, le paysan enfin libéré des antiques serritndeB, sauvé du prêteur dont Tusure le ronge, échappé i Téerascment du grand propriétaire et de l'Etat.

— C'est trop beau, déclara Lenfant, de son air réfléchi.

Mais Yvonnot s'enflammait plus vite.

— Âh ! bon sang ! si c'était vrai, nous serions trop bêtes de ne pas essayer la chose !

— Yovez où nous en sommes nons-mémes, à la Gréchérie, dit alors Luc, qui gardait en réserve cet argument de l'exemple. Yoici trois ans à peine que nous existons, et nos affaires vont bien, tous nos ouvriers qui se sont associés mangent de la viande, boivent du vin, n'ont plus ni dettes, ni crainte de l'avenir. Questionnezles et surtout visitez notre œuvre, nos ateliers, nos habitations, notre Maison-Commune, tout ce que nous afvons bâti et créé en si peu de temps... C'est là le fruit de Tuniofi, vous accomplirez des prodiges, dès que vous serez unis.

— Oui, oui, nous avons vu, nous savons, répondirent les deux paysans.

£t c'était vrai, ils avaient visité curieusement la €rècherie, avant de faire demander Lue, supputant Its richesses acquises déjà, s'étonnant de cette ville heoreuM qui naissait avec tant de rapidité, se demandant quel gain il y aurait pour eux à s'associer ainsi. La forée de l'expérience les pénétrait, les conquérait peu à peu.

— Eh bien! puisque vous savez, c'est très simple, reprit Luc gaiement. Nous avons besoin de pain^ nos ouvriers ne peuvent pas vivre, si vous ne faites pas pousser le blé nécessaire. Yous autres, vous avez besoin d'outils, de bêches, de charrues, de machines faites avec Tacier que nous fabriquons. Alors, la solution du problème est très facile, il n'y a qu'à nous entendre, noui vous donnerons de Tacier, vous nous donnerez du iAé, et

nous serons tous d'accord, nous ?iyrons tous heureux. Puisque noufi sonunes voisins, que vos terres touchent notre usine, et que nous avons absolument besoin les uns des autres, 1« mieuK n'est-il pas de vivra en frères, de nous associer tous pour le bien de chacun, de façon à ne plus faire qu'une même famille ?

Cette bonhomie égaya Lenfant et Yvonnot. Jamais la réeonciliation, l'entente nécessaire entre le paysan et l'ouvrier industriel, ne s'élaii posée si nettement. Depuis que la Crècherie fonctionnait, se développait, Luc rêvait d'englober dans son association toutes les autres usines secondaires, toutes les industries diverses qui vivaient d'elle, autour d'elle. Il suffisait qu'il y eût là un foyer producteur d'une matière première, Tacier, pour qu'un pullulement de manufactures se produisît. £t «'étaient l'usine Chodorge qui fabriquait des dous, l'usine Hausser qui fabriquait des faux, l'usine Mirande qui fabriquait des machines agricoles; et c'était même un ancien étireur, Hordoir, dont les deux martinets, mus par un torrent, fonctionnaient encore dans une gorge des Monts Blouses. Tous ceux-là seraient bien forcés un jour, s'ils voulaient vivre, de venir se joindre à leurs frères de la Crècherie, en dehors desquels ils ne pourraient exister. Même les ouvriers du bâtiment, les ouvriers du vêtement, comme par exemple la grande cordonnerie du maire Courier, seraient entraînés, s'entendraient ensemble, donneraient des maisons, des habits et des souliers, s'ils désiraient avoir en échange des outils et du pain. La Cité future ne se réaliserai! que par cet accord universel, la communion du travail.

— Enfin, monsieur Luc, dit Lenfant avec sagesse, ce sont là de Irop grosses affaires pour qu'on les décide d'un coup. Mais nous vous promettons d'y réfléchir et de faire notre possible pour que la bonne entente règne aux Combettcs, comme elle règne chez vous.

S36 LES QUATRE ÉViNCIlES

— C'est bien cela, monsieur Lac, appuya Tvonnot. Puisque nous avons tant fait que de nous réconcilier, Lenranl et moi, nous pouvons bien nous employer àee que tous les autres se réconciltent de m6me et Feoillat, ' qui est un malin, nous y aidera.

En partant, ils reparlèrent des eaux que Luc s'engageait à jeter dans le Grand-Jean. Tout fut réglé. IIi avaient l'idée qu'ils seraient beaucoup aidés, dans leur campagne d'association, par cette question de l'arrosage, qui allait forcer la commune à n'avoir qu'an intérôt el qu'une volonté.

Luc, qui les accompagnait, leur fit traverser le jardin, ou les attendaient leurs enfants, Arsène et Olympe, Eugénie el Nicolas, qu'ils avaient dû amener, pour leur montrer cette Crécherie dont toute la contrée parlait. £t, justement, les écoliers des cinq classes venaient d'entrer en récréation, ce qui animait le jardin d'une turbulence joyeuse. Les jupes des fillettes volaient au clair soleil, les içarcons sautaient comme des chevreaux, c'étaient des rires, des chants, des cris, toute une floraison de délicieuse enfance, au milieu des gazons et des verdures.

Mais Luc aperçut Sœurette qui se fôchait et grondait, au milieu d'un groupe de têtes blondes et brunes. 11 y avait là, au premier rang, Nancl, grandi, âgé de dix ans bientôt, avoc sa face ronde, hardie et gaie, sous sa toison de petit mouton ébouriffé, couleur d'avoine mûre. Puis, derrière lui, se groupaient les trois lionnaire, Lucien, Anloineltc, Zoé, et les deux Bourron, Sébastien et Marthe, tous pris en faute sans doute, de la plus jeune, qui avait trois ans, aux plus vieux, qui allaient en avoir dix. Et il semblait bien que Nanet fût le chef de la bande coupable, car it répondait, il discutait en gamin pas commode, s'entëtant à ne jamais avoir tort.

— Quoi donc? demanda Luc.

TKAYAIL Zêi

— Eh! c'est encore Nanet, répondit Sœurette, qui est allé à TAbîme, mfalgré la défense formelle. Je viens d'apprendre qu'hier soir il a entraîné ceux-là; et, cette fois, ils ont môme passé par-dessus le mur.

En effet, au bout des vastes terrains de la Crécherie, un mur mitoyen séparait ces terrains de ceux de l'Abîme. Même une ancienne porte s'y ouvrait, dans l'angle où était le jardin des Delaveau. Elle ne fermait qu'au verrou; mais, depuis que tous rapports avaient cessé, le verrou était toujours poussé solidement.

Nanet, d'ailleurs, protestait.

— D'abord, c'est pas vrai que nous avons tous passé pardessus le mur. J'ai passé tout seul, et puis j'ai ouvert la porte aux autres.

A son tour, Luc, mécontent, se fâcha.

— Tu le sais bien, à plus de dix reprises, on vous a défendu d'aller à côté. Vous finirez par nous faire avoir de gros ennuis, et je vous répète, à toi, comme aux autres, que c'est très mal, tout à fait vilain.

Les yeux écarquillés, Nanet l'écoutait, ému de lui voir de la peine, en bon petit enfant qu'il était au fond, mais ne comprenant pas. S'il avait passé par-dessus le mur pour faire entrer les autres, c'était que Nise Delaveau, eet après-midi-là, avait des camarades, Paul Boisgelin, Louise Mazelle, un tas de petits bourgeois très amusants, et qu'alors on avait voulu jouer tous ensemble. Elle était très gentille, Nise Delaveau.

— Pourquoi tout à fait vilain? répéta-t-il, l'air stupéfait. On n'a fait de mal à personne, on s'est bien amusé, les uns avec les autres.

Et il dit les enfants qui se trouvaient là, il raconta sans mentir ce qu'on avait fait, des joujoux permis, car on n'avait pas cassé les plantes, ni jeté dans les plates-bandes les cailloux des allées.

— Elle s'entend très bien avec nous, Nise, dit-il en

4ef minant. Elle m'aime bien, et je l'aime bien, depnîiqae nvns sommes camarades.

Luc ne voulut pas sourire. Hais, daoB ton cœnr attendri, toute aae vision se levait, ces «nËtnlsdet deux classes firaternisant, par-dessus les clOtares, jouant et riaDt ensemble, au milieu des haines et des luttes qui séparaient les pères. La paix future de la Cité allût«lû «koe ÛBorir en eux?

— Il est possible, dit-il, cpie Nise soit ehanaante et que vous vous entendiez très bien; sealemeot, il esteoivenu qu'elle doit rester chez elle, et vous autres, ehes vous, pour que personne ne se plaigne. '

Sœurette, gagnée elle aussi par le cbarow 4e eelte eafance innocente, le regarda de ses yenx désarmés, si pleins de pardon, qu'il ajouta doucement :

— Allez, mes petite, vous ne recommenoerei pu, parce que vous nous feriez de la peine.

Lorsque Lenfant et Yvonnol eurent pris défiaitinoenl congé, en emmenant Arsène et Olympe, Ëngéoieet Nicolas, qui s'étaient mêlés aux jeux et ^qai partaient à regret, Luc dut songer h rentrer chez lui, ayant terminé sa visite quotidienne. Mais, auparavant, il se fOQvwt qu'il avait promis de voir Josine, il résolut de passer chez elle. Sa matinée était bonne, il rentrait heureux, le cœnr battant d'espoir. D'abord, ce jour-li, la Haison-ComansAe, avec ses tuiles vernissées et les quelques ornements de faïence qui la décoraient, lui avait paru d'une gaieté prospère, sous le limpide soleil. Les Ateliers sentaient bon le travail, les Magasins commençaient à regorger de provisions. Puis, c'étail en lui l'espoir de voir les paysans des Combettes s'associer, élargir l'expérience, assurer le triomphe, en donnant du blé contre des outilsetdes machines. C'était aussi comme une promessa qui aurait suffi f\ tout égayer, les Ecoles préparant l'avenir, le jardin en fête, plein d'un vol d'enfants, en qui demain

fleurissait. Et, maintenant, il traversait sa Cité naissante, les petites maisons blanches en train de pousser de toutes parts, parmi les verdures. Le constructeur de ville qui était en lui, goûtait une joie à chaque bâtisse nouvelle, s'ajoutant aux premières, agrandissant le bourg né de la veille. N'était-ce pas sa mission? les choses et les êtres n'allaient-ils pas se lever, se grouper à sa voix? Il se sentait la force de commander aux pierres, de les faire monter, s'aligner en logis humains, en édifices publics, où il logerait la fraternité, la vérité, la justice. Sans doute, il ne faisait que semer encore, il n'en était qu'aux fondations, qu'aux tâtonnements du début. Mais, certains jours d'allégresse, il avait la vision de la ville future, et son cœur chantait dans sa poitrine.

La maison occupée par Ragu et Josine, une des premières construites, se trouvait près du parc de la Crêcherie, entre celle des Bonnaire et celle des Bourron. Luc traversait la chaussée, lorsqu'il aperçut de loin, à Tangle du trottoir, un groupe de commères, en grande conversation; et il reconnut bientôt madame Bonnaire et madame Bourron, qui semblaient donner des renseignements à madame Fauchard, venue comme son mari, ce matin-là, pour savoir si l'usine nouvelle était le pays de Cocagne dont on parlait. La voix aigre, le geste dur, madame Bonnaire, la Toupe, ainsi qu'on la nommait, ne devait pas embellir le tableau, toujours rageuse et mécontente, n'arrivant à se faire du bonheur nulle part, tant elle gâtait sa vie et celle des autres. Elle avait d'abord paru heureuse que son mari trouvât du travail à la Cn^cherie ; mais, après avoir rêvé une part immédiate de gros bénéfices, elle s'enrageait maintenant d'avoir longtemps à attendre peut-être ; et son grand irrief était qu'elle n'arrivait même pas à s'acheter une montre, dont l'envie la torturait depuis des années. Babette Bourron, au contraire, sans cesse ravie, ne tarissait pas

Vu LES QUATRE tVANGELES

sur les avantages de son installation, enchantée snrtonl que son mari ne lui revint plus ivre avec lUgu. Et, entre les deux, madame Fauchard, plus maigre, plus malchanceuse et plus dolente que jnmais, restait perplexe, penchant i croire tout perdu avec la Toupe, tellement elle était convaincue qu'il n'y avait plut de joie pour elle dans l'existence.

La vue de la Toupe et do la Fanchard, commérant ainsi, d'un air de détresse, fut désagréable à Luc. S> belle hnmriir s'en trouva '^hléc, car il n'ignorait pas tout le troubk- ijuc les fcmini-s menaçaient de porter dans la future ori;anisation de trav;iil, de paix et de justice. Il les sentait loutcs-puissantes, c'était par elles et pour elles qu'il aurait voulu fonder sa Cité, et son courage défaillait, quand il en rencontrait de mauvaises, hostiles on simjilenicnl indilTércnles. qui, uu lieu d'être le secours attendu, pouvaient devenir l'obstacle, l'élément destruotour, capable de tout ani'antlr. Et il passa, saluant, tandis qui' les f>'niinc3 se taisaient, la mine inquiète, comme prises eu iriiin de mal faire.

Lorsque Luc entra dans la petite maison des Ragu, il apiTvut Jnsitic, assise, qui cousait devant une fenêtre. Mais l'ouvrage était tombé sur ses genoux, elle restait penlufi en une niverie si profonde, qu'elle ne l'entendit mcni;< pa^, li-s yeux au loin. Un instant, il la regarda, tans .ivaur:'!' davaiit:<;!e. Ce n'éluit plus la misérable fille hall 'lit l'.< jiavé, mourant de faim, mal velue, avec un paiivr. viï-ip' de misrro, embroiissailiû de cheveux. Elle uv..il viiii;ielun ans, ulle étail adorable dans sa simple mil'' ■■h: toile bleui;, de taille line, mince et souple, snn.-^ ui;'i^-;vijr. El sus bi'uux tbevcui cendrés, d'une légèreté de SI. il'. ^t:iiu[it comme la lloraison délicate de son délicicii). '>isi;.'U. uu peu ,'illoui:e, aux ycu\ bleu.s rieurs, i la bou' !.- ii.iite, d'une frairlu-ur de rose. El elle solroutait \h lii.'M son cadre, dans celte salle i manger, û propre,

TKAYAIL Z4I

si gaie, meublée de sapin verni, la pièce qu'elle préférait de cette petite maison où elle était entrée très heureuse, et que, depuis trois années, elle se plaisait tant à soigner et à embellir!

A quoi Josine rèvait-elle ainsi, la face pâle, envahie de tristesse? Lorsque Bonnaire avait décidé Ragu à le suivre, à s'associer aux camarades de la Crêcherie, elle s'était crue sauvée de toute peine. Désormais, elle aurait à elle une maison gentille, le pain serait assuré, Ragu luimême se corrigerait, dès qu'il n'aurait plus d'ennuis à l'usine. Et la bonne chance ne s'était pas démentie, celui-ci avait fini par l'épouser, sur le désir formel de Sœurette, sans qu'elle éprouvât de ce mariage la joie qu'elle en aurait eue, au début de la liaison. Elle n'avait même accepté qu'après avoir consulté Luc, qui restait son dieu, le sauveur, le maître; et, tout au fond de son «œur, était cachée la joie divine, le trouble où l'avait jeté •ette demande de permission, la minute d'angoisse où elle l'avait deviné, avant qu'il se résignât à consentir. N'était-ce pas la solution la meilleure, la seule possible? Elle ne pouvait épouser que Ragu, puisque celui-ci voulait bien. Luc avait dû paraître content pour elle, lui gardant la même affection après le mariage, l'accueillant avec un sourire, à chacune de leurs rencontres, conime pour lui demander si elle était heureuse. Et elle sentait tout son pauvre cœur qui se désespérait, qui se fondait, en un besoin inassouvi de tendresse.

Josine eut'un léger frisson, dans sa douloureuse rêverie, comme prévenue par un souffle, et elle se retourna, et elle reconnut Luc, qui souriait, de son air alTcctueux et inquiet.

— Chère enfant, je viens parce que Ragu prétend (|ue vous êtes très mal dans celle maison, qu'elle est exposée à tous les courants d'air de la plaine, et que le vent a encort oawé trois vitres, à la fenêtre de votre f^'^îîinhre.

ta LES QUATRE EVANGILES

Elle l'ëcoutait, l'air snrpris et confus, ne skc&ant comment ne pas dire le contraire de son mari, sans mentir.

— Oni, monsieur Lac, il f a eu des carreaux caués, mais je ne snis pas bien sûre que ce soit à cause du rent. Et sans doute, lorsque le vent souille de U plaine, nous eo avons notre bonne part.

Sa voix tremblait, elle ne put retenir deux grasses larmes. C'était Ragu, qui, le matin même, dans un emportement, avait cassé les vitres, en voulant tout jeter par la fenêtre.

— Comment! Josine, vous pleure»? Voyons, parlez, confessez-vous à moi. Vous savez bien que je suis votre ami.

Et il s'était assis près d'elle, très ému, partageant sa peine. Mais, déjà, elle avait essuyé ses larmes.

— Non, non, ce n'est rien. Je vous demande pardon, vous me trouvez dans un mauvais moment, en train de ne pas être raisonnable et de me faire du chagrin.

Elle eut beau se débattre, il la confessa. Ragu ne s'acclimatnit pas, dans ce milieu d'ordre, de paix, d'effort lent et continu vers l'existence meilleure. Il semblait avoir la nostalgie de la misère, de la souffrance, de ce salariat où il avait vécu, grondant contre le patron, mais fait au pli de l'esclavage, s'en consolant au cabaret, dans l'ivresse, dans une révolte de paroles impuissantes. 11 regrettait les ateliers noirs et sales, la guerre sourde avec les cliefs, les bordées tapageuses avec les camarades, toutes ces ubominuliles journées de haine qu'on achevait au lotris en battant la femme et les enfants. Et, ayant rjtrnmencé par des plaisanteries, il en arrivait aux acca- Htions, il traitait lu Crùcliene de grande caserne, de prison où l'on n'avait plus aucune liberté, pas même celle de hi'ire un coup de trop, si l'envie vous en prenait. Jusqu'à présent, on n'y ir^gnait pas plus qu'à l'Âblme, et l'uti y avnil tuutos sotlos de soncis, l'inquiétude que ça

ne marchât pas, qu'on n'eût rien à toucher, le jour du partage des bénéfices. Ainsi, depuis deux mois, Jes plus mauvais bruits couraient, on craignait, cette année-là, d'avoir à se serrer le ventre, à cause de l'achat de machines noavelles. Sans compter que les magasins coopératifs fonctionnaient souvent mal : on vous envoyait parfois des pommes de terre, quand vous aviez demandé du pétrole; ou bien on vous oubliait, vous deviez retourner trois fois au bureau de distribution, avant d'être servi. Et il se moquait, et il se fâchait, il traitait la Grèeherie de sale baraque, d'où il «spérait bien filer, dès qu'il le pourrait.

Un silence pénible ^e fit. Luc était devenu sombre, car il y avait quelque vérité, au fond de ces récriminations. C'étaient là les grincements inévitables de la machine neuve encore. Et, surtout, les bruits qu'on faisait courir, 1«8 difficultés de la présente année, l'affectaient d'autant plus, qu'il craignait d'être en eSet forcé de demander certains sacrifices aux ouvriers, pour ne pas compromettre la prospérité de la maison.

— Et Bourron crie avec Ragu, n'est-ce pas? demandat-il. Mais vous n'avez jamais entendu Bonnaire se plaindre?

D'un signe de tête, Josine répondait négativement, lorsque, par la fenêtre ouverte, on entendit les voix des trois femmes restées sur le trottoir. Ce devait être la Toupe qui s'oubliait, qui glapissait, dans son continuel besoin de s'emporter et de mordre. Si Bonnaire se taisait, en homme réfléchi, dont la raison consentait aux longues expériences, sa femme suffisait pour ameuter toutes les commères du petit bourg naissant. Et Luc la revit désolant la Fauchard, annonçant la ruine prochaine de la Gréchérie.

— Alors, Josine, reprit-il lentement, vous n'êtes pas heureuse ?

!U LES QUATrtE ËVAKCILES

Elle voulut de nouveau protester.

— Oh! monsieur Luc, comment ne serais-je pas henr reuse, lorsque vous avez tant fait pour moi?

Mais SCS Torces la trahirent, deux grosses linnes repn- : Turent dans ses yeux, roulèrent sur ses joues.

— Vous le Tojez bien, Josioe, tous n'êtes pas heu-

' — Je ne suis pas heureuse, c'est Trai, monsieur Luc Seulement, vous n'y pouvez rien, ce n'est pas votre faute. Vous avez élâ pour moi un bon Dieu, et que faire? si rien ne réussit à changer le cœur de ce malheureux..-. Il redevient méchant, il ne supporte plus Nanet, il a failli tout cnsser, ce malin, et il m'a battue, parce que l'enftnt, disait-il, lui répondait mal... Laissez-moi, monsieur Lue, ce sont des choses qui me regardent, je vous promets de me faire le moins de peine que je pourrai.

Sa voix était coupée de sanglots, tremblants, presque indl^tinete. El lui, impuissant, se sentait envahi d'une tristesse croissante.. Toute sa matinée heureuse finissait par on être obscurcie, il était comme glacé d'an souffle de doute, de désespérance, lui si brave, dont l'espoir j oyeux faisait la force. Lorsque les choses obéissaient, lorsque le succès matériel semblait s'affirmer, il ne pourrait donc changer les hommes, développer dans les eœurs le divin amour, la fleur féconde de bonté, de solidarité? Si les hommes restaient dans la haine et dans la violence, «a ouvre ne s'accomplirait pas ; et comment les éveiller à la tendresse, comment leur enseigner le bonheur? Cette chère Jusine, qu'il était allé chercher si bas, qu'il avait sauvée d'une si atroce misère, elle était pour lut l'image même de son œuvre. Tant que Josins ne serait pas heureuse, son œuvre ne serait point. Elle était la femme, )■ femme misérable, l'esclave, la chair à travail et à plaisir, ioni il avait rêvé d'être le sauveur. C'était ■urtout par •lie et poar elle, entre toutes les femmes, ^ue la Cité

toiture se bâtirait. Et, si Josine était toujours malheureuse, «'était que rien encore de solide ne se trouvait fondé, «'était que tout restait encore à faire. Dans son chagrin, il prévit des jours douloureux, il eut la nette sensation 4e la terrible lutte qui allait s'engager entre le passé •çt l'avenir, et où lui-même y laisserait de ses larmes et 4e son sang.

— Ne pleurez pas, Josine, soyez brave, et je vous jure ■que vous serez heureuse, parce qu'il le faut, pour que lout le monde soit heureux.

Il avait dit cela si doucement, qu'elle trouva un sourire.

— Oh! je suis brave, monsieur Luc, je sais bien que ^ous ne m'abandonnerez pas et que vous finirez par avoir raison, puisque vous êtes la bonté et le courage. J'attendrai, je vous le jure, dussé-je attendre toute ma vie.

C'était comme un engagement, un échange de promesses, dans l'espérance du bonheur à venir. Il s'était mis •debout, il lui avait pris les deux mains, qu'il serraFt ; et il la sentit qui serrait les deux siennes; et il n'y eut, •entre eux, que cette tendresse, cette union de quelques secondes. Quelle simple existence de paix et de joie on aurait vécue, dans la petite salle à manger, au meuble de sapin verni, si gaie et si propre I

— Au revoir, Josine.

— Au revoir, monsieur Luc.

Alors, Luc rentra chez lui. Et il suivait la terrasse, au bas de laquelle passait la route des Combettes, lorsqu'une dernière rencontre l'arrêta un instant. Il venait d'apercevoir, longeant les terrains de la Grêcherie, monsieur Jérôme, dans sa petite voiture, que poussait un domestique. Cette apparition lui en rappelait d'autres, des apparitions répétées, çà et là, de ce vieillard infirme dans cette voiture, surtout la première, celle où il l'avait

VU passant devant l'Abîme, regardant de ses yenx clairs les bâtiments fumeux et retentissants de Tusine, où il ayait fondé la fortune des Qurignon. Et il passait maintenant devant la Crêcherie, il en regardait les bâtiments neufs et si gais au soleil, des mêmes yeux clairs, qui sem blaient vides. Pourquoi donc s'était-il fait rouler jusquelà, faisant le tour, comme pour un examen complet? Que pensait-il, que jugeait-il, quelle comparaison voulait-il établir ? Peut-être n'était-ce que le hasard d'une promenade, le caprice d'un pauvre vieil homme retombé en enfance. Et, tandis que le domestique avait ralenti l'allure, monsieur Jérôme levait sa face large, aux grands traits réguliers, encadrée de longs cheveux blancs, l'air grave et impassible, examinant tout, ne laissant passer ni une façade, ni une cheminée, sans lui donner un regard, comme s'il avait voulu se rendre compte de cette ville nouvelle qui poussait ainsi, à côté de la maison que luimôme avait créée autrefois.

Mais un incident se produisit, Luc sentit croître son émotion. Un autre vieil homme, infirme également, et se traînant encore sur ses jambes enflées, venait sur la route, à la rencontre de la petite voiture. C'était le père Lunot, gros, les chairs molles et blêmes, que les Boniiaire avaient gardé avec eux, et qui, les jours de soleil, faisait devant l'usine de courtes promenades. D'abord, les yeux affaiblis, il ne dut pas reconnaître monsieur Jérôme. Puis, il eut un sursaut, il s'effaça, se colla contre le mur, comme si la route n'était pas assez large pour deux ; et, levant son chapeau de paille, il se courba, il salua profondément. C'était à l'ancêtre des Qurignon, au patrOR fondateur, que le premier des Ragu, salarié et père de salariés, rendait hommage. Des années, et, derrière lui, des siècles de travail, de souffrance, de misère, se courbaient, dans ce salut tremblant. Au passage du maître, même foudroyé, l'ancien esclave, qui avait dans le iang

la lâcheté des servitudes séculaires, se troublait et s'inclinait. Et monsieur Jérôme ne le vit même pas, passa de son air d'idole hébétée, en continuant d'examiner les ateliers nouveaux de la Crêcherie, peut-être san» les voir.

Luc avait frémi. Quel passé à détruire, quelle ivraie mauvaise, encombrante et empoisonneuse, il faudrait arracher du vieil homme I II regarda sa ville qui sortait à peine de terre, il comprit avec quelle peine, au milieu de quels obstacles, elle grandirait et prospérerait. L'amour seul, et la femme, et l'enfant, finiraient pari vaincre.

Depuis quatre ans que la Crëcherie était fondée, aie sourde haine monlail de Beauclair contre Luc. D'abord, il n'y avait eu qu'un étonnement hostile, des pUisaaleriét faciles et mëchanles; mais, depuis que des intérAts se trouvaient lésés, la colère était venue, le besoin de se défendre furieusement, de se défendre par tontes les armes contre l'ennemi public.

Ce fut surtout chez les petits commerçants, chez les détaillants, que l'inquiétude première se produisit. Les magasins coopératifs de la Crécherie, dont on s'était moqué, lors de leur ouverture, réussissaient, avaient peu à peu pour clients, non seulement les ouvriers de l'usine, mais encore tous les habitants qui faisaient acte d'adhésion. Et l'on pense si les anciens fournisseurs habituels s'émotionnaient de cette terrible concurrence, de CCS tarifs nouveaux abaissant le prix des articles d'an bon tiers I C'était la lutte impossible, la ruine à bref ' délai, si ce Luc de malheur venait i. vaincre, avec son idée désastreuse de vouloir que la richesse fdt plus justement répartie, et que, pour commencer, les petits de ce monde pussent vivre mieux et à meilleur compte. Les boucliers, les épiciers, les boulangers, les marchands de vin, allaient donc être forcés de fermer boutique, in moment qu'on se passait très bien de leur intermédiaire, en évitant de leur laisser aux doigts un argent inutile ?

Et ils criaient à l'abomination, la société craquait et s'effondrait, le jour où ils n'aggravaient plus de leurs gains ^e parasites la misère des pauvres.

Mais les plus touchés encore furent les Laboque, ces , quincailliers, anciens colporteurs de foires, qui avaient fini par tenir une sorte de vaste bazar, à l'angle de la rue deBriaset de la place de la Mairie. Les prix des fers marchands étaient de beaucoup tombés dans la région, depuis que la Crêcherie en fabriquait des quantités considérables ; et le pis était que, grâce au mouvement d'association qui gagnait les petites usines du voisinage. If moment semblait venir où les consommateurs, sans passer par les Laboque, se procureraient directement, dans les magasins coopératifs, les clous des Chodorge, les faux et les serpes des Hausser, les machines et les outils agricoles des Mirande. Déjà, sans compter les fers, les magasins de la Crêcherie fournissaient plusieurs de ces articles, et le chiffre des affaires du bazar baissait chaque jour. Aussi les Laboque ne décoléraient-ils pas, exaspères de ce qu'ils nommaient l'avilissement des prix, se considérant comme volés, dès l'instant qu'on empêchait leur rouage inutile de manger de l'énergie et de la richesse, sans autre profit que pour eux. Ils étaient devenus naturellement un centre actif d'hostilité et d'opposition, le foyer où flambaient peu à peu toutes les haines allumées par les réformes de Luc, dont le nom n'était plus prononcé qu'avec exécration. Là se rencontraient le^ boucher Dacheux, bégayant de rage réactionnaire, et l'épicier cabaretier Caffiaux, plus froid, empoisonné de rancune, mais sachant peser son intérêt. Même la ' belle madame Mitaine, la boulangère, venait parfois <ît se désolait des clients qu'elle perdait, tout en inclinant à la bonne entente.

— Vous ne le savez donc pas, criait Laboque, ce monsieur Luc, comme ils le nomment, n'a qu'une idée

150 LES QUATRE £VANCILES

au Tond, celle de détroïre le commerce. Oai, il t'en Tante, il dit toal haal cette moaslrnosité : le conmerce est an vol, nous sommes tons des voleurs, nom deroasdisparaltre. C'est pour nous balayer qu'il a fondé UGréeherie. Dacheuz, le san; an visage, écoutait xm du |anx ronds.

— Et, alors, comment fera-î-on peur manger, l'habiller et le reste?

— Dame I il ditqne le consommateur s'adresura directement au producteur.

— Et l'argent? demandait encore le boucher.

— L'argent I mais il le supprime aussi, il n'f aura plus d'argent. Hein? est-ce hiiel comme si l'on ponnit ïivre sans argent!

Du coup, Dachenx i^tranglait de fureur.

— Plus de commerce! plusd'ai^entt il détroit tout, et il n'y a p&s de prison pour un baniyi pareil, qui rainera Beauclair, si nous a'j mettons pas bon ordre I

Hais Caffîaux hochait gravement la t&te.

— Il en dit bien d'autres... Il dit d'abord que tout le monde doit travailler, un vrai bagne oA il y aura des gardes avec des bâtons, pour que chacun fasse sa besogne. Il dit qu'il ne doit eiisler ni riches ni pauvres, on ne sera pas plus riche en naissant qu'en mourant, on mangera ce qu'on gagnera, ni plus ni moins d'ailleun que le voisin, naas avoir même le droit de faire des économies.

— Eh bien 1 et l'hëritage ? interrompait de nouveau Dacheux.

— Il n'y aura plus d'héritage.

— Comment! plus d'héritage, je ne laisserai plus à m-à lille mon aident à moi? Tonnerre de Dieu I c'est trof fortl

Et le boucher ébranlait la table d'un violent coup de poing.

llVAVAILi Zbl

— Il dît eneo?e, continuaH Caflfiam, (pi^il n'y aura plus d*autorité d'aucune sorte, plus de gouvernement, plus de gendarmes, plus de juges, plus de prisons. Chacun vivra comme il vaudra, mangera et dormira à sa guise... 11 dit aussi que les machines finiront par faire tout le travail et que les ouvriers auront seulement le petit souci de les conduire. Ce sera le paradis, parce qu'on ne se battra plus, qu'il n'y aura plus d'armées et plus de guerres... Et il dit enfin que les hommes et les femmes, quand ils s'aimeront, se mettront ensemble pour le temps quMl leur plaira, puis se lâcheront de bon accord, quittes à recommencer avec d'autres. Et, s'il vient des enfants, la communauté les prendra à son campte, les élèvera en tas, au petit bonheur, sans qu'ils aient besoin de mère ni de père.

Muette jusque-là, la belte madame Mitaine se récriait.

— Oh! les pauvres petits!... Chaque maman, j'espère, aura bien le droit d'élever les siens. C'est bon pour les enfants qu'on a le mauvais cœur d'abandonner, d'être élevés pêle-mêle, par des mains étrangères, ainsi que dans les asiles d'orphelins... Tout ce que vous nous racontez, ça ne m'a l'air guère propre.

— Dites que c'est de la saleté pure î clamait Dacheux, hors de lui. Ça ne se passe pas autrement sur le trottoir: on ramasse une fille, on la prend, on la (luitte. Ah bien! une vraie maison publique, que leur société future !

Et l^aboque, qui ne perdait pas de vue ses intérêts menacés, finissait par conclure :

— il est fou, ce monsieur Luc. Nous ne pouvons pas le liiisser ainsi ruiner et déshonorer Beauclair. Il va falloir nous entendre pour agir.

Mais les colères s'accrurent encore, un déchaînement uni/ersol se produisit, lorsque Beauclair sut que l'infoction de la Crècherie gagnait le village voisin des Com-

361 LES UCITKE EVANGILES

beltes. Ce fut une stupeur, une réprobation, voilï que monsieur Luc débauchait, empoisonnait les payaansf ' Lenfant, le maire des Combelles, aidd de son adjoint, ïvonnol, après avoir rapprocha, réconcilié les qnalre ■ents habitants de la commune, venait de les décider à mettre leurs terres en commun, par un acte d'association copié sur celui qui régissait le capital, le travail et la talent, à l'usine nouvelle. Il n'y aurait plus qu'nn vaste domaine, permettant l'usage des macbines, des grandes fumures, des cultures intensives, décuplant les récoltes, donnant l'espoir d'un large partage des bénéfices. Et les 4qui aasatiations allaient se consolider l'une par l'autre, l«s paysans fourniraient lu pain aux ouvriers, qui leur t'ourniraieul les outils, les objets manufacturés nécessaires i leur existence, de sorte qu'il y aurait rapprochement dei deux classes ennemies, fusion peu à peu intime, tout MU embryon de peuple fraternel. C'était la un du vieux inonde, si le socialisme gagnait à lui les paysans, les innombrables travailleurs des campagnes, considérés jusque-là comme les remparts de la propriété égoïste, se luanlde besogne ingrate sur leur motte de terre, plutôt que de l'aliéner. L'ébranlement en fut senti dans tout Beauclair, un frisson passa, qui annonçait k catastrophe prochaine.

Et, de uouveau, lesLaboque se trouvèrent les premiers frappés. Ils perdu.'ont la clientèle dos Combellcs, ils ne virent plus ni Lcnfaiil, ni les auti'es, venir Kur «eheter d«s bêches, des charrues, des outils et des uiileasiles. Dans une dernièrevisite que LenfantleurGt, il marchanda, n'acheta rien, leur décl;:ni tout net qu'il gagnerait treulc pour cent à ne plus se fournir chez eux, puisqu'ils ■taieut forces de prélever un tel gain sur les objets qu'ils te procuraient eux-mêmes dans les usines voisines. Désormais, tous Ci^ux des Cuinbi^ttes s'adressèrent directement à h C'rCcberie, en adhérant aux magasins coopératifs.

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