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TUA Y AIL Î

u'avaient pas été satisfaits de l'attitude du président Gaume, pendant les plaidoiries. On le traitait d'original, on doutait même qu'il eût toujours sa raison à lui, depuis qu'on le voyait si sombre, s'enfermant dans un scrupule maladif de justice. Un autre sujet d'inquiétude était la façon dont il avait fermé sa demeure, le lendemain de l'audience, sous le prétexte d'une indisposition ; et l'on disau qu'il se portait parfaitement, qu'il avait simplement voulu se soustraire à toute pression, ne recevoir personne, pour que personne ne s'avisât de peser sur sa conscience de juge. Les portes et les fenêtres closes, que faisait- il au fond de sa maison solitaire, où sa ûlle ellemême n'entrait pas? à quelle lutte morale, à quel drame intérieur était-il en proie, au milieu de sa vie foudroyée, dans tout ce qu'il avait aimé et dans tout ce ^u'il avait cru? Le jugement devait être prononcé à midi, au commencement de l'audience. La salle était encore plus emplie, plus bruyante, plus ardente. Des rires montaient, des mots d'espoir et de violence s'échangeaient d'une extrémité à l'autre. Tous les ennemis de Luc étaient venus assister à son écrasement. Et lui, très brave, cette fois encore, n'avait pas voulu qu'on l'accompagnât, préférant se présenter seul, pour bien dire sa mission de paix. Debout à son banc, il souriait, il regardait la salle, sans paraître même soupçonner que toute celte colère grondât contre lui. Enfm, à Tlieure exacte, le président Gaume entra, suivi des deux assesseurs et du procureur de la république. L'huissier n'eut pas besoin de demander lie silence, les voix étaient brusquement tombées, les visages brûlant de* curiosité anxieuse se tendirent. Le président s'était assis, le texte du jugement à la main; et, un instant, il se tint immobile, silencieux, les yeux au loin, au delà de la foule. Enfin, d'une voix lente, sans accenl, il commença sa lecture. Ce fut long, car les c attendu > se succédaient avec une régularité monotone, retour-

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nant les queslions sons loules les fjipcs, s'cITorcanl de résoudre les plus fugitifs scrupules. L'iiudiloire écoutait sans trop comprendre, sans arriver à prévoir quelle seniil la conclusion, lelk'raent le pour el le contre déClaicnl, l'un apri>s l'autre, en se serrant de pr6s. Il semblait pourtant, à chaque nouveau pas, que la tlièsc de Luc était adopliic, l'absence de tort réel fait à autrui, le droit que lonl propriétaire a d'exécuter des travaux clicz lui, lorsqu'aucunc scrviiude ne l'en empêche. Et le jugement éclal.i, Luc gagnait son procès.

Il T eut d'abord, dans la salle, un moment de stupeur. Puis, lorsqu'on cul compris, ce furent dos liuâes, des cris de violente menace. On relirait à la foule surexcitée, affolée de mt^nsonges depuis des mois, la victime qu'on lui avait promise; et elle la voulait, elle la réclamait afin de la déchirer, puisqu'une justice, évidemment vendue, la lui enlevait au dernier moment. Luc n'était-il pas l'ennemi public, Tétrangcr venu on ne savait d'où pour corrompre Beauclair, pour y ruiner le commerce, y soufDer la guerre civile, en ameutant les ouvriers contre les patrons? n'avait-il pas, dans un but de méchanceté dîubt^ lique, volé re;iu de la ville, tari un ruisseau, dont la disparition était un d<'saslre pour les riverains. Ces accusalions, f le Journal do Beauclair i les répétait chaque semîiiue, les faisaitentrer dans les crânes les plus épais, avecilescommenlaires empoisonnés, des besoins d'immédiates vengeances. De même, toutes les autorités, tousles ■ncssiiitirs des quartiers bourgeoisies colportaient parmi b pi'lit peuple, les développaient, leur donnaient l'appui de leur pouvoir et de leur fortune. Et le petit peuple, mis h ce régime, aveuglé, enragé, convaincu qu'une peste allait sortir de la Créclierie, voyait rouge, hurlait à la mnri. Des poings se tendaient, les cris redoublaient : f A mnrt ! à mort ! le voleur, l'empoisonneur, à mort 1 1 Très pâle, la face rigide, le président Gaume était resté

IJtiAYAlJj ZiV

assis, au milieu du vacarme. Il voulut parler, faire évacuer la salle; mais il dut renoncer à être entendu. El, simplement, par dignité, il dut se résoudre à suspendre l'audience, en se retirant, suivi des deux assesseurs et du procureur de la république.

Luc, souriant toujours, était très calme à son banc. Le jugement Tavait surpris autant que ses adversaires, car il n'ignorait pas dans quel air vicié vivait le président, il le croyait incapable de justice. Et c'était un réconfort, la rencontre d*un homme juste, parmi tant de déchéances humaines. Mais, lorsque les cris de mort éclatèrent, son sourire s'attrista, il se tourna vers la foule hurlante, le cœur envahi d'amertume. Que leur avait-il donc fait, à ces petits bourgeois, à ces marchands, à ces ouvriers? N'avait-il pas voulu le bien de tous, ne travaillait-il pas pour que tous fussent heureux, s'aimant, vivant en frères? Les poings le menaçaient, les cris le soufiletaient, plus violents : a A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort ! y> Ce pauvre petit peuple ainsi égaré, rendu fou de mensonges, lui causait une douleur profonde, dans la tendresse qu'il avait quand môme pour lui. Mais il retenait ses larmes, il voulait rester debout, courageux et fier sous l'insulte. Le public, (Jui se croyait bravé, aurait fini par briser les cloisons de chêne, si des gardes n'avaient enfin réussi à le pousser dehors et à fermer les portes. Le greffier, au nom du président Gaume, vint supplier Luc de ne pas sortir tout de suite, pour éviter un accident possible, et il obtint de lui qu'il s'arrêterait quelques minutes, chez le concierge du Palais, en attendant que la foule se dissipât.

Cependant, Luc éprouvait une sorte de honte, une révolte à être forcé de se cacher ainsi. Il passa, chez ce concierge, le quart d'heure le plus pénible de son existence, trouvant lâche de ne pas aller droit à la foule, n'acceptant pas cette situ( lion de coupable inquiet qui lui était faite.

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Et, qnaod les abords du Palais parurent déblayés, il n'écoula rien, il voulut partir, rentrer chez lui, tranquillement & pied, sans que personne l'accompngn&t. -Il était venu seul, il s'en retournerait seul. Â la main, il n'avait qu'une canne légère, qu'il regrettait même d'avoir prise, par crainte qu'on ne le soupçonnât d'une pensée de (lérensc. Lentement, il se mil donc en marche par les rues, ajanl i traverser tout Beauclair, et personne ne sembla le remarquer, jusqu'à la place de la Mairie. Le public, qui sortait du Tribunal, s'en était allé répandre dans la ville entière la nouvelle de sa victoire, après l'avoir attendu quelques minutes, certain qu'il ne sortirait pas avant des heures. Mais, sur la place de la Mairie, où se tenait le marché, Luc fut reconnu. Des gestes le désignèrent, des paroles coururent, quelques personnes même le suivirent, sans intentions mauvaises encore, uniquement pour voir ce qui se passerait. Il n'y avait guère là que des paysans, des acheteurs, des curieux, qui n'étaient pas engagés dans la querelle. Et la situation ne commença sérieuserfcnt à se gâter qu'au moment où il s'engagea dans la rue de Drias, à l'angle de laquelle, devant sa boutique, Laboquc déchaîné, furieux de sa défaite, l'emportait au milieu d'un groupe.

Tous les marchands, tous les petits détaillants du voisinage, étaient accourus chez les Laboque, dès qu'ils avaient connu la désastreuse nouvelle. Eh quoi? c'était donc vrai, la Crêchcric allait achever de les ruiner, avec SCS niiigasins coopérniirs, puisque la justice lui donnai! raison? Cariiaux, l'air atterré, gardait le silence, roulant des pensées qu'il ne disait pas. Mais Dacheui, le boucher, était parmi les plus violents, le sang au visage, prêt à défi'tidrc la viande des riches, la viande sacrée; et il parlait de tuer le monde, plutôt que de baisser ses prix a'un centime. Madame Mitaine n'était pas venue, elle n'avait jamais été pour le procès, elle déclarait bonae-

ment qu'elle vendrailson pain, tant qu'on le lui achèterait, puis qu'elle verrait ensuite. Et Laboque, enflammé^ racontait pour la dixième fois, à un nourel arrivant, l'abominable trahison du président Gaume, lorsque, tout d'un coup, il aperçut Luc, qui, très tranquille, passait devant la quincaillerie dont il consommait la ruine. Cette audace acheva de le bouleverser, il fut sur le point de se jeter sur lui, il gronda, à demi étouffé par le flot de sa haine : « A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort ! » Quand il fut devant la boutique, Luc, sans s'arrêter, se contenta de tourner la tête, pour poser un instaut son regard calme et brave sur le groupe tumultueux, d'on partaient les sourdes invectives de Laboque. Alors, tous se crurent provoqués, une clameur générale s'éleva, qui grandit, s'aggrava en un souffle de tempête : c A mort ! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! > Luc, d'ailleurs, comme s'il ne s'était pas agi de lui, continuait paisiblement son chemin, en regardant à droite et à gauche, de l'air d'un passant que le spectacle de la rue intéresse. Presque tout le groupe s'était mis à le suivre, redoublant de huées, d'outrages, de menaces, c A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! »

Et cela ne cessa plus, cela grossit et déborda, à mesure qu'il montait la rue de Brias, de son pas de promenade. De chaque boutique, de nouveaux marchands sortaient pour se joindre à la manifestation. Des femmes se montraient sur les portes, huant au passage. Quelques-unes même, exaspérées, galopèrent, vinrent crier avec les hommes : « A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! » Il en vil une jeune, d'une aimable beauté blonde, la femme d'un fruitier, qui l'injuriait à belles dents blanches, en le menaçant de loin de ses ongles roses, comme pour le déchirer. Des enfants couraient, eux aussi, et il y en avait un de cinq ou six ans, pas plus

grand qu'une botte, qui s'égosillait, qui se jetait presque

Ï8Î LES Ql'ATRK ÉVANT.ILES

dans les jambes du inonsiuur, pour se faire entendre deplus [iri's. * A mort! à morll le voleur, l'cmiioisonneur, àmorl! » Pauvre j^umiii, (gui donc lui avait appris déjà le cri de Inine? El ce fut pis, lorsque, dans le haut de la me, ou jiassii devant les fabriques. Des ouvrières de la cordoimeriii Courier parurent aux fenêtres, battirent des mains, liurlérenl. Puis, il y eut mCme des ouvriers des usines Clioilorfïo cl MiranJe, funjaiit sur le Iroltoir en atlendunl le coup de Cloche de la rentrée, qui manifestèrenl, clans t'tiébélenienl de leur servitude. Un petit maÎLjre, aux clieveuï roux, aui gros yeux troubles, fut eotnutu jiris de démence, ronraiit, puetilant plus fort que les autres: « Â mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, i mort ! *

A!) ! celte montée de la rue de Rrins, avec cette bande grossissante d'ennecnis sur les talons, sous ce flot ignoble d'outrages et de menaces! Luc se rappelait le soir de son arrivée à lîeauclair, il y avait quatre ans, lorsque le noir piétiiK'iiieiil des déshérités, des mcurl-de-faim, dans celte même rue, l'avait empli d'une telle pitié active, qu'il s'était juré de donner sa vie au salut des misérables. Qu'avail-ii donc fait, depuis quatre ans, pour que tant de haines se fussent amassées contre lui, au point d'être ainsi traqué par la foule ameutée, hurlant à la mort? Il s'étail fait l'apôtre de demain, d'une société de solidarité et de rralernilé, réorganisée par le travail ennobli, régulateur de la richesse. Il avait donna un exemple, cette Crécherie où la Cité future était en germe, où régnait déjà le plus de justice et le plus de bonheur possible. £t cela luffisail, la ville entière le considérait comme un malfailcur, il la sentait derrière cette bande qui aboyait à ses trousses. Mais quelle amertume, quelle souffrance, dans celle aventure commune du calvaire que tout juste doit gravir, sous les coups de ceux mêmes dont il veut 1« rachat ! Ces bourgeois dont il troublait la digeslioa Iran-

illriViVlLi âOd

quille, il les excusait de le haïr, dans leur terreur d'avoir à partager leurs jouissances égoïstes. 11 les excusait aussi, ces boutiquiers qui se croyaient ruinés par lui, lorsqu'il rêvait simplement un meilleur emploi des forces sociales, pour qu'il n'y eût plus une perte inutile de la forlune publique. Même il les excusait, ces ouvriers qu'il était venu sauver de la misère, pour lesquels il bâtissait si laborieusement sa ville de justice, et qui le huaient, qui l'insultaient, tant on avait obscurci leur cerveau et refroidi leur cœur. C'était la foule ignorante, se révoltant contre celui qui veut son bien, refusant de quitter le lit de servitude où elle agonise, s'y enfonçant dans la faim, dans l'ordure séculaires, en fermant les oreilles et les yeux au bonheur qui naît. Seulement, s'il les excusait tous, en son humanité douloureuse, combien il saignait de voir, parmi les plus injurieux, ces travailleurs de l'usine et de l'atelier dont il s'efforçait de faire les nobles, les libres, les heureux de demain! Luc montait toujours, la rue de Brias ne finissait pas, et la meute déchaînée avait encore grossi, les cris ne cessaient plus.

— A mort I à mort 1 le voleur, l'empoisonneur, à mort ! Un instant, il s'arrêta, se retourna, regarda ces gens,

pour ne pas leur laisser croire qu'il fuyait. Et, justement, comme il y avait là des tas de pierres, devant une maison en coRotruclierî., un homme se baissa, ramassa un caillou, a^û lui jeta. Aussitôt, d'autres se baissèrent, les cailloux se mirent à pleuvoir, au milieu d'un redoublement de menaces.

— A morti à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! Maintenant, on le lapidait. Il n'eut pas un geste, il

reprit sa u:arche, il acheva de monter son calvaire. Ses mains étaient vides, sans autre arme que la canne lég(\te, qu'il mit sous coa bras. Et il restait trè? calme, avec cette idée que sa mission le rendait invulnérable, s'il

Wt J-Es'tJCATKE ÉViNClLES

dtivail la remplir. Seul, son cœur endolori soufTratt affreasemcnl, meurtri de tant d'erreur et de démence. Des larmes montaient à ses jeux, et il lui fullait Taire un gran.l cITorl, pour ne pas les laisser couler le long de ses jout'B.

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, amorti Un caillou vînt le Trapper au lalan, un autre lui effleura

la cuisse. C'était devenu un jeu, des enfanls s'en mêlaient. Mais ils élatenl peu adroits, les cailloux ricochaient sur. le sol. A deux reprises pourtant, il en passa si près de sa tête, qu'on put le croire louché, le crâne fendu. Il ne se retouniiiil plus, il montait toujours la rue de Brias, du mËine pas de promeneur tranquille, rentrant cbci lui. Dans su douleur d'une si furieuse ingratitude, il semblait ne plus vouloir connaître ce qui se passait derrière lui, le long de celte rue de misère, où il soulTrail son martyre. Mais un caillou enfin l'atteignit, lui déchira i'oreillc droite, tandis qu'un autre le frappait à la main guuclie, dont il coupait la paume, comme d'un coup de couteau. Et le saug coula, tomba en larges gouttes rouges.

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort!

Un remous de panique arrêta la foule. Plusieurs s'enfuirent, pris de làclielé. Des femmes crièrent, emportèrent des enfanls dans leurs bras. Et il n'y eut que les furieux qui galopèrent encore. Luc, continuant sa route douloureuse, avait simplement regardé sa msîn. Il tira sou mouchoir, s'en essuya l'oreille, l'enroula autour de sa paume saignante. Mais son pas s'était raleiili, et il sentit le galop qui se rapprochait, il fit face une dernière fois, quand il eut sur la nuque te loufllc ardent de cette meute qui le poursuivait. Au premier rang, courait d'un élan frénétique l'ouvrier petit et maii:ro, aux cheveux roux, aux gros yeux troubles. On disait que c'était un forgeron de l'Abîme. Il arriva d'un-

a mir« < t^»iu SÊ%j%r

dernier bond sur l'homme qu'il traqaait depuis le bas de la rue ; et, de toute sa violence, sans qu'on pût savoir d'où venait cette frénésie de haine, il lui cracha au visage.

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort!

Luc était enfin en haut de la rue de Brias, et cette fois il chancela, sous l'abominable outrage. On le vit blêmir alTreusement, tandis que, dans une ruée involontaire de tout son corps, son poing valide se levait, terrible et vengeur. Il aurait d'un coup écrasé le petit homme, tel un nain misérable à côté d'un colosse glorieux. Mais Luc, en sa force, en sa beauté, eut le temps de se reprendre. Il n'abattit pas le poing. Seules, les deux grosses larmes ruisselèrent le long de ses joues, ces larmes d'infini chagrin qu'il avait eu le pouvoir jusque-là de retenir, mais qu'il était impuissant désormais à cacher, dans l'amertume dernière du fiel dont on l'abreuvait. Il pleurait sur <ant d'ignorance, sur tant de malentendu, sur ce cher et triste peuple qui ne veut pas être sauvé. Et il y eut des ricanements, on le laissa rentrer chez lui, ensanglanté et solitaire.

Le soir, Luc s'enferma, voulut être seul dans le pavillon qu'il habitait toujours, au bout du petit parc, sur la route des Combetles. Le gain de son procès n'était point un succès qui pût l'illusionner. Les immondes violences de l'après-midi, cette ruée de la foule contre lui disaient quelle guerre lui serait faite, maintenant que la ville entière se soulevait. C'étaient les convulsions suprêmes de lasociété mourante, et qui ne voulait pas mourir, bille résistait furieusement, elle se débattait, avec res[»oir d'arrêter l'humanité en sa marche. Les uns, les auioriiaires, mettaient leur salut dans une répression impiioyahU* ; les autres, les sentimentaux, faisaient appel au pn.-se. à la poésie du passé, à tout ce que l'homme pleuri* dv ipiitter à jamais; d'autres, pris d'exaspération, sejoi^Miaiciil aux révolutionnaires, comme dans la liàte d'en finir d'un

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coup. El Luc avait de lu sorte scnli sur ses talons tout lit'auclair, qui était uii monde eu raccourci, au milit>u da vaste monilt;. Si, dans sou amertume aiïreuse, il restait biMve, tOàuIu à h lutte, il n'en était pas moins morti;llcment triste, il av'uilà user, ce soir-là, son grand chagrin, qu'il tlésirail no montrer à personne. Pendant ses rares heures de déf.iiliance, il priilerail s'enfermer Étroitement, il buvait sa suulVrancc jusqu'à la lie, pour nu reparaître que iruéri ei vaillaiit. Et il nv;iil donc verrouillé portes et l'eiiélrcs, en donuaat l'ordre absolu de ne laisser eiUi'er personne.

Vers onze licurcs, sur la route, il lui sembla entendre fies pas lùfrers. Puis, ce fut comme un appel, à peine un siiuflle, i[ui lui donna un frisson. Vivement, il Était ail* tiuvrir la fenêtre, et il regardait entra les lames des péruviennes, et il aperçut une oiuljre fine. Mais une voix très douce niojitu.

— Monsieur Luc, c'est moi, il faut que je vous parle tout de suite.

C'était Jusine. Il ne rêilécliil même pas, il descendit lui ouvrir la petite porte qui donnait sur la route. Et il la tît niunter, il l'amena par la main dans sa chambre, si jalousecneut close, où brûlait une lampe, à la clarté paisible. Puis, li, lorsiiu'il l'eut regardée, il fut pris d'une terrible inquiétude, à la voir les vêtements en désordre, le visage mourlri.

— Moii Dieul Josine, qu'avez-vous doncî que M passe-t-it?

Elle pleurait, sa chevelure défaite tombait sur son con, dont le cul de sa rube arraché montrait la blancheur délicate.

— Ah! monsieur Luc, j'ai voulu vous dire... Ce n'est pas p^irce (|u'il m'a battue encore, en rentrant, c'est ft cause des menaces qu'il a faites... Il faut que vous sachiez, ce soir même.

Tl'iAVAIL 287

Et elle conta que Ragii, lorsqu'il avait appris ce qui s'était passé dans la rue de Brias, la belle conduite d'ignonninie faile au patron, s'en était allé au cabaret de Caffiaux, en débaucliaiil Courron et d'autres camarades-. Il venait seulement de rentrer, ivre, criant qu'il en avait assez, de l'orgeat de la Créclierie, qu'il ne resterait pas un jour de plus dans une boîte où l'on s'embêtait à crever, où l'on n'avait pas seulement le droit de boire un coup de trop. Puis, après s'être égayé, avec de sales paroles, il avait voulu la forcer à faire immédiatement leur malle, afin de filer dès le lendemain matin à l'Abîme, qui embauchait tous les ouvriers sortant de la Grêcherie. Et, comme elle ' voulait attendre, il avait fini par la battre et par la jeter dehors.

— Moi, monsieur Luc, ça ne compte pas. Mais c'est vous, grand Dieu! c'est vous que l'on insulte, et à qui l'on veut faire tant de mal!... Ragu partira demain matin, rien ne le retiendra, et il emmènera certainement Bourron, ainsi que cinq ou six autres camarades, qu'il ne m'a pas nommés... Moi, que voulez-vous? il faudra bien que je le suive, et tout ça me cause une si grosse peine, que j'ai eu le besoin de vous le dire tout de suite, dans la crainte de ne jamais vous revoir.

Il continuait à la regarder, un nouveau flotd'amertume noyait son cœur. Le désastre était-il donc plus grand qu'il ne croyait? Voilà, maintenant, ses ouvriers qui le quittaient, qui retournaient à leur dure et sale misère d'autrefois, dans la nostalgie de l'enfer d'où il s'efforçait si laborieusement de les tirer! En quatre années, il n'avait rien conquis de leur intelligence ni de leur affection. Et le pis était que Josine n'était pas plus heureuse, qu'elle lui revenait, comme au premier jour, outragée, frappée, jetée à la rue. Rien n'était donc fait encore, tout restait à faire, car Josine n'était-elle pas le peuple souffrant? il n'avait obéi au besoin d'agir que le soir où il

ÎHS LES QUATItE ËVA^CILtS

l'aTait rencontrée si douloureuse, si abandonnée, Tictîme du travail maudit, imposé comme un esclavage. Elle était la plus humble, la plus basse, si près du ruisseau, et elle était la plus belle, la plus douce, la plus sainte. Tant que la femme soulTrirail, le monde ne serait pas sauvé.

— 0ht Josine, Josine, que tous me faites de peine et que je vous plains! murmura-l-il d'une voix d'infinie tendresse, tandis que lui aussi pleurait, gagné par ses larmes.

Mais, à le voir ainsi pleurer, elle souffrit davantage. Lui pleurer si amèrement, avoir un si gros chagrin! lui qui était son dieu, qu'elle adorait comme nne puissance supérieure, pour le secours qu'il lui avait apporté, la joie dont il avait désormais empli sa vie! La pensée des outrages qu'il venait de subir, de ce calvaire atroce de la rue de Drias, redoublait son adoration, la rapprochait de lui, dans un désir de panser les blessures reçues, de se donner loutentière, si cedonpouvaitTapaiser un instant. Comment faire pour qu'il se torturât moins? que trouver pour effacer l'insulte de son visage et pour qu'il se sentit respecté, admiré, adoré? Elle se penchait, lea mains ouvertes, la face exallée d'amour.

— Oh! monsieur Luc, j'ai tant de tristesse à vous voir malheureux, et j'aurais tant de honheur à tâcher d'adoucirun peu vos tourments!

Ils étaient si prés l'un de l'autre, que la tiédeur de leur haleine passait sur leur face. Et leur apitoiement mutuel les embrasait d'une tendresse qui ne savait de quelle ruEon agir. Comme elle souffrait! comme il souffrait! et il ne songeait qu'à elle, de même qu'elle ne songeait qu'à lui, avec une pitié immense, un immense besoin de charité et de félicité.

— Moi, je ne suis pas à plaindre, il n'y a que vous, Josine, dont la souffrance est un crime, et que je veux sauver.

— Non, non, monsieur Luc, moi, je ne compte pas, c'est vous qui ne devez pas souffrir, parce que vous êtes noire bon Dieu à tous.

Alors, comme elle se laissait tomber dans ses bras, il la prit lui-même d'une étreinte passionnée. C'était la nécessité inéluctable, deux flammes qui se rejoignaient, qui se confondaient, pour n'être plus qu'un foyer unique de bonté et de force. Et la destinée s'accomplit, ils se donnèrent l'un à l'autre, en un même besoin de faire de la vie et du bonheur. Tout les avait menés à cela, ils avaient la brusque vision de l'amour né un soir, puis lentement grandi, amassé au fond de leur cœur. Et il n'y avait plu» que deux êtres se rencontrant dans le baiser si longtemps attendu, arrivant à leur floraison. Aucun remords n'était possible, ils s'aimaient comme ils existaient, afin d'être sains, d'être forts et d'être féconds.

Ensuite, dans cette chambre si calme, si douce, lorsque Luc, longuement, garda Josine en ses bras, il sentit bien qu'un grand secours lui était venu. Seul, l'amour ferait l'harmonie de la Cité. C'était sa communion intime avec le peuple des déshérités, cette Josine délicieuse, qu'il avait faite définitivement sienne. L'union était scellée, l'apôtre en lui ne pouvait rester infécond, il avait besoin d'une femme pour racheter l'humanité. Et quel réconfort elle lui apportait, la petite ouvrière salie et battue, qu'il avait rencontrée mourant de faim, qui était à cette heure, sur sa poitrine, une reine de charjne et de volupté! Elle avait connu la pire déchéance, elle l'aiderait à créer un monde nouveau de splendeur et de joie. C'était d'elle, d'elle seule qu'il avait besoin, pour achever sa mission, car le jour où il aurait sauvé la femme, le monde serait sauvé.

Doucement, il lui dit :

— Donne- moi ta main, Josine, ta pauvre main blessée.

KM) LES QtATBE ÊVASCrLF.S

El elle lui doniin su main, celle on l'index manquait, coupé, emporté par l'engrenage d'une machine.

— Kllc csl Lieu laide, mnrmura-t-elle.

^ Laide ! Josine, oh ! non, elle m'est si chère, qne, de toute ta personne iidorée, c'est elle que je baise avec le plus de Jùvolion.

Il avail collé SCS lèvres sur la cicatrice, il coon-ail de caresses la pi^tite main frêle et mutilée.

— Oli! Luc, que TOUS m'aimez, et qne je vous aime! Ce lui le cri charmant, le cri de honheur et d'espoir,

qui les réunit dans une nouvelle éireintc. Au dehors, sur Beauclair pesamment endormi, passaient les hruils de marteaux, les reletitisscmenls d'acier de la Créclierie et de t'Abîme, luttant de travail nocturne. Et sans doutn la {guerre n'était point finie, la terrihle bataille allait s'aggraver entre hier et demain. Maïs, au milieu des pires lourmenls, une halte de félicité s'était Ciile; et, quelles que fussent les souffrances encore, l^mmortfiUe semence d'amour était jetée pour les moissons futures.

Et, dès lors, ce fut le cri de Luc, à chaque désastre nouveau dont la Crêcherie se trouva frappée, quand les hommes refusaient de le suivre, Tenlravaient dans la fondation de sa ville de travail, de justice et de paix.

— Mais ils n'aiment pas! S'ils aimaient, tout serait fécondé, tout pousserait et triompherait sous le soleil !

L'œuvre en était à cette heure angoissante et décisive ■de la régression, du pas en arrière. Dans toute marche en avant, vient cette heure de la lutte, de la halle forcée. On n'avance plus, on recule môme, les terrains acquis paraissent crouler, il semble que jamais plus on n'atteindra le but. Et c'est l'heure aussi où les héros s'affirment, avec leur fermeté d'àmc, leur indomptable foi dans la victoire finale.

Dès le lendemain, Luc tenta de retenir Ragu, qui voulait rompre l'association et quitter la Crêcherie, pour retourner à l'Abîme. Mais il se heurta à une volonté méchante et goguenarde, heureuse de mal faire, au moment où la défection des ouvriers pouvait ruiner l'usine. Puis, c'était quelque chose de plus profond, celte nostalgie du travail d'esclave, le retour au vomissement, à la misçre noire, à tout l'affreux pissé resté dans le sang. Sous le tiède soleil, dans la propreté gaie de sa petite maison, entourée de verdure, Ragu regrettait les étroites rues puantes du vieux Beauclair, les masures lépreuses au

travers desquelles soiiffliiil la peste. L'odeur &crc du cnbarel de Cafllaux le hanlait, lorsrju'il passait une heure dans la grande salle chiire de la Maison-Commune, où l'alcool lilait dûrendu. Le bel ordre des Magiisins coopéralifs le fâchait ëgulement, lui donnait le besoin de dépenser son argent à sa guise, cticz des marchands de la me de Brias, qu'il trailnil lui-même de voleurs, mais avec lesquels il avait la joie de se quereller. El plus Luc insista, en lui montrant la déraison de son départ, plus Ragu s'obstina, dans la pensée que, si l'on tenait tellement à lui, c'était donc qu'il nuisait en s'en allant.

— Son, non, monsieur Luc, ca ne peut pas s'arranger, Peul-ôtrc bien que je fais une bêtise, je n'en ai pourtant pas ridée... Vous nous aviez promis monis et merveilles, nous devions devenir tous des richards, et la vérité est que nous ne g.ignons pas plus qu'ailleurs, avec des embêtements en plus, selon mon goiit.

C'était vrai, la répartition des gains, à la Crêcherie, n'avait pas atteint jusque-là un chilTre sensiblement supérieur aux salaires de l'Abime.

— Nous vivons, répondit vivement Luc, et n'est-ce pas tout de vivre, lorsque l'avenir est certain? Si je vous ai demandé des sacrifices, c'est dans la conviction que le bonheur de tous est au bout. Mais il faut de la patience et du courage, il faut de la foi dans l'œuvre, et beaucoup de travail aussi.

Un tel langage ne pouvait loucher Ragu. Une seule expression l'avait frappé, il ricana*

^ Oh ! le bonheur de tous, c'est bien joli. Seulement, je prôfôro commencer par mon bonheur à moi.

Luc lui dit alors qu'il était libre, que son compte serait refilé, et qu'il s'en irait quand il voudrait. En somme, il n'avait aucun intérêt à garder un méch;iut homme, dont la prë.'^cnce finirait par être d'une contagion funeste. Mais le départ de Josinc lui déchirait le cœur, et il resta un

peu honteux, lorsqu'il découvrit qu'il ne mettait tant de chaleur à retenir Ragu que pour la retenir elle-même. La pensée qu'elle retournait dans ce cloaque du vieux Beauclair, aux mains de cet homme, qui, repris par l'alcool, continuerait à la violenter, lui était insupportable* Il la revoyait rue des Trois-Lunes, dans une chambre immonde, en proie à la misère sordide et meurtrière; et il n'était plus là pour veiller sur elle, et elle était sienne maintenant, il aurait voulu ne pas la quitter d'une minute, afin d'assurer sa vie heureuse. La nuit suivante, elle revint le voir, il y eut enlre eux une scène déchirante, des larmes, des serments, des projets fous. La sagesse pourtant l'emporta, il fallait accepter les faits, s'ils ne voulaient compromettre l'œuvre, qui devenait commune. Josine suivrait Ragu, ce qu'elle ne pouvait refuser de faire, sans soulever un scandale inquiétant; tandis que Luc, à la Crêcherie, continuerait sa bataille pour le bonheur de tous, avec la conviction que la victoire, un jour, les réunirait. Ils étaient bien forts, puisqu'ils avaient avec eux l'amour invincible. Elle promit tendrement de revenir le visiter. Mais, quand même, quel déchirement, lorsqu'elle lui fit ses adieux, et que, le lendemain, il la vit quitter la Crêcherie, derrière Ragu, qui, aidé de Bourron, poussait dans une petite voiture le maigre déménagement!

Trois jours plus tard, Bourron suivit Ragu, qu'il retrouvait chaque soir chez Caffiaux. Le camarade le plaisantait tellement, sur l'orgeat de la Maison-Commune, qu'il crut accomplir un acte d'homme libre, en revenant, lui aussi, habiter la rue des Trois-Lunes. Sa femme, Babette, après avoir tenté de se mettre en travers d'une pareille bèlise, finit par s'y résigner, avec sa gaieté habituelle. Bah! ça irait tout de même très bien, son mari était au fond un brave homme, qui verrait clair tôt ou tard. Et elle riait, et elle déménagea, en disant au revoir

2!»4 LES QUArnE ÉVANGILES

aux voisiiH's, ctr l'ilc ne pouvait pas croire qu'elle ne

revicndntil |):i$ dnus cca jolis jiinliriâ, où dio se plaisait

Leuucottp. Surtout, isllu rèvail d'y rainiuiïi' sa fille Martlie

et son liis Sébastien, qui faisaient de grands progrés à

l'école. Et, comme Sœurette parla de les y garder, elle y

coiiseiitil.

Mais ce qui a^'grava la situation, ce fut que d'autres ouvriers CL-dcrent à U contagion du mauvais exemple, en s'en allant, comme s'en étaient allés Bourron et Ragu. La fui leur m;inquail, autant que l'amour, et Luc entrait en lullL- avec les mauvaises volontés linmaines, les lâchetés, les (lél'eclious, où l'on se heurte, dès qu'on travaille au bonheur des autres. Chez Bonnaire lui-même, si raisuniialile, si loyal, il scnlil un sourd ébranlement. Le ménage éluit troublé pnr les querelles quotidiennes de la Toupr, dont la vanité ne se Ii'ouvait pas satisfaite; car elle n'avait encore pu s'acheter la robe de soie et la innnlro, son rêve de coquetterie tant caressé. Puis, les idées d'égalité, de communauté, la lâchaient, dans son regret de n'être pas née princesse. Elle emplissait la maisiin d'un éternel ouragan, rationnait de tabac le père Lunot avee plus d'àprclé, bousculait les enfants, Lucien cl .'VnlointHte. Deux autres lui étaient encore venus, Zoé et Séverin, ei c'était aussi là un désastre qu'elle ne pardonnait |i.is à Bonnaire, les lui reprochant sans trêve, rimnnc s'ils étaient les fruits de ses idées subversives, ilonl elle se disait la victime. Bonnaire gardait un grand t-alnii-. habitué à ces Icmpcles, qui l'attristaient simplement. Il ne répondait même pas, lorsqu'elle lui criait ijn'il était une panvre bêle, une dupe, et qu'il laisserait les os à la Crêcherie.

l'onrtanl, Luc s'apercevait bien que Bonnaire n'était pas lie tout son cœur avec lui. Jamais il ne se permettait lin blâme, il restait l'ouvrier actif, exact, consciencieux, gnidoimait l'exemple aux camarades. Et il y avait, malgré

cela, une désapprobation dans son attitude, presque de la lassitude et du découragement. Luc en souffrait beaucoup, désespéré qu'un tel homme, qu'il avait en grande estime, dont il connaissait Théroïsme, pût s'écarter si vite. Si celui-là cessait de croire, était-ce donc que l'œuvre fût mauvaise?

Tous deux s'en expliquèrent un soir, à la porte des ateliers, sur un banc. Ils s'étaient rencontrés, comme le soleil se couchait, dans un grand ciel calme, et ils s'assirent, et ils causèrent.

— C'est bien vrai, monsieur Luc, répondit franchement Bonnaire à une question, j'ai de grands doutes sur votre succès. Vous vous rap.pelez, d'ailleurs, que je n'ai jamais eu vos idées et que votre tentative m'a toujours paru fâcheuse, au point de vue des concessions. Si je m'y suis prêté, c'est comme à une expérience. Mais plus les choses marchent, plus je vois que je n'avais pas tort. L'expérience est faite, il va falloir tenter autre chose, agir révolutionnairement.

— Comment, l'expérience est faite ! s'écria Luc. Eh ! nous ne faisons que la commencer! Elle demandera des années, plusieurs vies d'homme peut-être, un effort séculaire de bonne volonté et de courage. El c'est vous, mon ami, vous l'énergique, le brave, qui doutez si vite!

Il le regardait, dans sa carrure de colosse, avec sa large face paisible, où se lisait tant de force honnête. Mais l'ouvrier hocha doucement la tête.

— Non, non, la bonne volonté et le courage n'y feront rien. C'est votre méthode qui est trop douce, qui compte trop sur la sagesse des hommes. Votre association du capital, du talent et du travail ira cahin-caha toujours, SUIS jamais rien fonder de solide et de définitif. Le mal en est arrivé à un tel degré d'abomination, qu'il devient nécessaire de le guérir par le fer rouge.

— Alors, que faut-il donc faire, mon ami?

»G LES QUATRE ËVASClLtS

— Il faut que le peuple s'empare tout de suite des outils du travail, il Taul (]u'il dépossède la classe bourgooise, en disposant lui-même du capital, pour r6orga> niserle travail universel et obligatoire.

Et Bonnaire, une fois de plus, eiiposa ses idées. Il était resté tout entier au collectivisme, el Luc <^ui {'écoutait doutourcnsemenl, s'étonnait de n'avoir rien gagné sur cet esprit l'éfléclii, mais un peu obtus. Tel qu'il l'avait entendu parler rue des Trois-Lunes, la nuit où il avait quitté l'Abîme, tel il le retrouvait, avec la même conception révolutionnaire, sans que les cinq années d'eupéricncc communiste, passées à la Crêcherie, eussent modilié sa foi. L'évolution était trop lente, le progrès par la seule association demanderait trop d'années encore, el il se lassait, cl il ne croyait qu'en la révolution immédiate et violente.

— On ue nous donnera jamais ce quenous ne prendrons pas, dit-il en concluant. Il faut tout prendre pour tout

Il j eut un silence. Le soleil s'était conché, les équipes de nuit avaient repris )a besogne, au fond des ateliers retentissants. El, dans cet clTort continu du travail, Luc se sentait envabi d'une indicible tristesse, en voyant que son œuvre allait aussi être compromise par la hàlc des meilleurs à réaliser leur idéal social, iï'étail-ce pas souvent la Lataille furieuse des idées qui entravait el retardait hi réalisation des faits?

— Je ne veux pas discuter de nouveau avec vous, mon ami, reprit-il enfin. Je ne crois pas qu'une révolution décisive suit possible et bonne, dans les circonstances où nous sommes. Et Je reste convaincu que l'association, la riiopér;ilion, ;iidées tU's syjidicats, sont le lent chemin ;)rércrabli',qui liiiira |iar nous conduire à la Ct té promise... ISoiis avons souvent c;iusé de ces cboses, sans tout à fait nous entendre. A quoi bon recommencer el nous altrisler

inulileraenl?... Mais ce que j'espère de vous, c'est, dans les difficultés où nous sommes, de vous voir rester fidèle à la maison que nous avons fondée ensemble.

Bonnaire eut un brusque geste fâché.

— Oh! monsieur Luc, auriez-vous douté de moi? Vous savez bien que je ne suis pas un traître, et que, maintenant, puisque vous m'avez un jour sauvé de la faim, je suis prêt à manger mon pain sec avec vous, aussi longtemps qu'il le faudra... N'ayez pas peur, ce que je viens de vous dire, je ne le dis à personne. Ce sont des affaires entre vous et moi. Mais, naturellement, je ne vais pas décourager nos ouvriers, en leur annonçant la ruine prochaine... Nous sommes associés et nous resterons associés, jusqu'à ce que les murs nous tombent sur la tête.

Luc, très ému, lui serra les deux mains. Et la semaine suivante, il fut plus touché encore, lorsqu'il surprit toute une scène qui se passait dans la halle des laminoirs. On l'avait prévenu que deux ou trois ouvriers mauvaise tête voulaient faire comme Ragu, en tâchant d'entraîner le plus de camarades possible. El, comme il arrivait pour rétablir Tordre, il vit Bonnaire, au milieu des mutins, qui intervenait avec véhémence. Il s'arrêta, il écouta. Bonnaire, vaillamment, disait tout ce qu'il fallait dire, rappelait les bienfaits de la maison, calmait les inquiétudes par la promesse d'un avenir meilleur, si l'on était brave au travail. Il était si grand, si beau, que tous s'apaisaient, à entendre un des leurs dire des choses si raisonnables. Pas un ne parlait plus de rompre l'assorialion, les défections se trouvèrent arrêtées. Et Luc n'oublia plus ce spectacle de Bonnaire, le bon géant, pacifiant les révoltés, d'un geste ample, en héros du travail, respectueux de la besogne acceptée librement. Puisqu'on luttait pour le bonheur de tous, il se serait cru un lâche en désertant son poste, même s'il pensait qu'on aurait du lutter d'une autre façon.

saa LKs yrATiiE évascuxs

Msti^i, lorsque Luc b remercia, il eu[ da aouveau le cœur meurtri par cellt' tinniguilie réponsii :

— C'est bien simple, j'ai fait ce que je devais faire... K'im|iurlu, monsieur Luc, il faudra que je vous amène à mes iclises. AutrLMiiciit, nous finirons tous par crever de faim ici.

El, â quelques jours de là, une autre rencontre acheva de l'iissumbrir. Il descendait justement du haut fourneau, avec Bonnaire, lorsque tous deux passèrent devant les fours de Lani^c. Le potier s'était obstiné .à ne pas quitter lélroit terrain qu'on lui abandonnait, contre la rampe rocheuse, et qu'il avait entouré d'un petit mur en pierres sèches. Vainement, Luc s'était efforcé de le prendre avec lui, en lui oiïrant de dirip;cr la creuseteric qu'il avait dû créer. Lanije voulait rester libre, n'ayant ni Dieu ni maître, comme il disait. Il continuait donc, au fond de soji trou sauvage, à fabriquer la poterie commune, les terrines, les marmites, les pots, qu'il promenait ensuite dans une petite voiture, par les marchés et par les foires des vilia^'es voisins. Lui tirait, la Nu-Pieds poussait. Et, ce soir-)à, tous tlitax rentraient justement d'une de leurs tournées, comme Luc et Bonnaire se trouvaient devant la porte du clos.

— Eh bien ! Lan^c, demanda cordialement le premier, l'a va, le eommerce?

— Toujours assez pour que. nous ayons du pain, LuoDsieur Luc. Je n'en demande pas davantage.

Kn elVet, il ne promenait ses pots que lorsque le pain manquait. Et, le reste du temps, il s'oubliait à des poteries qui n'étaionl pas de vente, il restait des heures à les reftarder, les yeux remplis de rêve, en poète rustique dont la passion était de donner de la vie aux choses. Même les objets grossiers qu'il fabriquait, les marmites et les ti'rrines, en gardaient une naïveté, une pureté de li};ne, une grùce simple et lière. D'instinct, il avait retroDTâ,

111 A V Ai L 2ya

sorli du peuple, la primitive beauté populaire, cette beauté de riiumble objet domestique, qui naît des proportions parfaites et de Tadaptalion absolue à Tusage qu'on doit en faire.

Luc était frappé de cette beauté, en examinant les quelques pièces non vendues, dans la petite voiture. Et la vue de la Nu-Pieds, cette grande fille brune si belle, avec SOS membres fins et nerveux de lutteuse, sa petite gorge dure de guerrière, remplissait aussi d'une admiration mêlée d'élonnement.

— Hein? reprit-il en s'adressant à elle, ça doit être rude, de pousser ça toute une journée.

Mais elle était une silencieuse, elle se contenta de sourire, de ses grands yeux de sauvagesse, tandis que le potier répondait pour elle.

— Bah ! on se repose à Tombre, au bord du chemin, quand on rencontre une source... N'est-ce pas que ça va tout de même, la Nu-Pieds, et qu'on est heureux?

Elle avait tourné vers lui ses yeux, qui s'emplirent d'une adoration sans bornes, comme pour le maître toutpuissant et bon, le sauveur, le dieu. Puis, sans dire une parole, elle acheva de pousser dans le clos la petite voiture, qu'elle alla ranger sous un hangar.

Lange, lui, l'avait suivie d'un regard de tendresse profonde. Il faisiiit mine parfois de la rudoyer, en bohémienne ramassée sur les routes, dont il voulait rester le dompteur. Mais, à présent, c'était elle la maîtresse, il l'aimait d'une passion qu'il n'avouait pas, qu'il cachait sous son air de fils de paysan mal dégrossi.- Ce petit homme trapu, à la tête carrée, embroussaillée de cheveux et de barbe^ était, au fond, d'une infinie douceur amoureuse.

Il reprit soudain, avec sa franchise brutale, en se tournant vers Luc, qu'il affectait de traiter en camarade :

— Eh bien! ça ne marche donc pas, le bonheur de

■iM LES QUATRE ËViNGlLES

lous? ils ne veulenl donc pas être heureux à votre façon,

ces imbéciles qui consentent à s'enfermer dans votre

caserne?

Il goguenardait, il plaisantait ainsi Luc à chacune de leurs rencontres, sur la tentative de communisme fouriériste faite à la Crécherie. El, comme celui-ci se contentait de sourire, il ajouta :

— J'espcrebien qu'avant six mois vous viendrez i nous, les anarchistes... Encore une fois, je vous le répète, tout est pourri, il n'y a plus qu'à flanquer la vieille société par terre, à coups de bombes.

Bonnaire, qui, jusque-là, avait gardé le silence, intervint brusquement.

— Oh ! à coups de bombes, c'est imbécile!

Lui, collectiviste pur, n'était pas pour l'attentat, pour la propagande par le fait, tout en croyant à la nécessité d'une révolution générale et violente.

— Comment, imbécile! s'écria Lange, blessé. Croyezvous que, si l'on n'y prépare pas les bourgeois, votre fameuse socialisation des outils du travail se fera jamais? C'est voire capitalisme déguisé qui est imbécile. Commencez donc par tout détruire, pour tout reconsiruire.

Ils continuèrent, l'anarchie de l'un aux prises avec le collectivisme de l'autre, et Luc n'eut plus qu'à les écouter. L'ticart était aussi grand de Lange à Bonnaire, qu'il l'était de Bonnaire à lui. En les écoutant, on les aurait crus, à l'âpreté, à la méchanceté de la querelle, des hommes de races difl'érentes, ennemis séculaires, prêts à se dévorer, sans aucune entente possible. El, pourtant, ils voulaient le même bonheur pour tous les êtres, ils se rejoignaient au même but, la justice, la paix, le travail réorganisé, donnant le pain et la joie à tous. Mais quelle fureur encore, quelle haine agressive, meurtrière, dès qu'il s'agissait de s'entendre sur les moyens! Le long de la

route si rude du progrès, c'était, à chaque halte, parmi les frères en marche, enflammés tous du même désir d'affranchissement, des batailles sanglantes, sur la simple question de savoir s'il fallait passer à droite ou à gauche.

— Et puis, chacun est son maître, finit par déclarer Lange. Endormez-vous dans votre niche à bourgeois, si ça vous amuse, camarade. Moi, je sais bien ce que j'ai à faire... Et ça marche, ça marche, les petits cadeaux, les petites marmites que nous irons déposer un beau matin chez le sous-préfet, chez le maire, chez le président, chez le curé, n'est-ce pas, la Nu-Pieds? Une fameuse tournée, hein ? ce matin-là, et comme on poussera la carriole de bon cœur !

La grande belle fille était revenue sur le seuil, où elle se détachait, souveraine et sculpturale, parmi les argiles rouges du petit clos. De nouveau, ses yeux flambèrent, elle eut un sourire de servante qui s'est donnée, prête à suivre son maître jusqu'au crime.

— Elle en est, camarade, ajouta simplement Lange, de son air bourru et tendre. Elle m'aide.

Lorsque Luc et Bonnaire l'eurent quitté, sans fâcherie, malgré leur peu d'entente, ils marchèrent en silence un instant. Puis, le dernier éprouva le besoin de reprendre ses arguments, de prouver une fois de plus qu'il n'y avait pas de salut possible, en dehors de la foi collectiviste. Il damnait les anarchistes, comme il damnait les fouriéristes, ceux-ci parce qu'ils ne s'emparaient pas immédiatement du capital, ceux-là parce qu'ils le supprimaient violemment. Et Luc songeait de nouveau que la réconciliation n'était possible que dans la Cité fondée enfin, lorsque toutes les sectes s'apaiseraient devant le rêve commun réalisé. On ne se querellerait plus sur la meilleure route à suivre, on serait au but désiré de tous, et la paix fraternelle régnerait. Mais quelle inquiétude mortelle lui donnait le long chemin à parcourir encore, et quelle crainte il avait de voir

3tr2 LES «UATRE ÉV-WCll-ES

les frères se dùvorcr, cnsVnlnivanl eux-mêmes daD&<leiir

luy relie!

Luc rt'iitru lri;s irislg tic ces continuels :henrts, qui lituicnt aiilani d'obstucles à son œuvre. DèB qae deux honitncs voulaienl agir, ils ne s'entendaient plus. Puis, lorsqu'il fui seul, son cri lui échappa, le cri qui s«ifs tesKc {roiiflail son cœur.

— .\l;iis ils n'iiimetiE pas! S'ils aimaient, tout sevait fùcondé, tout pousserait et triompherait sous le soleil!

Morl'aiu éi;alemcnl lui donnait du souci. Il avait enviais cssnyé de le civiliser nn peu, en lui faisant abandonner son It'ou de roche, pour descendre habiter une das petites maisons claires du h Crôcherie. Et le maître fondeur avait toujours refusé avec obstination, sons le prétexte .qu'il était là haut plus près de son travail, en continuelle survaillance. Lucs'en remettait complctemenl à lui, le laissait conduire le haut fourneau, qui fonctionnait à l'antique mode, dans l'attente des batteries de fours électriques, l'rcuvrc que poursuivait Jordan, sans se lasser jamais. Miiis la vraie cause de l'entêtement de Uorfain à ne.p&s descendre parmi les hommesqui peuplaient la Cilénou-velle, c'ét;iit le dédain, presque la haine où il les teaait. Lui, le Vuleain des temps primitifs, le conquérant du feu, l'ouvrier écrasé plus tard sous le long esclavage, donnant son effort en héros résigné, unissant par aimer la grandeur sombre du bagne où le destin le courbait, s'irritait de cette usine dont les ouvriersallaient être des loessiaurs, avares de leui-s bras, remplacés par des machines, que des enfants bientôt conduiraient. Cela lui semblait petit, misérable, ce souci de peiner le moins, possible., de ne plus se battre avec le leu et le fer. Il nccomftfttoait même pas, il haussait les (ipaules, sans une parole, dans les longs silences qu'il gardait pendant des joamées entières. Et, très seul, très orgueilleux, il restait iin fUae de sa montagne, régnant sur le haut fourneau, doiàîniat

1IIA.VA1L. dU^

l'usine, que quatre fois en vingt-quatre heures, régulièrement, les coulées éclatantes coui*onnaient de flammes.

Une autre raison encore fâcha Morfain contre ces temps nouveaux qu'il voulait ignorer, dont le souffle n'avait pas même effleuré sa rude peau tannée par le travail. Et, cette fois, chez ce silencieux, le cœur dut saigner afl'reusement. Sa fille, Ma-Bleue, dont les yeux bleus étaient le bleu de son ciel, celte belle et grande créature qui était la ménagère aimée, depuis la mort de la mère, devint grosse. Il s'emporta, puis pardonna, car il se disait qu'elle se serait mariée un jour. Mais où il n'eut plus de pardon, ce fat lorsqu'elle lui avoua le nom de l'homme, le fils du maire, Achille Courier. Depuis des années, la liaison durait, les rencontres par les sentiers des* Monts Bleuses, les nuits passées sur des couches odorantes de lavande et de thym, aux grands souffles libres des nuits étoilées. Achille, rompant avec sa famille, en jeune bourgeois que sa bourgeoisie dégoûtait et ennuyait, avait prié Luc de l'embaucher à la Crêcherie, où il était devenu dessinateur. Il brisait tous les liens, il aimait où et comment il lui plaisait, résolu à travailler pour la femme librement choisie, évoluant en fils conquis de la vieille société condamnée, allant à l'âge nouveau. Et ce fut là ce qui angoissa Morfain, jusqu'à lui faire chasser Ma-Bleue comme une fille perdue. Elle s'était laissé séduire par un monsieur, il n'y avait plus dans son cas que rébellion et diablerie. Tout l'antique édifice croulait, pour qu'une si belle et si bonne fille en eût ébranlé elle-même une des charpentes, en écoutant, en aguichant peut-être le fils du maire.

Puis, comme Ma-Bleue, mise à la porte, s'était naturellement réfugiée chez Achille, Luc dut intervenir. Les deux jeunes gens ne parlaient môme pas de mariage. A quoi bon? ils étaient bien sûrs de s'aimer et de ne jamais

m LES QUATRE ËV1RGILE5

se quiller. Pour se marier, jl était nécessaire qu'Achille sommât judiciairement son père; et cela lui semblait une complication vcxatoire, inutile. Vainement, Soeurette insista, dans l'idée que ta morale, pour la bonne réputation de la Crêeherie, exigeait encore le mariage légal. Et Luc finit par obtenir d'elle qu'elle fermât les jeux, eâr il sentait bien qu'avec les générations nouvelles, il faudrait peu h peu tolérer l'union libre.

Nais Morfain n'acceptait point aussi aisément la situalion, et Luc dut monter un soir, pour le raisonner. Depuis qu'il avait chassé sa fille, le maître fondeur vivait seul avec son fils, Petit-Da, faisant-, tous les deux leur ménage et leur cuisine, dans leur trou de roche. I^t, ce soir-là, ils avaient achevé de dtner d'une soupe, ils restaient assis sur des escabeaux, devant leur rude table de chêne qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes à coups de hache, tandis que la maigre lampe qui les éclairait, projetai! sur la pierre enfumée des murs leurs ombres de colosses.

— Pourtant, père, disait Petit-Da, le monde marche, on ne peut rester immobile.

D'un coup de poing, Morfain ébranla la lourde table.

— J'ai vécu comme mon père a vécu, et votre devoir était de vivre comme je vis.

D'habitude, les deux hommes o'échangeaientpasqualre paroles en un jour. Mais, depuis quelque temps, un malaise grandiss:!J[ entre eux; et, bien qu'ils fissent tout pourles éviter, des explications parfois éclataient. Le fils savait lire, écrire, était de plus en plus louché par l'évolution, qui soufflait jusqu'au fond des gorges de la montagne. El le père, dans son entêtement glorieux de n'être qu'un solide ouvrier, dont l'effort suffisail à dompter le Jeu et il conquérir le fer, s'emportait douloureusement, en trouvant que sa race s'abâtardissait, par tonte celte science et toutes ces idées inutiles.

inAVAlLi ovo .

— Si ta sœur n'avait pas lu des livres et ne s'était pas occupée de ce qui se passait là-bas, elle serait encore avec nous... Ah I cette ville nouvelle, cetle ville maudite qui nous Ta prise !

Cette fois, son poing ne s'abattit pas sur la table, il se tendit par la porte ouverte, dans la nuit noire, vers la Crècherie, dont les lumières braisillaient comme des étoiles, en bas de la rampe rocheuse.

Petit-Da ne répondait plus, respectueux, la conscience troublée d'ailleurs, car il savait son père fâché contre lui, depuis qu'il l'avait rencontré avec Honorine, la fille du cabaretier Caffîaux. Honorine, petite, brune et fine, avec un gai visage éveillé, s'était passionnée pour ce géant si doux, qui la trouvait lui-même délicieuse. Entre le père et le fils, dans l'explication de ce soir-là, c'était d'Honorine qu'il s'agissait au fond. Aussi l'attaque directe que celui-ci attendait, finit-elle par se produire.

— Et toi, demanda brusquement Morfain, quand vas-tu me quitter ?

Cette idée de séparation parut bouleverser Petil-Da.

— Pourquoi donc, père, veux-tu que je te quitte?

— Ohl lorsqu'il y a une fille en jeu, il ne peut en résulter que des brouilles et que des ruines... Et puis, laquelle as-tu choisie ? Est-ce qu'on voudra te la donner seulement, est-ce que c'est raisonnable, des mariages pareils, qui confondent les classes, un vrai monde à l'envers, la fin de tout?... J'ai trop vécu.

Doucement, tendrement, le fils s'efforça d'apaiser le père. Il ne reniait pas son amour pour Honorine. Seulement, il en parlait en garçon raisonnable, décidé à patienter tant qu'il le faudrait. On verrait plus tard. Quel mal cela faisait-il, lorsqu'ils se rencontraient, la jeune fille et lui, qu'ils se dissent un bonjour amical? Si l'on n'était pas du même monde, cela n'empêchait pas qu'on

pût se plaire. Et quand même les mondes se mêleraient

306 LKS tttATRE ÉVANCILtS

un peu, est-ce i[iie cclu n'aurait pas le bon c&lé qu'on

en viendrait à so conn:iUre et à s'aimer ditvaulage!

Muiï, (léliurdaEit de colcru et d'umeHuinc, Morfaia se leva tuai d'un cuup, et il dit avec un grand geste tragique, sous le plal'und de ruche, qu'il toacbait presque du front ;

— Vu-t'en, va-l'en, dès que tu le voudras!.,. Fais cominu ta sœur, crache sur tout ce qui est respectable, saute dans le dévergondage et dans la fulie. Vous n'êtes plus mes enranis, je ne vous reconnais plus, quelqu'un vous a changés... Kt qu'on me laisse seul dans ce Irou sauvage, où J'espère hîon que les roches elles-mêmes tiniront p;ir cryul''r et par nWécraser!

l.uc, qui arrivait, s'était arrêté sur le seuil et avait entendu ces dernières paroles. Il on fut très aifecté,'car il avait une solide estime pour Morfain. Longuemenl, il le raisonna. Mais celui-ci, d'ailleurs, depuis que le maître était entré, avait renfoncé son chagrin, pour n'être plus que l'unvrier, le subordonné soumis, tout à sa tâche. 11 ne se penncimit même pas de juger Luc, la cause première de ces abominations qui bouleversaient le pays et dont il souffrait. Les patrons restaient les maîtres d'agir à leur guise, c'était aux ouvriers d'être d'bojinêtes gens, eu faisant leur besogne comme les ancêtres l'avaient faite.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Luc, si j'ai des idées à moi, et si je me fàchc, lorsqu'on les contrarie. Ça m'arrive bien rarement, vous savez que je ne cause ' guère... El, vous pouvez en être sûr, çn ne fait pas de tort au travail, j'ai toujours un œil ouvert, pas une coulée n'a lien, sans que ji; sois présent... N'est-ce pas? quand un a le cujur gros, on n'en travaille que plus dur.

l'uis. comme Luc s'efforçait encore de mettre la paix dans ci'lle famille dévastée par l'évolution donl il s'était fiil l'apôtre, le maître fondeur faillit s'emportar de nouveau.

— Non, non ! c'est assez, qu'on me fiche la paix!... Si vous êtes monté pour me parler de Ma-Bleue, monsieur Luc, vous avez eu tort, parce que c'est le sûr moyen de gâter les choses davantage. Qu'elle reste chez elle, je reste chez moi !

Et, voulant rompre la conversation, il parla brusquement d'autre chose, il donna une mauvaise nouvelle, qui entrait pour beaucoup dans son atroce humeur.

— Je serais peut-être descendu tout à l'heure, pour vous dire que je suis allé ce matin à la mine, et que l'espoir d'y retrouver le filon de minerai riche vient encore d'être déçu... Selon moi, on devait le rencontrer infailliblement au fond de la galerie dont j'avais indiqué la direction... Mais, que voulez-vous? c'est comme un mauvais sort jeté sur tout ce que nous entreprenons depuis quelque temps, rien ne réussit.

Cette parole retentit chez Luc, tel que le glas de ses grandes espérances. Un instant, il causa encore avec le père et le fils, les deux colosses. Morfain le désespérait, comme le dernier témoin d'un monde disparu, avec sa tête énorme, sa face large, ravinée et roussie par le feu, ses yeux de flamme, sa bouche torturée, d'un rouge fauve de brûlure. Puis, il partit, il redescendit accablé d'une tristesse plus amère, en se demandant sur quel amas de ruines géantes, sans cesse accrues, il aurait à fonder sa ville.

A la Crêcherie même, dans l'intimité si calme, si tendre de Sœurette, Luc trouvait des causes de découragement. Elle continuait à recevoir l'abbé Marie, l'instituteur Ilermeline et le docteur Nuvarre, et elle se montrait si heureuse d'avoir aussi, ces jours-là, son ami à déjeuner, qu'il n'osait refuser l'invitation, malgré le sourd malaise où le jetaient les continuelles disputes de l'instituteur et du prêtre. L'âme paisible. Sœurette n'en souffrait pas, croyait qu'il s'y intéressait, tandis que Jordan, enveloppé

dans ses couvertures, rêvant à quelque eipérîence commencée, semblail écouter avec un sourire vague.

Et ce fut particulière ment rude, un mardi, dans le petit salon, en sortant de table. Uermeline avait entrepris Luc sur l'instruction telle qu'elle était donnée aux enfants de la Crôchcric, dans les cinq cksses mixtes, et que coupaient des récréations prolongées et des heures nombreuses passées aux ateliers d'apprentissage. Cette école nouvelle, où l'on suivait une méthode diamétralement opposée à la sienne, lui avait pris des élèves, ce qu'il ne pardonnait pas. Et sa Tacc anguleuse, au front osseux, aux lèvres minces, blêmissait de colère contenue, à l'idée qu'on pouvait croire à une autre vérité que la sienne.

— Je consentirais encore à ces garçons et à ces filles instruits en tas, bien que cela ne me paraisse guère propre. Les écoliers ont déjà assez d'instincts mauvais, d'imaginations diaboliques, lorsqu'on sépare les sexes, sans qu'on aille concevoir l'extraordinaire idée de les réunir, pour les exciter et les pourrir davantage ensemble. Ça doit être gentil, les petits jeux dans les coins, dès qu'on tourne le dos... Mais ce qui est tout à fait inacceptable, c'est l'autoriré du maitre détruite, c'est la discipline réduite à néant, du moment qu'on fait appel à la personnalité de ces bambins, cl qu'on les laisse se diriger eux-mêmes, selon leur bon plaisir. Ne m'avez-vous pas dit que chaque élevé suit son penchant, se consacre à l'étude qui lui plaîl, reste libre de discuter sa leçon? Vous appelez cela susciter des énergies... El puis, qu'est-ce que c'est que des éludes où l'on joue toujours, où les livres sont méprisés, où la parole du maitre n'est plus infaillible, où le temps qu'on ne passe pas au jardin on le passe dans des ateliers, à raboter du bois ou à limer du fer? Certes, un métier manuel est bon à apprendre, mais il y 8 temps pour tout, el commencez-moi donc par faire entrer, dans le crâne dur de ces paresseux, le plus de gram-

maire et le plus de calcul possible, à coups de maillet ! Luc avait cessé de discuter, las de se heurter à cette intransigeance de sectaire, de catholique à rebours, ayant décrété le dogme du progrès, dont il ne voulait pas sortir. Et, tranquillement, il se contenta de répondre :

— Oui, nous croyons qu'il est nécessaire de rendre le travail attrayant, de changer les études classiques en de continuelles leçons de choses, et notre but est de faire avant tout des volontés, des hommes.

Alors, Hermeline éclata.

— Eh bien ! savez-vous ce que vous ferez ? Vous ferez des déclassés, dés révoltés. Il n'y a qu'un moyen de donner à l'Etat des citoyens, c'est de les fabriquer exprès pour lui, tels qu'il les lui faut, afm d'être fort et glorieux. De là, la nécessité d'une instruction disciplinée, identique, préparant au pays, d'après les programmes reconnus les meilleurs, les ouvriers, les professionnels, les fonctionnaires dont il a besoin. En dehors de l'autorité, il n'y a pas de certitude possible... Certes, j'ai fait mes preuves, je suis un républicain de la veille, libre penseur et athée. Personne, j'espère, ne s'avisera de voir en moi un esprit rétrograde, et pourtant votre instruction, votre éducation libertaires, comme on dit, me jettent hors de moi, parce qu'avec elles, avant un demi-siècle, il n'y aurait plus de citoyens, plus de soldats, plus de nationaux... Oui, avec vos hommes libres, je vous défie bien de faire des soldats, et comment la patrie se défendrait-elle, en cas de guerre ?

— Sans doute, en cas de guerre , il faudrait la défendre, dit Luc sans s'émouvoir. Mais, un jour, à quoi bon des soldats, si l'on ne se bat plus ? Vous parlez comme le capitaine Jollivet, dans le « Journal de Beauclair », lorsqu'il nous accuse d*être des sans-patrie et des traîtres.

Cette ironie peu méchante acheva d'exaspérer Hermeline.

— Le capitaine Jollivet est un imbécile que je mé-

3111 LES «UiTRE ÉVANGILES

ptisc!... Il n'en vst pas moins vriii que vous noua préparez une ^éuùrationiiéi^glùe, en rëbtillton contrel'Etal, et qui conduirait sûrement la République aux pires catastrophes.

— Toute la liberté, toute la vérité, toute la justice, sont dos culiistroplies, dit enoore Luc eu souriant.

Miiis Ilerinelinc continuait, en faisant une peinture épouvaulablu (le la société (le demain, si les écolei cessaient d'instruire des citoyens tous pareils, tous fabriqués pour le service de sa république auloritoiroet centralisée : plus de disrijiline politique, plus d'administration possible, plus d'I'Jtal souverain, la licence désordonnée aboutissant i\ lu pire débauche plij'siqueet morale. El, tout d'un coup, l'iibbé M:irle, qui écoutait, en approuvant de la tête, ne put résister au besoin de crier :

— Ali ! que vous avez raison, cl que tout cela est bien dit!

Sa face lurçe et pleine, aux traits réguliers, au nez solide et fort, rayonnait de cette attaque furieuse contre la société naissante, où il sentait son Dieu condamné, près de n'être plus que l'idute bisloriquu d'une religion morte. Lui-même, chaque dimanche au prAnc, portait les mêmes accusations, prophétisait les mêmes désastres. Hais on ne l'écoutail ^uerc, son église se vidait davantage chaque jour, et il en ressentait une grande douleur inavouée, s'enféniKuit de plus en plus, pour toute consolation, dans son étroite doctrine. Jamais il ne s'était montré plus atlaclié à la lettre, jamais il n'avait courbé ses pénitentes sous une pratique plus sévère, comme s'il eut voulu que ce monde bour^ieuis, dont il couvrait la pourriture du manteau de la religion, Fût au moins englouti dans une attitude brave. Le jour où son église croulerait, il serait à l'autel, il aclK-verait sous les décombres sa dernière messe.

— C'est bien vrai, que le réyne de Satan est proche, ces filles et CCS gari'ons éle¥(is ensemble, toutes les payons

mauvaises déchaînées, l'autorité détruite, le royaume de Dieu remis sur la terre, ainsi qu'au temps des païens... Le tableau que vous venez:de faire est si juste, que je ne saurais rien y ajouter de plus fort.

Gêné d'être loué de la sorte par le prêtre, avec lequel il ne s'entendait sur rien, l'instituteur s'était brusquement tu, les yeux au loin, re^rdant les pelouses du parc, comme s'il n'entendait pas.

— Mais, poursuivit l'abbé Marie, plus encore que cette instruction démoralisante donnée ici, dans vos Ecoles, il est une chose que je ne puis pardonner, c'est que vous avez mis Dieu à la porte, c'est que volontairement vous avez oublié de bâtir une église, au milieu de votre ville nouvelle, parmi tant de belles et ;utiles constructions... Prétendez-vous donc vivre sans Dieu? Jusqu'ici, aucun Etat n'a pu s'en passer, une religion a toujours été nécessaire au gouvernement des hommes.

— Je ne prétonds rien du tout, répondit Luc. Chaque homme est libre de sa foi, et si une église n'a pas été bâtie, c'est qu'aucun de nous ne s'en est encore senti le besoin. Mais on peut en bâtir une, dans le cas où il se trouverait des fidèles pour l'emplir. Il sera toujours loisible à un groupe de citoyens de se réunir pour se donner la satisfaction qui lui plaira. Et quant à la nécessité d'une religion, elle est en effet très réelle, lorsqu'on veut gouverner les hommes. Mais nous ne voulons pas les gouverner, nous voulons au contraire qu'ils vivent libres dans la Cité libre... Voyez-vous, monsieur l'abbé, ce n'est pas nous qui détruisons le catholicisme, il se détruit lui-même, il meurt lentement de sa belle mort, comme meurent nécessairement les religions, après avoir accompli leur tâche historique, à Theure marquée par l'évolution humaine. La science abolit un à un tous les dogmes, la religion de l'humanité est née et va conquérir le monde. A quoi bon une église catholique à la Grécherie, puisque la vôtre est

déjà irop gnnide pour BL'auclair, qu'elle devient de plus

en plus ilùscrle et qu'elle s'écroulera un de ces jonrs?

Très pâle, le prêtre ne coinprit pas, ne voulut pas comprendre. Il se contenta de rëpéter, avec l'entËtement da croyant qui met sa force dans l'arCrnialion, sans raisonnements ni preuves :

— Si Dieu n'est pas avec vous, votre défaite est certaine. Cro;cz-moi, bâtissez une église.

Hermelino ne put se contenir davanta^. Les éloges du prctrc le sulToquaient, surtout avec cette conséquence de la nécessité d'une religion. El il cria :

— Ah! non, ah! non, l'abbé, pas d'église! Certes, je ne cache pas que les choses, ici, ne s'organisent guère selon mon goùl. Mais, s'il est une de ces choses que j'approuve, c'est bien l'abandon de tout culte d'Etat... Gouverner les hommes, eh oui ! muîs ce nu sera plus les curés dans tenrs églises qui les gouverneront, ce sera nous, les citoyens, dans nos mairies. Les églises, on en fera des greniers publics, des granges pour les récoltes.

Et, l'abbé Marie se fâchant, disant qu'il ne tolérerait - ' pas en sa présence des paroles sacrilèges, la dispute devint si âpre, que le docteur Novarre dut intervenir, comme d'habitude. Jusque-là, il avait écouté de son air lin, avec ses yeux vifs, en homme très doux et on peu sceptique, qui ne se troublait pas pour des mots échangés, même les plus violents du monde. Mais il crul s'apercevoir que Sœurette commençait à souffrir.

— Voyons, voyons, vous voilà presque d'accord, puisque vous utilisez tous les deux les églises. L'abbé pourra toujours y dire sa messe, quitte à en abandonner un coin aux fruits de la terre, les années de grande abondance... Le bon Dieu, de quelque religion qu'il soit, ne dirait pas non.

Puis, il parla d'une rose nouvelle qu'il avait oblenue» très blanciic, très pure, chaulTée au cœur d'un Bol de

carmin. Il en avait apporté une toulfe, et Sœurette la regardait sur la table, dans un vase, de nouveau souriante à cette floraison de charme et de parfum, gardant pourtant une lassitude attristée de la viruhence que prenaient les querelles, à ses déjeuners du mardi. Bientôt, on ne pourrait plus se voir.

Alors seulement, Jordan sortit de sa songerie. Il n'avait cessé d'avoir Tair attentif, comme s'il écoutait. Mais il dit un mot, qui montra combien son esprit était loin.

— Vous savez qu'en Amérique un savant électricien vient d'emmagasiner assez de chaleur solaire pour produire de l'électricité.

Lorsque Luc fut resté seul avec les Jordan, il y eut un grand silence. La pensée des pauvres hommes qui se déchiraient, qui s'accablaient, dans leur aveugle poursuite du bonheur, lui oppressait le cœur. A la longue, en voyant avec quelle peine on travaillait au bien commun, parmi les révoltes de ceux mêmes qu'on voulait sauver, il était pris parfois de découragements qu'il n'avouait pas encore, mais qui lui brisaient les membres et l'esprit, comme après les grosses fatigues inutiles. Un instant, sa volonté chavirait, sur le point d'être engloutie.

Et, ce jour-là, il eut encore son cri de détresse sentimentale.

- Mais ils n'aiment pas ! S'ils aimaient, tout serait fécondé, tout pousserait et triompherait sous le soleil !

A quelques jours de là, un matin d'automne, de très bonne heure, Sœurette reçut au cœur un coup affreux, dont la douleur inattendue lui causa une profonde angoisse. Elle était fort matinale, et elle allait donner des ordres à une vacherie qu'elle avait fait installer pour les enfants de sa crèche, lorsqu'elle eut l'idée, en suivant le mur en terrasse qui aboutissait au pavillon occupé par

Luc, de jeter un coup d'œil sur la route des Combettes,

314 ' LES UUATRC ËVAN'GILKS

que la torr.isse dominnit. El, juste à co momonl, la porte (lu pavillon ouvrant sur la roule s'étimt entre-bàîllée à j>(;inc, elle vit sortir doucement une femme, une ombre légère de Temmc, qui s'effara presque aussitôt dans le IrouilLird rose du matin. Mais elle l'avait reconnue, si line, si souple, d'un charme si pénétrant, telle (fn'uue vision d'infitiic tendresse, fuyant au plein jour. C'était Josine qui sortait de chez Luc, et pour qu'elle en sortit de la sorte au lever du soleil, c'était donc qu'elle y avait [lassêla nuit.

Depuis que Ragu avait quitté la Crëcherie, Josine était ;iinsi revenue trouver Luc quelquefois, les nuits où elle était libre. Kt. celte nuit-là, elle était venue lui dire qu'elle ne reviendrait pas, dans Isrcraiote d'être surprise, (li>s voisines l'espionnant, guettant ses sorties. Puis, l'idée de mentir, de se cacher, pour se donner A son dieu, tinisi^ait par lui lUre si pénible, qu'elle préférait attendre l'heure où elht clamerait son amour au grand soleil. I.uc avait com|u'is, s'ctatl résigné. Mais quelle nuit de cnri'ssi's, conpt'i's de désespoirs, et quels adieux désolés, aux premières lueurs de l'aube ! Ils s'étaient repris avec lies biiiscrs sans lin, ils vivaient échangé tant de sermeots, que le jour t'tnil déjà clair, lorsqu'elle avait pu s'arracher lie SCS bras. VA, seules, les vapeurs matinales l'avaient viiilée un peu i\ son départ.

.[usine passant la nuit chez Luc, sortant de ebez Luc, au lever du soleil ! Cette brusque révélation retentissait eu Sneurelte avec un bruit de mortelle catastrophe. Elle s'était soudain arrêtée, clouée sur place, comme si la terre se fût ouverte devant ses pas. Un tel bouleversenieul ra}.'itait, un tel bruit d'orage montait à-sa tète, que tout n'était plus en elle que confusion, sans une seasaliojL nette, sans uti raisonnement possible. Et elle ne cnnliuua pas son chemin, elle oublia qu'elle se rendait S la vacherie pour donner un ordrO' Tout d'un coup, elle se

TllAVAlL 315

mit à fuir, elle aussi, elle, revint sur ses pas en courant, rentra dïins. la maison, remonta follera^ent à sa chambre, s'y enferma, se jeta sur son lit défait, les mains aux yeux et aux oreilles, comme pour ne plus voir et ne plus entendre. Elle ne pleurait pasj elle ne savait pas encore, en proie seulement à une immense désolation, mêlée d'un effroi sans boraes.

Pourquoi donc souffrait-elle ainsi, dans un pareil déchirement de tout son être? EUene s'était crue que Tamie très tendre de Luc, son disciple et son aide, passionnément dévouée à Toeuvre do justice et de bonheur humain qu'il rêvait d'accomplir. Près de lui, elle ne s'imaginait goûter que la délicieuse douceur d'une fraternité d'âme, sans que jamais encore un autre frisson l'eut effleurée. Et voilà qu'elle brûlait toute, qu'elle était secouée d'une, ardente lièvre, parce que l'image de cette autre femme passant la nuit là, ne sortant qu'au matin, s'évoquail désormais, avec une tyrannie abominable. Elle aimait donc Luc, elle le désirait donc? et elle s'en apercevait le jour où le malheur était fait, où il devait être trop tard pour qu'elle se fit aimer! C'était cela, le désastre, d'apprendre si durement qu'elle aimait elle-même, lorsqu'une autre avait pris la place, la chassant de ce cœur dans lequel elle aurait pu s'installer peut-être en reine adoi-ée et toute-puissante. Le reste disparaissait, et comment son amour était né, avait grandi, et pourquoi elle l'avait ignoré, candide encore à trente ans, parfaitement heureuse jusque-là d'une si tendre intimité, n'ayant point senti l'aiguillon d'un désir de possession plus étroite. Les larmes vinrent enfin, elle sanglota sur 1» brutalité du fait accompli, sur ce brusque obstacle qui se dressait entre elle et l'homme à qui elle s'était donnée toute, sans le savoir. Cela seul existait à présent, qu'ai-, lail-elle faire, de quelle façon allait-elle se faire aimer? car il lui semblait impossible de ne pas être aimée, puis-

3ia LES fJUiTIlE ËVAiSGILES

iju'elle aimait, puisqu'elle ne cesserait jamais d'aimer. Maintenant que son amour criait en elle, il lui déchirait le cœur, elle ne pourrait plus vivre, si son amour partagé ne l'apaisait d'un baume rafraîchissant. Et ce n'était toujours que confusion, elle se débattait dans des pensées indécises, dans des rËsolutions obscures, ainsi qu'une femme déjà mûre, restée enfant, jetée soudain aux réalités torturantes de la vie.

Longtemps elle dut s'anéantir ainsi, la face dans ' l'oreiller. Le soleil avait g;randi, la matinée s'avançait, sans qu'elle trouvât une solution pratique, dans soc émoi grandissant. Toujours revenait la question obsédante : qu'ullait-elle faire pour dire qu'elle aimait, pour ëtru aimée? Et, brusquement, l'idée de son frère lui vint, c'était à son frère qu'elle devait se conder, puisque lui seul au monde la connaissait, savait bien que son cœur n'avait jamais menti. 11 était un homme, il comprendrait sûrement, il lui enseignerait ce qu'on fait, quand on a le besoin d'être heureux. Tout de suite, sans raisonner davantage, elle sauta de son Ut, elle descendit au laboratoire, telle qu'une enfant qui a trouvé la solution à sa grosse peine.

Jordan, ce matin-là, venait de subir un échec désastreux. Depuis des mois, il croyait avoir trouvé le transport de la force électrique, dans des conditions parfaites de sûreté et d'économie. Il brûlait le charbon au sortir du puits, il amenait l'électricité sans déperdition aucune, ce qui abaissait le prix de revient d'une façon considérable. Le problème lui avait coûté quatre années de recherches, au milieu des continuels malaises de sa ebétive personne. 11 utilisait le mieux qu'il pouvait sa petite santé, dormant beaucoup, enveloppé dans ses couvertures, occupant avec méthode les rares heures qu'il conquérait ainsi sur la nature marâtre. Et il arrivait, en tirant le meilleur parti de l'inslrument ingrat qu'était son

misérable corps, à faire une formidable besogne. On lui cachait la crise inquiétante que traversait la Crêcherie, ' pour ne pas le troubler. Il croyait que tout marchait bien, il était d'ailleurs incapable de s'apercevoir des choses et de s'y intéresser, continuellement enfermé dans son laboratoire, tout à son œuvre, qui seule existait au monde. Et voilà que, ce matin même, il s'était mis au travail de bonne heure, en se sentant l'intelligence claire, voulant en profiter pour une dernière expérience. Et elle avait totalement échoué, il se heurtait à un obstacle imprévu, erreur de calcul, détail négligé, qui prenait soudain une importance destructive, qui reculait indéfiniment la solution cherchée de ses fours électriques.

C'était un écroulement, tant de travail improductif encore, tant de travail encore nécessaire. Au milieu de la vaste pièce désolée, il venait de se réenvelopper dans ses couvertures, pour s'allonger au fond du fauteuil où il passait de longues heures, lorsque sa sœur entra. Il la vit si pâle, si défaite, qu'il s'inquiéta vivement, lui qui avait assisté à l'échec de son expérience d'un front tranquille, en homme que rien ne décourage.

— Qu'as-tu donc, chérie ? Es-tu souffrante ?

Sa confidence ne la gêna pas. Elle dit sans une hésitation, en pauvre fille dont le cœur s'ouvrait dans un sanglot :

— J'ai, mon bon frère, que j'aime Luc et qu'il ne m'aime pas. Je suis bien malheureuse.

El, de son air simple et candide, elle dit toute l'histoire, comment elle avait vu sortir Josine de chez Luc, comment elle en éprouvait au cœur une douleur si atroce, qu'elle accourait avec le besoin d'être consolée, guérie. Elle aimait Luc, et Luc ne l'aimait pas.

Jordan l'écoutait avec stupeur, comme si elle lui avait conté un cataclysme extraordinaire, inattendu.

— Tu aimes Luc, tu aimes Luc !

■i\S LKS UUATHi: ÉVANGILES

L'iiiiidur, pourquoi l'iimour? L'nmour chez cette sœur adorée, qu'il avait toujours vue près de lui telle qu'un autre lui-tiiûmc, cela le stuptliail. Il n'avait jutnais songé qu'elle pût .nimur el qu'elle en Tiit nialheurcuse. C'était lu un bi'soiii qu'il ignorait, un monde dans lequel il n'était pns entré. Aussi son embarras devenait-il grand, si candide lui-même, d'une ignorance totale eu cette maliiTC.

— Oh ! dis-moi, frère, pouniuoi Luc aimi.-t-il cette Josine, pourquoi n'est-ce pas moi qu'il aime ?

Elle sanglotait maintenant, elle avait n^-ué les brù autour de sou cou, la tCle t>ur son épaule, dans une désolaliou qui le désespérait. Mais que lui dire pour la renseigner, pour la consoler ?

— Je ne sais pas, moi, petile sœur, je ne s:iis (i.'i£. Sans doute il l'aime, parce qu'il aime. Il ne doit pui y avoir d'autre raison... 11 t'aimerait, s'il t'avait aimée U première.

Et c'était bien cela. Luc aimait Josine parce qu'elle était l'amoureuse, la i'i^mnie de charme el de paasiûii, renconlrée dans la soulTrance, éveillant toutes les tendresses du cœur. El puis, elle avait la beauté, le frisson divin du désir, elle apportait la cliair voluptueuse e( lOconde, par qui lu monde s'éternise.

— ■ Mais, frère, il m'a connue avant elle, pourquoi ne iu"a-l-il pas aimée la première ?

Jordan, que ces questions précises embarrassaient" de plus en plus, clicrchail avec émoi, trouvait des réponses délicali'S el bonnes, dans sa naïveté.

— C'est peut-èlro qu'il a vécu ici en ami, en frère. Il est devenu ton frère.

Il la regardait, il ne lui disait pas tout cette foisj en la i vovauL, pareille à lui, si mince, si frêle, avec sa figure insiguthanle. Elle n'était point l'amour, trop p&le, toujours vêtue de noir, l'air charmant, très doux el très bon.

mais si triste, comme toutes les silencieuses et les dévouées. Certciineuient, elle n'avait jamais été pour Luc qu'une intelligente, une bienfaisante, une heureuse.

— Tu comprends, petite sœur, s'il est devenu ton frère, ainsi que moi, il ne peut t'aimer d'amour comme il aime Josine. Ça ne lui est pas venu à l'esprit. Mais il t'aime tout de même beaucoup, il t'aime davantage, autant que je t'aime.

Cela révolta Sœurette. Il y eut en elle un soulèvement de tout son pauvre être amoureux, qui lui fit crier sa détresse d'amante, au milieu d'un redoublement de sanglots. '

— Non, non ! il ne m'aime pas davantage, il ne m'aime pas du tout. Ce n'est pas aimer une femme que de l'aimer en frère, lorsque je souffre ce que je souffre, en voyant bien qu'il est perdu pour moi. Si tout à l'heure encore je ne savais rien de ces choses, je les devine, à présent que je me sens mourir.

Jordan s'émouvait avec elle, retenait les larmes qui lui montaient aux yeux.

— Petite sœur, petite sœur, tu me fais une peine infinie, et ce n'est guère raisonnable de te rendre ainsi malade, avec un pareil chagrin. Je ne te reconnais pas, toi si calme, toi si sage, qui comprends si bien quelle fermeté d'àme il faut opposer aux misères de l'exislence.

Et il voulut la raisonner.

— Voyons, tu n'as aucun reproche à faire à Luc?

— Oli ! non, aucun. Je sais qu'il a beaucoup d'affection pour moi. Nous sommes de très grands amis.

— Alors, que veux-tu? il t'aime comme il peut t'aimer, tn as tort de te fâcher contre lui.

— Mais je ne me fâche pas! Je n'ai de haine contre personne, je n'ai que de la souffrance.

Les sanglots la reprirent, un nouveau flot de détresse la submergea, en lui arrachant le continuel cri :

— Pourquoi ne m'aime-t-il pas? pourquoi ne m'aimet-il pas? '

— S'il ne l'aime pas de l'amour dont (a voudrais élre aimée, petite sœur, c'est qu'il ne te connaît pas assez. Non, il ne te connaît pas comme je te connais, il ne Bail pas que tu es la meilleure, la plus douce, la plus dévouée, .la plus aimante. Tu aurais été la compagne, l'aide, celle qui fiLCilile et adoucit la vie. Hais l'autre est venue avec sa beauté, et il y a là des forces bien puissantes, puisqu'il l'a suivie sans te voir, loi qui l'aimais pourlanl... Il faut te résigner.

Il l'avait prise dans ses bras, il la baisait sur les cheveux. Et elle se débattait toujours.

— Non, non ! je ne puis!

— Si, tu te résigneras, tu es trop bonne, trop intelligente pour ne pas te résigner... Un jour, tu oublieras.

— Ob ! cela, non I jamais !

— J'ai tort, je ne te demande pas l'oubli, garde 1^ souvenir dans ton cœur, personne autre que toi n'en pourra souffrir... Mais je te demande la résignation, parce que je sais bien qu'elle a toujours été en loi et que tu en es capable, jusqu'au renoncement, jusqu'au sacrifice... Songe donc à tous les désastres, si tu te révoltais, si tu parlais. Ce serait notre vie rompue, nos œuvres ruinées, et tu souffrirais mille fois davantage.

Frémissante, elle l'interrompit.

— Ëh bien ! que la vie se rompe, que les œuvres soient ruinées! Au moins, je me serai satisfaite... C'est mal, frère, de me parler ainsi. Tu es égoïste.

— Egoïste, lorsque je ne songe qu'à toi, petite sceur adorée ! En ce moment, c'est la douleur qui s'exaspère en ton être si bon. Et quel serait Ion amer remords, si je te laissais tout détruire ! Demain, tu ne pourrais plus vivre, devant les décombres que tu aurais amoncelés... Pauvre

cher cœur, tu te résigneras, c'est d'abnégation et de pure tendresse que ton bonheur sera fait.

Les larmes le suffoquèrent, ils mêlèrent leurs sanglots. Cela était exquis de passion fraternelle, ce débat entre ce frère et cette sœur, si naïfs, si aimants tous les deux. Et il répétait, sur un ton d'immense pitié, adoucie d'une affection sans bornes :

— Tu te résigneras, tu te résigneras.

Elle protestait encore, mais en s'abandonnant, et elle n'avait plus qu'une plainte de pauvre être blessé, dont on cherche à endormir le mal.

— Ohl non, je veux souffrir... Je ne peux pas, je ne me résigne pas.

Luc, ce malin-là, déjeunait avec les Jordan, et lorsque, dès onze heures et demie, il vint les rejoindre dans le laboratoire, il trouva le frère et la sœur agités encore, les yeux meurtris. Mais il était lui-même si désolé, si abattu, qu'il ne remarqua rien. Les adieux que Josine avait dû lui faire, cette nécessité de la séparation, l'emplissaient d'un véritable désespoir. C'était comme si on lui enlevait ses forces dernières, en lui arrachant son amour, l'amour qu'il croyait nécessaire à sa mission. S'il ne sauvait pas Josine, jamais il ne sauverait le peuple de misérables auquel il avait donné son cœur. Et, dès son lever, tous les obstacles qui entravaient sa marche, s'étaient dressés, insurmontables. Il avait eu la vision noire de la Crêcherie en perdition, perdue déjà, à ce point qu'il y aurait folie à espérer encore le salut. Les hommes s'y dévoraient, la fraternité n'avait pu s'établir entre eux, toutes les fatalités humaines s'acharnaient contre l'œuvre. Et, brusquement, il avait perdu la foi, en proie à la plus affreuse crise de découragement qu'il eût subie jusqu'à ce jour. Le héros en lui chancelait, aggravant le mal, près de renoncer à sa tâche, devant Taffreuse crainte de la défaite prochaine.

3Si LbS Ql'ATltt ÉVANGILES

Sœurotlc, ayaiil remarqué son trouble, eut la divine tendresse Uo s'inquiéter.

— Est-ce que vous Èles soulTranl, mon ami?

~ Oui, je ne vais pas très bien, j'ai passé une matinée atroce.. . Depuis que je suis levé, je n'ai appris que des malheurs.

Elle u'insisla pas, clic le regardait avec une anxiété rroissaiite. en se demanilanl quelle pouvait êlre sa souffrance, à lui qui aimait et qui était aimé. Pour cacher un peu la mortelle émotion où elle était elle-même, elle s'élailmiseàsapetile table de travail, feignant de prendre dos notes pour son frère; tandis que celui-ci s'allongeait de iiiiuveau an fond de son fauteuil, l'air brisé.

— .VIors, mon bon Luc, dit-il, uons ne valons pas eber, ni b-s uns, ni les autres ; car, si je me suis levé assez solide, j'ai eu, moi aussi, do telles contrariétés, que me voilà par Icrru.

Un instant. Lue se promena, le visage sombre, sans l>rononrer une parole. 11 allait el venait, s'arrètant parfois devant la haute fenêtre, jetant un coup d'œil sur la Crècberie, sur la ville naissante, donl les toitures- s.'élainient devant lui. Puis, il ne put contenir le flot de son désespoir, il parla.

— Mon unii, il faut jiourlant que je vous dise... On n'a pas voulu vous troubler dans vos recherches, on vous a cacbé que nos alTaircs vont très mal, h la Crècberie. Nos ouvriers nous quittent, la désunion et la révolte se sont mises parmi eux, à la suite des élcrnels malentendus de I ei:u'Lsme et de la haine. Beauclair entier se soulève, les commerçants, les travailleurs eux-mêmes, dont nous gênons les habitudes, nous rendent la vie si dure, que notre situation devient chaque Jour plus inquiétante... Knlin, je ne sais si les choses se sont trop assombries pour moi, ce matin, mais elles viennent de m'apparaitre comme désespérées. Je nous vois perdus, et je ne puis

pourtant pas vous dissimuler davantage la catastrophe où nous allons.

Etonné, Jordan Técoutait. Il restait fort calme, d'ailleurs. Il eut même un léger sourire.

— N'exngérez-vous pas un peu, mon ami?

— Mettons que j'exagère, que la ruine n'est pas pour demain... Je ne m'en estimerais pas moins un malhonnête homme, si je ne vous prévenais pas de la crainte où je suis d'une ruine prochaine. Lorsque je vous ai demandé vos terrains, votre argent, pour l'œuvre de salut social que je révais, ne vous ai-je pas promis, non seulement une grande et belle action, digne de vous, maïs encore une bonne affaire? El voilà que je vous ai trompé, votre l'ortune va être engloutie dans la pire des défaites! Comment voulez-vous que je ne sois pas hanté du plus allVoux remords ?

D'un geste, Jordan avait tenté de l'interrompre, comme pour dire que l'argent ne comptait guère. Mais il con tin lia :

— Et ce ne sont pas uniquement les sommes considérables déjà englouties, ce sont les sommes chaque jour lU'cessaires pour prolonger k lutte. Je n'ose plus vous los demander, car, si je puis me sacrifier tout entier, je n'ai pas le droit de vous entraîner dans ma cliute, vous et votre sœur.

11 se laissa tomber sur une chaise, les jambes cassées, Tair abattu, tandis que Sœurette, très pale, toujours assise devant sa petite table, les regards sur les deux hommes, attendait dans une émotion profonde.

— Ah! vraiment, les choses vont si mal, reprit Jordan (le sa voix tranquille. C'était pourtant très bien, votre idée, et vous aviez fini par me conquérir... Je ne vous l'avais pas caché, je me désintéressais de ces tentatives p(»litiques et sociales, étant convaincu que la science seule est révolutionnaire et que c'est elle seule qui

achërera l'évolulion de demain, menant l'homme & toute vérité et à toute justice... Mais c'était si beau, votre solidarité! De cette Tenètre, après mes bonnes heures de travail, je regardais pousser votre ville avec intérêt. Elle rn'amusait, et je me disais que je travaillais pour elle et qu'un jour l'électricité en serait la grande force, l'oavrière active et bienfaisante... Faut-il donc renoncer k tout cela?

Alors, Luc laissa échapper ce cri d'ahandon suprême :

— Je suis à bout d'énergie, je ne me sens plus aucun courage, toute ma foi s'en est allée. C'est fini, je viens vous dire que j'abandonne tout, plulQt que d'exiger de vous un nouveau sacrifice... Voyons, mon ami, l'argent qu'il nous faudrait encore, oseriei-vous me le donner, aurais-je moi-même l'audace de vous en faire la demande?

Et jamais cri de désespoir n'était sorti si déchirant de la poitrine d'un homme. C'était l'heure mauvaise, l'heure noire, que connaissent bien tous les héros, tous les ap6trcs, l'heure où ta grâce s'en va, où la mission s'obscurcit, où l'œuvre apparaît impossible. Déroute passagère, lâcheté d'un moment, dont la soulfrance est affreuse.

Jordan, de nouveau, eut son paisible sourire. Il ne repondit pas tout de suite à la question que Luc lui posait, en frémissant, au sujet des grosses sommes d'argent qui seraient encore nécessaires. D'un mouvement frileux, il ramena les couvertures sur ses membres frêles. Pois, doucement :

— Imaginez-vous, mon bon ami, que je ne suis pas non plus très content. Oui, ce matin, j'ai eu un véritable désastre... Vous savez, ma trouvaille pour le transport de la force électrique à bas prix et sans déperdition aucune? eh bien ! je m'étais trompé, je ne tiens absolument rien de ce que je croyais tenir. Ce matin, une expérience de

contrôle a totalement échoué, je me suis convamcu qu'il fallait recommencer tout.' Ce sont des années de travail à reprendre... Vous comprenez, c'est ennuyeux, de se heurter ainsi à une défaite, lorsqu'on croit être certain de la victoire.

Sœurette s'était tournée vers lui, bouleversée d'ap^ prendre ainsi cet échec qu'elle ignorait encore. De même, Luc, apitoyé dans sa propre désespérance, avait allongé la main, pour serrer la sienne, en une fraternelle sympathie. Et Jordan seul restait calme, avec son petit tremblement de fièvre habituel, lorsqu'il s'était surmené.

— Alors, qu'est-ce que vous allez faire? demanda Luc.

— Ce que je vais faire, mon bon ami? mais je vais me remettre au travail... Demain, je recommencerai, je reprendrai mon œuvre au commencement, puisqu'elle est tout entière à reprendre. C'est bien simple, et il n'y a évidemment pas autre chose à faire... Vous entendez! jamais on n'abandonne une œuvre. S'il faut vingt années, trente années, s'il faut des vies entières, on les lui donne. Si l'on s'est trompé, on revientsur ses pas, on refait autant do l'ois qu'il le faut le chemin déjà parcouru. Les empêchements, les obstacles ne sont que les haltes, les difficultés inévitables de la route... Une œuvre, c'est un enfant sacré qu'il est criminel de ne pas mener à terme. Elle est notre sang, nous n'avons pas le droit de nous refuser à sa création, nous lui devons toute notre force, toute notre âme, notre chair et notre esprit. Comme la mère qui meurt parfois de la chère créature qu'elle enfante, nous devons être prêts à mourir de notre œuvre, si elle nous épuise... Et, si elle ne nous a pas coûté la vie, eh bien ! nous n'avons encore qu'une chose à faire, lorsqu'elle est achevée, vivante et forte : c'est d'en recommencer une autre, et cela sans nous arrêter

3i6 LtS UL'ATIIE f.VANdILKS

jaiiluis, toujours une œuvre aprùf une œuvre, taut que

nous sommes debout, diins noire intellif^enoo et notre

virilité.

Il somblaitôtre devenu grand, élre devenu fort, comme cuirassé par sa cruy^ince en l'elTorl humain contre tout découragement, certain de vaincre, s'il utiltstiil pour la victoire jusqu'au dernier itattument de ses veines. Et Lui', c|ui l'écoulail, sentait déjà lui venir, de cet être si cliélil', uiisonflle d'indomptable énerj^ie.

- Le travail ! le travail ! continua Jordan, il n'est |»,i> d'autre force. Quand on a mis sa foi dans le travail, oiî l'ïl invincible. El cela est si aisé, de créer un monde: il suint, chaque malin, de se remettre à la besogne, d'ajuitter une pierre aux jiierres du monument déjà posiéc.-. de le monter aussi haut qne la vie le permet, sans Siâu-, pur l'emploi méthodiiiue des énergies physiques et intellectuelles dont on dispose. I'our'|uoi doutcriotis-nous de demain, puisque c'est nous qui le taisons, gi'âce à notre travail d'aujourd'hui? Tout ce que notre travail ensemence, c'est demain qui nous le donne... Ah ! travail sacré, travail créateur et sauveur, qui est mu vie, mon unique raison de vivre!

Ses re^'urdj s'étaient perdus au loin, il ne parlait plus que pour lui, répétant cet hymne au travail, qui revenait .<-.iiis ce^se sur ses lèvres, dans ses grosses émotions. Et il disait une fois de pins comment le travail l'avait consolé, l'avait soutenu toujours. S'il vivait encore, c'était quil ^ivait mis dans sa vie une œuvre, pour laquelle il avait re,;'!tlarisé tontes ses fonctions. 11 était bien sur de ne pas iiKiiit'ir, tant que son œuvre ne itérait pas finie. Quiconqne >^' donnait à une œuvre, trouvait dès lors un guide, uii M-ulieii, comme le régulateur même du cœur qui battait u^iLLs .'■a piiitrino. L'existence prenait un but, la santé se regl.'iil, un éi|nilibre se faisait d'où naissait la seule joie bvniaine possible, celle de l'action justement accomplie.

Lui, si mal portant, n'était jamais entré dans son laboratoire, sans en éprouver un soulagement. Que de fois il s'était mis à la besogne les membres douloureux, le cœur en larmes; et, chaque fois, le travail l'avait guéri. Ses incertitudes, ses rares découra^,^ements n'étaient venus que de ses heures de paresse. L'œuvre portait son créateur, elle ne lui devenait funeste, elle ne l'écrasait que le jour où lui-même l'abandonnait.

Brusquement, il se retourna vers Luc, il conclut en lui disant, avec son bon sourire :

— Voyez-vous, mon ami, si vous laissez mourir la Crê- ."herio, vous mourrez de la Crêcherie. L'œuvre est notre vie même, il faut la vivre jusqu'au bout.

Luc s'était redressé, en un élan de tout son être. Ce qu'il venait d'entendre, cet acte de foi dans le travail, cet amour passionné de l'œuvre, le soulevait d'un souffle liéroiquc, le rendait à toute sa foi, à toute sa force. Il n'était tel, à ses heures de lassitude et de doute, que ce haiii d'éneri^io qu'il accourait ainsi prendre près de son ami, do ce pauvre corps maladif, d'où émanait un I»mi(m1 rayonnement de paix et de certitude. Chaque fois, lo charme opérait, un flot de courage remontait en lui, il n'avait plus que l'impatience de se remettre à la lutte.

— Ah! cria-l-il, vous avez raison, je suis un lâche, fai honte d'avoir désespéré. Le bonlieur humain n'est (jiie dans la glorification du travail, dans la réorganisalion du travail sauveur. C'est lui qui fondera notre ville... Mais cet argent, tout cet argent qu'il va falloir risquer encore!

Jordan, épuisé par la passion qu'il avait mise dans s(îs paroles, enveloppait plus étroitement ses épaules maii;r(\s. Et il dit simplement, d'un petit souffle las :

- Cet argent, je vous le donnerai... Nous ferons des éconoini(»s, nous nous arrangerons toujours. Vous savez bien qu'il nous faut peu de chose, du lait, des œufs, des

Ui8 LES QUATRE ËVANGILES

fruils. Pourvu que je puisse payer les frais de mes expériences, le reste ira bien.

Luc lui avait saisi les mains, qu'il serrait avec une émotion profonde.

— Mon ami, mon ami... Mais, votre sœur, est-ce qu'elle aussi nous allons la ruiner?

— C'est vrai, dit Jordan, nous oublions Sœurette.

Ils se tournèrent. Sœurette, silencieusement, pleurait. Elle n'avaiL point quitté sa chaise, devant la petite tabic, les deux coudes appuyés, le menton dans les mains. Et de grosses larmes ruisselaient sur ses joues, en une délente éperdue de son pauvre cœur torturé et saignant. Elle aussi, ce qu'elle venait d'entendre l'avait bouleversée, soulevée, au plus profond de son être. Tout ce que son frère disait pour Luc, retentissait en elle avec une égale énergie. Celte nécessité du travail, cette abnégation devant l'œuvre, n'était-ce pas la vie acceptée, vécue loyalement, pour le plus d'harmonie possible? Désormais, ello se serait, comme Luc, trouvée mauvaise et lâche, si elle avait entravé l'œuvre, si elle ne s'y était pas dévouée jusqu'au renoncement. Son grand courage de bonne âme, simple et sublime, lui était revenu.

Elle se leva, elle embrassa longuement son frère; et, tandis qu'elle restait la tète sur son épaule, elle lui dit doucement à l'oreille :

— Merci, toi !.., Tu m'as guérie, je me sacrifierai.

Cependant, Luc s'agitait, dans un nouveau besoin d'action. Il était retourné à la fenêtre, regardant le grand ciel bleu luire sur les toitures de la Crécherie. Et il en revint, répétant son cri une fois de plus :

— Ah! ils n'aiment pas! Le jour où ils aimeront, tout sera fécondé, tout poussera et triomphera sous le soleil !

Sœurette, qui s'était approchée affectueusement de lui, dit alors, avec un dernier frémissement de sa triste chair domptée :

— Et il faut aimer, sans vouloir qu'on vous aime, car Tœuvre ne peut commencer à être que pour Tamour des autres.

Cette parole d'une créature qui se donnait toute, dans Tunique joie de se donner, tomba au milieu d'un grand silence frissonnant. Et ils ne parlèrent plus, et tous les trois, réunis en une fraternité étroite, contemplèrent au loin, parmi les verdures, la Cité naissante de justice et de bonheur, qui allait étendre ses toitures peu à peu, à l'infini, maintenant que beaucoup d'amour était semé.

Dos lors, Luc, le construcleur, le fondateur de ville, ■se l'elroiiva, voulut, agit, et les hommes el les pierres se k'vciTtit à su voix. On vil lapûtre dans sa mission, dans sa force, li^ins sa gaieté. 11 était très gai, il menait la lutte de la Crêcherie contre l'Âbime avec une allégresse Iriornplianle, conquérant peu à peu les êtres ot les clioKcs, jrrài'e au besoin d'affection el de bonlieur qu'il épaniiait aiitonr de lui. Sa ville fondée devait lui rendre Josinc. Aveo Josine, seraient sauvés les misérables de toute ia terre. Il avait mis là sa fui, et il travaillait par et pour l'amour, certain de vaincre.

Justement, un clair jour de ciel bleu, il tomba sur une scène, qui i'ég;iya encore, en lui remplissant le cœur de tendresse et d'espérance. Comme il faisait le tour des dépendaiiees de l'usine, désireux de tout surveiller, il fat surpris d'enlenilro des voix légères, de frais éclats de rire, venir d'un coin du domaine, au pied de la rampe des Monts Rieuses, à l'endroit où un mur séparait lesterrains de la Crèclu'rîe des terrains de l'Abîme. Et, s'élant approclié pruili'm nient, voulant voir sans être vu, >l eut le speclarle délii'ieux d'une bande d'enfants, en train de jouer librement sous le soleil, rendus à toute l'innocence fraternelle de la terre.

En deçà du mur, Nanel, qui venait journellemenl'à !a Crèclierie retrouver des camarades, était là avec Lucien

lUAVAlLi ÔÔl

et Aiiloinelle Bonnaire, qu'il devait avoir débauchés et entraînés en quelque terrible chasse aux lézards. Tous trois, le nez levé, ils riaient, ils criaient, tandis que, de l'autre côté du mur, d'autres enfants, qu'on ne voyait pas, riaient, criaient aussi. Et il n'était point difficile de comprendre qu'il y avait eu, chez Nise Delaveau, un déjeuner de petits amis, lâchés maintenant dans le jardin, accourus aux appels de l'autre bande, tous brûlant de se voir, de se réunir, pour bien s'amuser ensemble. Le pis était qu'on avait fini par murer la porte, las de les gronder inutilement, sans parvenir à les empêcher de voisiner. Chez Delaveau, on les punissait, avec la défense formelle d'aller môme jusqu'au bout du jardin. A la Crêcherie, on s'efl'orçait de leur faire comprendre qu'ils seraient la cause d'une fùcheuse aventure, une plainte, un procès peut-être. Et ils passaient outre, en gamins candides qui cédaient aux forces inconnues de l'avenir, ils s'entêtaient à se mêler, à se confondre, fraternisant dans l'oubli total des rancunes et des luttes de classes.

Les voix aiguës, pures et cristallines, montaient toujours, pareilles à des chants d'alouette.

— C'est loi, Nise! bonjour, Nise!

Bonjour, Nanet! tu es seul, Nanet?

— Oh ! non, non, j'ai Lucien et Antoinette ! et toi, Nise, tu es seule?

— Oh! non, non, j'ai Louise et Paul!... Bonjour, bonjour, Nanet!

— Bonjour, bonjour, Nise !

Kt, à chaque bonjour, répété sans fin, c'étaient des rires, dos rires encore, tellement cela leur semblait (irolo, de causer ainsi sans se voir, comme si leur voix leur lonibait du ciel.

— Dis donc, Nise, lu es toujours là?

— Mais oui, Nanet, je suis toujours là!

— Nise, Nise, écoute, tu ne viens pas?

puisqn on a

— Ohl Nanet, Nanet, comment ver bouché la porle?

— Saute, saute, Nise, ma petite Sise!

— Nanet, mon petit Nanet, saute, saute !

Et, du coup, ce fui du délire, tous les six répétaient: Saute! saule! en dansant devant le mur, comme si, en sautant de plus en plus fort, ils rmiraient par sauter si haut, qu'ils se verraient et seraient ensemble. Ils tournaient, ils valsaient, ils faisaient des révérences à ce mur impitoyable, ils jouaient à se faire des gestes au travers, avec celte puissance d'imagination enfantine qui supprime les obstacles.

Puis, le clair chant de flûte reprit.

— Ecoute, tu ne sais pas, Nise?

— Non, Nanet, je ne sais pas.

— Eh bien! je vas monter sur le mur, Nise, et je te tirerai par les épaules, pour le mettre par ici.

— Oh! c'est ça, c'est ça, Nanetl monte, mon petit Nanet!

Tout de suite, Nanet Tut en haut du mur, s'agrippanl des mains et des pieds, d'une agilité de chat. Et, là-haut, à califourchon, il était dri>le, avec sa tête ronde, aux grands yeux bleus, aux cheveux blonds ébouriffés.. Il avait quatorze ans déjà, mais il restait petit, les reins solides, l'air souriant et résolu.

— Lucien! Antoinette! faites le El, se penchant dans le jardi.

fier Ue dominer la situation et de ^

■et, vous autres!

des Delavean, tout r les deux cfttés à la

fois :

— Monte, Nise, que je' t'empoigne!

— Ah! lion, pas moi la première, Nanet! C'est moi qui vas faire le guet par ici.

— Alors, qui donc, Nise?

— Attends, Nanet, méfie-toi. C'est Paul qui monte. Il y a un treillage. Il va l'essayer pour voir si ca casse.

IKAYAIL ààà

Un silence régna. On n'entendit plus que des craquements de vieux bois, mêlés à des rires étouffés. Et Luc se demandait s'il ne devait pas paraître pour rétablir Tordre, en faisant envoler les deux bandes, comme des moineaux surpris dans une grange. Que de fois lui-même avait grondé ces enfants, par crainte que leurs jeux obstinés ne fussent la cause de quelque difficulté fâcheuse! Mais c'élait si charmant, toute cette enfance, cette bravoure et celle allégresse à se rejoindre quand même, par-dessus les obstacles! Dans un instant, il sévirait.

Un cri de triomphe retentit, la tête de Paul apparaissait au ras du mur, et Ton vit Nanet qui le hissait, puis qui le passait de Tautre côté, pour le laisser tomber dans les bras de Lucien et d'Antoinette. Paul, bien qu'âgé lui aussi de quatorze ans passés, n'était pas lourd, tant il restait fluet et délicat, un joli enfant blond, très bon, très doux, avec des yeux fins de vive intelligence. Tout de de suite, dès qu'il fut tombé dans les bras d'Antoinette, il l'embrassa, car il la connaissait bien, il aimait se retrouver avec elle, parce qu'elle était grande et belle pour ses douze ans, et qu'elle avait beaucoup de grâce.

— Ça y est, Nise ! en voilà un ! à qui le tour? Mais la voix de Nise s'éleva inquiète, assourdie.

— Chut! chut! Nanet. Ça remue là-bas, près du poulailler. Couche-toi sur le mur, vite, vite !

Puis, le danger passé :

— Nanet, attention! c'est le tour de Louise, je vas pousser Louise!

Et, cette fois, en effet, ce fut la tête de Louise qui apparut, une tête de chèvre, aux yeuxnoirs un peu obliques, au nez mince, au menton aigu, d'une vivacité, d'une gaieté amusantes. A onze ans, elle était déjà une petite femme volontaire et libre, qui bouleversait ses parents, les bons Mazelle, stupéfaits qu'une telle sauvageonne, au cœur débordant, eût pu germer de leur placide égoïsme.

aOl LES OlATllC EVANGIU!)

Elle ii'iiltcndit même pas que Nanet la Iraiisboi-dùl, elle sauta d'oltc-méme, elle tamba au cou de Lucien, le camarade qu'elle adorait, l'aîné d'eux lous, grand et solide à quinze ans comme un homme, et qui, très ingénieux, 1res inventif, lui fabriquait , des Jouets exlraoï'ditiaii'cs.

— Ça fait deux, Nise ! N'j a plus que loi, monte vite ! l'a rciiiiii; ciicoi'e, là-bas. prés du puits.

Des bois cjacinèrcnt, tout un pan du treillage dut s'aballre.

— OU! h, lii.Nani-t, je ne peux pas! C'est Louise qui a lapé (les pieds cl qui a tout jt'lé piir terre.

— Allt'iHls. fa ne fait rien, donne-moi tes mains, Xîse, flJL- te tirerai.

— Xuii, iinii! je ne peux pasi tu vois tien, Nanet, que j'ai beau me };randir, je suis trop |>clite !

— E[ quand je le dis, Xise. que je le tirerai... Encore, l'ncoro! Moi, je me baissi', et toi, lu te liaus.ses. lloup ta! lu vois bien que je te tire !

11 sV'laiL mis à plat ventre sur le mur, 11 ne s'y tenait plus qut' p:ir un prodi;,'e d'iiquilibre ; cl, d'un vigoureux lojir de reins, il enleva Nise, il l'assit a califourchon devant lui. Elle éLiit encore plus éhourjflee que d'habitude, avec sa tèle bl'uide de petit mouton frisé, à la bouclie rose, loujdurs snuriante, aux jolis ïe:;x bleus, couleur du temps. Ils fiiisnient la paire, elle cl son bon umi Nanet, Ions les ilc;i\ du même or tendre, de la même toison

lin insliuil, ils restèrent àcalilbiirelion, faceàface, dans ie triutnplie, r.ivis d'être ainsi en l'air.

- Ah! ce .\aiu.'l, il osl forl, il m'a tirée tout du

-- V.'i'M ijue In L'es failc très grande, Nise... J'ai qualorzc ans, luoi, Iti sai'^.

— r.I tnni, Xanet. j'en ai onze... Ucin. dis? c'est

ÏBAVAIL 335.

comme si on élaù à cheval, sur un très haut cheval qui serait en pierre.

— Nise, écoute, tu veux que je me mette tout debout?

— Oh! tout debout! je vas m'y mettre avec toi, Nanet! Mais ça remua de nouveau dans le jardin, cette fois du

côlé de la cuisine; et, saisis d'inquiétude, ils se prirent à bras-le-corps, ils dégringolèrent Tun dans les bras de Tautre, en se serrant de toutes leurs forces. Ils auraient pu se tuer, mais ils riaient comme des fous, et quand ils furent par terre, ils y restèrent à jouer, à rire plus fort, sans le moindre mal, enchantés de leur culbute. Déjà, Paul el Antoinette, Lucien et Louise s'amusaient follement à courir, parmi les broussailles et les roches éboulées, qui ménageaient là, au pied des Monts Bleuses, des trous ilélioieux.

El Luc, trouvant qu'il était trop tard pour intervenir, prit le parli de s'en aller doucement, sans faire de bruit. Puisqu'on ne l'avait pas vu, on ne saurait pas qu'il avait IVrmé les yeux. AU! les chers enfants, qu'ils cédassent (loue à la flamme de leur jeunesse, en se rejoignant ainsi sniis le libre ciel, malgré les défenses! Ils étaient la floraison de la vie qui savait bien pour quelles moissons liilures elle fleurissait ainsi en eux. Ils apportaient peut èlre la réconciliation des classes, le demain de justice et de paix. Ce que les pères ne pouvaient faire, eux le feraient, et leurs enlants le feraient plus encore, grâce au continuel devenir de l'évolution qui battait dans leurs veines. Kt Luc, en se cachant, pour s'éloigner sans leur causer iriiiquiétude, riait gaiement toutseul de les entendre rire, iiiboucieux de la difficulté qu'ils auraient bientôt à repasser le mur. Jamais un tel espoir ne lui était venu de l'avenir entrevu et si bon, jamais il ne s'était senti un tel courage pour la lutte et pour la victoire.

Alors, ce fut la lutte pendant de longs mois, la lutte acharnée, sans merci, entre la Crécherieet rAbîme. Luc,

qai avait cm un ioslant la première ébranlée, près de glisser à la ruine, mil tout son effort ii la tenir debout. 11 n'espérait pas de longtempsgagner du terrain, il voulait simplement ne pas en perdre; et il cul déjà un beausuccès à rester slalionnaire, vivant quand même, sous les coups qui l'accablaient de toutes parts. Mais quelle besogne Tormidable, quelle joyeuse bravoure au travail! Celait sans cesse l'apftlre d'une idée en son prodige. Il était partout à la fois, enflammanl les ouvriers dans les halles de l'usine, resserrant lesliensfraternels des grands et (les petits dans la Maison-Commune, veillant à labonne administration dans les Magasins. On ne voyait que lui par les avenues ensoleilléesde la Cité naissante, au milieu des enfants et des femmes, aimant à jouer et i. rire, en jeune père de ce polit peuple qui était le sien. Tout naissail, grandissait, s'organisait à. son geste, grSce à son génie, à sa fécondité de créateur, dont les deux mains ouvertes faisaient tomber des semences, partout où il passait. Et surtout le miracle, ce fut la conquête qu'il fit de ses ouvriers, parmi lesquels la discorde et la rébellion avaient soufilé un moment. Bien que Bonnaire différât toujours d'opinion, il avait conquis l'aSeclion de cet liomme très brave, très bon, au point de trouver en lui le lieutenant le plus fidèle, le plus dévoué, sans lequel certainement l'œuvre n'aurait pu s'accomplir. De même, sa puissance d'amour avait agi sur tous les travailleurs, tous s'étaient peu à peu groupés, serrés autour de sa personne, à le sentir si tendre, si fraternel, ne vivant que pour le bonheur des autres, certain d'y trouver son propre bonheur. Le personnel de la Crècherie devenait une grande famille, dont le lien se nouait de plus en plus étroit, chacun ayant fini par comprendre que c'était travailler à sa propre joie que de travailler à la joie de tous. En six mois, pas un ouvrier ne quitta la maison; et, si ceux qui étaient partis ne revenaient pas encore,

ceux qui restaient se dévouaient jusqu'à ne pas toucher la totalité de leurs bénéfices, pour permettre à la maison de constituer un fonds de réserve considérable et solide.

Et, à cette époque critique, ce fut certainement cette solidarité de tous les membres associés, luttant pour l'œuvre commune, qui sauva la Crêcherie, en Tempêchant de crouler, sous Texécration égoïste et jalouse de Tancien Beauclair. Le fonds de réserve, si prudemment amassé, augmenté, fat d'un secours décisif. Il permit de faire face aux heures mauvaises, il évita de recourir, pendant les crises, à des emprunts mortels. Grâce à lui, on put, à deux fois, acheter des machines nouvelles, nécessitées par des changements dans la fabrication, et qui abaissèrent de beaucoup les prix de revient. Puis, quelques chances heureuses se déclarèrent, il y eut vers ce temps de grands travaux de ponts, de constructions métalliques, de voies ferrées, qui absorbèrent des quantités considérables de rails, de poutres et de charpentes. La longue paix où vivait l'Europe développait singulièrement l'industrie du fer dans ce qu'elle peut produire de pacifique et de civilisateur. Jamais encore on n'avait fait entrer à ce point le fer bienfaisant dans la maison des hommes. Et le chiffre de fabrication, à la Crêcherie, avait donc grandi, sans que les gains fussent très forts, car la volonté de Luc était de produire à bon compte, avec la pensée que l'avenir était là. Il fortifiait l'usine par une administration très sage, de continuelles économies, toute cette réserve d'argent en caisse, pouvant entrer en ligne, dès la première menace ; et le dévouement à la cause commune, l'abnégation solidaire des travailleurs, des associés abandonnant de leur part, faisait le reste, permettait d'attendre le jour du triomphe, sans trop souffrir.

A l'Abîme, la situation paraissait très florissante, le chiffre d'affaires n'avait pas fléchi, il se menait toujours,

338 LES QUATKt: ËVANGILbS

autour de la fabricalion cliére des obus et des canons, un gros brnit de succëe. Hais, déjà, il n'f arait plus là qu'une apparence, et Delaveau comaieiicail à resseotir, p;ir moments, de siirieuses inquiétudes, qu'il n'avouait pas. Il avait bien avec lut tout Beauclair, toute la sodéte bourgeoise et capitaliste menacée. 11 restait en outre convaincu qu'il était la vérité, l'autorité, la force, et que su victoire finale était certaine. Cependant,, un doute secret Unissait par l'entamer, un trouble lui venait de lu vie dure de la Crécbehe, dont il prophétisait la débâcle tons les trois mois. 11 ne pouvait lutter sut les fers et les aciers de commerce, sur ces rails, ces poutres, ces furmes, que l'usine voisine produisait à bon marché, d;ins d'excellentes conditions. Et il ne lui restait donc que les aciers fins, les produits soignés à trois: et qiratre francs le kilogramme, que deux maisons très importantes fabriquaient aussi dans un département voisin. Klles lui fuisiiient une terrible concurrence, il sentait qui;, sur les trois, il y en avait une de trop, et que la queiilion était de savoir quelles seraient les deux qui ni^ng'iraient ta troisième. Affaibli par la Crècherie, l'Abîme n'allait-il pas être la maison condamnée à disparaître? Cu doute désormais le rongeait, bien qu'il redoublât d'activité et qu'il gardât une attitude de sereine confiance en la bonne cause, celte religion du salariat doiu il était le défenseur. Mais, plus encore que les coucui'rcLircs, que les hasards des luttes industrielles, ce qui le baiil;iit, c'était de n'être pas appuyé sur un fonds de réserve, lui perinettant de faire face aux nécessités, aux ciitaslruplius imprévues. Qu'une crise se décljirât, un fliomage, une grève, simplement une année mauvaise, et c'était un désastre, puisque l'usine n'aurait pas de quoi vivre, en attendant la reprise des affaires. Déjà, dans un cas pressé, pour un outillage nouveau, il avait fallu emprunter trois cent mille francs, dont les lourds intérêts

IKAYAUi éiS}i

rêvaient maintenant le /bilan lanauel. Et iiue serait-ce, s'il fallait empruater encore iet taujours, jusqu'au saut final dans le gouffre de la dette?

Vers ce temps, Delaveau essaya de fair« entendre raison h Boisgelin. Lorsqu'il a:vait décidé ce dernier.à lui confier les débris de sa forlune, il lui avait bien promis, s'il achetait l'Abîme, de lui servir de gros intérêts, qui lui permettraient de continuer sa vie luxueuse. Seulement, depuis que des idifficailtés se -présentaient, il désirait le voir assez raisoanable, pour réduire son train pejidant quelque temps, avec la certitude de le reprendre et de l'élargir même, dès «que lafortuiLe redeviendrait propice. Si Boisgelin avait consenti .à ne toucher que la moitié .des bénéfices, cela aurait permis de constituer le fameux fonds de réserve, l'Abime aurait traversé victorieusement les années mauvaises. Mais Delaveau le trouvait intraitable, exigeant tout, refusant de rien retrancher de ses réceptions, de ses chasses, de l'existence qu'il menait de plus en plus coûteuse. Des querelles môme éclataient entre les deux cousins. Du moment que le capital menaçait de ne plus suer les intérêts attendus, que la chair à travail, les ouvriers ne suffiraient plus à entretenir l'oisif dans son luxe, le capitaliste accusait le directeur industriel de ne pas tenir ses promesses, s'il projetait de rogner ses rentes. Et Delaveau, irrité, désespéré de celte imbécile àpreté à la jouissance, ne soupçonnait toujours pas sa femme, Fernande, derrière son bellâtre de cousin, la corruptrice, la dévoratrice, celle pour qui tout l'argent était dépensé, en caprices et en folies. A la Guerdache, ce n'étaient que fètos, Fernande goûtait là des revanches si délicieuses, se grisait de tels triomphes, qu'un arrêt dîins sa joie lui aurait paru une déchéance. Elle exaspérait elle-même Boisgelin, elle lui racontait que son mari déclinait, ne faisait pas rendre à l'usine ce qu'il aurait pu en tirer ; et, selon elle, la seule

façon de l'aiguillonner élait de l'accabler de demandes d'argenl. L'attitude de Delaveau, homme autoritaire qui ne faisait jamais de confidences aux femmes, même à la sienne, bien qu'il l'adoi'ât, avait fini par la convaincre qu'elle était dans le vrai. Si elle foulait réaliser plus ' tard son rêve, retourner à Paris avec les millions conquis, il fallait harceler son mari sans cesse, et tout dévorer, pour tout centupler.

Une nuit, pourtant, Delaveau s'oublia devant Fernande. Ils revenaient d'une chasse, donnée à la Guerdache, pendant laquelle Fernande, dont le grand plaisir était de galoper à cheval, avait disparu avec Boisgelin. Le soir, il y avait eu un grand diner, et il était plus de minuit, lorsqu'une voilure ramena le ménage à l'Abîme. Lajeune femme, qui semblait brisée de fatigue, comme repue des brûlantes jouissances dont elle faisait sa vie, se hâta de se dévêtir, délicieuse dans sa nudité lasse, puis s'allongea sous les couvertures ; tandis que le mari, sans se presser, se déshabillait méthodiquement, lournantdans la chambre, d'un air de colère et de préoccupation.

— Dis donc, finil-il par demander, est-ce que Boisgelin ne t'a rien dit, lorsque vous avez filé ensemble?

Surprise, Fernande rouvrit ses yeux qui se fermaient déjà.

— Non, répondit-elle, rien d'intéressant du moins... Que veux-tu qu'il me dise ?

— Ah ! reprit Delaveau, c'est qu'auparavant nous avions eu une discussion. Il m'a encore demandé dix mille francs, pour la fin du mois. El, cette fois, j'ai refusé carrément, c'est impossible, c'est fou.

Elle redressa la tête, ses yeux se rallumèrent.

— Comment! c'est fou?... Pourquoi ne lui donnes-tu pas ces dix mille francs ?

Justement, c'était elle qui avait soufflé à Boisgelin cette demande de dix mille francs, pour l'achat d'une auto-

mobile électrique, dans laquelle elle avait Tardent caprice de se faire promener, en une folie de vitesse.

— Mais, cria Delaveau, s'oubliant, parce que cet imbécile finira par ruiner l'usine, avec ses continuelles dépenses. Nous sauterons, s'il ne se décide pas à restreindre son train. El c'est si bête, la fête qu'il fait, sa stupide vanité à être mangé par tout le monde !

Du coup, elle s'était remise sur son séant, un peu pâle, tandis qu'il aggravait encore sa confidence, en ajoutant, avec sa naïveté rude de mari aveugle :

— Il n'y a qu'une personne raisonnable à la Guerdache, la pauvre Suzanne, la seule qui ne s'y amuse pas. Ça fait pitié de la voir si triste, et comme je la suppliais aujourd'hui d'intervenir auprès de son mari, elle m'a répondu, en refoulant des larmes, qu'elle ne voulait se mêler absolument de rien.

Cet appel maladroit à la femme légitime, à la sacrifiée, si digne et si haute, dans son renoncement, acheva d'exaspérer Fernande. Mais, surtout, l'idée que l'usine pouvait être en péril, la source même de ses plaisirs, i'émotionnait. Elle y revint.

— Nous sauterons, pourquoi dis-tu ça?... Je croyais que les affaires allaient très bien.

Elle avait mis une telle passion inquiète dans la question, que Delaveau, pris de méfiance, redoutant de lui voir amplifier les craintes qu'il se cachait à lui-même, retint la vérité totale dont la colère allait lui arracher la confidence.

— Les affaires vont très bien sans doute. Seulement, elles iraient mieux encore, si Boisgelin ne vidait pas la caisse, pour l'existence idiote qu'il mène. Je le dis qu'il est stupide, avec sa pauvrs cervelle de bellâtre !

Rassurée, Fernande s'allongea de nouveau, d'un souple mouvement de son corps adorable, si fin et si mince.*

313 LLS UUATHE EVANGILES

Son mari n'était qu'un esprit grossier, qu'un bru4al et qu'un avaru, l'èvant de lâcher le moins possible (les 'Ommcs considénibies encaissées à l'usine', et les pluisanlerics lounks, les gros mots dont il poursuivait Boisgclin, étnieni pour elle autant d'attaques indirectes dont elle se sentait personnellement blessée.

— Mon chyr, conclut-elle avec sCclieressç, lont le monde n'est pas fait pour s'abrutir au triivnil la journée entière, et ceux qui ont de l'arçent ont raison d'en jouir comme ils l'entendent, à goilter les distractions d'une existence supérieure.

Delavciin, violemment, voulut répondre. Puis, ilrêugsil, d'un brusque eiïurl, à se calmer. Pourquoi auruit-il tenté de convaincre su femme? Il ta traitait en enl'ant glktée, la laissait a;;ir à sa guise, sans jamais se fi^eber, chez elle, des erreurs de conduite, qu'il réprouvait sî vivement chez les autres. Même, il ne s'apercevait pas de sa vie folle, car elle était sa folie à lui, le joyau qu'il avait voulu dans sas mains épaisses de grand travailleur. Jamais il ne l'avait aimée, désirée davantage, lorsque, le soir, il la retrouvail au lit, d'un charme csquis et d'un parfum ^Tisanl, après les dures journées qu'il passait au milieu des fumécï acres, des travaux noirs et assourdissants de l'Abîme. Elle restait son admiration, son adoration, l'idole qu'on met à pari dans une abdication superstitieuse de sa dignité cl de son bon sens, et qu'on ne peut même soupçonner.

Un silence s'était fait, Delaveau finit par se couchera ion tour, sans éteindre encore la petite lampe électrique, posée sur I:i table de nuit. Un instant, il demeura immobile, les yous grands ouverts. l'rcs de lui, il sentail la tiédeur, l'odeur pénétranlcs de ce corps de femme, dont ics bras nus, la gorge nue avaient une douceur de soie, parmi les dentelles. Mais, déjà, Fernande s'endormait, les yeux clos dans son beau visage, que la grande

lassitude pâlissait, plus désirable, au milieu du flot déroulé de ses cheveux.

Le mari se tourna, mit *un haiscr sur une :mèclie folle, près de Toreille. Puis, comme la femme ne bougeait pas, il crut qu'elle boudait, il voulut faire raimabie, montrer .qu'il comprenait les faiblesses du luxe.

— Mon Dieu! ces dix mille francs, }e les lui. donnerai ejicore, s'il a une .telle envie d'une automobile. Ce que j'en dis, c'est par prudence... La chasse a été fort belle, aujourd'hui.

Elle ne répondait toujours pas. J)e sa. petite bouche rouge, légèrement Qûtr'ouverte, laissant voir des dents éclatantes et dures, sortait un souffle chaud, régulier ; tandis que ies seins soulevaient leur po^inte rose, en une faible palpitOitiûn, comme oppressés d'une longue fatigue d'amour. Elle dormait, abattue, .demi-nue, ayant rejeté .un coin de la couverture, cuvant l'ivresse de ses plaisirs de la journée.

— Fernande! Fernande!. appela :doucement Delaveau, en l'effleurant d'un nouveau baiser.

Et, quand il fut convaincu qu'elle était endormie, il se résigna, renonça.

— Alors, bonsoir, Fernande !

Après avoir éteint la lampe électrique, il se remit sur le dos. Mais lui ne put trouver le sommeil, ses yeux restèrent grands ouverts, dans Jes ténèbres de la chambre. Et, fiévreux, pris d'insomnie près de cette femme si tiède et si odorante, il retomba à ses craintes, aux anxiétés que lui causait la crise traversée par l'usine. En cet état douloureux de veille, les difficultés s'aggravaient, il n'avait jamais encore envisagé l'avenir, avec une pareille lucidité, sous des poinls de vue si sombres, tellement, la cause de la ruiner lui apparaissait, cette. démence à jouir, ce besoin inepte et maladif de manger l'argent à peine gagné. Il y avait certainement quelque part un gouffre où

31i LES QUATRE SVANCILES

la forluoe coulait, une abominable plaie par laquelle s'échappaient toute la santé et tout le gain du travail. Lui, très franc avec lui-même, faisait son examen de conscience, ne [rouvait pourtant aucun reproche i s'adresser. Levé tôt le matin, il était le dernier à quitter les lialles, le soir, toujours en surveillance, conduisant son vaste personnel comme il aurait conduit un régiment. Puis, c'était un efîort soutenu de toutes ses facultés remarquables, beaucoup de rectitude dans sa rudesse, une puissance rare de méthode et de logique, une loyauté de lutteur qui a promis de vaincre, qui veut vaincre ou périr. Et il souffrait affreusement de se sentir, malgré son héroïsme, glisser au désastre, par une destruction lente de tout ce qu'il créait, par une sorte de ravage quotidien, qui venait il ne savait d'où et que son énergie ne pouvait arrêter. Sans doute les continuelles dépenses, ce qu'il appelait la vie imbécile de Boisgelin, re besoin goulu du plaisir était le chancre qui dévorait l'usine. Maïs qui donc l'abêtissait ainsi, d'où soufflait la démence du pauvre homme, qu'il ne parvenait pas raisonnablement à comprendre, en travailleur sage, sobre, continent, qui avait la haine dç l'oisiveté et de la jouissance, destructives de toute santé créatrice?

Et Delaveau ne se doutait pas que la démolisseuse, l'empoisonneuse, vivait à son cûté les journées entières, que c'était sa Fernande adorée, cette femme si jolie, si fine et si souple, endormie là près de lui, et dont le parfum tiède le grisait d'amour. Pendant que, dans les fumées uoJres, au milieu de la réverbération brùl.inte des fours, il s'épuisait en efforts pour faire suer l'argent aux ouvriers douloureux, eile promenait des loilellvs claires sous les ombrages de la Guerdache, elle jetait l'urgent aux quatre vents de sa fantaisie, elle croquait de ses dents blanches, comme des pastilles, ces centaines de milli' francs que mille salariés lui forgeaient, au branle retentissant des

grands marteaux. Et, cette nuit même, tandis que, les yeux ouverts sur les ténèbres, il se torturait, à la pensée des payements prochains, se demandant par quel effort nouveau il pourrait produire et donner les sommes promises, elle sommeillait à son flanc, la chair contre sa chair, elle cuvait son ivresse du jour, gonflée, accablée de volupté, si lasse d'avoir joui, qu'il n'y avait plus d'elle que le petit souffle de sa gorge rassasiée. Par moments, son désir d'homme revenait vers cette compagne, qui était à lui, et qu'il ignorait absolument. Il la sentait nue, les membres alanguis, dans un complet abandon, à ce point qu'il aurait pu la prendre, sans qu'elle le sût peut-être. Puis, il retombait aux angoisses de sa bataille industrielle, elle n'était plus qu'une enfant inconsciente, dont il respectait le sommeil, de même qu'il tolérait ses caprices, en ne descendant jamais au fond de ce corps divin, l'idole de son culte. Et il finit par s'endormir, et il rêva que, sous l'Abîme, il y avait des forces perverses et diaboliques qui mangeaient le sol, pour que ' l'usine tout entière s'engouffrât, par une nuit fulgurante d'oraae.

Les jours suivants, Fernande se rappela les craintes que son mari lui avait exprimées. Tout en faisant la part de ce qu'elle croyait son amour de l'argent mis en tas, sa -haine des jouissances du luxe, elle eut un frisson, à la pensée de la ruine possible. Boisgelin ruiné, que deviendrait-elle ? Ce n'était pas là seulement la fin de cette délicieuse vie qu'elle avait toujours voulue, cette revanche de sa misère d'autrefois, traînant des bottines éculées, sous l'exploitation brutale des hommes ; c'était le retour à Paris en vaincus du sort, un logement de mille francs au fond de quelque quartier excentrique, un petit emploi où Delaveau végéterait, tandis qu'elle retomberait à la grossièreté, à la bassesse de son ménage de travailleurs. Non, non ! elle ne consentait pas, elle ne se laisserait

ne WS QUATRE BVAMGILES

pas arracher la )troie dorée, elle Icnait à son triomphe, (le loutc sa cli:ur, de toutes les forces avides de son êlre. En elle, dans ce corps si fin, d'un cliarme délicat, sou:> celle grâce léptrc, il y avait une àprcté de louve, aux fiiricii.\ instincts ilc carnage. Elle était résolue à ne rien réder sur SCS appétits, à se rassasier de sun plaisir jusqu'au bout, sans laisser les autres le lui prendre ou simplemenl lu co ni promettre. Celte usine boueuse et noire, où, nuit cl jour, elle entendait les monstrueux marlenu\ lui forf^cr sein plaisir, elle en avait le mépris, comme d'une unice liasse, dans laquelle se cachaient les saletés de la vie; ces ouvriers qui se cuisaient la peau au\ llammes de cet enfer, pour qu'elle eut une existence de fraiclie et heureuse paresse, elle les considérait un peu ronime les ajiini;iux .domestiques qui la nourrissaient, '|ui lui évitaient toute faligue. Jamais elle ne risquait ses petits pieds sur le sol ralioteux des halles, el jamais elle ne s'inléressail au troupeau humain, défilant devanl sa porte, sous l'écrascmeiil du travail maudit, Jlais ce troupeau était à elle, cctlu usine était à elle, l'idée qu'on pouvait larirsa fortune en ruiuiint l'usine la révoltait, In mettait en ;;uerro, ainsi qu'un allcnlat contre sa propre personue. El c'élait pour cela que quicunqnc nuisait h l'AbJnie, devenait sou propre ennemi, un malTaileurdaniïereux doiil elli! rèvail de se débarrasser par tous les nioyrns inia;.'inahles. Aussi sa haine contre Luc étaitM.>lle ailée en i;randtssanl, depuis leur première rencontre, à ce déjeuner de la (Inerdachc, où elle avail deviné en lui, ;ivec son fl.iir suhlil de femme, rhmnine qui lui barrerait la l'cviie. TiKijonrs, en effel, elle s'élail heurtée .'i lui, el voilà mainlenant qu'il menaçait de détruire l'AhiuLC, de la rejeter elle-même au dégoùl de la médiocrité. Si elle le laissait a^ir, c'était fini de sun bonheur, il lui VI. lait l'iiit ce qu'elle aimait de la vie. FA. sous sa fràre, [inM d'une fni'ie ineurlnére^ elle ne sonpea pins

qu'à le faire disparaîlFe, imaginant des catastrophes^ où. elle Tanéan tissait.

Il y aivait bientôt IiuiL mois que Josine, en une dernière nuit de tendresse, était venue faire à Luc ses adieux, remettant à plus, tard le bonheur que la vie leur devait^ lorsque tout un drame éclata, qui devait fournir à Fernande la catastrophe rêvée, attendue. Josine était sortie fécondée des bras de Luc, en cette nuit si triste et si dé<licieuse. Jusqu'au cinquième: mois de sa grossesse, Ragu lui-même ne s'aperçut de rien ; et ce fut seulement, un soir d'ivresse, qu'ayant voulu la battre, il comprit tout,, au geste terrifié qu'elle fît pour protéger son venlre. Une stupeur, d'abord, l'immobilisa.

— Tu es grosse, tu es grosse, saleté !... Ah ! c'est donc ça que tu avais toutes sortes de cachotteries et que tu ne changeais même plus de chemise devant moi... Il faut que je sois aussi bête que tu es menteuse pour n'avoir rien vu !

Mais la certitude lui vint, le traversa comme l'éclair, que cet enfant ne pouvait être de lui. Ainsi qu'il le disait, il ne la touchait jamais que pour le plaisir, très sûr des précautions radicales qu'il prenait. Pas d'enfant, pas de fil à la patte. On s'amusait ensemble, et bonjour, bonsoir, on n'encombrait pas sa vie. Alors, d'où venait-il donc, cet enfant ? qui l'avait fait ? Et il serra de nouveau los poings, grondant d'une colère croissante.

— Eh! saleté, il ne s'est pas tait tout seul?... Tu n'auras pas l'audace de prétendre que c'est moi qui l'ai fait, car lu sais bien que je n'ai jamais voulu en foire... De qui est-il? réponds, réponds, réponds vite, saleté ! ou je t'écrase !

Josine, toute blanche, ses yeux doux et braves fixés sur l'ivrogne, ne répondait pas. Et il y avait de l'étonnement, dans sa crainte, aie voir s'emporter ainsi, car il ne paraissait plus tenir à elle, il la menaçait chaque jour de la

jeter à la rue, en répétant qu'il serait bien débarrassé, si un autre lioinme la ramassait sur le trottoir. Lui-même avait repris sa vie de coureur, débauchait les filles de Taliriquo qui consentaient â l'écouter, se contentait des rûtlL'usos en haillons, éparses lu soir dans les rues puantes du vieux Beauclair. Alors, puisqu'il mettait une insulte à ne plus vouloir d'elle, pourquoi s'enrageait-il de la sorte, le jour où il la trouvait enceinte ?

— 11 n'est pas de moi, tu n'oseras pas dire qu'il est de moi ?

Kilo finit par répondre, sans le quitter des yeui, d'une voix basse et profonde :

— Non, il n'est pas de toi.

D'un coup de poing, il voulut l'abattre. Mais elle s'était reculée, il ne lui effleura que l'épaule. Il hui^ lait :

— Tu oses me dire ca, bougre de saleté!... Et le nom de riiomme, dis-moi le nom de l'homme, pour que j'aille lui régler son alî.iire ?

Tranquillement, elle répondit encore :

— Le nom, je ne te le dirai pas, tu n'as aucun droit i le savoir, puisque tu m'as dit vingt fois que tu avais assez de moi et que je pouvais chercher ailleurs. ^

Et clic ajouta:

— Tu n'as pas voulu un enfant de moi, j'en ai un d'un autre, et c'est celui-là qui est maintenant mon mari, ça ne te regarde pas.

11 l'aurait tuée. Elle dut fuir pour éviter les coups de pied doiii il essayait, méchamment, par un calcul atroce, de ralleiiidre eji plein ventre. Ce qui l'onrageail ainsi, c'était ce qu'elle venait de dire, qu'un autre l'avait rendue mère, et que désormais rien ne le regardait plus d'elle, ni de son corps, ni de sa vie. Lui qui n'avait pas voulu d'enfani, il était mordu d'une sourde douleur, à cette idée de n'être pas le père- 11 sentait qu'elle n'était plus à lui,

TUA V AIL àlJ

qu'elle n'avait jamais été à lui. Un autre la lui avait prise, avant qu'il Teùt faite sienne ; et, maintenant, jamais plus il ne la forait sienne. Celait cela qui, confusément, le soulevait d'une jalousie affreuse, dont il ne connaissait point, dont il aurait cru ne pouvoir connaître la torture. Dès lors, cette femme qu'il parlait de jeter à la rué, qu'il délaissait pour des gueuses immondes, il l'enferma, il la surveilla, secoué d'accès de fureur, lorsqu'il la voyait causer avec un homme. La colère de l'irréparable l'emportait en de continuelles violences, la maltraitant, tachant de la meurtrir dans sa chair, cette chair dont la possession lui échappait par sa faute. Et toujours il revenait, dans son orgueil blessé de mâle, qui n'avait point su faire œuvre de vie, à sa rancune contre l'autre, l'inconnu, celui qui avait fait de cette chair une dépendance même de sa chair.

— Dis-moi son nom, dis-moi son nom, et je te jure que je te laisserai tranquille.

Mais elle ne cédait pas. Elle supportait les injures et les coups, répétant avec sa douce sincérité:

— Tu n'as pas besoin de savoir son nom, ça ne te reiiarde pas.

Kagu ne pouvait soupçonner Luc, et une telle supposition ne lui vint même pas à l'esprit, car pas une âme au monde, en dehors de Sœurette, n'avait surpris les visites de Josine. Il cherchait parmi les camarades, croyant à un abandon d'une heure entre les bras de quelque gaillard de son monde, un soir de paye, lorsque le vin chauffe le sang. Aussi toutes ses recherches furent-elles vaines, il eut beau guetter, interroger, il n'arriva qu'à s'exaspérer davantage.

Cependant, Josine se cachait de tous, dans la crainte

que Luc eût à souffrir de celte grossesse, si leur secret

était découvert. Lorsqu'elle avait eu la certitude d'être

enceinte de lui, elle s'était sentie d'abord pleine d'une

:i:^D LES QrATHE ËVâNniLES

joie immense, elle aurait voulu courir lut annoncer la grande, la bonne nouvelle, certaine qu'il partagerait son ravissement. Puis, des inquiétudes luîétaient venues, elle avait pensé qu'elle devait attendre, poarne pas précipiter quelque catastrophe, dans les heures si difliciles où se irouvjiit la Crêcberie. Et un hasard seul Tmil par apprendre à Luc la venue de ce bieo-aimé enlaut dunl il était le père. Un Jour, comme il accompagnait Bonnaire chez lui, en causant, Il y tomba sur des voisines, auxquelles la Toupe apprenait que sa belle-sccur était enceinte, ce qu'elle accompagnait de commenLiircs empoisonnés, laissant entendre d'abominables choses. Il en resta saisi, le cœur battant à grands coups. Parfois. Josine revenait à la Grécherie, pour chercher Nanet, qui s'y oubliait des journées entières ; et, jusiemeni, ce jourlà, elle p;irut au moment où il était question de sa grossesse, elle dut répondre aux questions. Oui, c'était de six mois bientôt, et cela se voyait déjà beaucoup. Mats elle avait aperçu Luc, elle le sentait si frémissant, si éperdu, dans son silence, qu'elle était torturée de ne pouvoir parler, de ne savoir comment lui crier ce dont elle avait tant do bonhcni'. Elle se désespérait du doute affreux où elle le devinait, elle savait bien que d'un seul mol elle l'aurait calmé, enchanté. Ce mot, montait de son cœur, l'étoufTait : c II est de toi ! » Et, délicieusement, elle trouva le moyen de le lui dire, en un court répit, où les commères, ce.^siiiil de la regarder, reprenaient leurs bavardiiges. D'almrd, elle porla les deux mains h son ventre de femme lécomle; puis, d'un geste de remerciement et d'amour, elle le.-: mit sur ses lèvres, elle lui envoya la * certiludi' de sa paternité, dans un baiser discret; et il comprit très bii'ii, il fut envahi de l'immense Joie qu'elle avait eue à Cire lëeondée par lui, et qu'elle lui apportait. Ce Jour-là, Luc ei Josine ne purentéchanger une parole, il y eut seulement enlrc eux ce geste adorable, ce baiser

qui achevait de les unir. Mais Luc, plein ae celte grande émolion, se renseigna, sut bientôt les terribles colères jalouses de Ragu, ses violences, l'étroite surveillance dans laquelle il enfermait sa femme. Et, s'il avait gardé le moindre doute sur sa paternité, cette jalousie féroce, s^exaspérant de la venue de cet enfant, aurait suffi à lui prouver qu'il en était bien le père. Désormais, Josine était sa femme. Elle était à lui, à lui seul, puisqu'elle était enceinte d'un enfant de lui. Le seul époux était le père, le plaisir qu'on volait à une femme ne laissait rien, ne comptait pas. Un seul lien nouait le couple, solide, éternel, l'enfant, la vie propagée, un être nouveau, né de l'indissoluble union de deux êtres. Et c'était pourquoi lui ne se sentait pas jaloux de Ragu, pendant que celuici s'enrageait de jalousie, car Ragu n'existait pas, n'était que le voleur qui passe et qu'on oublie. Pour toujours, Josine appartenait à Luc, et elle lui reviendrait, l'enfant serait leur vivante floraison.

Dès lors, cependant, Luc s'inquiéta, souffrit cruellement de savoir Josine injuriée, mallriiilée, en continuel danger de quelque mauvais coup. Il lui était insupportable de laisser, aux mains brutales et déshonorantes de Ragu, celte femme adorée, qu'il aurait voulu faire vivre dans un paradis de tendresse, en l'entourant du culte dévot dii à la mère que l'enfant sanctifie. Mais que faire, comment l'avoir toute à lui, lorsqu'elle s'obstinait à rester si discrète, se taisant dans son ombre, pour lui éviter t(uit embarras? Elle refusait môme de le voir, par crainte de quelque surprise, qui aurait livré son secret, si tendrement gardé au fond de son être douloureux; et il dut la iîuettcr, la surprendre, pour échanger un soir quelques mots avec elle.

Co fut p:ir une soirée très sombre que Luc, caché dans un angle obscur delà misérable rue des Trois-Lunes, put anvler Josine un instant au passage.

— Oli! Luc, c'csl toi! Quelle imprudence, mon ami! Je l'en supplie, embrasse-moi, et pars vite!

i\ah lui, frémissant, la tenait à la taille, lui parlait à rorcillc, d'une voin ardente.

— Non, non ! Josine, je veux te dire... Tu souffres trop, et il est criminel à moi de te laisser dans une telle souffrance, toi si chère, si précieuse... Ecoute-moi, Josine, je suis venu te chercher, et lu vas me^ suivre, pour que je te mette chez moi, chez toi, en femme aimée, vénérée, heureuse.

Déjà, elle s'abandonnait, dans cette étreinte d'une douceur consolante. Mais, tout de suite, elle se dégagea.

^ Oh ! Luc, que dis-tu ? es-tu si peu sage?... Te suivre, grand Dieu ! lorsqu'un tel aveu pourrait attirer sur loi les pires dangers. C'est moi, dans ce cas, qui deviendrais criminelle, d'élre un embarras de plus dans l'œuvre que tu accomplis... Va-t'en vile! On me tuerait, que je ne dirais pas ton nom.

Alors, il essaya de la convaincre de l'inutilité d'un tel sacrifice à l'hjpocrisie du monde.

— Tu es ma femme, puisque je suis le père de ton enfant, et c'est moi que tu dois suivre. Demain, lorsque notre Cité de justice sera bâtie, il n'y aura pas d'autre loi que la loi d'amour, la libre union sera respectée de tous... Pourquoi nous inquiéter des gens que nous scandaliserions encore aujourd'hui?

Puis, comme elle s'obstinait à son sacriOce, en disant qu'aujourd'hui, seul comptait pour elle, du moment où elle le voulait dégagé de tout obstacle, fort et triomphant, il eut ce cri désolé :

— Esl-ce donc que tu ne me reviendras jamais, et que cet enfant ne sera jamais mon enfant, devant tous, au grand soleil?

Elle le reprit dans ses bras de délicatesse et de charme, elle murmura doucement, les lèvres sur ses lèvres :

M. lirX I /XKJU

— Je te reviendrai, le jour où tu auras besoin de moi, quand je ne serai plus un embarras, mais une aide, avec ce cher enfant qui sera pour nous deux une force nouvelle.

Et le noir Beauclair, le vieux bourg empesté du travail maudit, agonisait dans les ténèbres, autour d'eux, sous Técrasement des siècles d*iniquilé, pendant qu'ils échangeaient cet espoir en Tavenir de paix et de bonheur.

— Tu es mon mari, il n'y aura eu que toi dans mon exislence, et si tu savais combien cela m'est délicieux de ne pas dire ton nom, même sous les menaces, de le garder comme une fleur secrète et comme une armure! Ah! ne me plains pas trop, je suis bien forte et je suis bien heureuse !

— Tu es ma femme, je t'ai aimée, le premier soir où je l'ai rencontrée, si misérable, si divine, et si lu tais mon nom, je tairai le tien, j'en ferai mon culle et ma force, jusqu'à l'heure où toi-même tu crieras notre amour.

— Oh ! Luc, que tu es sage, que tu es bon, et quelle félicité nous attend !

— C'est toi, Josine, qui m'as fait bon et sage, et c'est parce que je t'ai secourue un soir, que nous serons si heureux plus tard, dans le bonheur de tous.

Sans parler davantage, ils restèrent un instant encore unis en une puissante étreinte. Lui, la sentait frémir toute, avec son ventre sacré de femme féconde, dont les tressaillements lui promettaient la vie future qu'il avait ensemencée en elle; et elle, pour se donner plus encore, écrasait sa gorge amoureuse contre sa poitrine d'homme, comme en un besoin d'entrer et de disparaître en lui. Puis, elle se détacha, elle retourna glorieuse et invincible à son martyre, tandis que lui-même se perdait dans les ténèbres, raffermi, allant reprendre sa bataille et sa

victoire.

3&i LES QUATnt ËVA>G1LE:S

Mais, quelques semaines plus tard, ud linsard mil aux mains de Fernande le secret de Josine. Fernande connaissait Ragu, dont le retour à l'Abiino avait fait nn éclat, et que, depuis lors, Delaveau affeclait d'eslimcr, de pous-

j ser, l'ayanl nninmé mailre puddieur, lui accordant des gnitifica lions, Lien que sa ?onduite fui exécrable. Aussi Fernande étaît-clle au cour% t du drame qui ravageait le

■ ménage de Ragu. Celui-ci ne se gênait guère, lâchait tout haut d'immondes injures contre sa femme, la traitait publiquement en fille battant les trottoirs, se laissant engrosser par le premier passant venu. Et cela courait les ateliers, quel était donc le camarade qui avait fait l'enrant à la Josine? On en causait même chez le directeur, et Delaveau avait dit devant Fernande son gros ennui de tout cola, tellement Rngu prenait mal la chose, enragé de jalousie, ne travaillant plus que comme nn fou, tantôt ne louchant pas un outil de trois jours, tantôt se ruant sur la besogne, brassant le métal en fusion avec farie, en homme qui a besoin de taper et de tuer.

Un malin d'iiîver, ;iu premier déjeuner, comme Delaveau était parti la veille pour Paris, où il devait passer trois jours, Fernande questionna sa femme de chambre, qui lui servait son thé, avec des rfilies. Nise était là, assise bien sagement, buvant sa tasse de lait, jetant des regards de convoitise sur le thé de sa mère, une ^urmandise défonduc.

— Est-ce vrai. Félicie, qu'il y a eu encore une querelle chez Il's Ragu? La blanchisseuse m'a dit que Ragu, cette fois, iivait à moitié lue sa femme.

— Je ne suis pas, madame, mais ça pourrait bien être rsagéré, parce quej'ai vu tout à l'heure la Josine passer devant la maison, et elle n'avait pas l'air plus abimée que les autres jours.

Il y cul un silence, puis la femme de chambre, en s'en allant, ajouta

• — Ça n'empêche qu'il la tuera pour sûr, un de ces jours, car il le dit à tout le monde.

Le silence retomba. Fernande mangeait lentement, sans une parole, perdue dans son rêve noir, lorsque Nise, au milieu de ce lourd recueillement de l'hiver, pensa tout haut, en chantonnant à demi-voix.

— Le vrai mari de Josine, ce n'est pas Ragu, c'est le maître de la Crécherie, c'est monsieur Luc, monsieur Luc, monsieur Luc !

Stupéfaite, la mère leva les yeux, la regarda fixement.

— Qu'est-ce tu dis là, toi ? Pourquoi dis-tu ça?

Mais, saisie d'avoir chanté ça, sans le vouloir, Nise fourrait son nez dans sa tasse, tâchait de prendre un air innocent.

— Moi, pour rien. Je ne sais pas.

— Comment tu ne sais pas, petite menteuse! Ça ne t'est pas venu tout seul, ce que tu chantes là. 11 faut hic» que quelqu'un te l'ait dit, pour que tu le répètes.

De plus en plus troublée, sentant qu'elle s'était mise dans une vilaine histoire, qui allait la mener très loin, Nise s'entêtait contre l'évidence, de son air le plus dégagé possible.

— Je t'assure, maman, on chante des choses, sans savoir, quand ça vous passe par la tête.

Fernande, à la regarder fixement, à la voir si gamine dans le mensonge, eut une brusque illumination.

— C'est Nanetqui t'a dit ce que tu chantes, ça ne peut être que Nanet.

Les paupières de Nise battirent, c'était bien Nanel. Mais elle eut peur d'être grondée, punie encore, comme le jour où sa mère l'avait surprise, avec Paul Doisgelin et Louise Mazelle, revenant de la Crécherie, par-dessus le mur. Et olle crut devoir s'entêter à mentir.

— Oh ! Nanel, Nanet ! puisque je ne le vois plus du tout, depuis que tu me l'as défendu !

iôS LES QDATRG ËVANGILES

La mère, cnliévrée par le besoin de saToir, se fit soudain 1res douce. Elle élait en proie à une lelle émoUon, qu'elle en oubliait de sévir, les esc.ipades de Nise avec Nanet perdant de leur gravilé, devant le fait considérable dont elle désirait Être certaine.

— Ecoute, ma petite fille, c'est très laid de ne pas dire la vérité. L'autre Cois, quand je t'ai privée de dessert, c'est que tu as voulu me soutenir que vous aviez tous les trois passé par-dessus le mur, pour aller eherclier une balle... Aujourd'hui, si tu me dis la vérité, je te promets de ne pas te punir... Voyons, sois franche, c'est Nanet?

Kise, bonne petite fille au fond, répondit tout de suite :

— Oui, maman, c'est Nunct.

— Et il t'a dit que le vrai mari de Josine était monsieur Luc?

— Oui, maman.

— Et liu'en sail-il, pourquoi dit-il que monsieur Luc est le vrai mari de Josine ?

Alors, Nise se troubla, son innocence de fillette lui fil de nouveau baisser le nez dans sa tasse.

— Ah! pour des choses, pour des choses... Enfin, parce qu'il le sait bien, lui î

Malgré son désir d'être renseignée, Fernande se sentit honteuse des questions qu'elle posait à son enfant. Elle n'insista pas, elle s'efforça de rattraper la curiosité brutale qu'elle avait laissé voir.

— Nanet ne sait rien du tout, il dit des bêtises, et toi lu es une sotte de les répéter. Tu vas me faire le plaisir de ne plus jamais chanter des bèliscs pareilles, si lu tiens à manger du dessert.

Et le déjeuner s'acheva dans le silence du grand froid qu'il faisait dehors, sans que d'autres paroles fussent échangées entre la mère et la fille, celle-là possédée par le secret qu'elle vi^nait d'apprendre, celle-ci très heureuse d'en être quitte à si bon compte.

Fernande passa la journée dans sa chambre, réfléchissant, discutant. D*abord, elle se demanda si ce que disait Nanet était bien la vérité certaine. Mais comment douter ? il savait, il avait certainement vu, entendu, il aimait trop sa sœur pour mentir sur elle ; et, d^ailleiirs, tous les petits faits réunis rendaient cette histoire vraisemblable, évidente. Puis, Fernande chercha comment elle pouvait utiliser une pareille arme, que le hasard mettait ainsi dans sa main. Confusément encore, elle rêvait d'empoisonner cette arme, de la rendre mortelle. Jamais elle n'avait haï Luc davantage, Delaveau n'était ailé à Paris que pour tâcher de négocier un nouvel emprunt, l'Abîme périclitant un peu plus chaque jour, et quelle victoire assurée, si elle parvenait à supprimer le maître exécré de la Crécherie, l'homme qui compromettait sa vie de luxe et de plaisir ! Mort l'ennemi, morte la concurrence, la défaite possible- Avec un jaloux comme Ragu, ivre, furieux, les événements pouvaient se précipiter. Il suflirait sans doute de lui faire sortir son couteau de la poche. Seulement, elle ne recommençait toujours là qu'un rêve, comment le réaliser, comment agir ? Avertir Ragii, lui nommer l'homme dont il cherchait à connaître le nom depuis trois mois, c'était évidemment le plan indiqué, et la difficulté ne commençait qu'ensuite, lorsqu'elle venait à se demander de quelle façon elle avertirait Ragu, où et par qui. Elle s'arrêta enfin à une lettre anonyme, elle découperait des mots dans un journal, elle les collerait, attendrait la nuit pour aller jeter la lettre à la poste. Même elle avait commencé à découper les mots. Et, brusquement, le moyen lui parut peu sûr, d'une efficacité amoindrie, car une lettre est froide, on peut la négliger. Si Uagu n'était pas, d'un coup, piqué au sang, exaspéré jusqu'à la démence, frapperait-il jamais? Il fallait qu'on lui entrât la vérité dans la peau, qu'il la reçût en plein visage, et en de telles circonstances, qu'il en devînt fou.

3h& LES QUATRE ÉVANGILES

Alors, qui lui envoyer, où cboieir le délateur, l'empoisonneur? DCcouragée, elle ne trouva personne, et la nuit vint, comme elle cherchait toujoui?, fiévreusi;, la lèle malade de cfilte tragédie dont elle ne savait comment amener le dénouement.

Poui-taol, lorsqu'elle se coucha, de bonne heure, vers dix heures, elle avait de nouveau pris une décision, j^e lendeiniiin, elle ferait venir Hagu, sous le prétexte de lui demander s'il consentait à ee que sa femme fit des jouruées de coulure chez elle; et, quand il serait là, eeul, à causer, peut-être elle-même trouverait-elle une occasion de tout lui dire. Mais cela ne la satisfitisait pns encore, en rcmptissanl d'inquiétudes sur les conséquences d'une telle révélation, faite en lias, dans le cabiiR't <iu so[i mari absent. Elleétail heureuse de cette absence, elle tenait tout le grand lit de son coqis souple, allongeant ses membres brisés de fièvre. Si elle (init par s'endormir, reprise de doute, ne sachant plus ce qu'elle ferait, si accablée de lassitude, que, jusqu'à cinq heures du matin, elle ne bougea pas, soufllH seulement d'un petit sonflle d'enfant. Comme cinq heures sonnaient à la pendule, elle s'éveilla tout d'un coup; et, restée sur le dos. les yeux grands ouveris, dans lus ténèbres de la rhambre, elle reprit ses réflexions au point où elle les avait quittées, elle résolut le problème immédiatement, avec une audace, avecuue netteté extraordinaires. C'était bien simple, elle devait se rendre elle-même à l'usine, ^'ous le prétexie déjà imaginé, puis laisser tomber le mot irréparable, au courant de la couversalion. Justement, l'Ile s'était renseignée, elle savait que Ragu travaillait cette nuil-l;i ; de sorte qu'an jour, vers sept heures, elle pourriiit descendre, elle le surprendrait au moment où les équipes de jour remplaçaient les équipes de nuit. Ua[)s la fièvre qui l'avait rejirise, elle ne discutait plus, elle avait l'absolue cerliludede tenir la solution ta meil-

M, &1<& TXmHBd VW

Icure, et ce qui la poussait était moins sa raison que sa sensation de femme séductrice et mangeuse d'hommes, comptant sur la complicité des êtres et des choses, sur des circonstances qu'elle n'aurait pu dire, mais qui certainement se produiraient.

Quelle attente, de cinq heures à sept heures, dans le désir du jour, si lent à se IcYer! Elle ne put se rendormir, elle se retournait dans son lit brûlant, avec la hâte de courir à ce rendez-vous qu'elle se donnait ; et jamais rendez-vous d'amour, espoir d'une volupté nouvelle, inconnue, délirante, ne l'avait ainsi exaspérée de mille aiguillons de feu. Elle ne trouvait plus de places fraîches pour ses membres, elle barrait tout le grand lit de ses nœuds souples de couleuvre mince, sa chemise remontée en sa continuelle agitation, son épaisse chevelure défaite, noyant sa face ardente. Mais elle ne faiblissait pas dans sa résolution, elle ne voulait même plus réfléchir, prévoir comment les choses se passeraient, les organiser à l'avance, afin d'assurer la réussite de son plan. Tout marcherait très bien, elle en était convaincue. 11 lui semblait que le destin l'emportait à des événements nécessaires, dont elle était l'ouvrière désignée, qui ne pouvaient se refuser à son action. Et elle ne soufl'rait que d'attendre si longtemps, ne sachant plus à quoi tuer les minutes, finissant par se caresser elle-même, pour apaiser un peu le feu dont sa peau brûlait. Ses pi^titcs mains longues et douces remontaient lentement sur les cuisses, s'arrêtaient au ventre, redescendaient, se glissaient partout, en une flatterie légère, à peine appuyée, puis remontaient encore, filaient le long des flancs, jusqu'à lu gorge dure, où elles s'irritaient tout d'un coup, empoignant les deux seins, les écrasant, dans l'exaspération aiguë de ne pouvoir se calmer.

Enfin, à sept heures moins un quart, à l'heure exacte qu'elle s'était fixée, elle sauta du lit. Le froid de la

cliambre la glaça, elle devint très calme, mailresse absolue d'elle-même. Bien qu'il fit à peine jour, elle n'alluma pns, n'ouvrit même pas les persicnnes. Simplemenl, elle tordil ses cheveux, les ramena, les attacha avec des épingles ; el, sans mettre de corset, elle passa un ample peignoirde llanelle blanche, dans lequel elle s'enveloppa toute, chaussée de pantoufles de velours également blanc. Et elle descendit, comme les jours où elle avait à donner quelque ordre matinal, dont le souvenir lui étnit revenu pendant la nuit.

En bas, les bonnes n'élaicnl pas levées encore, profilant de l'nbsence de monsieur, comptant bien que madame ferait la grasse matinée. Fernande, avec une précision de mouvements extraordinaire, traversa le cabincl de son mari, ouvrit la porte de l'étroile et courte galerie, qui mettait ce cabinet en commuuicution avec le corps de bâtiment de l'Abîme, où les bureaux adminis- IraliTs se trouvaient installés. Les employés n'arrivaient qu'à huit heures, et le garçon de bureau, chargé du balayage, fliinait dehors, sur la route, en compagnie du gardien, qui fumail paisiblement sa pipe. Elle ne fut pas même aperçue, elle put couper au plus droit par la cour, entrer dans la halle des fours à puddler, sans que personne la remarquât. Comme elle en avait la tranquille certitude, les circonstances la servaient, les équipes de nuit venaient de partir, bien que les équipes de jour ne fussent pas encore là. Et, pour comble d'heureuse chance, Ragtt, qui s'était attardé dans une rage de travail, demeurait seul, en train de changer de vêlements.

Fernande, toul en connaissant son chemin, ne s'était jamais hasardée ainsi, dans cet empire noir du charbon el du fer. Elle avait le dégoût profond de tant de saleté, unie à tant de bassesse. Aussi resta-t-elle un peu gênée, avec son peignoir blanc, ses pantoufles blanches, lorsqu'il lui fallut cnlrcr dans l'immense trou sombre de la halle

A A«A& V A&a m^ wv A

du puddlage. Le jour naissant y pénétrait à peine, deux fours seuls, allumés, trouaient les fumées volantes de deux rayons d'astre. Et elle ne savait où risquer le pied, parmi les flaques boueuses, sur le sol noirci de poussières de charbon, encombré de lingots de fer. Une odeur acre, faite des gaz des brasiers et des exhalaisons humaines, la prenait à la gorge- Pourtant, elle entra, et ce fut tout de suite que, dans le vide de la vaste halle, elle aperçut Ragu, qui se dirigeait vers la sorte de baraque en planches, où les ouvriers pendaient leurs vêtements. La nuit entière, le maître puddleur avait brassé Tacier, en un de ces furieux besoins d'anéantissement et d'oubli, qui lui faisaient manier le ringard comme une arme dont il aurait sabré le monde. Il était encore trempé de sueur, ayant déjà ôté son tablier, n'étant plus vêtu que d'une chemise et d'une simple coite; et, avant de remettre son vêtement de ville, il achevait son quatrième litre, dépassant son habituelle ration de la nuit, buvant au goulot, ivre de vin, de flamme et de rage mal cuvée. Mais, brusquement, du seuil de la baraque^ il vit Fernande, une femme toute blanche dans le noir affreux de la halle, si étonné d'une telle apparition, qu'il s'avança, pour se rendre compte.

Fernande, en le reconnaissant, la bouteille haute, se vidant dans le gosier ce qui restait du litre, s'était arrêtée, gênée davantage. Il était à demi nu, la chemise ouverte sur sa poitrine très blanche, les bras montrant aussi leur peau jusqu'aux épaules, cette peau fine et éclatante des roux, qui tranchait violemment avec le ton du visage congeslionné et déjà cuit par le feu. Elle s'était dit que, pour l'aborder, elle attendrait qu'il eût remis ses vêtements. Mais elle ne put l'éviter, puisqu'il venait à elle, et elle dut immédiatement engager l'affaire.

— C'est moi, Ragu, j'ai quelque chose à vous demander,

et comme je vous savais là. . •

36! LES QUATRE SVANGELES

Il restait si slupérait de la voir se déranger ainsi, qu'il continuait à la regarder, béant. Elle-mâme, alors seulement, sentit l'inexplicable inconvenance de sa démarche, et elle ne s'en inquiéta pas davantage, elle ne s'attarda pas à vouloir l'excuser, allant droit au but.

— Je désirais vous demandiir si vous consentiriez à ce que voire femme vint faire chez moi quelques journées. J'ai besoin de quelqu'un, j'ai songé à elle.

Du coup, Ragu oublia l'étrangeté d'une pareille visite. Un flot de colère aveugle fit bourdonner tout son sang dans son crâne.

— Ma femme ! vous voulez ma femme ? Ah ! tonnerre de Dieu ! prenez-la donc, et ne me la rendez pas, qu'elle crève !

C'était cette violence que Fernande attendait. Elle feignit la surprise, lu pitié, la désolation attendrie.

— Ça ne va donc pas mieux dans votre ménage 7 Je croyais que vous aviez pardonné, que les choses s'arrangeaient, en attendant le pauvre petit qui va naître.

— Pardonner quoi ? cria Ragu, sous ce nouveau coup de fouet dont elle le cinglait en pleine blessure jalouse. Pardonner l'enfant que la garce s'est fait faire ? La garco aurait le plaisir, tandis que, moi, ici, je m'userais le tempérament! •

— Sans doute, votre femme a été légère, elle est si jeune, si jolie, c'est si naturel à son âge d'aimer le plaisir, de cédor aux beaux messieurs qui la cajolent!

Il ferma les yeux, devant l'ardente vision qu'elle évoquait, s'alTolant, grondant sourdement :

— Je lui en donnerai, des messieurs pour la cajoler! Et vous voulez, madame, que je pardonne, que je le nourrisse, son bâtard, dont elle est revenue pleine, comme une sale cbienne qu'elle est?

Alors, Fernande affecta ini vif élonnemcnt, lâcha tout, d'un air de parfaite innocence. ■

1 nj% f Aiu int9

— Mais que m'a-t-on dit? je croyais celte question de l'en faut réglée. Est-ce que le père ne doit pas le prendre et subvenir à tous ses besoins?

— Comment ça?

— Mais oui, le maître de la Crécherie, ce monsieur Luc, le père enfin!

— Comment le père?

Ragu, slupide, ne compreiiant pas, s'était rapproché, avançait sa face suante, brûlante, tout près de ce visage délicat de femme, de cette bouche fraîche d'où sortaient des choses si étranges.

— Vraiment, ce n'est pas vrai? vous ne savez rien? Oh! mon Dieu! quel regret d'avoir trop parlé! On m'avait dit que vous étiez tombé d'accord avec ce monsieur Luc, et que vous garderiez la femme, à la condition qu'il prendrait Tenfcint, puisque c'est lui qui l'a fait.

Un tremblement agitait Ragu, ses yeux devenaient fous, tandis qu'il avançait toujours davantage sa mâchoire convulsée. Et, rageusement, il grogna, perdant tout respect, car il n'y avait plus là qu'une femelle et qu'un mâle.

— Que me racontes-tu, dis? qu'est-ce que tu es venu^î me raconter là? Tu voulais me mettre ça dans la main, le monsieur Luc qui a couché avec ma femme; et c'est bien possible, c'est même certain, parce que, maintenant, je vois clair, et que tout s'explique. N'aie pas peur, le monsieur Luc aura son compte, je m'en charge... Mais toi, dis? pourquoi es-tu venue, pourquoi as-tu fait ça?

11 lui soufflait au visage une haleine si terrible, qu'elle s'efl'raya, sentant bien qu'il devenait son maître, que toute son adresse enveloppante de femme n'aurait plus d'action sur cette brute lâchée. Elle voulut battre en retraite.

— Vous perdez la raison, Ragu, et vous viendrez,

3IU LES QUATRE fiVANGILES

nous causerons, si vous lo désirez, quand vous serez plus calme.

D'un bond, il lui barra le chomin.

— Non, non! écoule, j'ai à le dire...

Dans sa crainle, elle lûcliail son peignoir mal attaché,' il voyait un peu de sa gorge, d'une finesse de soie. Surtout, il h sentait nue, sans corset, sans jupon, à peine enveloppée de ce vèlenienl flottant, qu'un seul geste de ses mains rudes arracherait. Et elle sentait bon, elle était encore tout odorante et toute moite du lit, et elle achevait de le mettre en démence par l'élrangeté de sa venue, cette cliair blanche, cette femme toate blanche qui tombait dans son enfer noir, aux rouges Hammes.

— Ecoute, c'est toi qui le dis, les beaux messieurs cajolent nos femmes et leur font des enfants. .. Alors, dis donc, c'est bien juste que nous leur rendions (a et que ce soit, des fuis, le tour à leurs femmes d'f passer.

Elle avait compris, il la poussait vers la baraque de planches, ce vestiaire immonde, ce trou de ténèbres où des loques étaient jetées, dans un coin. Elle aussi perdit la tête, se débattit, révoltée, terrifiée à l'approche de la monstrueuse étreinte.

— Laissez-moi, je vaiscrier!

— Tu ne crieras pas, tu ne feras pas venir le monde, bien sur. C'est toi qui serais la plus attrapée.

El il la poussait toujours, brutalement, avec sa mâchoire en avant, ses mains dures qui la violentaient cl di''jà la fouillaiunl. Tout un fumet do fauve s'exhalait de lui, de sa peauTlaire, qu'elle revoyait par récarlemcnt de la ebemise. Sou unni^éc besogne do In nuit, la sueur dont elle l'avait inondé, h.' trempait, l'enfiévrait encore, le s;ing l'onime euil \i-n- le four, d'une chaleur amassée, lirùliiLile eu SOS vaines. El elle-même se sentait défaillir

dans ce brasier abominable, emportée, subjuguée, n'ayant plus l'audace d'appeler à son secours.

— Je vous jure que je vais crier, si vous ne me lâchez pas!

Mais il ne parlait plus, les dents serrées, dans une frénésie, où le besoin du sang versé aboutissait à ce rut, h ce besoin du viol. Et, d'une poussée dernière, il la culbuta dans le coin, sur les vieilles bardes entassées, une couche infecte d'ignominie. Des deux mains il avait arraché le peignoir, fendu la chemise; et il l'avait nue, il l'écrasait, il tàcliail de l'immobiliser, pour éviter les coups d'ongle dont elle lui labourait le corps. Une fureur sombre avait fini par la prendre, elle se battait en fauve elle-même, silencieusement, lui arrachant les cheveux, le mordant à la poitrine, s'elTorçant de l'atteindre plus bas et de le mutiler, tandis qu'il grondait encore :

— Des garces, des garces, toutes des garces !

Tout d'un coup, elle cessa de se débattre. Une onde d'abominable volupté, un Ilot d'efTroyable ivresse était monté dans sa chair, en un frisson éperdu qui submergeait sa volonté, qui la livrait pantelante, délirante. Et celte volupté affreuse était faite de l'abjection même où elle tombait, de cette couche ignoble, de ce réduit obscur, empesté, de cette brute enragée, à l'odeur de fauve, à la peau suante, au sang brûlé par le four, enfin de tout le sombre écrasement de l'Abîme, du monstre mangeur d'existences, dont les ténèbres traversées de flammes lui donnaient un vertige d'enfer. La chercheuse, la perverse qu'(;lle était, si peu gâtée par son mari et par son bellâtre d'amant, touchait là le fond de la sensation. Elle fut consenlunl»', elle rendit son étreinte à la brute ivre, en un spasme j-imnis ressenti, qui la fit crier de plaisir fou, connue la l'onielkMiu'un mâle évenlre, au fond des bois.

U;;i;u, tout de suite, s'était remis debout. Ainsi, que le sanglier d.ms sa bauge, il tournait, groi^nail, en se rha-

biilant àla h&te. Son veslon était lomlié SOUS elle, il la poussa du pied, telle qu'une chose gênante. E[, deux fois encore, il la poussa du pied, clicrchani, de l'air d'un homme qui a perdu quelque chose.; el, à chaque coup de picil, il grognait:

— Salope ! salope! salope !

Puis, à peine habillé, il trouva enfin. C'était son couteau qui avait glissé de sa poche, el qui était sous une des jambes écailées de la femme. Quand il le tint, il s'en alla en courant, en poussant un dernier grognement :

— A l'autre maintenant! je vas lui régler son affaire ! Fernande, parmi les vieilles bardes, était restée pâmée,

inerte, anéantie par la violence de la sensation, les deux bras convulsés et rabattus sur la face. Lorsqu'elle fut seule, au bout d'un instant, elle se ramassa avec peine, renoua ses cheveui, s'enveloppa le mieux possible dans les lambeaux de son peignoir. £t elle eut l'extraordinaire chance de s'en aller comme elle était venue, sans rencontrer personne, en se coulant le long des hâlimcnts, en filant par les salles désertes. Enfin, dans sa chambre, elle se sentit sauvée. Maisquefaire des vétejnents déchirés, souillés, immondes, qu'elle rapportait? Les pantouiles de velours blanc étaient noires de boue, le peignoir de laine blanche avait des taches d'huile et de charbon, la chemise Tendue, arrachée, portait des traces ignobles. Elle se décida, fit un paquet de ces linges qu'elle ne pouvait laisser voir, le cacha sous un meuble, en se promettant de le brûler, comme l'assassin qui rentre avec ses vêlements couverts de sang. Puis, après avoir passé une chemise fraîche, elle se recoucha, voulut s'anéantir dans son lit, incapable de rester debout, désireuse de sommeil, pour Échapper à la minute inouïe qu'elle venait de vivre. Mais elle avait eu beau changer de chemise, l'odeur fauve de l'homme lui était demeurée dans la peau, tes

cheveux avaient gardé tout le souffle d'ivresse qui l'avait emportée. Et elle dut revivre la minute, elle remâcha sans un la volupté terrible, dans ce fumet dont sa chair était imprégnée, et qu'elle avait jusque sous les ongles. Le sommeil ne venait pas, elle était sur le dos, sans un mouvement, enfouie dans les couvertures, fermant les yeux, serrant ses mains nues au-dessous de son ventre nu, en proie au furieux souvenir qui la secouait, qui la brûlait du recommencement continu de ce bonheur ignoré, atroce, dont elle ne pouvait se rassasier. Les heures se passaient, et elle ne bougeait pas, et c'était la chute exécrable et délicieuse d'un vertige sans fln.

Vers dix. heures, Félicie, la femme de chambre, finit par frapper et par entrer, surprise que madame n'eût pas sonné encore, et d'autant plus impatiente, qu'elle venait d'apprendre une grosse nouvelle qui révolutionnait 'le quartier.

— Madame n'est pas malade?

Ne recevant pas de réponse, elle attendit un instant, puis se dirigea vers la fenêtre, pour ouvrir les persiennes, comme elle en avait l'habitude. Mais un murmure, sorti de l'ombre du lit, l'arrêta.

— Alors, madame veut se reposer?

Toujours pas de réponse. Et Félicie que brûlait le désir d'apprendre à madame la grosse nouvelle, se décida quand même.

— Madame ne sait pas ?

Un grand silence frissonnant emplissait la chambre enténébrée. Il ne sortait du lit, vague et perdu, qu'un petit souffle, la vie ardente, décuplée, enfouie là, dans l'élouflement acre des couvertures.

— Eh bien ! madame, c'est un ouvrier de l'Abîme, c'est ce Ragu, vous savez, qui vient de tuer d'un coup de couteau monsieur Luc, le maître de la Crêcherie.

Fernande, comme sous la détente d'un ressort, se leva

368 LES QUATIIE ÉVANGILES

sur son séant, loiile blwnche, ùclievelée, la gorge nue, au

milieu du lil ravn^'é.

— Ah ! dii-elle simplement.

— Oui, nmdame, il lui a planté par derrière le couteau entre les deux épaules. C'est à cause de sa femme, h ce qu'on dit. En voilà une calaslrophe!

Les ycus fixes, perdus au loin, comme s'ils voyaionl l'invisible, la gorge soulevée, toute la chair tcudue d;ins le spasme ijui conlinuail, Fernando restait immobile, à demi obscure.

^ C'esl bien, dîl-ellc enfin, qu'on me laisse dormir.

Et, (]uand la femme de chambre eut refonné doucenieul la |>orle, elle retomba dans le lil en désordre, se mil sur le flanc, tourna la face eonire le mur, et de nouveau ne bou{,'ca plus. Mainlmunt, un atroce goût de sang se mêliiil à l'odeur de fauve qui l'enveloppait toute ; et il eiilra une excitation monstrueuse du crime, dans ' son plaisir. Elle crut en mourir, telIcEuenl la sensation élail violente, aiguS, pareille à un fer dont ta pointe l'aurait labourée, aux plis secrets les plus délicats de la volupté. C'était l'inoubliable, le bonheur, l'épouvante, le. triomphe, toute la créature nerveuse bandée en un paroxysme d'exaltation, qu'elle n'avait jamais connu, qu'elle ne connaîtrait plus jamais. Et elle s'oublia des heures et di'S heures, au fond des ténèbres du lit ardent, la face contre le mur, comme si elle n'avait pas voulu rentri'r dans sa banale vie qiiotidieune, pour remâcher à l'infini l'exécrable jouissance.

Il était près de neuf heures, dans le petit jour pâle de l'hiver, lorMjiiu Luc fut fraiipé. .\insi qu'à riiabilude, il venait f.iin' sa visite malinale aux Ecoles, sa meilleure jni lie laj(iurnéi-;el lîai,'u, (|iii le fiuellait. caché derrière ii:i massif de fusaius, s'élauva, lui piaula le couteau entre l--- épaiihs, comnu' il élail sur le seuil, riant avec des fill'.ili.'. . aicouri:es à sa rencoiilro. H |iou>sa un grand

cri, il tomoa, pendant que l'assassin fuyait, gagnait les pentes des Monts Bleuses, où il disparut parmi les roches et les broussailles. Justement, Sœurettte n'était pas là, occupée à la laiterie, de l'autre côté du parc. Les fillettes présentes, terrifiées, s'enfuirent elles aussi, appelant au secours, criant que c'était Ragu qui venait de tuer monsieur Luc. Il s'écoula quelques minutes avant que des ouvriers de l'usine entendissent et pussent relever la victime, évanouie sous la violence du coup. Une mare de sang avait coulé déjà, les marches de l'aile droite de la Maison-Commune, où se trouvaient les Ecoles, en étaient

rouges, comme baptisées. On ne songea môme pas à poursuivre Ragu, galopant au loin. Et Luc, que les ouvriers s'apprêtaient à déposer dans une salle voisine, étant sorti de son évanouissement, les supplia, d'une voix faible :

— Non, non, chez moi, mes amis.

On dut lui obéir, on le transporta sur une civière au pavillon qu'il habitait. Mais ce fut à grand'peine qu'on le déposa enfin sur son lit, et il y perdit de nouveau connaissance, sous l'atrocité de la douleur.

A ce moment. Sœurette arrivait. Une des fillettes avait eu la présence d'esprit d'aller la prévenir, à la laiterie, pendant qu'un ouvrier courait à Beauclair, pour en ramener le docteur Novarre. Quand elle entra, quand elle vit Luc étendu, blême, couvert de sang, elle le crut mort, elle vint s'abattre à genoux, devant le lit, en proie à une douleur gi vive, que le secret de son amour lui échappa. Elle avait pris une de ses mains inertes, et elle la baisait, et elle sanj^lolait, elle bégayait toute la passion conil)aUue, enfouie au fond de son être. Elle l'appelait sa Icndresse uni(iue, son seul bien. En le perdant, elle pcM'dait son cœur même, elle n'aimerait plus, elle ne vivr.nl i)liis. Et, dans son désespoir, elle ne s'apercevait pas (jue Luc, trempé de ses larmes, était revenu à lui.

«70 iES QCATRE ÉVANGILES

et qu'il l'écoulait, avec une affecliOD infiniâ, une infinie IrisEesse.

Puis, il murmura, d'une voijc légère comme un souille :

— Vous m'aimez, ah! pauvre, pauvre Sœuretlel

Mais elle.toule à la surprise beureuse de le voir vivant encore, ne regretta rien de son aveu, plul6l ravie de ne plus lui mentir, dans la certitude où elle était de l'aimer assez, pour qu'il ne souffrit jamais de cet amour.

— Oui, je vous aime, Luc, mais est-ce que je compte, moi? Vous vivez, et cela me suffit, je ne suis pas jalouse de votre bonheur... Oh! Luc, vivez, vivez, je serai votre servante.

A cette minute tragique, dans la mort qu'il croyait proche, une telle découverte, cet amour si muet, si absolu, l'enveloppant, l'accompagnant en bon ange, le pénétrait d'une douceur immense et douloureuse.

— Pauvre, pauvre Sœurette, ob! ma divine et triste amie ! raurmura-t-il encore, de sa voix défaillante.

La porte se rouvrit, et ce fut le docteur Novarre qui entra, très émotionné. Tout de suite, il voulut examiner la blessure, aidé do Sœuretie, dont il connaissait les qualités de bonne infirmière. Il régna un grand silence, un moment d'angoisse inexprimable. Puis, ce fut un soulagement inespéré, un attendrissement d'espérance. Le couteau avait rencontré l'omoplate, et il avait dévié, n'atteignant aucun organe important, ne déchirant que les chairs. Mais la blessure était affreuse, l'os devait s'être brisé, ce qui pouvait amener des cojnplicatlons. S'il n'y avait aucun danger immédiat, la convalescence serait certainement très longue. Et quelle joie pourtant, de voir la mort écartée !

Luc avait abandonné sa main à Sœurette, souriant faiblement. Il demanda :

— Et mon bon Jordan, sait-il?

— No[(, il ne suit rien encore, il s'est barricadé depuis

trois jours dans son laboratoire. Mais je vais vous ramener... Ah! mon ami ! combien je suis heureuse de l'assurance que nous donne le docteur!

Ravie, elle lui tenait ainsi la main dans la sienne, lorsque la porte se rouvrit de nouveau. Et, jdans ce bonheur, ce fut cette fois Josine qui entra. Elle accourait à la première nouvelle du meurtre, bouleversée, affolée. Ce qu'elle redoutait s'accomplissait donc! Quelque misérable avait livré son cher secret, et Ragu venait de tuer Luc, l'époux, le père. Sa vie était finie, elle n'avait plus rien à cacher, elle mourrait là, chez elle.

En la reconnaissant, Luc poussa un cri. Il avait lâché vivement la main de Sœurette, il fit un effort surhumain pour se soulever.

— Ah! Josine, c'est toi, tu me reviens!

Et, comme, chancelante, lourde de sa maternité très avancée déjà, elle s'affaissait sur le bord du lit, à son côlé, il comprit son angoisse mortelle^ il la rassura.

— Tu me reviens avec le cher petit, Josine, et ne te désespère pas, je vivrai, le docteur l'assure, je vivrai pour vous deux.

Elle l'écoutait, elle eut un grand soupir, comme si l'existence rentrait en elle. Mon Dieu ! était-ce donc la réalisation de l'espoir invincible, ce qu'elle attendait de la vie, qui paraît si dure, et qui fait l'œuvre nécessaire? Il vivrait, et voilà que cet abominable coup de couteau les avait réunis à jamais, eux unis déjà pour toujours l'un à l'autre!

— Oui, oui, je te reviens, Luc, nous te revenons, et c'est fini, nous ne nous quitterons plus, puisque nous n'avons plus rien à cacher... Rappelle-toi, je te l'avais bien promis de te revenir, le jour où tu aurais besoin de moi, quand je ne serais plus un embarras, mais une aide, avec ce cher enfant, dont le lien va être pour nous

873 LES QUATRE ËVANGILES

deux une Force nouvelle... Tous les autres liens sont dénoués, je suis ta femme devant tous, ma place est ici, à Ion chevet.

Il était si ému, si pénétré de joie, que des larmes parurent dans ses yeux.

— Ah! chôre, chère Josine, c'est l'amour et c'est le bonheur qui entrent ici avec toi.

Mais, tout d'un coup, il se souvint de Sœurette. Il leva les yeux, il la retrouva toute droite, de l'autre c61é de son lit, un peu pïle, souriante pourtant. D'un regard d'aiïection, il lu! sourit de nouveau.

— M^ bonne Sœurette, c'était un secret que j'avais dû vous cacher.

£llc eut un petit frisson, elle dit simplement :

— Oh! je savais, j'avais vu Josine, un malin, sortir de chez vous.

— Comment, vous savici!

Et il devina tout, il eut pour elle une pitié, une admiration, une adoration infinies. Son renoncement, cet amour qu'elle lui gardait, qu'elle lui témoignait en une tendresse sans bornes, en un don de sa vie entière, le louchait et l'exaltait comme l'acte du plus haut, du plus pur héroïsme. Doucement, presque à l'oreille, elle dit encore :

— Soyez sans crainte, Luc, je savais, je ne serai jamais que la plus dévouée et ia plus fraternelle des amies.

— Ah! Sœurette, répéta-t-il d'un souffle presque indistinct, ahl divine et triste amie!

En le voyant si las, le docteur Novarre intervint, lui dérendit absolument de parler. Il s'égayait discrètement, l'aimahle docicur, de tout ce qu'il apprenait là. C'était très bien que son blessé eut une sœur, une femme, pour le soigner; mais il fallait être raisonnable, ne pas se donner la fièvre par trop d'émotion. Et Luc promit d'être très sage, no parlant plus, ne jetant plus que des

regards attendris sur Josine et sur Sœurette, ses deux anges, Tune à droite, l'autre à gauche de son lit.

Il y eut un long silence. Le sang de Tapôtre avait coulé, et c'était le calvaire, la passion d'où allait sortir le triomphe. Comme les deux femmes s'empressaient doucement autour de lui, le blessé rouvrit les yeux pour les remercier. Puis, il s'endormit, en murmurant :

— Enfin, l'amour est venu, et maintenant nous sommes vainqueurs.

Des complicalions se produisirent, Luc raJllit être emporté. Pendant deux jouis, on le crul mort. Josineet Sœurette ne quittaient pas son clievet, Jordan était venu s'asseoir prèsdu lit douloureux, délaissant son laboratoire, ce qu'il n'avait pas fait depuis la maladie de sa mère. Et quel dësespoir parmi ùes cœurs tendres, qui, d'heure en heure, s'attendaient à recevoir le dernier soupir de l'être aim !

Le. coup de couteau dont Ragu venait de frapper Lue, avait houleversô h Crêcherie. Dans les ateliers en deuil, le travail continuait; mais, à chaque instant, on voulait des nouvelles, tous les ouvriers s'élaientsenlis solidaires, Éprouvant pour la victime la même aiïection inquiète. Ce meurtre imbécile, le sang qui avait coulé, resserrait le lien fraternel, plus que des années d'expérience humanitaire. Et, jusqne dans Beauclair, la sympathie s'était fait sentir, beaucoup de geus revenaient à ce garçon si jeune encore, si beau, si actif, dont le seul crime, en dehors de son œuvre de justice, était d'avoir aimé une adora!)le femme que son mari accablai! d'outrages et de coups. Fin somme, personne ne se scandalisait de voir Josine, dont la grossesse était très avancée, s'installer auprès de Luc agonisant. On trouvait cela très naturel : n'élail-il pas le père de l'enfant? n'avaient-ils pas acheté tous les deux, au prix de leurs larmes, le droit de vivre

IKAVAIL ÔiO

ensemble? D'autre part, les gendarmes lancés à la poursuite de Ragu, n'avaient retrouvé aucune trace, toutes les recherches depuis quinze jours étaient restées vaines; et ce qui semblait devoir dénouer le drame, c'était qu'on avait découvert, au fond d'un ravin des Monts Bleuses, le cadavre d'un homme, à moitié mangé par les loups, dans lequel on prétendait reconnaître les restes affreux de Ragu. L'acte de décès ne put être dressé, mais la légende s'établit que Ragu était mort, soit d'un accident, soit d'un suicide, dans la folie furieuse de son crime. Alors, si Josine était veuve, pourquoi n'aurail-elle pas vécu avec Luc, pourquoi les Jordan n'auraient-ils pas accepté chez eux le ménage? Et leur union était si naturelle, si forte, si indissoluble désormais, que, plus tard même, l'idée qu'ils n'étaient point mariés légalement ne vint à personne.

Enfin, par un beau matin de février, au clair soleil, le docteur Novarre crut pouvoir répondre de Luc ; et, quelques jours plus tard, en effet, il se trouvait en pleine convalescence. Jordan, ravi, était retourné à son laboratoire. Il n'y avait plus là que Sœurette et Josine, bien lasses des nuits passées, mais si heureuses ! Josine surtout, qui n'avait point voulu se ménager, malgré son état, souffrait beaucoup, sans le dire. Et ce fut un matin encore, par un soleil de printemps hâtif, que les douleurs, dont elle dissimulait les crises depuis son lever, lui arrachèrent un faible cri, comme elle assistait au premier déjeuner de Luc, le premier œuf p^mis par le docteur.

— Qu'as-tu donc, ma Josine?

Elle continuait de lutter, mais elle dut se rendre, prise tout entière.

— Oh! Luc, je crois bien que le moment est venu.

Il comprit, il eut une joie vive, mêlée à l'inquiétude de la voir pâlir et chanceler.

— Josine, Josine, c'est donc à toi de souffrir mainte-

376 LKS QUATRE ËVA^GILKS

nant, mais pour une œuvre si certaine, pour un bonheur

si grand !

Sœureilc, qui s'occupait dans le petit saion Toisin, était accourue; et, tout de suite, elle parla de faire transporter Josine ailleurs, car il n'y avait pas d'autre chambre ù coucher, il semblait impossible que les couches pussent se faire là. Mais Luc se mit à la supplier.

— Mon amie, oh! non, n'emmenez pas Josine, Je vais flre dans un souci alTreux. El puis, elle est ici chez elle, il n'T a pas de lien qui nous unira davantage... On va s'arranger, on drossera un lil dans le salon.

Tombée dans un fauteuil, Josine, secouée de grandes ondes douloureuses, avait parlé, elle aussi, de s'en aller. Elle sourit divinement. Il avait raison, pouvait-elle le quillur maintenant, est-ce que le cher enfant n'allait pas achever l'union indissoluble? Et Sœurette elle-même comprenait, acceptait, de son air de sainte affection, lorsque le docteur Novarre entra, pour sa visite de chaque malin.

— Alors, j'arrive bien, dil-il gaiement. Voilà que j'ai deux malades! Mais, si le papa ne m'inquiète plus, la maman ne m'inquiète guère. Vous allez voir ça.

En quelques minutes, tout fut organisé. Il y avait dans le salon un grand divan, qu'on poussa au milieu de la pièce. Un matelas fut apporté, un lit dressé. Et il n'était que temps, l'accouchement eut lieu tout de suite, avec une promptitude, un bonheur extraordinaire. Le docteur continuait à rire, plaisantant, regrettant de n'être pas resté chez lui, puisque ça marchait si bien. Lnc l'ayant exigé, on avait laissé la porte grande ouverte, entre la ch.mihre et le salon; cl, cloué encore dans son lit, assis sur son séani, il écoulait, anxieux, impatient d'enlendre,!, Je comprendre. A chaque minute, il lançait des quesîlions, il brûlait de savoir. Les moindres plaintes de fli chère femme qui souffrait 1.1, si prés de lui, sans qu^il

pût la voir, lui retournaient le cœur. Il aurait tant désiré qu'elle répondît elle-même, un simple mot, pour le rassurer; et elle en trouvait le courage, elle jetait elle aussi des mots entrecoupés, de faibles réponses, où elle s'efforçait d'être gaie, de cacher le tremblement de sa voix.

— Mais tenez-vous donc tranquille , laissez-nous la paix ! finit par gronder le docteur. Quand on vous dit que c'est une merveille, jamais un petit homme n'est venu si bellement! Car, vous savez, ce sera un petit homme, pour sûr!

Tout à coup, il y eut un léger cri, le cri de vie, une voix nouvelle qui montait dans la lumière. Et Luc, penché, tendu de tout son être vers l'événement qui s'accomplissait, l'entendit, en reçut au cœur la secousse heureuse.

— Un fils, un fils? demanda-t-il, éperdu.

— Attendez donc ! répondit Novarre en rianj. Vous êtes bien pressé. Il faut voir.

Puis, presque aussitôt :

— Mais certainement, c'est un fils, c'est un petit homme, je l'avais bien dit!

Luc, alors, déborda de joie, battit des mains comme un enfant, cria plus fort, à toute volée :

— Merci, merci, Josine I merci du beau cadeau ! Je t'aime et je te dis merci, Josine !

Elle ne put répondre tout de suite, si endolorie, si épuisée, qu'elle restait un instant sans voix. Il s'inquiétait déjà, il répéta :

— Je t'aime et je te dis merci, merci, Josine!

Et, l'oreille rendue, tournée vers la porte de la pièce voisine, il finit par entendre une voix très légère, à peine un souffle ravi et délicieux, qui lui arrivait, en disant :

— Je t'aime et c'est moi qui te dis merci, merci, Luc î

Quelques minutes plus tard, Sœurette apporta l'enfant

au père, pour qu'il le baisât. Elle avait au cœur un tel amour épuré, qu'elle était radieuse elle-même de ces belles couches, de ce gros gargon, goûtant une joie sublime à partager le bonheur de Luc. El, comme après avoir embrassé le petit, il lui disait tendrement, dans son allégresse :

— Sœurette, mon amie, il faut aussi que je tous embrasse, vous l'avez bien mérité, et je suis trop content'

Elle repondit, dn même ton tendre et joyeux :

— C'est ca, mon bon Luc, embrassez-moi, nous sommes tous si lieureux !

Puis, pendant les semaines qui suivirent, il ; eut les bonheurs de la double convalescence. Dci que le docteur permit à Luc de se lever, celui-ci voisina, passa une heure dans un fauteuil, près du lit de Josine, couchée encore. Un printemps précoce emplissait la pièce de soleil, il y avait toujours sur la table une gerbe de roses admirables que le docteur, apportait chaque jour de son jardin, comme une ordonnance de jeunesse, de santé et de beauté, disait-il. Et, entre eux, se trouvait le berceau du petit Hilaire, qu'elle nourrissait elle-même. C'était surtout l'eDlanl qui, maintenant, fleurissait leur existence de plus de force et d'espoir. Ainsi que le répétait Luc, dans les continuels projets d'avenir qu'il faisait, en altendaDt de pouvoir se remettre à l'œuvre, il était désormais bien tranquille, certain de fonder la Cité de justice et de paix, depuis qu'il avait l'amour, l'amour fécond, Josine et le petit Hilaire. On ne fonde rien sans l'enfant, il est l'œuvre vivante, élargissant et propageant la vie, continuant aujourd'hui par demain. C'est le couple qui seul enfante, qui seul sauvera les pauvres hommes de l'iniquité et de la misère.

La première fois que Josine, enHn debout, put commencer sa nouvelle existence, au cAté de Luc, celui-^ci la serra dans ses bras, en s'écriant :

— Ah ! tu n'es qu'à moi, lu n as jamais été qu à moi, puisque ton enfant est de moi! Et nous voilà complets, nous ne craignons plus rien du sort!

Dès que Luc put reprendre la direction de l'usine, la sympathie qui venait à lui de toutes parts, fit merveille. D'ailleurs, ce ne fut pas seulement le sang versé dont le baptême détermina la réussite de la Crécherie, désormais grandissante, d'une marche continue, invincible. Il y eut aussi une heureuse rencontre, la mine redevint une source d'énorme richesse, car on avait fini par retomber sur des filons considérables d'excellent minerai, ce qui donnait raison à Morfain. On produisit dès lors des fers et des aciers, à si bon compte et d'une qualité si belle, que l'Abîme fut menacé même dans sa fabrication des objets fins, de prix élevé. Toute concurrence devenait impossible. Puis, il y eut encore la grande poussée démocratique qui partout multipliait les voies de communication, l'extension sans fin des chemins de fer, la construction décuplée de ponts, de bâtiments, de villes entières, où les fers et les aciers étaient employés en une proportion prodigieuse, sans cesse croissante. Depuis les premiers Vulcains qui avaient fondu le fer dans un trou, pour en forger des armes, et se défendre, et conquérir la royauté des êtres et des choses, l'emploi du fer n'avait fait que s'élargir, le fer finirait par être demain la source de la justice et de la paix, lorsque la science l'aurait définitivement conquis, en le produisant presque pour rien, en le pliant à tous les usages. Mais surtout ce qui détermina la prospérité, le triomphe de la Crécherie, ce furent les raisons naturelles, une administration meilleure, plus de vérité, plus d'équité, plus de solidarité. Elle portait en elle son succès, du premier jour où elle avait été créée sur le système transitoire d'une sage association entre le capital, le travail et l'intelligence ; et les jours difficiles qu'elle venait de traverser, les obstacles

de toutes sortes, les crises qu'on arail crues mortelles, étaient simplemcnl les caliols inévitables de la roule, les premiers jours de marche, si durs, où il s'agit de ne poiiil succomber, si l'on veut arriver au but. Et cela, aujourd'hui, apparaissait, qu'elle avait toujours été vivace, toute gonflée et travaillée de'sève, pour les moissons de l'avenir.

C'ëlail, dés maintenant, une le(on de choses, une expérience décisive, qui peu à pen allait convaincre tout le monde. Comment nier la force de celte association du capital, du travail et de riniclligence, lorsque les bénéfices devenaient plus considérables d'année en année et que les ouvriers do la Civcherie gagnaient déjà le double de leurs camarades des autres usines ? Comment ne pas reconiiailrc que le travail de Uuil heures, de six bearcs, de trois heures, le travail devenu attrayant, par la diversité mémo des tâches, dans des ateliers clairs et joyeux, avec des machines que des enfants auraient conduites, Ëlail le fondement même de la société future, lorsqu'on voyait les misérables salariés d'hier renaître, redevenir des hommes sains, înlelligenis, allègres et doux, dans cet acheminement à la liberté, à la justice totales? Comment ne pas conclure à ta nécessité de la coopération, qui supprimerait les inlennédiaires parasites, le commerce oii tant de richesse et de force se perdent, lorsque les Magasins-Généraux fonclionnaient sans heurt, décuplant le bien-éire des alTamés d'hier, les comblant de toutes les jouissances réservées jusque-là aux seuls riches ? Comment nu piis croire aux prodiges de la solidarité qui doit rendre la vie aisée, en faire une continuelle fétc, pour Iiius les vivujils, lorsqu'on assistait aux réunions heureuses de la M;ùsou-Gommune, destinée à devenir un jiiur le royal l'alais du peuple, avec ses bibliothèques, si's uiusi':','', ses salles de spectacle, ses jardins, ses jeux et SL'S diverlissi-'mouls ? Comment enfin ne pas renouveler

IIVATAIU OOl

rinstruction el Téducation, ne plus les baser sur la paresse de rhomme, mais sur son inextinguible besoin de savoir, et rendre l'étude agréable, et laisser à chacun son énergie individuelle, et réunir dès l'enfance les deux sexes qui doivent vivre côte à côte, lorsque les Ecoles étaient là si prospères, débarrassées du trop de livres, mêlant les leçons aux récréations, aux premières notions des apprentissages professionnels, aidant chaque génération nouvelle à se rapprocher de TidéaleCité, vers laquelle l'humanité est en marche depuis tant de siècles?

Aussi Texemple extraordinaire que la Crécherie donnait quotidiennement sous le grand soleil, devenait-il contagieux. Il ne s'agissait plus de théories, il s'agissait d'un fait qui se passait là, aux yeux de tous, d'une floraison superbe, dont l'épanouissement s'élargissait sans arrêt. Et, naturellement, l'association gagnait de proche en proche les hommes et les terrains d'alentour, des ouvriers nouveaux se présentaient en foule, attirés par les bénéfices, par le bien-être, des constructions nouvelles poussaient de partout, s'ajoutaient continuellement aux premières bâties. En trois ans, la population de la Crécherie doubla, et la progression s'accélérait avec une incroyable rapidité. C'était la Cité rêvée, la Cité du travail réorganisé, rendu à sa noblesse, la Cité future du bonheur enfin conquis, qui sortait naturellement de terre, autour de l'usine élargie elle-même, en train de devenir la métropole, le cœur central, source de vie, dispensateur et régulateur de l'existence sociale. Les ateliers, les grandes halles de fabrication s'agrandissaient, couvraient des hectares; tandis que les petites maisons, claires et gaies, au milieu des verdures de leurs jardins, se multipliaient, à mesure que le personnel, le nombre des travailleurs, des employés de toutes sortes, augmentait. Et, ce flot peu à peu débordant, les constructions nouvelles, s'avançait vers l'Abîme, menaçait de le conquérir,

de le submerger. D'abord, il y avait eu de vastes espaces nus entre les deux usines, ces terrains incultes qae Jordan possédait en bas de la rampe des Honts Bleuses. Puis, aux quelques maisons bâties près de la Crècherie, d'autres maisons s'étaient jointes, toujours d'aHlrcs, une ligne de maisons qui envahissait tout comme une marée montante, qui n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres de l'Âblme. Bientai, quand le flot viendrait ballre contre lui, ne le couvrirait-il pas, ne l'em porterait-il pas, pour le remplacer de sa triomphante lloraison de santé et de joie? Et le vieux Beauclair lui aussi était menacé, car toute une pointe de la Cité naissante marcliail contre lui, près de balayer celte noire et puante bourgade ouvrière, nid de douleur el do peste, où le salariat agonisait sous les plafonds croulants.

Parfois, Luc, le bâtisseur, le fondateur de ville, la regardait croître, sa Cité naissante, qu'il avait vue en rêve, le soir où il avait décidé son œuvre ; et elle se réalisait, et elle partait à la conquête du passé, faisant sortir du sol le Beauclair de demain, l'heureuse demeure d'une humanité heureuse. Tout Beauclair serait conquis, entre les deux promontoires des Monts Bleuses, tout l'estuaire des gorges de Brias se couvrirait de maisons claires, parmi des verdures, jusqu'aux immenses champs fertiles de la Roumagne. Et, s'il fallait des années et des années encore, il l'apercevait déjà de ses yeux de voyant, cette Cité du bonheur qu'il avait voulue, et qui était en marche.

Un soir, Bonnaire lui amena Babette, la femme it Bourron; el elle lui dit, de son air de perpétuelle befle humeur ;

— Voici, monsieur Luc, c'est mon homme qui voudrait bion rentrer comme ouvrier à la Crècherie. Seulement, il n'a point osé venir lui-même, car il se souvient de vous avoir quitté d'une façon bien vilaine... Alors, je suis venue.

Ëonnaire ajouta :

— II faut pardonner à Bourron, que ce malheureux riagu dominait... Il n'est point méchant, Bourron, il n*est que faible, et sans doute pourrons-nous encore le sauver.

— Mais ramenez Bourron! cria Luc gaiement. Je ne veux pas la mort du pécheur, au contraire! Combien ne s'abandonnent que débauchés par des camarades, sans résistance contre les noceurs et les fainéants! Bonne recrue, nous en ferons un exemple.

Jamais il ne s'était senti si heureux, ce retour de Bourron lui parut décisif, bien que l'ouvrier fût devenu médiocre. Le racheter, le sauver, comme disait Bonnaire, n'était-ce pas une victoire sur le salariat? Et puis, cela faisait à sa ville une maison de plus, un petit flot ajouté aux autres flots, gonflant la marée qui devait emporter le vieux monde.

Un autre soir, Bonnaire vint encore le prier d'admettre un ouvrier de l'Abîme. Mais, cette fois, la recrue était si pitoyable, qu'il n'insista point.

— C'est ce pauvre Fauchard, il se décide, dit-il. Vous vous souvenez, il a tourné autour de la Crêcherie à plusieurs reprises. Il ne pouvait prendre une résolution, il craignait de choisir, tant le travail écrasant, toujours le même, l'avait hébété, anéanti. Ce n'est plus un homme, c'est un rouage, déjeté, faussé... Je crains qu'on ne puissç plus en tirer rien de bon.

Luc songeait, évoquait ses premiers jours à Beauclair.

— Oui, je sais, il a une femme, Natalie, n'est-ce pas? une femme soucieuse et dolente, toujours en quête de crédits. Et il a un beau-frère, Fortuné, qui n'avait encore que seize ans, et que j'ai vu si pâle, si ahuri, si mangé déjà par le travail machinal et précoce. Ah ! les pauvres êtres!... Eh bien ! qu'ils viennent tous, pourquoi ne viendraient-ils pas? Ce sera encore un exemple, même si nous

38t LES QUATRE EVANGILES

ne pouvons refaire de Fijuchard un homme libre et joyeux !

Puis, il ajouta, d'un air d'allégresse plaisante:

— Encore une famille, encore une maison ajoutée iiux aulres. Ça se peuple, n'est-ce pas? Bonnaire, nous voilà partis pour une belle et grande ville, la ville dont je vous ai tant parlé, dès le début, et à laquelle vous ne pouviez croire. Vous rappelez-vous? l'expérience vous laissait inquiet, vous n'étiez guère avec moi que par raison et par reconnaissance... Ëtcs-vous au moins convaincu, maintenant?

Bonnaire, un peu gôné, ne répondit pas tout de suite. Pourtant, il finit par dire, avec sa franchise :

— Est-ce qu'on est jamais convaincu? Il faut toucher les résultats du doigt... Sans doute, l'usine est prospère, notre association s'élargit, l'ouvrier vit mieux, il y a un peu plus de justice et de bonheur. Mais vous connaissez mes idées, monsieur Luc : tout cela, c'est encore le salariat maudit, je ne vois pas que la société collectiviste se réalise.

D'ailleurs, le théoricien seul maintenant se défendait en lui. S'il ne lâchait pas ses idées, comme il disait, il se montrait admirable de foi dans le travail, d'activité et de courage. 11 était le héros ouvrier, le vrai chef qui avait décidé de la vicloire de la Crécherie, en donnant aux camarades un fraternel exemple de solidarité. Quand il apparaissait dans les halles, si grand, si fort, si bonhomme, toutes les mains se tendaient. Et il était conquis déjà plus qu'il ne voulait le dire, ravi de voir les camarades souffrir moins, goûter à toutes les joies, vivre dans des demeures saines, avec des fleurs autour d'eux. Il ne s'en irait donc pas, sans que le vœu de toute sa vie fût rempli, celui qu'il y eût moins de misère et plus d'équité.

— Oui, oui, la société collectiviste, dit Luc qui riait, le connaissant bien, nous la réaliserons, nous réalise-

rons même mieux; et, si ce n'est pas nous, ce seront nos enfants, les chers petits que nous éleyons pour cela... Ayez confiance, Bonnaire, dites-TOus que désormais l'avenir est à nous, puisque notre ville pousse, pousse toujours.

Et, d'un geste large, il montrait, parmi les jeunes arbres, les toits des maisons aux faïences de couleur, si gaies sous le soleil couchant. Et il revenait toujours à ces vivantes maisons, que son souffle semblait faire sortir de terre et qu'il voyait réellement en marche, telle qu'une armée pacifique, partie pour ensemencer l'avenir sur les décombres du vieux Beauclair et de l'Abîme.

Mais si, à la Crêcherie, le peuple industriel avait triomphé seul, il y aurait eu simplement là un événement heureux, aux conséquences discutables. Ce qui rendait cet événement décisif, d'une portée considérable, c'était que le peuple paysan, aux Combettes, triomphait de son côté, dans le commun effort, dans l'association qui s'était faite entre le village et l'usine. Là aussi, il n'y avait qu'un commencement, mais quelle promesse de prodigieuse fortune! Depuis le jour où le maire Lenfant, et son adjoint Yvonnot, réconciliés par leur besoin de s'entendre, s'ils voulaient lutter et vivre, avaient décidé tous les petits propriétaires de la commune à s'associer, à joindre leurs bouts de champs les uns aux autres, afin d'en constituer un seul et vaste domaine de plusieurs centaines d'hectares, une fertilité extraordinaire s'y était déclarée. Jusqu'alors, en ces derniers temps surtout, la terre semblait y avoir fait faillite, comme dans toute l'immense plaine de la Roumagne, autrefois si féconde, maintenant d'apparence ingrate, couverte d'épis grêles et rares. Ce n'était, à la vérité, qu'un effet de la paresseuse lassitude et de l'ignorance entêtée des hommes, les méthodes surannées, le manque d'engrais, de machines et de bonne entente. Aussi, quelle leçon, dès que les

386 LES QUATRE ÉViSGlLES

associés des Combetles s'étaienl mis à cultiver leur domaine en commun! Ils achetaient à bon compte les engrais, ils se procuraient les outils et les machines i la Crécherie, en échange du pain, du vin, des légumes, qu'ils lui fournissaicnl. Ce qui faisait leur force, c'était justement de n'être plus isolÉs, d'avoir noué le lien solidaire, désormais indestructible, entre le village et l'usine; et c'était la réconciliation rêvée, longtemps impossible, du paysan et de l'ouvrier, le paysan qui donne le blé nourrisscur de l'homme, l'ouvrier qui donne le fer pour que la terre soit ensemencée et que le blé pousse. Si la Crécherie avait besoin des Combettes, les Combettes n'auraient pu Être sans la Crécherie. Enfin, l'union était faite, le mariage fécond, d'où naîtrait la société heureuse de demain. Et quel spectacle miraculeux, cette plaine renaissante, la veille presque abandonnée, se couvrant aujourd'hui de débordantes moissons I Au milieu des autres terres encore frappées de mort par la désunion et l'incurie, les Combettes faisaient comme une petite mer de grasses verdures, que tout le pays regardait avec slupéfuclion, peu à peu avec envie. Tant de sécheresse, tant de stérilité hier, et tant de vigueur, tant d'abondance aujourd'hui ! Âiors, pourquoi ne pas suivre l'exemple de ceux des Combettes ? Déjà des communes voisines s'intéressaient, questionnaienl, voulaient en être. On parlait de Flcuranges, de LigneroUes, de Bonneheux, dont les maires dressaient des projets d'association, recueillaient des signatures. Bientôt, la petite mer verte grandirait, s'unirait à d'autres mers, étendrait toujours, toujours, son Ilot de puissantes verdures, jusqu'à ce que la Roumagne enticte, à perte do vue, ne fût plus qu'un seul domaine, un seul océan pacifique de blé, assez vaste pour nourrir tout un peuple heureux. Et les jours étaient proches, car la terre nourricière, elle aussi, se mettait en marche. Souvent, pour le plaiair, Luc faisait de longues prome-

A SI.XB. I <&A»

nades à pied, au travers de ces champs fertiles, et parfois il rencontrait Feuillat, le fermier de Boisgelin, qui flânait également, les mains au fond des poches, en regardant, de son air silencieux et énigmatique, pousser les belles récoltes dans ces terres si bien cultivées. Il savait la grande part qu'il avait prise à l'initiative de Lenfanl et d'Yvonnot, il n'ignorait pas que c'était lui qui, aujourd'hui encore, les conseillait. Et sa surprise restait grande de voir dans quel état de souffrance il laissait les terres qu'il avait affermées, ce domaine de la Guerdache dont les champs pauvres, maintenant, faisaient tache, semblaient un désert inculte, à côté de l'autre domaine si riche des Combettes.

Un matin, comme tous deux suivaient en causant un chemin qui séparait les deux propriétés, il ne put s'empêcher de lui en faire la remarque.

— Mais dites donc, Feuillat, vous n'éprouvez pas quelque honte, à si mal tenir vos terres, lorsque, de l'autre côté de cette route, les terres de vos voisins sont si admirablement cultivées? D'ailleurs, votre simple intérêt devrait vous déterminer à un travail actif et intelligent dont je vous sais très capable.

Le fermier n'eut d'abord qu'un sourire muet. Puis, il osa parler sans crainte.

— Oh! monsieur Luc, la honte est un sentiment trop raffiné pour nous, les pauvres bougres. Et quant à mon intérêt, il est bonnement de tirer juste ma vie de ces terres, qui ne sont pas à moi. C'est ce que je fais, je les cultive assez pour avoir du pain, car ce serait une trop grande duperie, de les travailler, de les fumer, d'en faire des terres excellentes, puisque cela n'enrichirait que monsieur Boisgelin, qui peut, à chaque fin de bail, me jeter dehors... Non, non ! pour faire d'un champ un bon champ, il faut qu'il soit à vous, ou mieux encore qu'il soit à tout le monde.

Et il gognenardait, et il se moquail de ceux qui crient aux paysans : « Aimez la -terre! aimez la terre! » Sans doute, il voulait bien l'aimer; uinis, tout de même, il voulait aussi en être aimé, c'est-à-dire qu'il ne voulait plus l'aimer pour les maîtres. Comme il le répétait,son p6rc, son grand-père, son arrière-grand- père, l'avaicol aimée sous le bâton des exploiteurs, sans en tirer autre chose que de la misère et des larmes. Alors, lui, en avait assez de celte exploitation féroce, de ce marché de dupe du fermage, la terre aimée, caressée, fécondée par le fermier, pour que le propriétaire ait ensuite l'enfant avec la ft-mmc, toute la ricbcsse.

Il ; eut un silence. Et il ajouta d'un air d'ardeur concentrée, à voix plus basse :

— Oui, oui, la terre à tous, pour qu'on se remette ft l'aimer, à la cultiver... Moi, j'attends.

Très frappé, Luc le regarda. 11 le sentait d'une intellifencc vive, dans son attitude fermée. Et voilà que, derrière le paysan fruste, un peu sournois, il apercevait maintenant un fin diplomate, un précurseur de regard clair, voyant l'avenir, menant l'expérience des Combettes, pour un but lointain, connu de lui seul. Il soupçonna la vérité, il voulut avoir une certitude.

— Alors, si vous laissez vos terres dans cet état, c'est aussi pour qu'on les compare aux terres voisines et que l'on comprenne?... Mais n'est-ce pas un rêve? Jamais les Combettes n'envahiront, ne mangeront la Guerdache.

De nouveau, Feuillat eut son rire muet. Puis, sans vouloir en dire davantage :

— Peut-être, il faudrait d'ici li de grosses affaires... Enfin, qui sait? j'attends.

Au bout de quelques pas, il reprit encore, avec an geste large, emplissant l'horizon :

— N'empêche que ca marche. Vous vous rappelez le désolant coup d'œil qu'on avait d'ici, avec ces pauvres

IHAVAlLi OVO

siîçnerai ce soir... J'hésitais encore, mais on m'embête trop à la fin!

Il se laissa tomber sur une chaise, tandis que Dacheux, saisi, suffoqué, ne trouvait à bégayer que des jurons. El madame Laboque, alors, écrasée dans son comptoir, dit à son tour sa plainte, d'une voix basse et monotone.

— Avoir tant travaillé, mon Dieu ! nous être donné tant de mal, au commencement, quand nous avons débuté, en allant vendre de la quincaillerie de village en village! Et, plus tard, les efforts qu'il nous a fallu faire ici, pour ouvrir cette boutique, pour l'agrandir ensuite d'anaée en année î On était tout de même récompensé, ça marchait, on nourrissait le rêve d'acheter une maison en pleine campagne, pour s'y retirer avec des rentes. Puis, voilà que ça croule, Beauclair devient fou, je n'ai pas encore compris pourquoi, mon Dieu !

— Pourquoi, pourquoi? gronda Dacheux, parce que c'est la révolution et que les bourgeois sont des lâches qui n'osent même pas se défendre. Moi, un de ces matins, si l'on m'y pousse, je vais prendre mes couteaux, et vous verrez!

Laboque haussa les épaules.

— Belle affaire!... C'est bon quand on a le monde avec soi ; mais, quand on se sent à la veille de rester tout seul, le mieux est encore, tout en enrageant, d'aller où vont les autres... Caffiaux l'a bien compris.

— Ah ! cette crapule de Caffiaux ! hurla le boucher, repris de fureur. En voilà un traître, un vendu ! Vous savez que ce bandit de monsieur Luc lui a donné cent mille francs pour nous lâcher.

— Cent mille francs ! répéta le quincaillier, avec des yeux de flamme, en affectant une ironie sceptique, je voudrais bien qu'il me les offrît, je les prendrais tout de suite... Non, voyez-vous, c'est bête de s'entêter, la sagesse est d'être toujours avec les plus forts.

luttait contre toutes nouveautés; mais la crise devini telle, qu'il se relira, dans la crainte d'une calastrophu certaine, et que l'autre propriétaire sauva son usine, en se liàinnt de la fondre dans la Crécherie. Toutes ces maisons entraînées ainsi dans le mouvement d'association ei de solidarité, se mettaient en actions, acceptaient les mêmes statuts, le partage des bénéfices, basé sur l'alliance du capital, du travail et de l'intelligence. Elles finissaient par constituer une seule et même famille, aux cent groupes divers, toujours prête à recevoir de nouveaux adhérents, pouvant de la sorte s'étendre à l'infiDÏ; et c'était là surtout la société refondue, se reconstittianl sur une organisation nouvelle du travail, allant à une humanité libre et heureuse.

Dans Beauclair étonné, déconcerté, l'inquiétude fut au comble. Alors, quoi? la Crêehcrie grandirait sans cesse, s'augmenterait de chaque petite usine qu'elle rencontrerait au passage, celle-ci, puis celle-là, puis cette autre? et la ville elle-même, et la plaine immense aux alentours y passeraient, ne seraient plus que les dépendances, le domaine, la cbair même de la Crécherie ? Les cœurs étaient troublés, les cerveaux commençaient à se demander où était le vrai intérêt de chacun, la fortune possible. Dans le petit monde des commerçants, des fournisseurs surtout, la perplexité augmentait, devant les receltes qui baissaient chaque jour; et il s'agissait de savoirs! l'on ne serait pas forcé bientôt de fermer boutique. Aussi l'affolement devinl-il général, lorsqu'on apprit que CafTiaux, l'épicier cabarelier, venait de s'entendre avec la Crécherie, pour que sa maison devint un simple dépôt, une sorte de succursale des Magasins-Généraux. Longtemps il avait passé pour être l'homme de l'Abîme, vaguement mouchard de la direction, empoisonnant l'ouvrier d'alcool, le vendant ensuite à ses chefs, car le cabaret est le plus ferme pilier du salariat. En tout cas, l'homme était

garder sa liberté d'action. Elle ne faisait pas encore partie de Tassocialion de la Crêcherie, mais elle comptait y entrer quand il lui plairait, le jour où elle serait convaincue d*agir dans l'intérêt des autres et d'elle-même.

— Evidemment! conclut Laboque. Je ne peux pas faire autrement, je signerai ce soir.

Et le gémissement de madame Laboque recommença, infini.

— Je vous l'ai dit, le monde s'est mis à l'envers, c'est la fin du monde !

— Mais non ! mais non I s'écria de nouveau la belle madame Mitaine, comment voulez-vous que le monde finisse, puisque voilà nos enfants bientôt en âge de se marier, et qu'ils auront des enfants, qui se marieront à leur tour, pour avoir des enfants encore? Les uns poussent les autres, le monde se renouvelle, voilà!... C'est la fin d'un monde, si vous voulez.

Le mot tomba si net, si décisif, que Dacheux exaspéré, à bout de violence, s'en alla en faisant ciaquer la porte, le sang aux yeux, sous le frisson de l'apoplexie menaçante. C'était bien la fin d'un monde, la fin du commerce inique et pourrisseur, du commerce qui ne fait la fortune de quelques-uns que pour la misère du plus grand nombre.

Un dernier coup allait bouleverser Beauclair. Jusque-là, le succès de la Crêcherie n'avait agi que sur les industries similaires et que sur le petit commerce, vivant de la clientèle de la rue, au jour le jour. Aussi l'émotion fut-elle considérable, le beau matin où l'on apprit que le maire Courier s'était laissé gagner aux idées nouvelles. • Lui, solide, n'ayant besoin de personne, comme il le déclarait vaniteusement, n'entendait pas entrer dans Tassociation de la Crêcherie. Mais il créait à côté une association semblable, il mettait sa grande cordonnerie de la rue de Brias par actions, sur la base désormais

éprouvée du capital, du travail et de l'intelligence, ea faisanl ainsi trois paris des bÉnéflces. C'était simplement un groupe nouveau, le groupe du vËtement, à côté du groupe du fer et de l'acier, groupe identique d'ailleurs; et la ressemblance s'accentua davantage, lorsque Courier parvint à syndiquer toutes les industries du vêtement, les tailleurs, les cliapeliers, les bonnetiers, les lingiers, les merciers. D'autre part, on parla d'an autre groupe encore, qu'un grand entrepreneur de maçonnerie s'occupait de créer, en associant aux maçons tous les ouvriers du bAlimenl, les tailleurs de pierres, les menuisiers, les serruriers, les plombiers, les couvreurs, les peintres, vaste groupe qui engloberait aussi les arcliilecti's, les arlisles, sans compter les ouvriers do meuble, les ébénistes, les tapissiers, les bronziers, même les borlogers et les bijoutiers. Il n'y avait là qu'une végétation logique, l'exemple de la Crécberte avait semé cette idée féconde des groupements, des associations sériées en groupes naturels, et les groupes poussaient d'eux-mêmes, par imitation, par le besoin du plus dévie et du plus de bonheur possible. La loi de créalion humaine agissait ; et elle agirait certainement avec tine énçrgie croissante, si l'existence beureuse de l'espèce l'exigeait; et, dès maintenant, il devenait même sensible qu'un lien général s'établissait au-dessus de ces groupes, un lien commun qui, tout en les laissant distincts, les réunirait un jour, en une vaste réorganisation sociale du travail, unique code de la Cité future.

Mais l'idée d'échapper à la Crêcherie en l'imitant, semblait Lien forte pour le cerveau de Gourier. Aussi l'opinion était-elle qu'il avait dû être conseillé par le sous-préfet Châlelard, qui se terrait dans plus d'ombre et plus de tranquille insouci:mce, à mesure que Beauclair se transformait, sous le souftic vivant de l'avenir. Et l'on devinait juste, cela s'était passé dans un petit déjeuner i

trois, chez le maire, les deux hommes face à face, n'ayant entre eux que la toujours belle Léonore.

— Mon cher, avait dit le sous-préfet avec son sourire aimable,- je crois que nous sommes fichus. A Paris, tout va de travers, tout marche à Tabandon, et c'est la révolution prochaine, dont le souffle emporte ce qui reste du vieil édifice pourri, tombant en ruine. Ici, notre Boisgelin est un pauvre homme vaniteux que cette petite madame Delaveau mangera jusqu'au dernier sou. Il n'y a que le mari pourne pas savoir où passent les gains de l'Abîme, dans sa lutte héroïque contre la faillite, et vous verrez bientôt quel désastre... Alors, vraiment, ce serait imbécile de ne pas songer à soi, si l'on ne veut pas être entraîné dans la débâcle.

Léonore s'inquiéta.

— Est-ce que vous êtes menacé, mon ami î

— Moi, oh î non. Qui songe à moi? aucun gouverne-^ ment ne se donnera la peine de s'occuper de ma chétive personne, car j'ai le talent d'administrer le moins possible, en disant toujours comme mes chefs, de sorte que je passe pour être la créature de chaque ministre. Je mourrai ici, oublié, heureux, sous l'effondrement du dernier ministère... Mais c'est à vous que je songe, mes bons amis.

Et il expliqua son idée, énuméra tous les avantages qu'il y aurait à devancer la révolution, en faisant de la cordonnerie Gourier une autre Crêcherie. Les bénéfices n'en seraient pas diminués, au contraire. Puis, il était convaincu, il se disait trop intelligent pour ne pas comprendre : l'avenir était là, le travail réorganisé finirait par balayer la vieille et inique société bourgeoise. '^ Dans ce fonctionnaire si paisible, si sceptique, d'une inaction totale et raisonnée, un véritable anarchiste avait fini par pousser, qu'il dissimulait sous les dehors de

sa diplomatique réserve.

— Vous savez, mon bon Courier, conclut-il en riani, ça ne m'empêchera pas de me déclarer contre vous, onvcrtcment, lorsijuiï vous aurez fait ce beau coup de passer à la société nouvelle. Je dirai que vous trahissez, ou que vous perdez la raison... Mais je vous embrasserai, quand je viendrai ici, car vous leur aurez joué là un fameux tour, qui vous rapportera gros. Vous verrez leurs tôles !

Cepu'ndant, Gourier, eiïaré, ne consentit pas, discuta !o[igtemps. Tout son passé protestait, toute sa longue royauté de patron se révoltait à l'idée de n'être plus que l'associé des centaines de travailleurs dont il était resté jusque-là le maître absolu. Mais, sous son épaisse enveloppe, il y avait un esprit 1res délié en affaires, il se rendait très bien compte qu'il ne risquait rien, qu'il assurait au contraire sa maison contre tous les dangers de l'avenir, en suivant le conseil du sage Châtelard. Et puis, lui-même était touché par le vent qui soufflait, celle exaltation, cette passion de réformes, dont la fièvre contagieuse, aux époques révolutionnaires, affole jasiement les classes qui vont être dépossédées. Gourier finit par croire que l'idée était de lui, ainsi que Léonore, sur le conseil de son ami Châtelard, le lui répétait matin et soir, et il marcha.

Ce fut un sc;indale dans toute la bourgeoisie de Beauclair. On tenta des démarclies, on alla trouver le président Gauine pour le supplier d'intervenir auprès du maire, puisque le sous-prëfet avait formellement refusé de s'occuper de cette triste affaire, qu'il déclarait & haute voix scandaleuse, et dans laquelle, disait-il, il ne voulait pas compromettre l'administration. Mais le président, qui vivait très retlri^ ne voyant plus personne, depuis le jour où sa fille Lucile, surprise en flagrant délit avec un très jenne clerc de notaire, avait dû se réfugier cbei lui, n'accepta pas non plus d'aller faire au maire des repré-

sentatîons, que celui-ci accueillerait sans doute fort mal. Alors, on employa les grands moyens. Son gendre, le capitaine Jollivet, à la suite" du départ de sa femme, s'était lancé dans la réaction, avec une furie croissante. 11 donnait de tels articles au « Journal de Beauclair », que rimprimeur Lebleu, inquiet de la façon dont tournaient les choses, sentant la nécessité d'être du côté des plus forts, lui avait un jour fermé sa porte, désireux d'évoluer, de passer du parti de l'Abîme au parti de la Crécherie. Désarmé, oisif, le capitaine promenait ses colères impuissantes, lorsqu'on eut l'idée que lui seul pouvait déterminer le président à prendre parti, car il n'avait point rompu complètement avec son beaupère, il échangeait encore des saints avec lui. Chargé de cette mission délicate, il se rendit donc chez ce dernier en cérémonie, il ne reparut pas de deux longues heures ; et, quand il sortit de la maison, il n'avait tiré de son beau-père que des réponses évasives, mais il était réconcilié avec sa femme. Le lendemain, elle réintégra le domicile conjugal, le capitaine pardonnait pour cette fois, sur l'engagement formel qu'elle ne recommencerait pas. Tout Beauclair fut stupéfait-de ce dénouement, et cela finit dans un grand éclat de rire.

Ce furent les Mazelle qui réussirent à confesser le président Gaume, par hasard et sans avoir été chargés d'aucune mission. D'habitude, chaque matin, il sortait, il gagnait le boulevard de Magnolles, une* longue avenue déserte, et il s'y promenait sans fin, la tête basse, les mains derrière le dos, dans une sombre rêverie. Ses épaules pliaient comme sous l'effondrement final, il semblait dans l'anéantissement de toute une existence manquée, du mal qu'il avait fait, du bien qu'il ne pouvait faire. Et, quand il relevait un instant les yeux, regardant au loin, il paraissait attendre de l'inconnu de demain quelque chose qui ne venait pas, qu'il ne verrait

pas. Or, ce matin-lfi, les Muzclle, levés de bonne heure pour se rendre à l'église, osèrciit l'aborder, afin d'avoir son opinion sur lus nlTaires publiques, tellement ils redoutaient d'y trouver quelque désaslrc personnel.

— Eh bien! monsieur le président, que dites-vous de ce qui se passe?

Il releva la tête, regarda un instant au loin. Puis, continuant son affreuse rêverie, pensant tout haut, comme si personne ne l'eût écouté :

— Je dis qu'il est bien long à venir, l'ouragan de vérité et de justice qui Unira p;ir emporter cet abominable monde.

Saisis, li's Mazclle, ne croyant pas comprendre, bégayèrent :

— Comment, comment?... Vous voulez nous effrayer, parce que vous savez que nous ne sommes pas très braves. Ça, c'est vrai, et l'on nous plaisante un peu.

Mais déjà Gaume s'était repris. En reconnaissant les ïlazelle, effarés devant lui. le visage blême, suant l'inquiétude de leur argent cl de leur paresse, un pli d'ironie dédaigneuse avait contracté sa bouche.

— Que craignez-vous ? reprit-il, le monde durera bien encore vingt ans, et si vous vivez toujours, vous vous consolerez des ennuis de la révolution, en assistant à des choses intéressantes... C'est votre lille qui devrait se préoccuper de l'avenir.

Désolée, madame Mazelle s'écria :

— Jiisti'uient, c'est que Louise ne s'en préoccupe pas, ob ! pas du tout!... Elle a treize ans à peine, et elle trouve très drùle ce qui se passe, quand elle nous entend naturellement en parli'r du matin au soir. Elle rit, pendant (|ue nous nous désespérons. Les jours oii je lui dis : u Mais, malheuivnse ! tu n'auras pas un sou ï, elle ;Tie répiinil, avec nn nv.n de chèvre : a C'est ça qui m'est e;^.;;, j'i.r exemple! et jen serai plus g^iie ! i Elle est

gentille tout de même, bien qu'elle nous donne peu de contentement.

— Oui, dit Gaume, c'est une enfant qui rêve de faire sa vie elle-même, il y en a comme ça.

Mazelle restait perplexe, craignant d'être plaisanté encore. L'idée qu'il avait fait fortune en dix ans, que depuis lors il jouissait de la délicieuse vie de fainéantise rêvée dès sa jeunesse, et que sa félicité d'oisif pouvait cesser, qu'il serait peut-être forcé de se remettre au travail, si tout le monde travaillait, le jetait à une angoisse sourde et continue, qui était comme un premier châtiment.

— Mais la rente, monsieur le président, que deviendrait la rente, selon vous, si tous ces anarchistes arrivaient à renverser le monde?... Vous vous souvenez, ce monsieur Luc, qui joue un si vilain rôle, nous plaisantait lui aussi, en racontant qu'on supprimerait la rente... Alors, autant qu'on nous égorge au coin d'un bois !

— Dormez donc en paix, répéta Gaume avec son ironie tranquille, la société nouvelle vous nourrira? si vous ne voulez pas travailler.

Et les Mazelle s'en allèrent à Téglise, car ils y brûlaient des cierges pour la guérison de madame Mazelle, depuis que le docteur Novarre avait eu la brutalité, un jour, de dire à celle-ci qu'elle n'était pas malade. Pas malade I une maladie qu'elle soignait avec amour depuis tant d'années, dont elle vivait, tellement elle- avait fini par en faire son occupation, sa joie, sa raison d'être I Le médecin la croyait donc incurable, puisqu'il l'abandonnait ; et, prise de terreur, elle s'était adressée à la religion, elle y trouvait de grands soulagements.

Sur le boulevard de Magnolles, dans ce désert troublé à peine par de rares passants, il était un autre promeneur, l'abbé Marie, qui venait y lire son bréviaire. Mais,

souvent, il laissait retomber le livre, il continuait à

ai.

At)î LtS gUlTKË EVANGILES

marcher avec lenteur, perdu lui aussi au fond d'une songerie noire. Depuis les derniers événements, toute celte évolution emportant la ville à un destin nouveau, son église s'élail encore vidée, il y restait à peine les 1res vieilles femmes du peuple, slupides et têtues, mêlées aux quelques bourgeoises qui soutenaient la religion comme le suprême rempart du beau monde, en traia de crouler. Quand les derniers fidèles auraient déaerté les églises catholiques, devenues les ruines d'uue société morte, envahies par les ronces et les orties, une autre civilisation commencerait. Aussi, sous cette menace, ni les quelques bourgeoises, ni les très vieilles femmes du peuple ne consolaient l'abbé Marie du vide qu'il sentait se faire de plus en plus autour de son Dieu. Léonore, la femme du maire, avait beau être d'une prestance très décorative aux cérémonies du dimanche, et elle avait beau ouvrir sa bourse toute grande pour l'entretien du culte : il n'ignorait point son indignité, son péché chronique d'adultère, que la ville entière acceptait, qu'il avait dû lui^néme couvrir du manteau de son ministère sacré, mais qu'il réprouvait comme une damnation dont il serait responsable. Les MazcUe lui suflisaient motus encore, si enfantins, si bassement égoïstes, venant à lui dans l'unique espoir de tirer du ciel une félicité personnelle, plaçant leurs prières ainsi qu'ils avaient placé leur argent, afin d'en toucJierlca rentes. Et tous et toutes étaient ainsi, dans cette société finissante, sans la véritable foi qui, aux premiers siècles, avait fondé le pouvoir du Christ, sans ce goût du renoncement et de l'obéissance totale, nécessaire aujourd'hui surtout à la toute-puissance de l'Eglise. Alors, il ne se le dissimulait plus, les jours étaient comptés, et si Dieu ne lui faisait pas la grâce de le rappeler bientôt à lui, il assisterait peut-être i i'allreuso catastrophe, le clocher s'écroulant, trouant la loilure de la nef, écrasant l'autel.

A a&xi T jr^M-Mj

C'était cette rêverie noire qu'il venait ainsi promener pendant des heures. Il l'avait enfouie au plus profond de son être, s'efforçant de s'en cacher à luimême la désespérance. Il affectait de rester brave, hautain, dédaigneux des événements d'un jour, sous le prétexte que l'Eglise était la maîtresse de l'éternité. Mais, quand il se rencontrait avec l'insthuteur Ilermeline, qui ne décolérait point devant le succès des méthodes de la Crêcherie, près de passer à la réaction, au nom du salut même de la République, il ne discutait plus avec son âpreté d'autrefois, il prétendait • s'en remettre à Dieu; car Dieu permettait certainement ces saturnales anarchiques, dans le but de foudroyer ses ennemis et de faire ensuite éclater son triomphe. Le docteur Novarre, plaisantant, avait trouvé le mot, en disant que l'abbé abandonnait Sodome, à la veille de la pluie de feu. Sodome, c'était le vieux Beauclair empesté, le Beauclair bourgeois mangé d'égoïsme, la ville coupable condamnée à être détruite, dont il fallait assainir la terre, si l'on voulait voir pousser à la place la Cité de santé et de joie, de justice et de paix. Tous les symptômes indiquaient le cra({uement final, le salariat râlait, la bourgeoisie affolée se faisait révolutionnaire, le sauve-qui-peut des intérêts amenait aux vainqueurs les forces vives du pays, et ce qui restait, les matériaux usés, inemployables, les décombres épars allaient être balayés par le vent. Déjà le Beauclair rayonnant de demain sortait des ruines. Quand l'abbé Marie, sous les arbres du boulevard de Magnolles, laissait retomber son bréviaire, le pas ralenti, les yeux à demi fermés, c'était sûrement cette vision qui, en se dressant devant lui, le noyait d'amertume.

Parfois, le président Gaume et l'abbé Marie se rencontrèrent, dans ces promenades silencieuses, en pleine solitude. D'abord, ils ne se voyaient pas, ils continuaient leur marche parallèle, la tête si basse, les yeux si perdus, que

rien du monde cxtiïricur ne leur parvenait. Chacan, de son côlé, roulait sa mâlannolie, son regret du monde qai disparaissait, son appel au monde qui sortait de terre. La religion finie ne voulait pas mourir, la justice à naître su désespérait de tant larder. Cependant, ils levaient la t>^le, ils se reconnaissaient, et il fallait écliangcr quelques mots.

— Un temps bien triste, monsieur le président. Nous aurons de la pliiie.

— Je le crains, monsieur l'abbé. Ce mois de juin est très froid.

— Ail! que voulez-vous? toutes les saisons sont bouleversées maintenant. Plus rien n'est d'aplomb.

— C'est vrai, et pourtant la vie continue, le bon soleil remettra peul-ètre tout en place.

Puis, chacun reprenait sa marche solitaire, retombait dans ses réflexions, promenant de la sorte à l'infini l'éternelle lutte de l'avenir et du passé.

Mais, surtout, ce fui à l'Abîme que retenlit le contrecoup de Beauclair en évolution, peu à peu transformé par la réorganisation du travail. A chaque succès nouveau de la Crêcherio, Dclaveau devait di?ploycr plus d'activité, plus d'intelligence et de courage ; cl, nalurellcment, tout ce qui faisait la prospérité de l'usine rivale, devenait chez lui un désastre. Celait ainsi que la découverte d'excellents filons, dans la mine anciennement abandonnée, lui avait porté un coup terrible, en avilissant le prix de la matière première. Il ne pouvait plus lutter pour les fers et les aciers de commerce, il se trouvait ni6me atteint dans sa fabrication des canons et des obus. Les commandes iyaieul fléchi, depuis que l'argenl de la France allait sur- [cut aux cuustriii:tiu]is de paix et de solidarité sociale, aux chemins de fer, aux pouls, aux bAtimenIs de tous g'.'jires, où le fer et l'acier triomphaient. Le pis était que l'.iis <::;.L^iLiandcs, dont trois maisons seulement se parla-

geaient la proie, ne suffisaient plus pour le gain de ces maisons, qui avaient fini par réaliser le projet de tuer une d'elles, afin de déblayer le marché; et, la moins solide étant TAbîme, en ce moment-là, c'était TAbîme que les forges concurrentes se décidaient à exécuter sauvagement. Les difficultés devenaient pour lui d'autant plus grandes, que ses ouvriers ne lui restaient plus fidèles. Le coup de couteau de Ragu avait comme jeté la déroute parmi les camarades qu'il laissait derrière lui. Puis, lorsque Bourron, assagi, converti, les avait quittés pour retourner à la Crècherie, emmenant Fauchard, tout un mouvement s'était fait, la plupart se demandaient pourquoi ne pas l'imiter, puisque de gros avantages les y attendaient. L'expérience était aujourd'hui éclatante, les ouvriers gagnaient à la Crècherie des journées doubles eo ne travaillant que huit heures, sans compter les avantages dont ils jouissaient, les petites maisons heureuses, les Ecoles toujours en joie, la Maison-Commune toujours en fêle, les Magasins-Généraux abaissant d'un bon tiers les prix de consommation, tant de santé et tant de bien-être. Rien ne prévaut contre les chiffres, les ouvriers de l'Abîme réclamèrent ui • augmentation des tarifs, voulant gagner autant que ceux de la Crècherie. Comme il était impossible de les satisfaire, beaucoup partirent, allèrent naturellement où ils devaient trouver le plus de bonheur. Enfin, ce qui paralysait Delaveau, c'était l'absence d'un fonds de réserve, car il ne consentait pas -à se déclarer vaincu, il aurait tenu longtemps, il aurait fini par triompher, pensait-il, s'il avait eu en caisse quelques centaines de mille francs, pour l'aider à travci'ser cette crise, qu'il s'obstinait à croire temporaire. Seulement, comment se battre, comment faire face aux éciiéances des mauvais jours, lorsque l'argent mairquait? L'arg 'lit emprunté déjà, la dette créée était en outre un poids mort terrible, une charge qui l'écrasait. Et il luttait

i06 LES QUATRE ËVANGILLS

en héros, toujours deboul, donnant son intelligence, donciaiil sa vie, dans l'espoir du sauver encore le passé croulant <]u'il soutenait, l'autorité, te salariat, la société bourgeoise et capitaliste, et dans le désir ftpreoaent honnête de faire rendre au capital mis entre ses mains les rentes qu'il avait promises.

Au fond, la pire souffrance de Delavcau était ainsi de ne plus pouvoir assurer à Boisgelin les bénéfices auxquels il s'était engagé; et son échec se matérialisait cruellement, les jours où il devait lui refuser de l'argent. Dieu que le dernier inventaire eût été désastreux, Boisgclin enicnduil ne rien retrancher du train de laGucrdaclie, excité par Fernande elle-même, qui traitait son mari en béte de labour, qu'il fallait piquer au sang pour en tirer tout son effort. Depuis la violence affreuse de Ragu, cachée et gardée au plus profond de sa chair, elle était comme affolée de jouissance, jamais elle ne s'était montrée ardente à ce point, insatiable. On la trouvait rajeunie, embellie, avec quelque chose d'éperdu dans les yeux, comme un dOstr de l'impossible, inassouvi toujours. Elle apparaissait aux amis de la maison très inquiétante, le sous-préfct Cliâtelurd disait en conûdence au maire Courier que celle petite femme-là commettrait certainement quelque grosse soltisi?, dont ils auraient tous à souffrir. Jusque-là, elle s'était contentée de changer son ménage en enfer, par son ardeur gaspilleuse à lancer Roisgulln sur son mari, en de continuelles demandes d'argent, ce qui jetait Dclaveau dans de telles exaspérations, qu'il en grondait la nuit, jusque sur l'oreiller conjugal. Elle, méchamment, l'aiguillonnait par des observations maladroites, achevait de retourner le fer au fond de la blessure. Et il l'adorait toujours, il la mettait à l'écart, innocente, sans tare possible, dans le culte qu'il avait voué à son charme souple et délicieux.

^ovembre vint, avec de grands froids précoces. Ce mois-

là, les échéances étaient si fortes, que Delaveau sentit la terre trembler. Il n'avait point en caisse l'argent nécessaire. La veille des payements, il s'enferma dans son cabinet, pour réfléchir, pour écrire des lettres, tandis que Fernande, invitée, allait dîner à la Guerdache. Sans qu'elle le sût, le matin, il s'y était rendu lui-même, il avait eu avec Boisgelin une conversation décisive dans laquelle, après un exposé brutal de la terrible situation, il l'avait décidé enfin à réduire ses dépenses.. Pendant plusieurs années, il comptait le mettre à la portion congrue. Même il lui avait conseillé de vendre la Guerdache. Et, maintenant, seul dans son cabinet, après le départ de sa femme, il se promenait à pas ralentis, il activait par instants, d'une main machinale, le grand feu de coke qui brûlait dans une sorte de foyer en tôle, installé devant la ciieminée. Le seul salut possible était d'obtenir du temps, d'écrire aux créanciers qui ne pouvaient vouloir la fermeture de l'usine. Mais il ne se hâtait pas, il écrirait les lettres après le dîner; et il continuait ses réflexions, allant d'une fenêtre à l'autre, revenant toujours se planter devant celle d'où il voyait les immenses terrains de la Crècherie, jusqu'au parc lointain, jusqu'au pavillon que Luc habitait. Dans le grand froid clair, le soleil se couchait en un ciel d'une pureté de cristal, une clarté d'or pâle détachait sur un fond de pourpre, avec une délicatesse infmie, la ville naissante. Jamais il ne l'avait vue de la sorte, si nette, si vibrante, car il aurait compté les minces branches déliées des arbres, il distin-. ç^niûi les moindres détails des maisons, les décors de taiencc dont les couleurs vives les rendaient si gaies. Il y eut un moment où, sous les rayons obliques de l'astre, toutes les fenêtres s'enflammèrent, pétillèrent, pareilles à des centaines de feux de joie. Ce fut une apothéose, une gloire. Et il restait là, écartant les rideaux de cretonne, la face collée à une vitre, assistant à ce triomphe.

Comme Luc, qui, de là-bas, de l'aulre bord des terrains de la Ct'ècliijric, regardait parfois sa ville se mettre en marclie, s'étendre, menacer l'Âbimc d'un prochain envaliissement, Delaveau, de son cblé, venait souvent la regarder aussi, toujours grandissante , en sa menace de conquête. Que de l'ois, dans ces dernières années, il s'était oublié devant cette renêlrc, h s'emplir les jeux de l'inquiélaiit borizon; et, cliaque Tois, il avait vu la marée montiinte des maisons s'enllcr davantage, se rapprocher de l'Abtme. Elle était partie de très loin, du fond des vastiïs teiTains incultes et déserts; une maison avait paru, ainsi qu'un petit flot, puis une autre, puis une autre ; la ligne des fafades blanches s'Était allongée, les petits flots s'éiaieiil multipliés sans fin, se poussant, activant leur course; et, maintenant, ils avaient couvert l'espace, ils n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres, en une véritable mer il'unc puissance incalculable, près d'emporter tout ce qui s'opposerait à leur passage. C'était l'invasion irrésistible de domain, tout le passé balayé, l'Abîme et Beauclair lui-même remplacés par la jeune Cité triomphante. Delaveau en calculait l'approche, avec le souril frisson do prévoir le jour où le danger deviendrait mortel. Il avait nu inst.int espéré que le mouvement s'arrêtait, à l'époque où la Crécherie traversait une crise si dure ; cl, de nouvean, la Cité s'était remise en marche, d'un tel élan, que déjà tes vieux murs de l'Abîme en (remblaient. Cependant, il ne voulait pas désespérer, il se raidissait contre l'évidence, se flattant de trouver dans son énergie lo barrage, le rempart nécessaire. Mais, ce soir-là, il était sons le coup d'une inquiétude qui l'amollissait, il en arrivait à éprouver un regret sourd. N'avait-il pas i-u t;jrl, auti'i fuis, de laisser partir Bonnaireî II se i-ajqiL lait les parol.-s projibéliqiies de cet homme simple el flirt, au moment de l.i grande grève ; et c'était le lendemain que IJunnaire avait aidé à fonder la Crécberie,

inavAiLi 4V9

en bon travailleur. Depuis, l'Abîme n'avait fait que décliner, Ragu Tavail souillé d'un assassinat, Bourron, Fauchard et les autres le quittaient à présent, comme un lieu de ruine et de malédiction. Au loin, la ville naissante flamboyait toujours sous le soleil, et il fut envahi d'une colère brusque, dont la violence le rendit à luimême, aux croyances de toute sa vie. Non, non I il avait eu raison, la vérité était dans le passé, on ne tirait rien des hommes qu'en les pliant sous l'autorité du dogme, le salariat restait la loi du travail, en dehors de laquelle il n'y avait que démence et que catastrophe. Et il ferma les grands rideaux de cretonne, il ne voulut plus voir, alluma sa petite lampe électrique, se remettant à réfléchir dans son cabinet bien clos, que la cheminée embrasée chaufl'ait d'une grosse chaleur.

Après son dîner, Delaveau s'assit enfin à son bureau, pour écrire les lettres, tout le salut dont il mûrissait le plan depuis des heures. Minuit sonnait qu'il était encore là, achevant cette correspondance si lourde, si pénible ; et des doutes lui étaient venus, toute une crainte de nouveau l'emplissait : était-ce vraiment le salut, que ferait-il ensuite, en admettant même qu'on lui accordât les délais demandés ? Ecrasé de fatigue, dans Tefl^ort surhumain qu'il tentait pour sauver l'Abîme, il avait laissé tomber son front entre ses deux mains, il restait plongé dans une angoisse immense. Et, à ce moment, il y eut un bruit de voilure, des voix se firent entendre, c'était Fernande qui revenait de son dîner de la Guerdache et qui envoyait les bonnes se coucher.

Lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle avait le g(»sle brusque, la parole nerveuse d'une femme hors d'elle, contenant et remâchant sa colère.

— Mon Dieu! qu'il fait chaud icil Est-il possible de vivre avec un feu pareil ?

Et elle se renversa dans un fauteuil, elle déç:rafa et

itO LES QUATRE ÉVASCIUES

rejeta la ma}:nifique fourrure qui lui couvrait les épaules. Alors, elle apparut adorable, d'une merveilleuse beauté, toute vêtue de soie et de dentelle blanche, 1res décolletée, la gorge et les bras nus. C'était un luxe dont le mari ne s'élonnait pas, qu'il ne voyait même pas, n'aimant d'elle qu'elle-même, la délicieuse créature, devant laquelle le frisson du désir l'avait toujours rendu obéissant, sans clairvoyance ni force. Et jamais plus d'ivresse ne s'était e\halé d'elle.

Mais, lorsque, la tète bourdonnante encore, assis à son bureau, il l'eut regardée un moment, il s'inquiéla.

— Qu'as-tu donc, cbère amie ?

Elle était visiblement bouleversée. Ses grands yeui bleus de brune, si caressants d'habilude, luisaient d'une ardeur sombre. Sa bouche, petite, aux sourires tendrement menteurs, s'enlr'ouvrait, montrait les dents solides, d'un éclat inaltérable, prêtes à mordre. Tout son visage, à l'ovale délicieuï, sous la noire chevelure, se gonflait d'un besoin de violence.

— Ce que j'ai? Hnil-elle par dire, frémissante. Je n'ai rien.

Le silence retomba, et l'on entendit dans la grande paiï morte de l'hiver le grondement de l'Abîme en travail, dont le branle secouait la maison d'un frisson continu. D'habitude, ils n'en avaient cnême plus conscience. Mais, cette nuit-là, bien que les commandes eussent fortement diminué, on veniiit de mettre en action le marteau-pilon de vingt-cinq tonnes, pour forger en hàle le tube d'un grand canon; et le sol tremblait, les vibrations de chaque coup semblaient retentir dans le cabinet même, en se communiquant par la légère galerie de bois qui le reliait aux bâtiments voisins de l'usine.

— Voyons, tu as quelque chose, reprit Delaveau. Pourquoi ne me dis-tu pas ce que tu as?

lliATA&U *kXl

Elle laissa échapper un geste de furieuse impatience, elle répondit :

— Montons nous coucher, ça vaudra mieux.

Mais elle ne bougeait pas, ses mains tordaient fiévreusement son éventail, tandis qu'un souffle court soulevait sa gorge nue. Et elle finit par dire ce qui Tétoufl'ait ainsi.

— Tu es donc allé à la Guerdache, ce matin ?

— Oui, j'y suis allé.

— Et c'est vrai ce que Boisgelin vient de me raconter? l'usine est en danger de faillite, nous sommes à la veille de la ruine, à ce point qu'il va falloir ne plus manger que du pain et ne plus porter que des robes de laine !

— Oui, j'ai dû lui dire la vérité.

Elle tremblait, elle se contenait, pour ne pas éclater tout de suite en reproches et en outrages. C'en était fait, sa jouissance était menacée, perdue. La Guerdache ne donnerait plus de fêtes, ni dîners, ni bals, ni chasses. On en fermerait les portes, Boisgelin ne lui avait-il pas avoué qu'il serait peut-être forcé de vendre? Et c'en était fait aussi de son retour à Paris, avec des millions. Tout ce qu'elle avait cru tenir enfin, la fortune, le luxe, le plaisir goûté, épuisé en un continuel raffinement de la sensation, croulait. Elle ne sentait plus autour d'elle que des ruines, et ce Boisgelin venait de l'exaspérer encore par sa mollesse, sa lâcheté à plier la tête sous le désastre.

— Tu ne me dis jamais rien de nos afi'aires, reprit-elle âprement. J'ai l'air d'une bête, cela m'est tombé sur la tête comme si les plafonds s'effondraient... Et, alors, qu'est-ce que nous allons faire, dis-moi ?

— Nous allons travailler, répondil-il simplement, il n'y a pas d'autre salut possible.

Mais elle ne l'écoutait déjà plus.

ill LES QGATRE ÉVANGILES

— As-tu pu croire un instant que je vais consentir i n'avoir rien à me mettre sur le dos, à ne plus porter que des bottines ùculées, à recommencer cette misère dont le souvenii' est un ciiuchemar? Ali! non, je ne suis pas comme vous autres, je no veux pas, moil II faut que vous vous arrangiez, Boisgulin et toi, je ne veux pas redevenir pauvre I

Elle continua, lâcha ce qui grondait dans son être épertiu. Cotait sa jeunesse misérable, lorsque à vingt ans, nourrie par sa mère, la maîtresse de piano, elle traînait lu raillile Ue sa grande beauté, séduite, puis abandonnée, toute cette aventure odieuse, enfouie an plus st'crul J'ulle-inênie, G'iSlaitson mariage de calcul e( de l'iiisiin, ce Ddaveau accepté malgré sa laideur et sa condition iurimc, dans le besoin où elle se trouvait d'nn sonlien, d'un mari qu'elle utiliserait. C'était le coup de fortune de l'Abime, la réussite de son calcul, ce mari devenant l'occasion et la garantie de sa victoire, Boisgelin cnnijuis, la Guurdache à elle, tous les luxes et toutes les jouissances à cite. Et c'était, pendant douze années, tout ce que la jouisseuse, la pervertisse use, avec son fond de cruauté innée, aviiit goûté là de rare et d'exquis, satisfaisant ses ajipélils démesnr(ïs, apaisant la rancune noire amassée dès l'orifance, beurcuse de ses mensonges, de ses parjnrcs, de ses truliisons, du désordre et de U ruine qu'elle apportait, bcureuse surtout des larmes qu'elle faisait couler des veux do Suzanne, Et cela ne durerait pas toujours, et i-lle retomberait, vaincue, à sa pauvreté d'aulrefois!

— Arraii^'ez-vous, arrangez-vous! je ne veux pas aller toute nue, je ne retrancherai absolument rien de mon exisicnco.

l),-lavean, qu'elle commençait h impatienter, haussa ses fortes èp.'iules. Il avait nppujé sur ses doux poings sa tAte massive de bouledogue, aux mâchoires saillantes; et

il la regardait de ses gros yeux bruns, la face congestionnée par le grand feu, à demi perdue dans le collier de barbe noire.

— Ma chère amie, tu avais raison, ne parlons pas de ces choses, car tu me parais ce soir peu raisonnable... Tu le sais, je t'ainie bien, je suis prêt à tous les sacri- ^ fices pour que tu ne souffres pas. Mais, je Tespère, tu te résigneras à faire comme moi, qui vais me battre jusqu'au dernier souffle. S'il le faut, je me lèverai dès cinq heures, je vivrai d'une croûte de pain, je donnerai à notre œuvre ma journée entière de dur effort, et je me coucherai encore très content le soir... Mon Dieu! quand tu porterais des robes plus simples et que tu te promènerais à pied ! Tu me disais l'autre soir ta lassitude, ton dégoût de ces plaisirs,. toujours les mêmes.

C'était vrai. Ses yeux Mleus, si caressants, s'assombrirent encore, devinrent presque noirs. Depuis quelque temps, elle se sentait ravagée, peu à peu détruite par son désir éperdu, qu'elle ne savait plus comment assouvir. L'effroyable volupté, goûtée sous le viol de Ragu, dans l'étreinte de ce brutal fou de vengeance et de rage, encore suant de sa besogne, la peau brûlée par le four, les muscles durcis par le ringard, ardent et odorant, sentant le roussi diabolique de l'enfer, la hantait, aiguillonnait en elle la curieuse et la perverse d'un besoin exaspéré de sensations nouvelles. Jamais elle n'avait connu un spasme si aigu, aux bras du travailleur Delaveau et de l'oisif Boisgelin, l'un toujours pressé, préoccupé, l'autre si correct, presque indifférent. Aussi éprouvait-elle une sourde rancune contre ces gens qui ne l'amusaient plus, prise d'une colère grandissante, à la pensée que jamais plus personne ne l'amuserait. C'était pourquoi elle venait d'accueillir avec un mépris insultant les doléances de Boisgelin, quand il lui avait confié ses ennuis, son

désespoir d'être forcé de diminuer son train. Et c'était

tu LES QUATRE EVANGILES

pourquoi elle rentrait si violento, si liaiueuse, toute gon-

fiée de l'envie de mordre et de détruire.

— Oui, oui, bêgaja-t-elle, ces plaisirs toujours les mêmes, ah! ce n'est pas toi qui m'en donnerais de nouveaux !

Dans l'usine, le marteau-pilon continuait à taper ses rudes coups, dont le sol tremblait. Si longtemps il lui avait forgé ses joies, en faisant suer à l'acier la richesse dont elle était avide, tandis que le noir troupeau des ùuvricrs donnaient leur vie, pour qu'elle vécût la sienne en pleine et libre jouissance! Un instant, elle entendit ce branle douloureux du travail, au milieu du lourd sileuce. Et une vision unique s'évoqua encore, celle de Ragu demi-nu, la jetant sur le las de haillons immondes, la possédant dans la flamme des fours. Jamais plus, jamais plus ! Et ce fut contre son mari un redoublement de haine sauvage.

— C'est la faute, ce qui arrive... Je l'ai dit à Boisgelin. Si lu avais commencé par étrangler ce misérable Lac FromenI, nous n'en serions pas à la veille de la ruine... Mais tu n'as jamais su conduire les affaires.

Brusquement, Dcinveau se leva, résistant encore à l'emporlemcnt qui l'envahissait.

— Montons nous coucher... Tu finirais par me pousser à te dire des choses que je regretterais ensuite.

Elle ne bougea toujours pas, elle continua, devint si amère, si agressive, en l'accusant d'avoir fait le malheur de sa vie, qu'il finit pas s'écrier, brutal à soa tour :

— Mais enfin, ma chère, quand je l'ai épousée, tu n'avais pas un sou, c'est moi qui ai dû t'aclietcr des chemises. Tu allais être sur le pavé, et où serais-tu, à celte heure?

Outrageante, la gorge en avant, les jeux meurtriers, elle répondit :

— Dis donc, est-ce que lu crois que, belle comme je Tétais, fille d'un prince, j'aurais accepté un homme tel que loi, laid, commun, sans position, si j'avais eu seulement du pain. Regarde-toi donc, mon ami! Je t'ai bien voulu, parce que tu t'es engagé à conquérir pour moi la fortune, une situation royale. Et, si je te dis tout ça, c'est que, justement, tu n'as tenu aucun de tes engagements.

Il s'était planté devant elle, il la laissait aller, serrant les poings, s'efforçant de garder son sang-froid.

— Tu entends, répéta-t-elle avec une obstination furieuse, aucun de tes engagements, aucun ! El pas plus envers Boisgelin qu'envers moi, car c'est bien toi qui l'as ruiné, ce pauvre homme. Tu l'as décidé à te donner son argent, tu lui as promis des rentes fabuleuses, et voilà que lui non plus ne va pas avoir de quoi s'acheter des souliers... Mon ami, quand on n'est pas capable de diriger une grosse affaire, on reste petit employé, on vit dans son trou, avec une femme assez laide et assez bête pour torcher les enfants et raccommoder les chaussettes... C'est la faillite, et c'est ta faute, tu entends, à toi, à toi seul !

Il ne put se contenir davantage. Ce qu'elle lui disait si sauvagement, lui retournait le couteau dans le cœur et dans la conscience. Lui qui l'avait tant aimée, l'entendre parler de leur mariage comme d'un marché bas, où il n'y avait eu de sa part que nécessité et que calcul ! Lui qui, depuis bientôt quinze ans, travaillait si loyalement, si héroïquement, à tenir la promesse faite à son cousin, être accusé par elle de mauvaise administration et d'incapacité ! Il la saisit des deux mains, par ses bras nus, il la secoua, en disant à voix basse, comme s'il craignait que Téclat de sa parole ne l'affolât lui-même :

— Malheureuse ! tais-toi, ne me! rends pas fou!

Mais elle s'était levée à son tour, elle s'était dégagée,

416 LES QUATRE ËVAIfGILES

balbutiante de colère et de douleur, en sentant les deux élaux dans lesquels il venait de la prendre, en voyant ses deux bras si délicats, si blancs, se cercler de rouge.

— Tu me bats maintenant, goujat, brute 1- Abl tu me bals, lu me balsl

Et elle avançait sa fuco délicieuse, que la rage bouleversait, et elle cracUait son mépris de tout près dans ce visage d'boinme, qu'elle aurait voulu déchirer. Jamais elle ne l'avait exécré davantage, jamais elle ne s'était irritée à ce point de sa carrure massive de dogue. Sx lon<:iie rancune remonlnil, la poussait à un besoin de quelque iusiille irréparable, pour en finir. E( sa cruantd chcrcliait la blessure empoisonnée, celle qui le ferait le plus crier cl souffrir.

— Tu n'es qu'une brute, tu n'es pascapable de diriger un atelier de dix hommes !

 cette insulte singulière, il fut pris d'un rire convulsir, tellement cela lui parut stupide, enfantin. Et ce rire acheva de la jeter i^ une exaspération telle, qu'elle finit par délirer. Que lui dire donc pour que le coup fdl mortel et qu'il ccssftt de rire ?

— Oui, c'est moi qui t'es fait, sans moi tu ne serais pas resté un an directeur de l'Abîme.

Il riait plus fort.

— Tu es folio, ma chère, tu dis de si grosses bêtises, que cela ne m'atteint pas.

— Ah ! je dis des bêtises, ah I ce n'est pas grâce à moi que tu as gardé ta place!

Brusquement, l'aveu lui était montée la goi^e. Lui crii^r ça dans sa fi^re de chien, lui crier qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle était la maîtresse d'un aatrel Celait le coup de couteau qui ferait luire son rire. El connue fa la soula^'crait, comme elle goûterait une terrible et féroce vohiplé, dans la déktcle de sa vie qui' ci'aquait sous elle! Une fois encore, la vision de Ragu

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passa, elle eut un cri d'abominable jouissance, en se jetant elle-même au gouffre.

— Je dis si peu de bêtises, mon ami, que je couche avec ton Boisgclin depuis douze ans.

Delaveau ne comprit pas tout de suite. A la volée, il avait reçu au visage Tinjure atroce qui l'étourdissait.

— Qu'est-ce que tu dis?

— Je dis que je couche avec ton Boîsgelin depuis douze ans, et puisqu'il n'y a plus rien, puisque tout s'écroule, eh bien! voilà, c'est fini !

Les dents serrées, bégayant, délirant à son tour, il s'était rué sur elle, il l'avait reprise par les bras, la secouant, la renversant dans le fauteuil. Ces épaules nues, cette gorge nue, cette nudité provocante qu'elle étalait dans ses dentelles, il aurait voulu la brover à coups de poing, l'anéantir, pour qu'elle ne Tinsullât pas et ne le torturât pas davantage. Le voile de sa longue confiance, de sa longue crédulité, se déchirait enfin, et il voyait, et il devinait. Jamais elle ne l'avait aimé, son existence près de lui n'avait jamais été qu'hypocrisie, ruse, mensonge et trahison. De cette femme si belle, si fine, si exquise, de cette femme qu'il adorait, qu'il désirait d'un cœur idolâtre, brusquement se levait la louve, la fureur sombre, la brutalité des instincts. Il voyait naître d'elle tout ce qu'il avait ignoré si longtemps, la perverlisseuse, l'empoisonneuse qui avait lentement tout corrompu autour de lui, une chair de traîtrise et de cruauté dont la jouissance était faite des larmes et du sang des autres.

Et, dans la stupeur où il se débattait, ce fut elle encore qui l'injuria.

— A coups de poing, n'est-ce pas? brute ! Va, va, à coups de poing, comme tes ouvriers, quand ils sont ivres!

Alors, au milieu de l'effrayant silence, Delaveau en-

us LES QUATRE ÉVANGILES

lendit les coups cadencés du marteau-pilon, ce branle du travail qui, sans arrêt, berçait ses jours et ses nuits. Cela lui arrivait de très loin, comme une voix connue, dont le clair langage achevait de lui conter l'elTroyable aventure. Tout ce que ce marteau avait forgé de richesse, n'était-ce point Fernande qui l'avait dévoré, de ses petites dents Llaoches, d'un émail inaltérable? Cette pensée briilanle lui envahissait le crâne, elle était la dévoratrice, la cause du désastre, des millions mangés, de la faillite inévitable et procbaiuc. Peudant que lui se dévouait lieroïquement pour tenir ses promesses, travaillait dix-huit lieurcs par jour, lâchait de sauver le vieux monde croulant, c'était elle qui rongeait l'édifice, qui rem|)lissait sou rôle de pourriture. Elle vivait là, près de lui, l'air si tranquille, la face tendre et souriante, et elle était pourtant le poison, \.i destruction, minant tout ce qu'il tentait, paralvsajit son effort, anéantissant son œuvre. Oui, la ruine était là, toujours présente, A sa table, dans son lit, et il ne ta voyait pas, et elle avait ébranlé et broyé tout de ses petites mains souples, de ses petites dents blanches. Un souvenir lui revint, les nuits où elle rentrait de la Guerdache, ^.'rise des caresses de son am^nt, des vins bus, des valses dansées, de l'argent jeté à pleines mains, et où elle cuvait son ivresse sur l'oreiller conjugal, tandis que lui, l'innocent, l'imbécile, allongé près d'elle, les yeux grands ouverts dans les ténèbres, se torturait le cerveau pour sauver l'Abîme, en évitant de l'efQeurer même d'une caresse, par crainte de troubler son sommeil. Kt ce fut l'horreur suprême, la fureur folle qui lui fit crier :

— Tu vas mourir!

Kllc se redressa dans le fauteuil, les deux coudes appuyés, sa chair nue, son délicieux visage de nouveau eu avant, sous le casque noir de son admirable chevelure.

— Ah ! ça, je veux bien ! J'en ai assez, de toi, et des autres, et de moi-même, et de la vie! Si c'est pour vivre misérable, j'aime mieux mourir.

Et lui s'affola de plus en plus, répétant, hurlant :

— Tu vas mourir! tu vas mourir!

Mais il cherchait, tournait au travers de la pièce, n'ayant point d'arme. Pas un couteau, rien que ses deux mains, pour l'étrangler; et puis, lui, qu'aurait-il fait? se serait-il résigné à vivre encore ? Un couteau aurait servi pour les deux. Elle vit son embarras, son hésitation d'une seconde, et elle en triompha, elle crut que jamais il ne retrouverait la force de la tuer. A son tour, elle se mit à rire, d'un rire d'ironie et d'insulte. ^

— Eh bien! tu ne me tues donc pas?... Tue-moi donc, tue-moi donc, si tu l'oses?

Tout d'un coup, dans sa quête éperdue, il aperçut la cheminée de tôle, où brûlait un tel brasier de coke, que la pièce surchauffée en était comme incendiée déjà. Et ce fut en lui une brusque démence qui lui fit oublier tout, jusqu'à sa fille, sa Nise adorée, endormie paisiblement làhaut, dans sa petite chambre, au second étage. Oh ! en finir lui-même, s'anéantir, au fond de cette horreur, de cette fureur qui le transportait ! Oh ! emmener cette exécrable femme dans la mort, afin qu'elle ne soit plus à d'autres, et s'en aller avec elle, et ne plus vivre, puisque la vie désormais était souillée et perdue !

Elle le cinglait toujours de son rire méprisant.

— Tue-moi donc! tue-moi donc! Tu es bien trop lâche pour me tuer !

Oui, oui ! tout brûler, tout détruire, un incendie immense où la maison, l'usine disparaîtraient, où la ruine cette fois serait bien totale, la ruine que cette femme et son amant imbécile avaient voulue! Un bûcher gigantesque où lui-même tomberait en cendres, avec cette femme parjure, empoisonneuse et dévoratrice, parmi les

décombres fumants de la vieille sociélé morte, qu'il avait

en la sotlise de défendre I

D'un coup de pied lerriblc, il renversa la cheminée, il lajelaau milieu de la pièce, répétant son cri:

— Tu vas mourir ! tu vas mourir !

Le coke embrasé s'était répandu sur le tapis, en une nappe rouge. Des morceaux avaient roulé jusqu'à one fenêtre. Les rideaux de cretonne flambèrent d'abord, tandis que te tapis s'allumait. Puis, les meubles, les murs s'enflammèrent avec une rapidité foudropnte. B&tie légèrement, ta maison prenait feu, pÉtillail et fumait comme une bourrée.

Alors, ce fut elTroyable. Fernande, épouvantée, s'était mise debout, ramenant ses jupes de soie et de dentelle, cherchant le passage où les flummes ne les atteindraient pas encore. Elle se précipita vers la porte donnant sur le vestibule, avec la certitude qu'elle avait le temps de s'échapper, qu'elle serait d'un bond dans le jardin. Mais là, devant lu porte, elle trouva Detavcau, dont les poings lui barraient le passage. Klle le vit si terrible, qu'elle se précipita vers l'autre porte, celle qui ouvrait sur la galerie de bois reliant le cabinet aux bâtiments voisins de l'usine. Déjà il n'était plus temps de fuir par ce cAté, la galerie brûlait, faisant cheminée, avec un tel appel d'air, que les bureaux de l'adminislration étaient menacés. Et elle revint au milieu de la pièce, aveuglée, suffoquée, trébuchante, prise d'une rage à sentir sa robe qui flambait, ses cheveux di^noués qui prenaient feu à leur tour, sur ses épaules nues, criblées de brûlures. Et elle râlait, d'une voix affreuse :

— Je ne veux pas mourir! je neveux pas mourirl Laissez-moi passer, assassin! assnsshi I

De nouveau, elle s'était jetée vers la porte du vestibule, et elle tftcha de forcer le passage, en se ruant sur sou mari, toujours là, debout, immobile dans sa volonté

farouche. Il ne criait plus, il répéta seulement, sans violence :

— Je te dis que tu vas mourir !

Et, comme, pour passer, elle lui entrait les ongles dans la chair, il dut la saisir, il la ramena une fois encore au milieu de la pièce, changée en brasier. Ce fut alors une atroce lutte. Elle se débattait avec une force décuplée par la peur de la mort, elle cherchait les portes, les fenêtres, d'un élan instinctif d'animal blessé; tandis que lui la maintenait parmi les flammes, où il voulait mourir, où il voulait qu'elle mourût avec lui, pour tout anéantir à la fois de leur abominable existence. Il n'avait pas trop de ses deux bras solides, les murs se fendaient, et à dix reprises il l'écarla des issues. Enfin, il l'emprisonna, il l'écrasa dans une dernière étreinte, lui qui l'avait adorée, qui l'avait si souvent prise et possédée ainsi. Ensemble ils tombèrent parmi les braises du plancher, les tentures achevaient de se consumer comme des torches, les boiseries laissaient pleuvoir des tisons ardents. Et, bien qu'elle- l'eût mordu, il ne la lâchait pas, il la gardait, l'emportait au néant, incendiés l'un et l'autre, brûlant du même feu vengeur. Et ce fut fini, le plafond s'effondra sur eux, en un écroulement de poutres flambantes.

A la Crôcherie, cette nuit-là, Nanet, qui faisait son apprentissage d'ouvrier électricien, sortait de la chambre des machines, lorsqu'il aperçut, du côté de l'Abîme, une grande lueur rouge. 11 crut d'abord à quelque flamboiement des fours à cémenter. Mais la lueur augmentait; et, tout d'un coup, il comprit : c'était la maison du directeur qui brûlait. En une secousse brusque, la pensée de Nise le frappa, il se mit follement à courir, se heurta au mur mitoyen que tous deux, autrefois, franchissaient si gaillardement pour se retrouver, le franchit de nouveau sans savoir comment, en s' aidant des pieds et des mains.

m LES QUATRE EVASGILKS

Et il se trouva dans le jardin, seul encore, l'alarme n'nyanl pas Otù donnée. Celait liien la maison qui brûlait, qui s'allumait du rez-de-chaussée à la toiture, ainsi qu'un énorme bûcher, sans que personne k l'intérieur remuai. Les lenùtros restaient closes, la porte ne s'ouvrait pas, incendiée déjà, ne permettant plus de sortir ni d'enlrer, Nanet crut seulement entendre de grands cris, toute une lullc d'abominable agonie. Enfin, les persieunes d'une des fenêtres du second étage furent rabattues violemment, et Nise parut dans la fumée, toute blanclie, velue de sa chemise et d'un simple jupon. Elle appelait au secours, elle se penchait, terrifiée.

— Aie pus peur ! aie pas peur ! cria Nanet éperdumenl. Je munie 1

Il avait aperçu une grande échelle, couchée le long d'un hangar. Mais, quand il voulut la prendre, il s'aperçul qu'elle était enchaînée. Ce fut une minute d'angoisse terrible. Il avait saisi une grosse pierre, il lapait de tontes ses forces sur le cadenas, pour le briser. Les flammes runllaienl, le premier étii};e entier prenait feu, avec un tel ruduublemeni d'élincellcs et de fumée, que Nise, par moments, dispar.iissait lâ-hant. Il entendait toujours ses cris qui s'aiïolaienl, et il tapait, et il tapait, criant lui aussi :

— Attends, attends! je montel

Le cadenas s'écrasa, il put tirer l'échelle. Plus tard, jamais il ne comprit comment il était parvenu à la mettre debout. 11 y eut du prodi!|;e, il la dressa sous la fenêtre. Alors, il vil qu'elle était trop courte, et son désespoir fut tel, que lui-mémi', un in.stant, chancela dans sa bravoure de héros de seize ans, résolu à sauver cette fillette do treize, sou amie. 11 perdait la tèle, il ne savait plus.

— Altiimls, attends! fa ne fait rien, je montel Justement, l'une des deux servantes, dont la mansarde

ouvrait sur le toit, venait de sortir par sa fenêtre, cram-

ponnce au bord de la gouttière; et, folle d'épouvante, en croyant que les flammes Tatteignaienl déjà, elle sauta soudain dans le vide, elle vint s'aplatir près du perron, le crâne défoncé, tuée du coup.

Nanet, que les appels de iSise, de plus en plus affreux, bouleversaient, crut qu!elle aussi allait sauter. Il la vit sanglante à ses pieds, il jeta un dernier cri terrible.

— Ne saute pas, je monte, je monte!

Et il monta quand même le long de l'échelle ; et, lorsqu'il fut au premier étage en flammes, il entra par une des fenêtres, dont les vitres avaient éclaté, sous la violence delà chaleur. Des secours arrivaient, beaucoup de monde se trouvait déjà sur la route et dans le jardin. Et il y eut, parmi la foule, quelques minutes d'effroyable anxiété, à suivre ce sauvetage d'une enfant par un autre, si follement brave. Le feu gagnait toujours, les murs craquaient, l'échelle semblait s'allumer elle-même, vide et debout contre la façade, où ne reparaissaient ni le garçon ni la fillette. Enfin, il revint, la tenant sur ses épaules, comme un agneau qu'on emporte. Il avait pu, dans cette fournaise, monter un étage, la saisir, redescendre; mais ses cheveux grésillaient, ses vêtements brûlaient ; et, lorsqu'il se fut laissé glisser au bas de l'échelle, plutôt qu'il n'en descendit, avec son cher fardeau, tous les deux étaient couverts de brûlures, évanouis dans les bras l'un de l'autre, serrés en une étreinte si étroite, qu'il fallut les porter ensemble à la Crôcherie, où Sœurette, tout de suite prévenue, vint leur servir d'infirmière.

Une demi-heure plus tard, la maison s'écroulait, pas une pierre n'en restait debout. Et le pis était que l'incendie, après s'être communiqué, par la galerie, aux bureaux de l'administration, venait de gagner des hangars voisins et dévorait maintenant la grande halle des fours à puddler et des laminoirs. L'usine entière était menacée, le feu faisait rage parmi ces vieux bâtiments presque tous en

m LES QUATRE ÉVANGILES

bois, si diilabrés et calcinés. On Uisatl (]ue l'a aire serrante des Dclavcau, ayant pu s'écliajiper par la cuisine, avait la première donné l'ulannc aux équipes de nuit, qui étaieiit accourues de l'Abîme. Maïs les ouvriers n'avaient pas de pompe, et il avail fallu altendre que ceui de la Crèclierie, couiluits par Luc lui-mèine, ïiiisscnl fraternellement au secours de l'usine rivale, avec la pompe et le service de pompiers, une des eréalions de la Maison-Cora* mune. Les pompiers de Deauciair, dont l'organisation était 1res déri'ctu(.'ii-!c, Ji'arrivèreiil qu'ensuite. El il était trop tard, l'Alinnc flanibait, d'un bout ù l'autre de scsconstruL-IJoiis siirdiiles, sur pliisiisirîi beclarcs, en un brasier imiiiuiise, d'où li'OuiorijeiiieMt [ihis que les hautes cheminées et la lour ù tremper les canons,

Lorsque le petit jour se leva, après celte nuit de désastre, des groupes nombreux stationnaient encore devant les foyers mal éteints, sous le ciel livide et glacé de novembre. Les autorités de Beauclair, le sous-préfet Cliiltclard, le maire Gourier, n'avaieiit pas quitté le lieu du siiiislrt;; et le président Caume était avec eux, ainsi que son ^'endre, le ciipit;une Jollivet. L'abbé Harle, prévenu trop tard, n'arriva qu'au juur, suivi bientôt d'un flol de curieux, des bonriieois, des boutiquiers, les Mazelle, les Liibuqne, les Darheux, les Cnfliaux. Dn veut de teireur passait, tous causaient à voix basse, la granJe angoisse était de savoir de quelle façon une pi:rcille ciilitslrupbe avait pu se produire. Il ne restait ' (ju'un seul témoin, la servante qui avait pu fuir; et elle coulait eiimmunt madame éliûl rentrée de la Guerdache un [i.-n av;iiit minuit: tout de suite, il y avail eu un gros bruit de querelle, puis les flanimcs avaient paru. Ou écoutait, on ri''[)élait l'iiisloire ù demi-voix, les înlimes dL'viiMiîi.'iil rép"uv;intable drame. A coup sur, comme le di.^ail 1;i servante, monsieur et madame étalent morts laiis lit ruurnaise. Et l'horreur qui souillait s'accrut

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encore, lorsqu'on vil paraître Boisgelin, qu'il fallut aider à descendre de voiture, tant il était défaillant et blôme. Il eut une syncope, le docteur Novarre dut le soigner, devant ce champ de ruines, où fumaient les débris de sa fortune, et dans lequel les ossements de Delavcau et de Fernande achevaient de tomber en cendres.

Luc, cependant, dirigeait les dernières manœuvres de ses hommes, pour éteindre la halladu marteau-pilon qui brûlait toujours. Jordan, enveloppé dans une couverture, s'obstinait à rester, malgré le grand froid. Bonnaire, arrivé un des premiers, s'était signalé par son courage à sauver ce qu'il avait pu des machines et des outils, en faisant la part du feu. Bourron, Fauchard, tous les anciens ouvrier de l'Abîme passés à la Crôcherie, l'aidaient, se dévouaient, sur ce terrain si bien connu d'eux, où ils avaient peiné pendant tant d'années. Mais c'était comme un destin furieux qui grondait en ouragan, tout se trouvait emporté, balayé, anéanti, malgré leurs efforts. Le feu vengeur, le feu purificateur venait de tomber là en coup de foudre, et il rasait le champ entier, et il le déblayait des décombres, dont la chute du vieux monde l'avait obstrué. Maintenant, la besogne était faite, l'horizon ét-ait libre, à l'infini, et la Cité naissante de justice et de paix pouvait pousser le flot vainqueur de ses maisons jusqu'au bout des vastes plaines.

Dans un groupe, on entendit Lange, le potier, l'anarchiste, qui disait de sa voix rude et gaie :

— Non, non ! je n'ai pas à m'en faire l'honneur, ce n'est pas moi qui l'ai allumé;' mais n'importe, c'est de la belle besogne, et c'est drôle que les patrons nous aident, en se rôtissant eux-niùmos.

Il parlait du feu. Et le frisson de tous était si profond, que p(M'sonne ne le lit taire. La foule allait aux forces victorieuses, les autorités de Beauclair félicitaient Luc de

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son dévouement, les commcrcaiils el les petits boiifgeoiB entouraient les ouvriers de la Crécherie, achevaient de se mettre ouvertement avec eux. Lange avait raison, il est des heures tragiques où les sociétés caduques, frappées de folie, se jettent au hùclier. El, sur le ciel gris, de cette usine de l'Abîme, si noire, si douloureuse, oâ le salariait avait rîlé, aux heures dernières du travail déshonoré cl mnudil, il ne restait que quelques murs crou-' lar.ts, soutenant des carcasses de toitures, au-dessus desquelles les hautes cheminées et la tour à tremper les canons se dressaient seules, inutiles el lamentables. Vers onze heures, ce malin-là, comme le soleil s'était décidé à paraître, limpide, monsieur JérAme passa, dans sa pcltle voilure que poussait un domestique. Il faisait sa promenade hahiluellc, il venait de suivre le ' chemin des Combettes, en longeant l'usine et la ville grandissante de la Crécherie, si vives, si joyeuses, par ce temps sec et ensoleillé. El, maintenant, il voyait se dérouler le champ de défaite, l'Abîme saccagé, détruit, sous la violence juslicière des flammes. Longuement, il regarda de ses yeux vides et clairs, d'une transparence d'eau de source. Il n'eut pas un mot, pas un geste, il regarda simplement, cl il passa, et rien ne disait s'il avait vu et compris.

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