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linge qu’elle possède, on le lui prend à vil prix: elle ne peut se libérer, alors la placeuse insiste pour être payée, puis elle fait d’infômes propositions, que la misère, la nécessité, finissent par imposer. A. un pareil mal, le remède est facile. La société n’a qu’à se mettre à la tète des maisons de placement, elle n’a qu’à confier aux sœurs de charité le soin de chercher aux jeunes filles des maîtresses ou de l’ouvrage.
Cette institution offrirait des garanties qu’elle seule pourrait donner ; je voudrais que dans ces maisons, la jeune fille trouvât de l’ouvrage jusqu’au moment où elle serait placée; elle ne perdrait pas ses bonnes habitudes, gagnerait de quoi subvenir à ses besoins; la misère ne la conduirait pas à la honte. Qu’on remarque qu’elle demande du travail, que son vif désir est de ne devoir son pain qu’à elle-même, et l’on pensera que la société doit lui tendre la main ; autrement elle devient responsable de son naufrage, car l’une demandait secours, l’autre pouvait en donner et ne l’a pas fait.
Ce que je propose me semble aussi dans l’intérêt des maîtres et patrons; ils trouveraient des domestiques , des ouvrières , que la débauche n’aurait pas souillées, qui n’auraient pas perdu la première habitude du travail ; ils obtiendraient sur leurs antécédents des rensei-
gnements certains. La placeuse qui vend les places qu’elle procure envoie indistinctement des filles honnêtes dans des maisons sans mœurs, des filles corrompues chez des gens à bons principes. La sœur de charité agira sans consulter son propre intérêt ; elle fera le bien pour le plaisir d’en faire, et ne trompera personne, parce que la religion lui défend le mensonge.
La loi pénale ne protège pas les mœurs menacées au sein de la famille. Rien ne défend la jeune fille contre la brutalité de son père et de son frère, la mère contre les passions furieuses de son fils. L’idée d’un pareil crime fait frémir; tous les cœurs honnêtes se diront, au sujet de l’inceste, ce qu’on disait à Athènes au sujet du parricide : La loi n’a pas prévu ce crime, parce qu’il n’existe pas.
En 517, un concile fut convoqué à Lyon, pour réprimer un seul inceste.
Depuis, l’inceste en ligne directe fut puni de mort ; la même peine frappa le confesseur et la pénitente; souvent, à cette peine atroce, on substituait le jeûne et la prison, pour le prêtre et la femme qu’il avait séduite.
Aujourd’hui, la loi considère le père et la fille, le fils et la mère, comme des individus étrangers l’un à l’autre. Quand les mœurs sont
pures, quand la nature et la conscience sont écoutées dès qu’elles parlent, les codes peuvent se taire , ils sont inutiles : mais quand les passions régnent en despotes, quand aucun obstacle moral n’arrête leur course impétueuse, alors la loi doit relever la tête et les écraser.
Long-temps j’ai refusé de croire à l’inceste; ce me semblait une fiction faite pour la tragédie; et si, de loin en loin, nos vieux parlements avaient à juger de pareils crimes, l’atrocité de la peine me démontrait la rareté du fait. Mais la vie judiciaire tue une à une les illusions du cœur. Quand le prêtre , dans son confessionnal , reçoit l’aveu des fautes que commet la fragilité humaine, au moins a-t-il la consolation d’entendre les pleurs du repentir. Au parquet, les crimes se révèlent et s’enregistrent froidement, comme les faits les plus simples. Là se déroule la longue chaîne des turpitudes et des dérèglements qui déshonorent l’espèce humaine; là, de jeunes filles viennent imputer à leur père d’infâmes attouchements , d’affreuses tentatives ; là , de malheureuses créatures avouent sans rougir qu’elles partagent la couche d’un père ou d’un frère, et leur attribuent avec impudence la paternité de l’enfant qu’elles portent dans leur sein.
Que de pauvres mères sont venues conter, en
pleurant, qu’elles avaient pour rivales leurs propres filles! d’autres se disent victimes des brutales amours de leurs fils. Faut-il dire que quelquefois j’ai vu le père et la fille maltraiter la mère et la chasser honteusement de sa propre maison , pour y goûter en paix , si Dieu le permettait, leurs coupables amours.
Et lorsque toutes ces misères sont connues d’un procureur du roi, la loi le condamne à l’inaction; oh! c’est alors qu’on sent combien est vicieuse une législation qui laisse à la justice de Dieu le soin de punir des actes qui font tant de mal sur la terre. A la société, qui demande vengeance, aux bonnes mœurs, à la religion, à la nature, qui s’indignent, au malheureux, qui pleure et vient demander justice et secours, l’homme de la loi doit répondre : « Je ne peux rien , je ne ferai rien. »
Qu’on ne me dise pas que le ministère public peut faire des remontrances : nul n’est censé ignorer la loi ; cet adage est une vérité , et l’on sait bien répondre maintenant aux reproches du parquet : < La loi ne le défend pas , de ✓
quoi vous mêlez-vous? » Le ministère public est le gardien des bonnes mœurs; mais il doit se renfermer dans le cadre que lui a tracé la loi ; s’il en sort , il risque de tomber dans l’arbitraire. Et, d’ailleurs, que feront les re-
proches d'un homme étranger au coupable, d’un honnne dont les menaces n’ont pas de sanction , dont le blâme n’est plus qu’une opinion qu’il est permis de réfuter ? L’incestueux n’a-t-il pas fermé l’oreille au cri de sa conscience, aux plaintes de la nature, n’a-t-il pas ri des pleurs de sa famille? La religion n’a plus de prise sur lui, il n’a pas de croyance. En face d’un pareil homme, une seule puissance peut rester debout : la crainte du châtiment.
Chose bizarre ! la loi prohibe le mariage entre le père et la fdle , le fils et la mère, le frère et la sœur, parce que ce serait violer les lois de la nature , et la loi leur permet de se séduire, de se corrompre l’un l’autre, et de vivre ensemble comme des brutes, chez lesquelles la voix du sang se tait dès que les passions parlent. 11 y a là quelque chose qui choque le bon sens : la loi qui n’est pas conséquente, la loi qui permet des actes plus immoraux que ceux qu’elle défend, est mauvaise. Le législateur qui autorise l’inceste en ne le punissant pas manque à son devoir; il répondra de son inaction.
11 est des actes que toutes les nations ont frappés de châtiments souvent barbares , et que la loi française juge à propos de laisser impunis. Je veux parler des crimes contre nature.
Si ceux qui ont de pareils loris à se reprocher sont fous, qu’on les enferme : les bonnes mœurs ne doivent pas être le jouet des insensés. S’ils sont assez malheureux pour avoir conservé leur raison au milieu de leurs égarements , ils doivent alors rendre compte de leur conduite à la société. Entre la peine du feu que prononçaient les arrêts du temps passé, et l’ indifférence du xix” siècle, on peut prendre un parti intermédiaire : la dégradation civile et civique me semblerait une flétrissure suffisante. C’est dans sa dignité d’homme qu’il faut atteindre celui qui a oublié ce qu’il se devait à lui-même, ce qu’il devait de respect aux lois divines et naturelles.
L’adultère en France est rarement pris au sérieux , et cependant il y a peu de fautes qui causent de {dus grands malheurs. Que d’existences brisées et perdues à jamais par suite d’une liaison coupable! Le tort que l’on éprouve dans sa fortune pécuniare se répare facilement: comment retrouver le bonheur anéanti ? Les blessures du corps se ferment, il y a des médecins pour elles : qui guérira les blessures du cœur ? qui peut rendre à l’homme la femme qui avait sa confiance et son amour , la femme qui devait l’aider à porter le fardeau de la vie , calmer ses inquiétudes, adoucir ses chagrins et
consoler ses vieux jours? Qui peut rendre à la femme l’homme qui avait promis d’être son appui, son protecteur, celui qui devait embellir sa vie, la faire estimer de tous et partager avec elle tout ce qu’il aurait acquis d’aisance et de considération?
Leurs enfants portent la peine des fautes qu’ils n’ont pas commises. Au bas-âge, ils ont perdu les soins de leur mère, les conseils du père dans la jeunesse , leurs amis les plus sûrs dans le cours de la carrière.
La loi moderne punit l’adultère de la femme de deux ans de prison au maximum; c’est la peine de celui qui porte volontairement un coup à autrui : quelle différence, cependant, dans les conséquences de ces deux faits !
Le mari qui entretient une concubine dans la maison conjugale peut être condamné à une amende de cent francs à deux mille francs, comme si sa faute n’était pas plus grave que celle de sa femme! L’homme n’a-t-il pas reçu du Ciel une volonté plus ferme que celle de la femme , n’a-t-il pas plus d’énergie qu’elle pour résister aux mauvaises passions ?
La loi punit de prison la femme qui manque une fois à son devoir : pour qu’elle demande quelques francs au mari, il faut qu’il y ait de sa part volonté de persister dans le mal : me-
sures prises pour satisfaire ses désirs à son aise et sans obstacle, pour outrager chaque jour la seule femme qu’il devait aimer.
De quels soins protecteurs la loi n’environnet-elle pas le complice de la femme adultère! elle n’ose le déclarer excusable, mais elle veut qu’on ne puisse invoquer contre lui que le flagrant délit ou sa propre écriture.
Dans nos climats tempérés, les femmes en général ont peu de passions physiques; leur sang est calme et leur cœur ne cherche pas les orages. Combien peu de femmes ont seules rêvé l’adultère, se sont décidées seules à se livrer au premier venu! Elles laissent plutôt faire le mal qu’elles ne le font; elles pèchent plutôt passivement qu’acti veinent; et cependant, à elles la loi réserve son châtiment sévère; contre elles toutes preuves sont bonnes : comme si la condamnation ‘prononcée contre elle ne punissait pas sa famille, ses enfants; comme si son honneur était à elle seule et n’appartenait pas aux siens! Pourquoi donc avoir pour le complice tant de ménagement? est-ce parce qu’il aura, lui, conçu le projet de séduire la femme d’autrui, parce que, sans respect pour le lien du mariage, sans s’inquiéter des suites de ses projets, il aura sacrifié à ses désirs d’un jour, l’avenir entier d’une femme, le bonheur de tout une famille.
Bien plus, chose bizarre, il peut se faire que la femme soit condamnée pour avoir commis le délit d’adultère avec un individu connu de tous, et que la loi épargne, parce qu’on ne pourra invoquer tel genre de preuve contre lui. Comme si les preuves bonnes pour former une conviction contre la femme ne devaient pas suffire pour convaincre à l’égard du complice! La loi qui admet deux genres de conviction pour un même fait suivant la qualité des personnes, est immorale, parce qu’elle est injuste. Aujourd’hui, la société, d’accord avec la raison, ne compte plus les témoignages, elle les pèse; elle n’examine plus leur nature matérielle , elle discute leur valeur morale. Toutes les fois qu’un délit est établi, il faut que le coupable soit condamné; mais que jamais l’impunité et la conviction d’un crime ne se trouvent en face : c’est un résultat que la raison réprouve.
La vieille Rome punissait l’adultère de peines arbitraires. Auguste soumit ce crime à l’accusation publique et le punit de mort. Justinien condamna la femme adultère à rester deux ans dans un couvent, et si, dans cet intervalle, son mari ne lui pardonnait pas , à y passer le reste de ses jours. A Sparte , l’homme adultère était puni comme le parricide. Les Saxons condamnaient la femme adultère au feu , et son com-
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plice à être pendu à un gibet élevé sur les cendres du bûcher. Edmond , roi d'Angleterre, punit l’adultère comme le meurtre. Canut voulut que l’homme fût à jamais banni et que la femme eût le nez et les oreilles coupés. En Judée, au Japon, au Mexique, la peine de mort frappait les adultères. En Afrique, la femme adultère était vendue au prolit du roi. Charlemagne classe l’adultère du mari parmi les crimes capitaux. Plus tard, on suivit la loi de Justinien, à quelques modifications près. La dot de la femme fut confisquée au proüt du mari; elle fut privée de tous ses avantages matrimoniaux; on la renfermait au couvent pendant deux ans; si, dans cet intervalle, le mari ne la ramenait pas chez lui , ou s’il venait à mourir, la femme était condamnée à être rasée, voilée, et à rester religieuse toute sa vie. Qu’on n’aille pas croire que je pleure les peines atroces des anciens jours; mais je vois avec peine des actes qui auraient dû toujours être considérés du même œil, tantôt frappés de mort , tantôt impunis : pourquoi le bien n’est-il pas toujours bien, le mal toujours mal? Pourquoi des siècles qui n’ont pas vu luire le ûambeau de la civilisation, pourquoi des nations, plongées dans les erreurs du paganisme, de ce culte aux mœurs effrénées, ont-
elles mieux compris le respect dû à la loi du mariage, que nos législateurs, si fiers du siècle qui les a vus naître?
Un conseiller au parlement de Toulouse fait condamner sa femme pour adultère; mu par un sentiment de pitié, il veut la reprendre; la compagnie lui déclare que cela est contre la dignité et l’honneur de sa. charge, et qu’il ait à s’en démettre s’il persiste dans ses intentions. Il y a loin de cette manière d’envisager les choses aux dogmes prêchés par la littérature du xix' siècle.
C’est au milieu du peuple qu’il faut étudier les conséquences de nos lois; c’est là que le mal arrive à son maximum. 11 ne faut ni rapport de police ni enquête judiciaire pour savoir la vérité , elle se révèle d’elle-mème. Chaque jour amène devant les magistrats des confessions faites sans réserve comme sans honte. Ce sont des maris qui mettent leurs femmes et leurs ménages en communauté avec leurs voisins. Ce sont des séparations volontaires faites sur consentement écrit , que les époux se donnent réciproquement , et qui n’ont d’autre but que la consolidation d’unions illégitimes et réciproques. Si la femme résiste à la séparation, elle est maltraitée. Si le mari n’y consent pas , la femme le quitte et fuit au loin avec son amant.
11 y a parmi ces gens un oubli complet des lois naturelles et religieuses. Le mariage n’est plus à leurs yeux qu’un contrat civil forme dans l’intérêt tout matériel des futurs, et qui [peut se dissoudre dès qu’ils n’y trouvent plus leur compte.
Le vice spécule sur les obligations du ma^ riage. Le mari prostituera sa femme à son profit. La femme dépensera avec son amant le prix des journées gagnées par le mari ; tout ce que la communauté possède est souvent sacrifié par le mari à l’entretien d’une concubine, et la débauche dévore en quelques mois le fruit de plusieurs années de travail et d’économies.
L’époux fidèle à ses serments se trouve sans ressources. On lui laisse les charges du ménage, les vieux parents à soutenir, les enfants à élever. Désespoir et misère, voilà ce qui lui reste.
Il faut plaindre le pauvre, fùt-il malheureux par son immoralité. 11 ne fait pas les mœurs, elles descendent sur lui; les puissants du siècle inventent, dictent les lois et donnent l’exemple; le peuple regarde et copie, écoute et obéit. C’est donc d’en haut que doit venir la réforme. C’est dans la loi qu’il faut chercher un remède à l’adultère,* e< je ne dirai plus qu’un mot à cet égard.
Un homme prend une échelle, pénètre la nuit dans une maison habitée, et vole deux francs, par exemple : le pauvre, avec une journée de travail, réparera cette perte; le riche ne s’en apercevra même pas : on enverra le voleur au bagne. Le débauché brise le bonheur d’un ménage et tue l’avenir de deux familles; il reste impuni. 11 faut plaindre les nations qui défendent mieux les écus que les mœurs, la félicité matérielle que le bonheur de l’âme et la paix du cœur.
Les acquittements que les journaux enregistrent comme des victoires dans les affaires d’infanticides ne prouvent pas que ce crime soit imaginaire. Il existe et se reproduit sans cesse. Son immoralité est avouée de tous, et cependant constatation d’infanticide et déclaration de non culpabilité sont deux faits qui semblent enchaînés l’un à l’autre; on recule, dit-on, devant la rigueur de la peine. Ce châtiment est cependant logique; c’est la peine que prononçait en pareil cas l’ancienne Rome, c’est celle qu’infligeaient nos vieilles ordonnances. Comment se fait-il que ce qui était juste pendant vingt siècles ne le soit plus de nos jours? Le bien et le mal sont des faits absolus , mais il n’en est pas de même de l’espèce humaine ; tour à tour pieuse ou athée, croyante ou sceptique, sloï-
cienne ou énervée, puritaine ou dissolue, la société imprime son cachet sur ces hommes que le hasard élit et appelle à rendre la justice. Au seizième siècle, le jury eût condamné l’infanticide , au dix-neuvième siècle il l’acquitte.
Faut-il donc que le législateur, en présence de pareils résultats , s’enveloppe dans son manteau et attende des jours meilleurs? Non. Son devoir est de lutter contre le torrent qui déborde, et de lui opposer une digue faite pour lui.
Mieux vaut une répression inférieure à la gravité du crime que l’impunité. Ne peut-on pas corrcclionaliser le crime d’infanticide et le punir d’un à cinq ans de prison?
Ce qui serait mieux encore , ne serait-ce pas de prévenir le crime? La crainte du châtiment est un moyen préventif; faites de l’infanticide un délit , il sera frappé. La peine sera peu grave ; le soin de l’appliquer appartiendra exclusivement aux magistrats, à des hommes imparfaits sans doute, mais qui, par habitude au moins, restent sourds à la voix des passions et n’écoutent que le vœu des principes de l’ordre social.
le sais que dans certains tribunaux on qualifie l’infanticide d’homicide par imprudence. On juge la question en fait : elle se soustrait ainsi au pourvoi en cassation, et le crime est puni; oui, mais aussi la loi est violée, et l'ar-
bitraire prend sa place. Ce procédé me semble au-dessous de la dignité de la magistrature : respect à la loi, même mauvaise, uniquement parce qu’elle est la loi. Qu’elle reste debout au milieu du naufrage des principes, elle seule peut sauver la société. Mais qu’elle se défende elle-même, qu’elle se modifie, qu’elle soit toujours applicable, si elle veut être appliquée et sortir triomphante dans les luttes qui s’engagent contre elle.
Ce n’est pas tout de prévenir l’infanticide par la crainte d’un châtiment, il faut l’atteindre pour ainsi dire dans sa préméditation. Presque toujours il sera résolu avant d’être commis. La loi moderne présente ici une lacune qu’il faut combler.
La loi romaine et les ordonnances de nos rois punissaient de mort toute femme qui avait celé, soit sa grossesse, soit son enfantement. Un arrêt du 42 février 4734 fut prononcé dans une espèce où la grossesse avait été celée, sans cependant qu’il y ait eu mort d’enfant ; la mère fut condamnée à être fustigée nue, la corde au col, flétrie d’un fer chaud , marquée , et bannie à perpétuité; ses biens furent confisqués. Une pareille législation n’est que de la barbarie : elle devait périr, mais la révolution fit sur ce point ce qu’elle a fait sur tant d’autres, elle passa
d’une extrémité à l’autre; elle substitua l’impunité complète à une peine excessive, et par suite injuste.
L’intérêt de l’enfant veut que toute grossesse cachée, tout accouchement celé, soient punis. Combien de ces petits malheureux sont-ils morts sans la volonté de la mère, parce qu’elle n’avait rien prévu, parce que personne n’avait veillé près d’elle, que personne n’avait secouru la mère et l’enfant! Une fois la grossesse avancée, les secours de la famille, du voisinage, de la charité, ne manqueront pas; les enfants seront sauvés.
Us le seront, surtout parce que le crime d’infanticide deviendra impossible. La mère sera environnée de témoins, ou bien il faudra que les témoins deviennent co-auteurs ou complices. Cette nécessité augmentera la difficulté de commettre le crime et le rendra plus rare.
Que de jeunes filles se disent : Si l’enfant meurt, je garderai le silence; s’il vit., j’avouerai ma faute; que de fois la pensée du crime n’a-telle pas surgi dans cette cruelle alternative! que de jeunes mères ont succombé dans ce terrible isolement!
Que la loi punisse d’une amende et d’un emprisonnement de courte durée , les dissimulations de grossesse et d’enfantement, ces incon-
vcnienls disparaîtront; dans aucun cas l’impunité ne sera possible. Entre la crainte d’un châtiment inévitable et la honte d’avouer une faute, la nature fera entendre sa voix , l’amour maternel triomphera.
Il faut aussi que la charité vienne à l’appui de la loi. Il faut assurer des secours au mères non mariées. Qu’on ne regrette pas de pareilles aumônes. La main qui donne a plus de pouvoir pour ramener au bien que la main qui se ferme ; la voix qui console arrive au cœur plus vite que celle qui menace.
Je dois encore signaler une plaie de l’ordrè social actuel : fille du xvui* siècle, elle a survécu aux temps qui l’ont vue naître.
Les premiers essais de l’imprimerie furent consacrés à reproduire les chefs-d’œuvre des temps passés et des ouvrages de théologie. C’est en latin que furent écrits les ouvrages les plus hardis du temps ; les clercs , les membres des universités, quelques laïques, pouvaient seuls les comprendre. Tous ces écrits hors la portée du peuple, ne pouvaient ni l’améliorer ni le perdre. L’instruction se répandit, la langue française se forma, et le pauvre devint lecteur.
Alors surgit cette littérature riant de tout et ne respectant rien. Elle fit la guerre aux préjugés ; elle avait raison, mais elle ébranla les
bons principes ; les uns et les autres s’écroulèrent ensemble.
Aujourd’hui , la morale et la religion luttent contre le passé et en appellent à l’avenir. Pour leur venir en aide , on doit diviser les livres en trois classes : les ouvrages utiles, ceux qui sont indifférents, ceux qui sont dangereux. Il faut multiplier les premiers , laisser subsister les seconds, et traduire avec énergie chacun des derniers devant la justice du pays, jusqu’à ce que condamnation s’ensuive. Mais il ne faudrait pas remettre en question les choses jugées. Un ouvrage une fois condamné ne devrait plus être débité sous aucun prétexte. II faudrait que l’éditeur, le vendeur d’un livre proscrit, fussent punis sur la simple lecture du premier arrêt , autrement la justice des hommes est sans dignité, car elle est exposée à se contredire sans cesse.
Il est ridicule qu’un jury du midi puisse permettre ce que défendra un jury du nord; qu’un ouvrage condamné à dix heures du matin puisse être proclamé bon un quart d’heure après. D’un autre côté, je ne veux pas que le premier jury saisi puisse faire subir à toute la société la conséquence de sa manière de voir. Mais je voudrais que la nation fît connaître sa volonté par ses représentants réunis en corps ;
la société entière alors sera sous les armes , le danger lui sera signalé, ce sera à elle à se défendre. La loi prendrait elle-même le soin de désigner les ouvrages prohibés ; sa mise à exécution ne serait plus que l’examen d’une question de fait, qu’on peut sans inconvénient confier aux tribunaux correctionnels.
L’homme dont l’existence entière est dans le travail, a besoin du calme de cœur et de repos de l’esprit : malheur à lui si le sang bouillonne dans ses veines, si des idées brûlantes, des rêves désordonnés, viennent fouetter son imagination ! La pioche ou la plume seront lourdes à ses mains; pensif et soucieux, il oubliera les besoins du jour et ceux du lendemain, il oubliera que sa vieille mère, sa {jeune femme, ses enfants, attendent avec impatience son retour et du pain.
Qui peut mieux que les mauvais livres maîtriser l’âme du travailleur! l’ennui des choses sérieuses s’emparera de lui ; la besogne qui demande patience, soins continus et persévérance, le fatiguera; il sera dégoûté du labeur que chaque jour ramène périodiquement; il cherchera à changer de métier, de profession; bientôt il verra que ce n’est plus tel travail en particulier , mais le travail en général qui est devenu pour lui une charge sous laquelle il succombe.
S’il est jeune, un leu dévorant roulera dans ses veines, et les passions lui tendront leurs bras, où il se précipitera sans voir l'abîme où va s’engloutir le torrent qui l’entraîne.
S’il est dans l’âge mûr, il rêvera sans cesse à ces fortunes faites comme par magie, à ces carrières parcourues avec la rapidité de l’éclair. L’ambition et la cupidité ravageront son cœur.
Le champ labouré ne sera pas ensemencé, l’arbre abattu ne sera pas mis en œuvre, la toile ébauchée, le marbre entamé, resteront sans vie et sans forme; les études laborieuses, les pénibles recherches, seront sans fruit. Cet homme, jadis plein de courage et de résignation, cet homme, qui dirigeait vers un noble but toutes les forces de son corps , toutes les ressources de son intelligence , ne sera plus qu’un rêveur oisif, jouet de ses passions et toujours leur dupe; il marchera les yeux fermés à l’avenir que Dieu lui fera dans sa colère ou sa pitié.
Heureux si l’homme que les mauvais livres ont perdu est isolé sur la terre ; mais s’il y est des existences qui vivent de la sienne, quel sera leur sort ? femmes et enfants , que n’y perdrez vous pas! appui, conseils, secours, du pain, peut-être vont vous manquer! le cœur de votre meilleur ami n’est plus avec vous, des passions ou des chimères vous l’ont ravi à jamais.
Je suis qu’il est des âmes fort idées par une éducation solide que rien ne peut ébranler. Ces gens peuvent tout entendre, tout voir, tout lire sans danger, mais leur nombre est petit. Or , ce n’est jamais pour la minorité que sont faites les lois , on les crée pour protéger les masses contre les dangers qui les entourent.
Législateurs, répandez è pleines mains le livre qui ennoblit l’âme, qui l'arrache à la souillure des passions; mais frappez, foulez aux pieds la littérature sans mœurs, qui dégrade l’esprit et voleanise l’imagination, l’œuvre qui rit du Très- Haut et met l’homme au niveau de la brute , l’œuvre qui peint le bonheur au milieu des débauches et ne donne aux désirs de l’homme d’autre frein que le dégoût et l’épuisement.
La passion du jeu est encore une des causes qui ruinent le travailleur; le jeu, par ses chances diverses, ses combinaisons, ses calculs, séduit les âmes ardentes, les arrache à des travaux dont la récompense est modeste , mais sûre, et les lance dans une carrière au bout de laquelle ils n’ont gagné que misère et désespoir. Je ne parlerai pas seulement des pertes d’argent : que de gens ont perdu leur honneur au jeu !
Les loteries sont prohibées, les maisons de jeu sont fermées : honneur au gouvernement qui a trouvé moyen , après tant de siècles de vains
regrets, de concilier les intérêts du fisc et ceux de la morale!
Les vices ne s’éteignent pas devant la législation qui les proscrit; ils se cacbent; on peut les poursuivre, je le sais; mais, pour les anéantir, il faut plus que l’action du magistrat ; il faut que la morale publique, la lumière de la civilisation , la vraie religion , prêtent main-forte à la loi : c’est aux pères de famille, aux chefs d’ouvriers, à tout ceux qui trouvent dans leur position le droit de donner des conseils autour d’eux, à faire l’éducation des générations qui viennent.
Si minime que soit la somme jouée par l’homme de journée, elle est énorme pour lui; aussi le législateur doit-il chercher par toutes les voies possibles à empêcher les pauvres de risquer leur argent : ce n’est pas en famille qu’il faut craindre la passion du jeu chez l’ouvrier ; on ne peut l’atteindre dans des chambres particulières ; mais il faut la poursuivre à outrance dans les cafés et les cabarets. Je reviendrai bientôt sur ce sujet.
Après avoir parlé de la débauche et du jeu , il nous reste à examiner le travailleur aux prises avec la passion du vin, autrefois en honneur dans la haute société , aujourd’hui tombée dans le domaine exclusif du peuple : c’est là cependant le dernier asile que la civilisation
aurait dû lui laisser. Dans toutes les classes , elle n’enfante que dégradation et abrutissement; elle fait plus chez le pauvre, elle le réduit à la misère.
L’homme du peuple a tellement pris le goût du vin , que boire est devenu pour lui une de ses habitudes fondamentales. Il passe au cabaret des heures lixées régulièrement, des jours dont le retour est périodique. L’ouvrier fait le lundi, quelquefois les excès du lundi entament la journée du mardi , ou suffisent pour rendre impossibles les travaux du lendemain. Dans quelques villes, on fait le jeudi une petite fêle, c’est-à-dire qu’on ne travaille qu’une demi-journée.
L’ouvrier débauché perdra donc le prix de cent trente journées environ par an. Ce n’est pas tout; s’il ne gagne rien, il dépense sans utilité pour lui ou sa famille; il n’est pas de jour d’oisiveté qui ne coûte au moins le prix d’une demi-journée de travail; il faut donc encore retrancher de son actif le prix de soixante-cinq journées de labeur : nous arrivons à cent quatre-vingt-quinze; plus de quinze jours par an , il sera moralement ou physiquement incapable de faire sa besogne ; nous voici à deux cent dix ; il ne travaillera donc que cent cinquante-cinq jours par an, et il faudra ce-
pendant qu’il pourvoie à son existence, à celle, de sa famille, pendant trois cent soixante-cinq journées : on voit tout de suite quelle est la conséquence de sa conduite; il est inutile d’insister sur ce point. L’intérêt de là société, celui de l’ouvrier, de sa famille, veulent impérieusement qu’on lutte contre de pareils abus.
Avant la Révolution, les réformateurs se plaignaient du trop grand nombre de jours fériés dont l’obligation était imposée par l’Eglise. 11 fallait y joindre les fêtes toutes volontaires des confréries, qui suspendaient aussi les travaux.
Aujourd’hui, ce n’est pas aux offices que l’ouvrier perd son temps, la Révolution y a mis bon ordre ; mais le journalier s’est composé un calendrier enrichi de fêtes qui n’existent que pour lui seul ; il a pris soin de faire renaître et d’augmenter les abus supprimés à son profit.
Il ne faut pas croire que sous l’ancien régime, l’autorité ait vu d’un œil indifférent l’ouvrier perdre son temps dans les cabarets. Elle régla l’heure à laquelle on devait les fermer : en 1781, à Paris , c’était à 8 heures en hiver , à 10 heures en été.
Ne serait-il pas sage de régler cette heure sur celle où finit le travail? les cabarets ne devraientils pas se fermer une demi-heure ou trois
quarts d’heure après la fin des travaux? c’est assez pour que l’ouvrier se rafraîchisse et répare ses forces; on ne doit pas lui laisser le temps de faire dans les tavernes un séjour inutile et toujours ruineux.
Louis XVI supprima les confréries en 1777, les fêtes de patrons en 1779. La dévotion n’y était plus guère pour rien , les cabaretiers seuls en profitaient.
Citons encore la sage ordonnance du 7 septembre 1778. Elle fait défense aux cabaretiers de recevoir des assemblées sous le nom de compagnons et ouvriers du devoir, dévorants, passés , gavots , bons enfants , à peine de fermeture et même de privation d’état.
« Et attendu », y est-il dit, « que nous sommes informés que les ouvriers, après avoir reçu le prix du travail de la semaine , se rendent le samedi au soir au café et au cabaret , et que , malgré les ordonnances , arrêtés et règlements, ils ne cessent de jouer dans lesdits cafés et cabarets, dépensant le prix du travail de la semaine , rentrent chez eux sans avoir de quoi donner du pain à leur famille, et se ruinent insensiblement ;
» Nous faisons très-expresses inhibitions et défenses à tous cabaretiers, même aux cafetiers , de donner à boire à aucuns journaliers les
samedis et veilles de fêtes après 9 heures du soir en hiver et 40 heures en été, et de les laisser jouer à quelque jeu que ce soit , sous peine , lesdits cafetiers et cabaretiers, d’être responsables des pertes que les ouvriers pourraient faire et de telle amende qu’il appartiendra. »
Cette sage loi n’a pas eu besoin pour naître que la monarchie fût renversée au profit d’une sanglante démocratie. Sous l’ancien régime , la messe et les prières remplissaient en partie les jours de loisir dont jouissait l’ouvrier. Aujourd’hui , bien peu d’entre eux fréquentent nos églises : ce moyen de résistance aux mauvaises passions manque à la société de nos jours. Le dimanche n’est plus qu’un jour ou l’atelier est fermé plutôt qu’à l’ordinaire. On travaille le dimanche pendant cinq ou six heures ; le vrai jour de fête , le jour d’oisiveté complète, c’est le lundi.
N’en déplaise à nos philosophes, je pense qu’il serait bon de faire observer le dimanche; l’ouvrier voudrait sans doute regagner la demijournée qu’il aurait perdue à ce règlement, et déjà un premier coup serait porté au régime du lundi.
Si on observait le dimanche , l’ouvrier se reposerait le jour où chacun se remet des fatigues de la semaine ; il serait en famille ; ses enfants
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n’iraient pas à l’école et ne le quitteraient pas; sa femme, qui ne fait pas le lundi et qui se repose le dimanche, l’accompagnerait, il ne penserait plus autant à boire, ou du moins il n’oserait donner un pareil exemple à sa jeune famille, et le sentiment de ses devoirs de père combattrait le cri de sa passion.
Ce n’est pas tout d’exiger le repos du dimanche, il faut imposer le travail le lundi. Il est difficile que la loi puisse atteindre ce dernier but par une pénalité ; elle ne peut espérer y arriver que par des voies indirectes, d’abord, en gênant par tous les moyens de fait et de droit les débauches du lundi, surtout en faisant un appel à l’humanité, à la sagesse des chefs d’ateliers. Hâtons-nous de le reconnaître , dans les villes de fabriques, à Rheims notamment, de nombreux chefs de maison tiennent la main à ce que tous les ouvriers travaillent le lundi. La société doit les remercier de leur philanthropique sévérité. Des amendes du refus de travail pour quelques jours, et même l’expulsion définitive, voilà les armes qu’ils emploient : leur triomphe est infaillible quand ils persévèrent avec fermeté dans la réforme qu’ils ont entreprise.
La société leur doit aide et assistance. Il faut que ses lois, sa police, viennent appuyer leurs paternels efforts.
La passion du vin est une des causes de la misère de l’ouvrier ; elle ruine sa santé et vide sa bourse.
L’abus du vin et des liqueurs fortes est la source d’une foule de maladies graves qui mènent au tombeau , ou lèguent au malade guéri la stupidité et même la folie. Parmi les morts subites, dont le relevé se fait chaque année dans les parquets de France , il en est un grand nombre dont l’ivresse est la seule cause.
Déjà, sous ce rapport, le législateur n’esl-il pas fondé à lutter contre l’ivresse? La société a le droit incontestable de prohiber tout ce qui peut préjudicier directement ou indirectement à l’un de ses membres.
Derrière l’ouvrier qui s’enivre, que de fois n’y a-t-il pas une pauvre mère, une jeune femme, de petits enfants qui attendent du pain ! Si le fils, l’époux, le père, abrutis par les passions, restent sourds aux cris de leur conscience, s’ils foulent aux pieds le plus saint de leurs devoirs, la société doit s’élever, et, protectrice des faibles oubliés, arrêter de sa puissante main le malheureux au bord de l’abîme, et le forcer à vivre pour être le soutien de ceux qui ont dû compter sur lui.
Elle le doit encore sous un autre point de vue: la passion du vin ne tue pas toujours, mais in-
failliblement elle absorbe le gain de l'homme de peine : c’esl là une de ses conséquences inévitables.
Si le journalier ne nourrit pas sa famille, qui donc la soutiendra? la charité publique, soit; mais qu’est-ce que la charité publique, si ce n’est la société, fille du christianisme et mère des établissements de bienfaisance.
Pourquoi donc irait-elle prodiguer ses trésors à une famille qui pourrait s’en passer, si un homme le voulait? Pourquoi donnerait-elle, quand devant elle elle voit un débiteur qui peut payer sa dette? Qu’elle soit caution, mais voilà tout. Avant tout, que la loi contraigne le véritable débiteur à remplir les obligations les plus sacrées qu’aient jamais imposées les institutions divines et humaines. N’y a-t-il pas dans ce monde assez de misère que la prudence des hommes n’a pu prévoir, assez de malheurs que rien ne peut prévenir! Voilà les cas pour lesquels la société doit garder ses aumônes.
Qu’elle lutte donc contre l’ivresse, car l’homme qui s’enivre et qui abandonne les siens vole l’argent des malheureux. Elle défendra non-seulement les intérêts d’une famille, celui des pauvres, mais elle se protégera elle-même contre le crime.
L’ivresse mène à la débauche , puis à la pa-
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resse , mère de toutes les fautes qui déshonorent l’espèce humaine. L’homme qui passe sa vie dans les cabarets ne veut plus travailler ; il faut qu’il mendie ou qu’il vole; il commence par l’un et finit par l’autre. Feuilletez les dossiers qui passent aux cours d’assises, interrogez les biographies des malheureux qui montent sur les bancs des accusés; tous, peut-être, auront sacrifié aux débauches des cabarets, des habitudes laborieuses ; un grand nombre, avant de se rendre coupables, auront cherché dans le vin une audace, une férocité que leur bon naturel leur refusait. Un grand nombre auront commencé par étouffer au bruit des verres le cri de leur conscience , et noyé au fond des coupes les derniers débris de leur honneur expirant.
L’ivresse prépare aux crimes prémédités de sang-froid ; elle mène tout droit aux crimes d’inspiration subite, aux forfaits de violence; elle brûle le sang et met la tête en feu. L’homme ivre n’est plus qu’une brute; heureux s’il lui reste de l’instinct. Le mépris de la loi , les luttes sanglantes, le viol, le meurtre même, ne seront plus que jeux pour lui.
Que de malheureux passent rapidement du bien au mal , et paient une heure d’ivresse des regrets de toute leur vie , parfois de leur honneur! Qu’ils expient cher quelques moments
d’un plaisir brutal. La société qui les a flétris ne peut-elle pas se reprocher d’avoir encouragé l’ivresse en ne la punissant pas?
Il faut donc combattre la passion du vin; l’intérêt présent de la société, celui de son avenir, le veulent. N’écoutez pas le malheureux qui vous dira que l’ivresse pour lui, c’est le bonheur, qu’il trouve l’oubli de ses maux au fond du verre qu’il vide. Arrêtez-le avant que son rêve ne commence; il n’aura pas la douleur de se trouver en face de l’affreuse réalité qui l’attend au réveil. Il aura le lendemain moins de maux à oublier; il n’aura pas manqué à ses devoirs de chef de famille.
Examinons donc en peu de mots quels sont sur ce point les devoirs et les droits de la société. Dieu a donné à l’homme le libre arbitre; il doit donc compte à Dieu et à la société de ses faits et gestes : c’est volontairement qu’il s’abandonne à l’ivrèsse; la raison veut donc que si l’ivresse est un acte immoral, dangereux pour celui qui s’enivre et nuisible pour la société, le châtiment l’atteigne. C’est donc à tort qu’en maintes circonstances, devant la justice on invoque l’ivresse, non-seulement comme circonstance atténuante, mais comme raison d’acquittement. Les passions ne doivent pas devenir l’égide des crimes, autrement on arriverait à
ce résultat, que plus l’homme serait vicieux, plus il aurait de chances d’impunité.
Nous dirons donc en principe seulement, avec l’ordonnance d’août 4586 : « S’il advient que par ébriété ou chaleur de vin , les ivrognes commettent aucun mauvais cas, ne leur sera pour cette occasion pardonné, mais seront punis de la peine due au délit et davantage pour ladite ébriété, à l’arbitrage du juge. »
Quel doit être le châtiment de l’ivresse? Les Lacédémoniens enivraient leurs esclaves et les livraient au mépris de leurs enfants. Charlemagne, dans ses capitulaires, déclara les ivrognes d’habitude, incapables de témoigner en justice, et indignes d’être crus dans leur propre cause. Chassancé veut qu’on leur refuse l’entrée de toutes les charges publiques.
11 est juste que l’homme qui se respecte assez peu pour s’abaisser au niveau de la brute subisse une dégradation sociale. Cet homme n’est pas digne de verser son sang pour la France ; il ne mérite pas les honneurs qu’on refuse à des magistrats, ceux de l’électorat et de l’éligibilité. Peut-il porter une décoration, celui qui s’expose à la traîner dans les ruisseaux ? Doit-il être admis à représenter le chef de l’Etat, la nation, ou même sa commune, celui qui ne sait pas même veiller sur sa dignité d’homme? Avec
Charlemagne, je lui refuserais le droit de témoigner en justice , car il ne peut répondre de sa pensée, même de sa parole. Cet homme saura-t-il élever sa famille?saura-t-il veiller sur l’enfant d’un parent, d’un ami? saura-t-il gérer leurs biens? il ne sait pas même se conduire! La dégradation politique et ci vi ledoit donc frapper l’ ivrogne d’ habitude.
Un temps viendra, peut-être, où les peines qui n’atteindront que l’honneur serviront d’exemple et de leçon; mais nous n’en sommes pas là : l’ivrogne a nécessairement mis de côté le respect humain et l’amour-propre; il faut donc frapper sur la matière, il n’y a plus que cela qui vive en lui d’une manière complète. Voici ce que dit François I*' dans l’ordonnance déjà citée :
« Quiconque sera trouvé yvre, sera incontinent constitué prisonnier au pain et à l’eau pour la première fois, et si secondement il est repris, sera, outre ce que devant, battu de verges ou de fouets; s’il est incorrigible, sera puni d’amputation d’oreilles, d’infamie et bannissement de sa personne. »
Cette loi , rigoureuse dans cette dernière disposition, s’exécutait; dans la législation postérieure, il est souvent question des essoreillés. 11 n’y a d’applicable que le principe du châtiment de l’ivresse.
Aujourd’hui, je ne voudrais conduire l’ivro-
gne (levant les tribunaux correctionnels qu’après avoir épuisé toutes les juridictions inférieures. L’homme surpris en flagrant délit d’ivresse devrait être immédiatement condamné , les trois premières fois , à vingt-quatre heures d’arrestation par l’autorité municipale. Si le coupable recommence, qu’on le traduise alors devant le tribunal de simple police, qui lui infligera de un è trois jours de prison; que trois fois de suite il subisse ce genre de condamnation. Que la septième fois seulement il paraisse en police correctionnelle sous la préventionr- du délit d 'rvresse habituelle; qu’ alors la dégradation civique à temps, et une peine d’un mois à deux ans de prison, puissent l’atteindre.
De tout temps l’ivresse a été sévèrement punie dans les armées de terre et de mer. Les lois militaires préviennent ainsi une foule de désordres et de manquements à la discipline. Dans la vie civile , les conséquences de l’ivresse sont tout aussi dangereuses; les résultats auxquels elle mène sont au moins aussi désastreux; il faut que la justice des hommes soit égale pour tous , que tel ou tel costume ne fasse pas d’un même acte un fait puni ou impuni ; il faut que le repos des familles, celui de nos cités, l’avenir de la nation, soient aussi bien défendus que le repos de la caserne et la tranquillité du régiment.
11 ne suffit pas de punir l’ivresse, on doit avant tout chercher à la prévenir.
En 4254, saint Louis interdit l’entrée des cabarets à chacun , excepté aux passants , aux voyageurs , à ceux qui n’avaient pas de demeure sur les lieux. Cetteloi était sage. Lescabarets doivent être pour ceux qui ont soif ce que sont les auberges pour ceux qui ont faim. 11 faut qu’on puisse boire en passant, qu’on ne puisse pas y séjourner les jours ouvriers.
Les ordonnances de 1500 et 4579 défendaient atix gens domiciliés d’aller boire et manger dans les cabarets situés à une lieue de leur demeure; au-delà de cette distance, on les considérait comme passants et voyageurs.
C’est ce que voulait aussi un arrêt du parlement de Nancy , rendu le 28 mai 1780, en renouvellement de l’édit du 28 mai 1723. Défense était faite aux habitants de fréquenter nuit ou jour les cabarets situés dans la distance d’une lieue de leur domicile, à peine de cinq livres d’amende contre les buveurs et les cabaretiers pour la première fois ; de dix livres d’amende pour la deuxième fois ; et pour la troisième fois, de peine arbitraire contre les buveurs, et de fermeture contre les cabaretiers. On remarquera que la peine atteint le buveur : cette mesure me paraît juste : frapper le cabaretier
était un moyen indirect d'atteindre les ivrognes; ce qui est mal, ce n’est pas de vendre du vin , c’est d’en boire avec excès : il est donc bon que le principal coupable porte une partie du châtiment.
Il est surtout des individus pour lesquels les cabarets ne doivent pas s’ouvrir ; il faut, autant que possible, en exclure les enfants, les apprentis, les domestiques, les pères de famille.
Presque tous les jeunes coupables sont convaincus de passer leur temps au cabaret, d’y avoir consommé le produit de leurs crimes ; j’ai vu souvent ces malheureux raconter des débauches de tavernes faites en quelques heures, et leur total eût effrayé un homme dans l’âge viril.
Le silence de la loi sur ce point est impardonnable, car il s’agit encore ici de l’avenir de la nation. Fouillons encore dans la jurisprudence de nos pères, et nous verrons que leur vieille expérience ne s’était pas endormie.
Le parlement de Bourgogne, par une suite d’arrêts qui remontent à 1686, défendait à tous habitants mariés, à leurs enfants, aux domestiques, de fréquenter les cabarets, et auxcabaretiers de leur donner à boire, à manger ou à jouer , le tout à peine d’amende.
Le parlement de Nancy infligeait dix livres d’amende aux fils de famille, apprentis, gar-
çons, compagnons do boutique, qui allaient boire aux cabarets.
En avril 4777 , le parlement de Paris défendit de donner à boire aux enfants de famille et aux écoliers.
A Besançon, en 4732, des mesures semblables furent prises.
Serons-nous moins soucieux que nos pères de l’éducation de nos fils; resterons-nous spectateurs indilférents de cette dépravation précoce qui nait et se développe sous nos yeux! Sauvons ces pauvres enfants qui suivent de mauvais exemples , sauvons-les avant que le poison n’ait atteint leur jeune raison et perverti leur cœur ; ce n’est pas sur eux qu’il faut faire retomber un châtiment infamant , quelques jours de travail , le pain et l’eau, les puniront d’une manière suffisante; mais il faut que leur passion rencontre autour d’elle un rempart de refus inébranlables ; il faut intéresser le débitant à la réforme ; il faut le punir d’une lourde amende, s’il est convaincu d’avoir donné à des enfants le vin et les liqueurs qui les ont mis en état d’ivresse.
Les cabaretiers se prêtent facilement à tout ce qui peut aider la passion qui les fait vivre. Autrefois ils étaient libres de faire crédit, mais la coutume de Paris et celle de Normandie leur
refusaient toute action pour le vin et les autres objets par eux vendus en détail en leurs maisons.
Le parlement de Dijon , par un arrêt de 1708, déclara nulles les promesses et obligations passées pour dépenses faites dans les tavernes et cabarets.
Cette jurisprudence était sage. Les cabaretiers vendent à crédit parce qu’ils sont sûrs en droit du remboursement; l’ouvrier laisse chez eux non-seulement tout ce qu’il a , mais il engage ses salaires à venir. L’homme ivre ne pense pas même au lendemain ; que sont pour lui les jours qui viendront ensuite ? que lui importe de perpétuer sa misère, il l’a oubliée? Rien ne la lui rappelle, puisqu’on se contente de sa promesse.
Je pense qu’il faudrait assimiler ce genre de dépenses aux dettes de jeu : paiera qui voudra ; mais au moins la société défendra la famille du pauvre contre les imprévoyantes débauches de son chef, contre la cupide facilité du cabaretier.
Le débitant est par nature bon compagnon et complaisant; si le buveur n’a pas d’argent, il prendra en paiement ce qu’il peut avoir sur lui. C’est ce que défendait encore l’arrêt réglementaire du parlement de Paris ; et il avait raison, car il fermait encore une porte à la débauche ; il offrait une voie de salut de plus à la misère.
Que de malheureux sont ainsi dépouillés de ce qu’ils ont, et mis à la porte avec leur chemise et leur pantalon ! Que de pauvres ouvriers n’ont d’autres habits que ceux qui les couvrent! Ah ! par pitié, défendez leur misère contre leurs passions !
La sagesse de nos pères chassait des cabarets les mendiants et gens sans aveu; c’est là qu’ils vont dépenser les aumônes qu’ils ont surprises à la charité crédule : celui qui mendie son pain ne doit pas avoir le droit de dépenser en débauches ce qu’il a reçu. On lui a donné, parce qu’on le croyait dans la misère; s’il a du superllu , il vole le pain du vrai pauvre. Punition donc au mendiant surpris ivre au cabaret ; que la porte du débitant se ferme au vagabond, à l’homme sans aveu, à celui qui n’a pas d’existence connue. C’est un asile qui le protège contre les recherches de la justice; on ne doit pas le lui laisser.
Comme si ce n’était assez de la passion du vin pour ruiner le pauvre au cabaret, on lui donne des cartes. C’est au cabaret que les chevaliers d’industrie attirent la victime dont la dépouille les a tentés.
C’est là que se consomment les friponneries que permettent les jeux d’argent ; le choc des bouteilles , les cris des buveurs , étourdissent la
victime; le vin qu’on lui verse endort sa raison et l’empêche de voir les manoeuvres les plus grossières qui l’assiègent : je punirais d’une amende le cabaretier qui laisserait jouer chez lui aux jeux de hasard.
11 est des villes où l’on permet aux débitants de tenir une maison de prostitution. Ceci me semble un abus des plus graves. Si on ne peut empêcher l’homme de céder à ses passions , il faut tâcher au moins d’en isoler l’influence , d’empêcher la violence de l’une de s’augmenter de toute la fureur de l’autre : quel bien peutil résulter de ce rendez-vous donné à tous les vices ? que de maux en seront la conséquence nécessaire ! Là , tout se réunira pour faire oublier à l’homme sa dignité et ses devoirs de famille. Là , les voluptés les plus matérielles endormiront sa raison et s’entendront pour prolonger son sommeil. Là , tout sera réuni pour exciter ses désirs et les satisfaire. La faim , la soif, la fatigue, ne pourront l’arracher à ces lieux de débauches, car le maître du lieu est débitant et logeur. Le malheureux, une fois tombé dans ce gouffre, y passera , sans s’en douter , des heures et des jours ; s’il en sort , c’est qu’on l’expulsera parce que sa bourse sera vidée, que ses vêtements seront pris , c’est que déjà peut-être il aura souscrit des billets.
Quant au cabaretier qui donne à boire à l’homme déjà ivre, sa faute est impardonnable; il doit être puni. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir deux manières de voir sur ce point.
Au cabaretier qui demandera si l’on veut sa ruine, je répondrai que mieux vaut voir diminuer la misère, et, par suite, croître le bienêtre des gens pauvres , qu’admirer les dorures de la taverne; mieux vaut défendre l’honneur, le repos des familles, les bonnes mœurs et le bonheur de la classe ouvrière, qu’assurer la fortune du marchand de vin.
Je ne demande pas que le débit du vin devienne un monopole, qu’il soit remis entre les mains de l’autorité publique. Je ne veux pas qu’on crée des charges de marchands de vin, ni qu’on réduise le nombre des débitants, comme on le fit en 4410. Mais je veux qu’une industrie soit atteinte dans ses abus, que sa liberté soit gênée dans ses écarts.
Ce n’est pas tout de poursuivre les mauvaises mœurs au dehors, il faut les atteindre dans la vie intérieure. Après la croyance en Dieu et avant le respect dû à la loi doit se placer la religion de la famille ; cette triple foi est l’élément de la société; sans elle, il n’y a pas d’ordre possible.
Les lois de 89 ont dénoué les liens qui unissaient le fils au père. La liberté trouvait qu’ils
gênaient sa licence; elle était triomphante, et abusa de la victoire.
Que d’enfants que nous rappelions à leurs devoirs nous ont répondu : « Si je suis venu au monde, c’est le fait de mes parents; s’ils m’ont élevé, ils y étaient forcés par la loi : donc je ne leur dois rien. » Que dire à ceux qui raisonnent ainsi? La société n’a qu’un vœu à faire, c’est que ces gens se marient, qu’ils aient des enfants, que les ûls soient dignes des pères, et la main de Dieu se fera sentir.
Là, ce me semble, ne doit pas s’arrêter le législateur; il ne doit pas laisser à la Providence le soin de défendre la nature outragée; il fait des lois dont il est responsable; en présence du mal, il doit examiner de nouveau son œuvre, et la changer si elle est insuffisante.
La loi divine avait dit : « Père et mère honoreras ; » la loi civile dit : « L’enfant doit , à tout âge, respect à ses père et mère. » Ce n’est pas la même chose : la loi de Dieu est faite pour l’âme, elle parle au cœur; sa sanction est dans le calme ou le trouble de la conscience : la loi divine est immuable ; née avec le monde , elle ne finira qu’avec lui.
La loi civile, au contraire, est toute relative; elle change avec les siècles; elle est faite pour l’esprit. La raison a le droit de la discuter , de
la trouver mauvaise. La volonté de l’homme peut la changer, et Dieu sait qu’elle use de ce pouvoir.
lien résulte que la loi civile ne peut prétendre à un respect de foi ; elle ne peut régner que par la crainte ou l’intérêt; elle est inutile à ceux qui n’ont pas besoin de droit écrit pour diriger leur conscience. Mais pour les gens sans âme, pour ceux dont le cœur desséché n’a plus ni foi ni croyance , pour ceux que l’égoïsme et les passions ont rendus sourds à la voix du sang , la loi est ridicule, car elle est sans force et n’a pas de sanction.
Les enfants ont-ils un intérêt civil à respecter, à aimer leurs parents? La loi défend les avantages directs ou indirects faits par le père ou la mère à leurs enfants; elle refuse aux parents le droit de léguer leurs biens à qui bon leur semble ; ils n’ont à eux , en toute propriété, qu’une part d’enfant qui ne peut, il est vrai , être inférieure au quart de leur fortune.
Il s’ensuit que les enfants, en se comptant, peuvent calculer d’avance leur part héréditaire , et se demander s’ils n’aiment pas mieux risquer de perdre une chétive partie de succession et s’affranchir de toute gêne.
Ces dispositions ont été prises pour renverser les privilèges du droit d’aînesse et combattre les préventions injustes des parents. Cette double
intention de la loi était bonne; elle avait à modifier une législation abusive; malheureusement, une révolution s’est trouvée chargée d’opérer la réforme, et le but, ici comme ailleurs, me semble dépassé. On a désarmé le père de famille ; il ne peut menacer le fils dénaturé qui abreuve ses vieux jours de chagrins. 11 ne peut punir l’enfant qui déshonore son nom et outrage ses cheveux blancs. La loi lui a lié les mains ; nous verrons tout-à-l’heure qu’elle ne se charge pas de sa vengeance. Naguère il avait encore le droit de substituer son bien à ses petits-lils; ce droit lui a été ravi par la révolution de 1830 ; la famille a encoreétésacriliéeà des considérations politiques, le père de famille ne peut plus assurer la destinée future de ses petits-fils, si son fils, si sa fille, ne lui inspirent pas de confiance.
Ainsi, la loi le dépouille de ses biens au moment de sa mort , les partage, et dérobe l’avenir des siens à sa prévoyante expérience. Pour être juste, elle devrait lui garantir que tous ses enfants auront pour lui le même respect, la même affection , qu’ils auront tous des droits égaux à sa tendresse, que ses petits-fils ne tomberont pas dans la misère.
Je voudrais rendre au père de famille, non pas le droit d’avantager un enfant préféré, mais celui de déshériter le lils qui fait son malheur.
J’exigerais que le testateur précisât les motifs de sa volonté. La loi limiterait les cas où le père aurait le droit d’exhéréder. Les tribunaux examineraient si le testateur se trouvait dans l’un des cas prévus par la loi; alors ils confirmeraient le testament , sinon ils l’annuleraient , et , par respect pour l’autorité paternelle, ils fixeraient la part de l’enfant déshérité au minimum de ce qu’il peut réclamer aujourd’hui.
La loi ne recommanderait pas en vain l’amour filial, elle aurait une sanction terrible dans un siècle ou l’argent est estimé le premier des biens; la puissance paternelle ne serait plus un fantôme ; on ne rirait plus de ses menaces. Si elle s’était trompée, la justice des hommes réparerait ses erreurs ; mais si le fils coupable , l’enfant indigne des bontés de son père osait se plaindre , la loi le frapperait encore de toute la honte d’un débat public et d’une condamnation humiliante.
Justice serait faite, la loi protégerait la famille, et la famille à son tour , forte de son union et de ses vertus , serait un rempart contre lequel iraient se briser les mauvaises passions : elle deviendrait le bouclier de la société.
La loi pénale a-t-elle fait pour la protéger tout ce qui dépendait d’elle ? Elle punit l’infanticide et le parricide; elle châtie avec vigueur les coups
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et blessures que les enfants n’ont pas craint de donner et de faire à leurs parents. Ici s’arrêtent les prévisions de la loi. On remarquera d’abord que les faits qu’elle atteint sont précisément les mêmes que ceux qu’elle frappe quand des étrangers en sont victimes. Qu’arrive-t-il ? C’est que si les voies de fait dont se plaint un père ne peuvent être qualifiées coups ou blessures, pas plus qu’un étranger il n’obtiendra réparation : cette égalité devant la loi nous semble immorale. Qu’une querelle survienne entre deux individus qui ne sont rien l’un à l’autre, qu’ils s’injurient à plaisir et se maltraitent de la voix et du geste, il n’y a pas grand mal ; le hasard les a mis en présence , il peut les séparer à jamais; ils ne se doivent ni égards, ni respect, ni protection; ils n’ont jamais compté l’un sur l’autre ; peu importe à la société qu’ils s’aiment ou se détestent. Il n’en est pas de même des ascendants et des descendants ; leur union est nécessaire au maintien des bonnes moeurs et importe au repos commun.
Aussi pensons-nous que quiconque trouble eette union et viole cette loi religieuse commet un délit public. Un fils violente son père ; et parce que le sang paternel n’aura pas coulé , parce que le corps du vieillard ne portera pas traces de contusions, parce que les faits ne
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pourront être appelés coups ou blessures , il y aurait impunité ! Cela ne se peut ; il faut que de pareils actes scient flétris par la loi ; il faut qu’elle frappe tout outrage envers des ascendants par voies de fait, violences et même par gestes ; il faut que le chef de famille devienne chose sacrée , et que personne ne puisse lever la main sur lui.
Les injures et les outrages par paroles envers tous particuliers , sont punis de châtiments divers, mais on laisse à la partie lésée le soin de poursuivre elle-même le coupable. Les ascendants sont confondus dans la foule des citoyens. On les met dans la dure nécessité, ou de se laisser insulter en silence , ou de traduire euxmêmes leurs enfants sur le banc de la police correctionnelle. Ces deux partis sont également contraires à la saine morale. La loi doit encore intervenir ici et traduire devant la justice le misérable qui outrage les cheveux blancs de son père.
Je sais bien que l’ascendant que mécontente la conduite d’un enfant peut le faire enfermer pendant un mois s’il a moins de 16 ans, pendant six mois s’il a plus de 16 ans; mais qu’on n’oublie pas que l’émancipation et la majorité de l’enfant brisent la puissance paternelle.
Ce n’est pas tout : pour qu’une loi soit
exécutée, il faut qu’elle soit exécutable, il faut <jue le remède qu’elle présente à sa maladie soit de nature à la combattre, et ne puisse aggraver le mal. Aujourd’hui, où renferme-t-on les enfants assez malheureux pour avoir mérité la colère paternelle ? Dans les prisons où va s’entasser le rebut de la population , ou dans les maisons de correction où l’on conduit les jeunes enfants arrêtés pour crimes ou délits, et acquittés faute de discernement , mais dont l’intelligence précoce n’a percé que trop dans leur coupable conduite. Voilà l’asile offert par loi à la juste rigueur des pères de famille. Voilà la maison d’éducation publique qu’elle ouvre à l’enfant désobéissant, irrévérencieux, libertin peut-être, mais dont le cœur peut entendre encore la voix de la conscience et le cri de l’honneur. On le voit, quel père. voudra faire renfermer son fils, quel magistrat osera lui en donner le conseil ? Tant qu’on n’aura pas rétabli la prison de famille , cette loi sera inexécutée. La procédure actuelle est bonne. Je ne demande qu’un lieu spécial de détention, où l’enfant puisse oublier ses mauvais jours, réparer le passé, et se préparer un meilleur avenir.
La loi permet d’émanciper l’enfant mineur avant sa majorité ; elle a pensé que chez certains individus la raison humaine se développait
plus promptement que chez les autres , et qu’il y aurait tyrannie à les laisser en tutelle.
Mais si elle s’est trompée, si ses présomptions, celles de la famille, sont déçues, n’est-il pas sage de reprendre au mineur la liberté dont il abuse ? aussi a-t-elle prévu un cas où le mineur doit perdre le bienfait de l’émancipation.
Peut-être penserez-vous que si la jeune fille émancipée se prostitue, si le jeune homme se dégrade par la débauche, se livre au vice et commet un vol , ils vont rentrer en tutelle : il n’en est rien ; la loi ne s’est inquiétée que de leurs fautes financières. Tout mineur émancipé dont les engagements auront été réduits comme excessifs, pourra être privé du bénéfice de l’émancipation : ainsi parle la loi civile ; elle prend le plus grand soin de la fortune du mineur, mais elle reste indifférente s’il avilit son corps , s’il flétrit le nom de son père , s’il perd son honneur à tout jamais.
Il y a encore là une omission dans la loi ; la morale veut qu’on la répare : la raison exige que la famille, que la jeunesse elle-même, soient défendues contre les écarts d’un esprit qui n’a vu dans la liberté que les abus de la licence ; il rentrera peut-être trop tôt dans le monde, celui qui , jeune , avait assez d’intelligence pour faire croire à sa sagesse, celui qui a marqué par des
folies, ou pis encore, ses premiers pas dans la vie : n’ayez crainte, amis de la liberté individuelle, il sera bientôt libre de commettre toutes les fautes qu’il aura méditées. Bientôt sa famille sera désarmée; mais au moins elle aura fait son devoir, et la loi ne lui aura pas manqué.
Les enfants doivent des aliments à leurs parents, dit le code civil; les pauvres seuls sont réduits à l’humiliation de tendre la main devant leurs enfants, eux seuls peuvent voir ceux qu’ils ont élevés à la sueur de leur front leur refuser un morceau de pain.
Devant un tel refus, la loi n’olfrc au malheureux père d’autre secours qu’un procès civil. Vainement il portera plainte devant le procureur du roi, vainement le magistrat fera des remontrances aux enfants dénaturés ; ses paroles sont sans pouvoir, car elles n’ont pas de sanction, celui qui refuse du pain aux auteurs de ses jours n’obéira plus qu’à la contrainte. Mais le père qui manque de tout aura-t-il de quoi soutenir un procès? Ses enfants le braveront dans sa misère. Le sort du vieillard qui avait encore quelques ressources n’est pas meilleur. 11 ne peut plus cultiver son modique héritage. Ses enfants lui arrachent une donation universelle et lui promettent de pourvoir à ses besoins. Tantôt l’un d’eux reçoit le vieux père, et les autres lui
paient pension ; bientôt les misérables trouvent qu’il vit trop long-temps et refusent la subvention ; l’enfant hospitalier trouve la charge trop lourde quand il la porte seul , et renvoie le vieillard. D’autres fois, chacun doit recevoir le donateur à son tour : il n’est sorte d’humiliations dont on ne l’abreuve; le plus mauvais logement de la maison est pour lui ; souvent c’est dans l’écurie qu’on le relègue; chacun attend avec impatience le dernier jour du mois pour le mettre dehors; s’il arrive unjonr trop tôt, on refuse de le recevoir ; les mois de trente-et-un jours sont redoutés du pauvre père.
Je ne balance pas à croire qu’il y a là lieu à action publique; je pense que la loi et ses représentants doivent prendre en main la cause des ascendants et poursuivre l’instance aux frais de l’Etat.
Je vais plus loin : il doit y avoir une sanction pénale au vœu du législateur. Celui qui refuse du pain à son père doit être frappé au moins dans sa fortune, et puni d’une amende. La loi punit le citoyen assez égoïste pour ne pas secourir ses frères quand il le peut, en cas d’incendie, par exemple ; elle ne peut l’épargner , quand , volontairement , il laisse son père en prise aux horreurs de la misère , au supplice de la faim.
Qu’on ne croie pas que je ne voie le salut de
la société que dans le code pénal ; je n’y ai cherché qu’un palliatif , mais je n’ai jamais espéré y trouver un de ces remèdes qui guérissent le mal et en préviennent à jamais le retour. Ce n’est pas le droit écrit qui sauve les empires; ce ne sont ni les codes ni les chartes qui font leur force et leur prospérité. Ce n’est pas sur un terrain mouvant qu’il faut élever l’édifice dont on veut éterniser la durée.
La volonté de l’homme n’est que caprice ; flexible comme le roseau, elle plie à tout vent; molle comme la cire, elle reçoit docilement les formes que lui impriment les mains qui la manient.
Où sont les formes de gouvernement créées par elle depuis les premiers jours du monde? Elles se sont renversées les unes les autres; elles u’ont pu se poser que sur un monceau de ruines, base chancelante qui leur a manqué; elles sont tombées pour faire place à d’autres, qui tomberont à leur tour, quand Dieu marquera leur dernière heure.
Au milieu de toutes ces révolutions, il est quelque chose qui est resté debuot , quelque chose qui a traversé les âges et qui ne périra qu'avec l’espèce humaine : c’est le sentiment du bien et du mal ; la conscience est le seul code immortel. Elle n’est autre que l’ange gardien de
l’homme, qui lui sourit au berceau et veille près de lui à son lit de mort. Qu’il la consulte de bonne foi, et il pourra, sans crainte d’errer, lui vouer une obéissance à toute épreuve. Telle est la puissance qui peut seule soutenir la société-, c’est la seule loi qui puisse combattre les vices et assurer le triomphe des bonnes mœurs.
Le législateur ne doit pas se borner à dire : Hommes, lisez dans votre conscience, vous n’avez pas d’autre loi que la sienne. II doit l’aider par tous les moyens dont la Providence lui a laissé la libre disposition. Son premier devoir est de veiller à l’instruction de l’espèce humaine. Que la patrie s’occupe donc comme une tendre mère de l’éducation de ses enfants. Tous n’ont pas reçu de la nature cette intelligence qui , à elle seule , étudie , comprend et invente ; tous , même ces favoris du Ciel, ont des germes d’imperfection qui croîtront s’ils ne sont écrasés: des leçons et des exemples sont nécessaires à tous.
L’éducation contiendra le torrent des passions, raffermira la faiblesse, développera les intelligences paresseuses , donnera des ailes au génie et doublera ses forces.
Qu’elle soit donc, non pas offerte, mais imposée à tous large et complète. Ce n’est qu’ainsi qu’elle peut donner de la netteté aux idées , de
— ni —
la précision aux projets , à la pensée de l’élévation. Ainsi seulement l'homme comprendra tout ce dont est capable une volonté ferme; il apprendra tout ce que le travail et l’industrie ont créé depuis les premiers jours de la civilisation ; il verra que la mort ou la servitude n’ont cessé de planer sur les peuples sans cœur et sans mœurs, et que tôt ou tard elles ont saisi et déchiré leur proie.
11 verra les rois fainéants détrônés , les princes actifs, vigilants, triompher de leurs ennemis, assurer la gloire et la prospérité de leur pays.
Il verra les nations qui savent travailler et combattre, naître, grandir et devenir les reines du monde ; il apprendra qu’il n’y a ni puissance ni richesses qui puissent soutenir un Etat où régnent la mollesse et la débauche.
S’il étudie l’histoire de ses familles, qui ont fait la gloire de leur patrie , il les verra monter tant qu’elles ont été laborieuses, fidèles à la voix de l’honneur, tant qu’elles ont pris pour appui le travail, et pour guide leur conscience. Il les verra décheoir et tomber dans l’oubli dès qu’elles ont substitué au fer les couronnes de roses , au cri de l’honneur les chants de débauche, aux fatigues des camps ou de la vie champêtre les délices de Capoue.
L’éducation de l’homme ne doit pas se borner
à orner son esprit. Nous l’avons dit, elle doit élever son âme.
Je pense que la morale ne peut être solide qu’appuyée sur la religion. Je pense qu’il n’est pas de système philosophique ou politique qui puisse se payer de la croyance en Dieu , du principe de l’immortalité de l’âine. Je pense que la loi du Christ a laissé bien loin derrière elle tous les cultes qui l’avaient précédée, et qu’elle peut voir prêcher sans crainte tous les dogmes qu’on tentera de lui substituer. L’instruction religieuse doitdonc faire partie essentielle de touteéducation.
Depuis cinquante ans, les institutions ecclésiastiques, comme tant d’autres, sont traitées en vaincues. Rome victorieuse n’oubliait pas les craintes que lui avaient causées les ennemis qu’elle venait d’abattre; elle les désarmait, les surveillait, mais elle savait faire tourner à son avantage leur génie et leurs forces.
Le parti qui se prétend le défenseur exclusif de la liberté a mieux aimé vivre en hostilité avec la religion et ses serviteurs. 11 n’ose pas attaquer en face la loi qui fut celle de nos pères et qui sera celle de nos fils: il s’en prend à ses ministres.
Les prêtres ne sont pas des dieux ; imparfaits comme tous les hommes, ils ont, comme leurs frères , à lutter contre passions et vices ; à difle-
rentes époques, des membres du clergé, des hauts dignitaires de l’église se sont rendus coupables d’actions infâmes et de crimes odieux.
Mais de pareils hommes n’étaient pas plus les ministres du Christ, que les héros de la montagne n’étaient les apôtres de la liberté.
11 faut considérer l’histoire du clergé français dans son ensemble, et se demander si le mal fait par quelques-uns de ses membres n’est pas largement racheté par tout le bien qu’on doit aux autres.
Des abus existaient; ils ont disparu. La richesse du haut clergé, la vie mondaine des abbés, ne sont plus que de l’histoire. Retraite et pauvreté, voilà ce que le siècle offre au prêtre de nos jours; courage et résignation, voilà sa vie; consoler celui qui souffre , rassurer celui qui se repent et le ramener à Dieu, voilà ses joies. Considéré comme un ennemi parles uns, objetde dérision pour les autres, soldé comme un commis d’octroi ou un appariteur de mairie, il brave tout et reste fidèle à sa mission. Qu’il prenne courage, car les mauvais jours passeront; qu’il se sépare de toutes les factions qui déchirent la France, qu’il s’isole au milieu de cette foule d’ambitieux , de gens cupides et corrompus , et qu’ il attende le jour où la religion , debout sur les ruines des révolutions, verra
revenir à elle les peuples las d’émeutes et d’orages; car ce jour viendra.
Sans la foi, la cause de la morale est en danger perpétuel.
Aux yeux de l’athée, l’âme n’est plus immortelle; après lui, néant et oubli ; l’amour de la famille , l’espérance de revivre dans ses fils , le désir de laisser après soi de bons et glorieux souvenirs, ne sont plus que des rêves. 11 ne croira pas voir du haut des cieux , ni les heureux qu’il laissera derrière lui , ni la patrie qu’il aura servie prospère et triomphante.
Quelle sera donc la vie du travailleur qui nie l’existence de Dieu? Il ne croit pas que la prudence humaine règle les destinées du monde. Il sait bien que la sagesse des hommes n’est que le jouet d’une force supérieure; si elle n’est pas la volonté de Dieu, elle sera le hasard.
11 faut donc choisir entre Dieu et le hasard , car la fatalité ne peut être que l’un ou l’autre : elle est l’ordre de Dieu si on la suppose la conséquence d’une volonté; elle ne sera que le hasard si elle est le résultat de circonstances qu’aucune volonté n’a fait naître. Il n’y a pas de milieu entre la volonté et l’absence de la volonté , entre Dieu donc et le hasard ; à celui qui nie l’existence de Dieu , le gouvernement du hasard, voilà son lot.
Si le hasard l’a placé au pouvoir, le hasard ne peut-il pas l’en faire descendre ? N’est-il pas là pour déjouer ses projets les mieux combinés? Sa vie politique ne sera qu’une partie de jeu heureuse si les dés sont pour lui , funeste s’ils lui sont contraires.
Dans le doute , écoutera-t-il le cri de sa conscience ? mais pour lui il n’y a pas de vérité absolue ; le hasard seul a dit : Voilà ce qui est bien, voilà ce qui est mal; dans une minute, il peut décider le contraire. Le vœu du peuple ne sera plus que le vent qui souille du nord au midi ou du midi au nord. Osera-t-il faire entendre la voix de la patrie et pousser tout une nation aux armes? des milliers d’hommes iront-ils s’égorger pour une question dont le hasard seul décidera?
Quant au peuple, quelle foi aura-t-il dans un gouvernement que le hasard lui aura donné? Lui parlera-t-on de sa souveraineté , il en rira ; elle ne sera plus que la volonté de l’enfant que l’on couche et qu’on lève sans s’inquiéter de sa pensée. Ses chefs ne seront plus que des mannequins qu’il ne pourra pas respecter; la religion des serments ne sera plus qu’une superstition : comment rester fidèle à ce qui est né sans cause et doit périr de même?
Les propriétaires ne seront plus que les favoris
du hasard ; chacun trouvera bon do remédier à son aveuglement, et les vols se commettront. L’athée se dira : C’est par hasard que l’inceste est blâmé en France, ailleurs c’est un acte licite: cette jeune lille ne veut pas se livrer à moi, c’est un hasard malheureux dont je ne dois pas souffrir.
Qui donc osera condamner un coupable qui ne sera plus que le jouet des vents, qu’aucune volonté n’aura conduit, qui ne sera plus, dèslors, responsable de ses actes?
Que fera le travailleur en présence d’un pareil dogme? sans foi et sans espérance , ira-t-il user sa jeunesse, sa vie tout entière, dans des entreprises dont le hasard seul décidera? sacrifiera-t-il ses jours et ses nuits à des recherches scientifiques, s’il appartient au hasard seul de permettre la découverte du secret désiré? A quoi bon labourer la terre, tailler la vigne, planter du bois, qui sait si le cultivateur sera jamais payé de ses secours?
Avec une telle croyance, il n’y a qu’heur et malheur. La vie n’est qu’une loterie , l’homme n’est rien ; ses talents, ses bonnes qualités, ses vertus, ne sont que des accessoires inutiles.
Faut-il jeter un coup-d’œil sur le système de la fatalité? Nous voici en présence d’un mur de fer, contre lequel vont se briser l’énergie et les
prières. Rois, ministres et sujets, 11e sont plus que les rouages d’une machine qui marche sans eux. Les hommes n’ont même plus pour encouragement les chances du hasard; car ici, qu’ils agissent ou non, qu’ils veuillent ou qu’ils ne veuillent pas , la fin sera la même. Un pareil dogme abrutit la race humaine, et n’en fait plus qu’un vil troupeau.
Demandez donc aux fatalistes du travail, du dévoûment, du patriotisme; ils ne comprendront pas, car ils sont habitués au silence passif. Les besoins matériels seuls se feront obéir. Chez une nation dont le fatalisme est absolu, on ne verra ni beaux-arts, ni littérature, ni industrie, ni découvertes, car l’esprit dort et l’âme est enchaînée. Avec le sic f ata volunt, on laisse la peste et l’incendie se propager au loin, l’inondation envahir les récoltes. On regarde le malade souffrir sur un lit de douleur et succomber au mal qu’on pouvait combattre.
Meurtre, attentat aux mœurs, vols, ne sont plus que des mots faits pour narrer des accidents. La tuile qui tombe et tue, le feu du ciel qui descend et détruit, ne seront pas plus coupables que le misérable qui poignarde son père, brûle un village : tous quatre sont les instruments delà fatalité.
Quant au juge, sa conscience est bien à
Taise; il n’est que la bouche du destin; il rend et fait exécuter des arrêts écrits d’avance et dont par conséquent il n’a pas à répondre. Les caprices du souverain , ceux de ses favoris, deviennent des lois contre lesquelles la résistance est inutile. Le clergé est la trompette du sort; s’il est habile , il exerce le despotisme le plus complet que puisse créer l’imagination de l’homme.
Les riches et les puissants achèteront des oracles et chercheront à oublier les dangers qui les menacent, en s’endormant au milieu des plaisirs. Que fera celui qui a besoin, pour vivre, de son travail de chaque jour? Le moindre obstacle l’arrêtera ; il y verra Tordre de la destinée; il n’aura ni patience ni courage; sans avenir , il ne pensera pas au lendemain. Le présent sera plus que suffisant pour lui ; indifférent au bien comme au mal , il ne trouvera le bonheur que dans le sommeil ou les chants de l’orgie. Parfois l’excès de son malheur le réveillera comme le feu réveille le serpent engourdi; rien alors ne pourra arrêter l’impétuosité de sa colère; il grondera comme le torrent qui roule, et renversera tout sur son passage; meurtres, viols et pillage, trônes brisés, cités détruites, marqueront sa route, puis le même jour, le fataliste s’endormira sur des ruines en se bornant à dire : sic fata volunt.
Et le lendemain, qui songera aux misères du peuple, qui cherchera à remédier à ses souffrances ? Personne. Lui-même il retombera dans son stupide assoupissement; il ne demandera plus rien.
La voix de la patrie le trouvera sourd. Il ne croit rien pouvoir pour elle. En guerre, il bravera la mort ou prendra la fuite s’il pense que tel est l’ordre du destin. Instrument docile, il obéit , mais ne veut rien ; il enviera le sort des races qui travaillent, inventent et perfectionnent, mais il se bornera à faire ce que faisaient ses pères; sa pensée, son imagination, ne lui servent qu’à rêver : la destinée seule a ses yeux pour créer, il attend qu’elle lui donne des découvertes.
Malheureux le travailleur qui vit dans cette triste croyance ; sa position ne peut s’améliorer; il marchera de misères en misères; les siècles passeront sur un pareil peuple et le laisseront au point où ils l’ont trouvé; les nations s’avanceront à grands pas dans la voie des sciences et des lumières; il restera en arrière, endormi dans son berceau.
Le travailleur qui croit en Dieu, à l’immortalité de l’âme, est seul digne du nom d’homme. L’avenir entier lui appartient. Pour lui le trépas n’est qu’un mot ; il comprendra la vie de famille; unis pendant cette vie et séparés par la mort
pour quelques jours, tous les siens se rejoindront au-delà du tombeau; chacun fera son devoir de père, de fils, d’époux, car tous les sacrifices qu’il fera auront leur récompense. Tous lutteront ensemble contre le malheur, tous chercheront à s’en alléger le fardeau, parce que plus tard ils goûteront tous ensemble ce bonheur que ne troubleront plus ni les passions ni les besoins de la vie.
L’homme qui croit en Dieu n’hésitera jamais entre deux voies qui s’ouvriront devant lui, c’est le chemin de l’honneur qu’il choisira, car le bien et le mal sont pour lui des vérités absolues; ses passions peuvent l’égarer, parce qu’il est homme, mais elles ne pourront jamais le dégrader. Chez lui, l’âme commande au corps, et si une fois l’esclave a conduit le maître, le maître ne peut tarder à reprendre le dessus.
Pour le spiritualiste, l’amour du bien, le mépris du mal , le repos de la conscience ; pour lui, s’il pèche, le repentir qui sauve l’homme, le remords qui le punit si cruellement, pour lui l’espoir du pardon.
Sa vie entière est une lutte dans laquelle il est acteur principal; à lui la honte s’il est vaincu; mais à lui toute la gloire s’il triomphe.
Voyez l’homme qui croit aux prises avec le malheur , son courage ne fléchira pas , il comp-
tera sur la protection de Dieu, qui n’abandonne pas à toujours l’homme de cœur qui souffre, le le père de famillo qui travaille pour les siens; la Providence veille sur lui : aide-toi, lui dit-elle, le ciel t’aidera. S’il voit venir sa dernière heure avant la lin de ses maux , il l’attendra avec calme et courage, car le prix de ses souffrances n’est pas loin.
Le travailleur ne verra plus l’espérance de son labeur livré aux chances du hasard, ou écrasée d’avance par un ordre sans pitié; à lui l’avenir, à lui l’espérance du succès, de la fortune, de la gloire; rien n’est au-dessus de lui; l’àme qui doit monter à Dieu peut prétendre à tout dans ce monde; si haut qu’elle se place en bas, elle sera toujours au-dessous de sa destinée future. A lui donc les recherches scientifiques , à lui les grands travaux d’agriculture, à lui les grandes entreprises qui font la destinée des peuples.
Prince ou ministre, l’homme qui croit comprendra la noblesse de sa mission. 11 respectera les arrêts de la Providence , mais il saura que Dieu, qui punit les rois et les peuples, ne décide pas d’avance les malheurs qui les foudroient ; il saura qu’il attend les crimes et les fautes pour châtier; quand il verra le méchant prospérer, il ne perdra pas courage, parce qu’il sait que, tôt
ou tard, le bras du Très-Haut s’appesantira sur lui , et qu’en attendant , sa conscience le traite plus sévèrement peut-être que ne feraient les hommes.
Avec le spiritualiste, le serment devient un acte sérieux. Ce n’est plus une réponse dictée à une question prévue.
Le spiritualiste sera chrétien : la loi du Christ est la plus pure qu’on ait prèchée dans ce monde; elle est faite pour l’homme et ses faiblesses, pour l’homme et ses vertus.
Pauvres gens, laissez les grands du monde couronnés de fleurs, dire au bruit des verres qui se choquent, qu’il n’y a pas de Dieu, et que le Christ est un imposteur. Vous, qui souffrez, ne les croyez pas. Leurs plaisirs font-ils votre joie, et leurs débauches votre bonheur? Leur impiété viendra-t-elle compâtir à vos misères ? l’athéisme vient-il pleurer avec vous sur vos souffrances, soutenir votre courage chancelant et vous servir d’ange gardien au milieu des périls qui vous menacent ? ira-t-il vous prêcher la patience et la résignation, et vous parler d’un meilleur avenir? lui, pour son compte, il n’attend rien; la vie, c’est le présent.
Qui donc a dit : Frappez et l’on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez ? Qui donc a écrit sur sa bannière : espérance? espérance, mot magique
qui ferme toutes les plaies, sèche toutes les larmes; mot tout-puissant qui donne du courage au faible de cœur , des forces au faible de corps; espérance, fille du Ciel, n’est-ce pas toi qui essuies la sueur qui mouille le front du travailleur; n’est-ce pas toi qui sèmes de fleurs la route de l’homme sur la terre, toi qui lui caches le danger qui le menace, le malheur qui l’attend; n’est-ce pas toi qui couvres de tes ailes son lit de mort; tu lui souris encore quand ont fui toutes les joies de ce monde.
Vous qui besognez, vous qui souffrez, pour l’amour de vous, croyez , espérez en Dieu. 11 ne vous trompera pas, celui qui a prêché la charité; l’impie peut faire du bien , parce qu’il est une foule d’hommes que les passions peuvent étourdir, mais qui n’ont pas oublié les vertus de leur jeunesse; ils -ont sauvé du naufrage la bienveillance de leurs premiers jours; ce qu’ils ont bon dans le cœur ileur vient d’en haut.
C’çsl Dieu qui aide l’ouvrier chargé d’une nombreuse fanailie, qui ouvre un asile au vieillard que la fai m et le froid tueraient. C’est Dieu qui envoie de l’ouvrage à ceux qui en manquent : qui donc donne courage et patience au médecin, à la sœur de charité, qui veillent au chevet du mourant, au prêtre qui accompagne le parricide à l’échafaud? Qui donc dit au riche :
Tu partageras ton superflu avec celui qui n’a rien; qui donc rend frères des gens qui ne se connaissent pas, des hommes que les mondes séparent , qui donc , si ce n’est Dieu ?
Pauvres qui travaillez , croyez en lui; croyez en lui, car il le veut; croyez en lui, il abandonne qui n’a pas de foi dans sa bonté.
Tout est possible à celui qui travaille et qui croit ; il aura la patience et l’ardeur, sans lesquelles rien de bon , rien de grand , ne peut se faire ici-bas. 11 triomphera de ses passions , car chez lui l’âme dominera le corps ; dans la misère, l’idée du suicide ne lui viendra pas , il n’abandonnera pas ceux qui ont compté sur lui, il restera au poste où Dieu l’a mis. Accoutumé à tout sacrifier à ses devoirs, le croyant ne songera pas à substituer sa propre volonté à celle de ses frères; il ne sera pas jaloux de leurs richesses; étranger au silence du complot, aux cris de la sédition, il respectera la constitution du pays qui l’a vu naître, il rendra à César ce qui est dû à César. Les légions chrétiennes sous les empereurs païens ne furent-elles pas des modèles de bravoure et de dévoûment.
Si la religion est nécessaire à l’ordre privé , à la paix publique , au bien-être de la société , aux progrès de la civilisation, il faut qu’elle soit professée librement, encouragée , protégée par
la loi ; et ici je confonds toutes les croyances , tous les cultes dont elle consacre l’existence. 11 faut que l’homme qui représente Dieu sur la terre, celui dont la mission est de prier pour ceux qui souffrent, de consoler celui qui pleure, et de faire trembler le coupable, celui qui doit veiller sur les mœurs d’une commune, encourager et bénir la vie de famille , réveiller dans les âmes ces grandes émotions qui les rappellent à leur noble origine, il faut que cet homme ait dans ce monde une position digne du rôle qu’il doit jouer. Qu’il n’attende pas pour dîner que le maire de sa commune l’invite, que les gens du château voisin lui octroient par charité une place au bout de leur table. Qu’il n’ait pas besoin de mendier quelques centimes pour appeler les bénédictions du Ciel sur l’enfant qui naît et sur l’homme qui s’en va; il ne faut pas qu’il vive de l’autel et qu’il ait l’air de vendre ce que Dieu le charge de donner. La prêtrise n’est pas un métier, mais une mission; le clergé ne doit pas tendre la main, mais il faut qu’en prêchant l’espérance et la foi , il puisse faire la charité ; aussi doit-il se trouver à la tête de toutes les entreprises de bienfaisance. Je voudrais le voir aumônier ordinaire de la société , sauf à lui rendre compte du bien qu’il aura fait. Ce n’est pas tout; nos lois accordent à
J’homme la liberté de penser; elles protègent la liberté individuelle, et cependant elle disent : Vous ne pourrez vous réunir pour prier Dieu en commun , vous ne serez pas libres de porter des habits noirs ou blancs, de décider qu’en semble vous dînerez à telle heure et que vous vous coucherez à telle autre. Vous n’aurez pas le droit de décider qu’ensemble vous travaillerez à faire des meubles pour les pauvres , à réunir les matériaux épars de l’histoire nationale : de semblables conventions sont contraires à l’ordre public; ce sont des prétentions exorbitantes, des privilèges excessifs que vous ne pourrez obtenir qu’ après un examen difBcultueux.
De pauvres filles veulent vivre en commun et porter des habits gris , bleus ou bruns ! elles veulent prier Dieu quand bon leur semble et où il leur convient ! elles se vouent à soigner les malades et élever de pauvres enfants; la société se croit menacée. Enquête, examen , suspicion perpétuelle, refus d’existence ou autorisation hostile, hérissée "de défiance, voilà ce qui les attend.
La société a fermé les couvents ; mais quel port a-t-elle ouvert aux jeunes filles qui fuient la misère et la corruption , aux hommes dont le coeur est brisé par les passions, dont l’avenir
est anéanti par le malheur ? Aucun. Je me trompe, elle leur offre le suicide : voilà ce qu’elle substitue au cloître où venaient jadis chercher un asile le repentir et le désespoir.
La société a le droit de détruire dans deux cas seulement : quand ce qu’elle détruit est dangereux, quand elle remplace ce qu’elle démolit. Les institutions monastiques avaient leurs abus qu’il fallait réprimer ; mais elles s’appuyaient sur des dogmes de la liberté individuelle qu’il fallait respecter, sur des principes de philosophie religieuse qui sont de tous les siècles.
11 est temps d’affranchir le clergé et les ordres religieux de cette mise en surveillance; il est temps que la liberté individuelle devienne une vérité , qu’il soit permis à chacun de vivre comme bon lui semble, et de chercher un remède à ses misères, des consolations à ses douleurs, là où il croit devoir en rencontrer.
Je ne mettrais qu’une seule condition à la création d’un ordre religieux : j’exigerais que toute fondation de ce genre eût un but d’utilité publique ; je proscrirais les ordres fainéants et mendiants; mais les moines travaillant pour les pauvres, les religieuses soignant les malades , les bénédictins se vouant aux profondes éludes, les frères de la charité sacrifiant leur vie à l’ins-
truction de la jeunesse , doivent recevoir de la société l’existence indépendante qui leur est due ; qu’ils relèvent de la loi comme les autres citoyens et dans le môme cas ; qu’on les écrase sous le châtiment s’ils la violent : le prêtre alors n’est plus l’homme de Dieu ; son caractère sacré ne le défend plus, il le foule luimême aux pieds.
Mais s’il remplit ses devoirs envers Dieu, envers ses frères , n’est-il pas le meilleur ami de cette société qui le traite si mal ? Lui aussi est un travailleur , mais il ne s’occupe que d’intérêts qui lui sont étrangers ; le Christ n’est-il pas le père de la liberté ? sa religion n’est-elle pas la base de toute morale , de tout ordre public ? ne protége-t-elle pas la famille et son bonheur, l’État, et le respect dù aux lois? Ayez donc foi dans ses enfants, et ne les repoussez pas en masse.
L’expérience de celui qui a passé sa vie à réfléchir vaut bien celle de l’homme qui ne travaille que pour lui. N’appelez pas le prêtre dans vos assemblées politiques comme prêtre, comme privilégié , mais ne l’excluez pas ; sa capacité vaut bien celle des élèves qu’a faits l’école de Voltaire; appelez le clergé à l’éducation de la jeunesse, encouragez ses efforts, soutenez ses travaux , il peut plus pour l’avenir de la
nation que tous ces enfants de la presse qui se déchirent entre eux et troublent le pays de leurs querelles intestines.
Il est des hommes sans foi et sans mœurs, qui se rient des commandements de Dieu, des lois humaines ; le repentir et le remords leur sont inconnus ; la société n’a plus de prise sur leur cœur. Elle est réduite à les traiter comme des ennemis , à leur infliger un châtiment ; c’est son droit ; mais doit-elle en user pour rendre le mal pour le mal ? non ; la peine, pour être morale et juste, doit atteindre une triple fin : effrayer par la rigueur du châtiment ceux qui seraient tentés de faillir, donner une leçon au coupable , améliorer le moral du condamné. '
On ne peut arriver au dernier de ces buts qu’en arrachant le coupable à ses mauvaises habitudes , à ses honteuses pensées , surtout à la fainéantise, qui, neuf fois sur dix, aura précédé la faute. Amonceler dans une prison des hommes corrompus et les laisser oisifs , c’est les sacrifier d’avance aux derniers excès du vice. Sans distraction extérieure, sans occupations matérielles, ils se trouvent sans cesse en présence de leur propre démoralisation, ou face à face avec la corruption de leurs camarades d’infortune. Ils ne parleront que de
crimes et de débauches , ils ne rêveront que débauches et crimes. C’était leur passé, ce sera leur avenir.
Faites travailler tous ces hommes ; employezles à des travaux pénibles, que le soir le corps ait besoin de calme, et leur sang coulera plus tranquillement dans leurs veines ; la nécessité du repos mène aux calmes rêveries, et conduit à la réflexion ; elle prépare le cœur aux bonnes émotions.
Dans les bagnes, dans les maisons de réclusion, le travail fait partie de la peine afflictive : il y a des gens qui, dans le châtiment qui les frappé, ne craignent que le travail; l’infamie de la condamnation n’est rien pour eux ; ils préfèrent le bagne et ses heures de repos à la réclusion et ses journées de fatigue. Le fainéant craint peu la captivité correctionnelle; il est logé, nourri, et ne travaille pas : c’est le but unique de sa vie.
Aussi ai-je l’intime conviction que le travail, ajouté comme conséquence à toute peine de prison, inspirera plus de terreur que l’oisiveté légale entre quatre murs ; il punira les coupables énervés par le vice avec plus d’énergie que toutes les horreurs de la captivité. La prison sans travail punit faiblement, effraie peu et ne corrige pas.
J’ai montré la fainéantise mère de tous les
vices et menant au crime. Les vices et les crimes perpétuent l’oisiveté; j’ai indiqué le travail comme remède à tous ces maux; j’ai appelé à son secours les lois divines et humaines : arrêtons-nous, et laissons de côté les êtres dégradés envers lesquels la société a des devoirs à remplir, mais auxquels elle ne doit pas se sacrifier exclusivement.
J’ai passé de tristes jours en face de gens corrompus et souillés de crimes, et j’ai eu pitié d’eux ; mais aussi que de fois mon cœur n’a-t-il pas palpité de joie en entendant le cri de l’honneur sortir d’une poitrine couverte de pauvres habits ! que de fois j’ai vu la probité lutter contre les souffrances de la misère! il y a nombre d’âmes pures et de nobles cœurs parmi ces ouvriers qui travaillent toute leur vie et ne laissent â leurs fils qu’un bon renom.
Voilà les hommes dont il est doux de s’occuper, voilà ceux auxquels un sage gouvernement doit, avant tous autres, appui et secours. 11 ne s’agit pas ici seulement d’un intérêt de moralité : il devrait suffire} mais il y va de la destinée matérielle et politique des nations. L’amour du travail est la meilleure garantie que le peuple puisse donner au gouvernement de son amour pour l’ordre.
L’homme qui travaille a besoin de repos quami
sa journée est finie, et quand le soleil revient sur l’horizon, il retourne à sa besogne; travailleur par goût et sûr de gagner sa vie , il a pris l’habitude de ne demander de pain qu’à lui-même. Le fainéant compte, au contraire, sur le hasard, les accidents, les évènements imprévus, il aime le désordre, il ne peut rien y perdre; il souhaite la sédition ; peut-être pourra-t-il piller; il désire les commotions politiques , et se met à la solde des partis qui paient.
Si l’ouvrier honnête manque d’ouvrage, qu’arrivera-t-il ? il peut faire de bien modestes épargnes; elles seront vite épuisées, il ne mendiera pas, car il a le cœur trop bien placé; il faudra que la charité vienne à son secours , mais si elle ne devine par ses besoins, que deviendra cet homme qui a faim, cet homme qui voit près de lui une femme et des enfants qui lui demandent du pain ? Les ennemis de l’Etat frapperont à sa porte, ils lui peindront le riche ennemi du pauvre, les ministres riant des misères du peuple, le chef du gouvernement enfouissant des pièces d’or arrachées aux sueurs de l’ouvrier , dont les souffrances lui sont indifférentes ; ils lui montreront le bonheur en dehors de l’ordre de choses existant, ils lui promettront aisance, richesses, même au prix d’une révolution , ils lui donneront des armes
qu’il prendra peut-être ; celui qui souffre aime mieux l’avenir que le présent, et l’émeute aura trouvé un auxiliaire de plus.
Aussi la prospérité du peuple fait-elle le chagrin de l’étranger et du conspirateur : comment soulever des hommes qui ont le nécessaire ? voyez les journaux ennemis de l’État enregistrer et proclamer les crises commerciales, les faillites, les désastres qui paralysent l’industrie; voyez-les semer des bruitsqui vont tuer les transactions et pétrifient le bras de l’homme industrieux. Un jour sans travail dans le royaume, c’est un jour de gêne générale, c’est une chance de mécontentement qu’on peut exploiter.
Si ces moyens ne suffisent pas , on en emploie d’autres. Après une révolution, un parti vaincu, mais opulent, quitte les villes, se retire dans ses terres, vit sans bruit et sans dépense; au premier abord, cela semble tout naturel, cependant il y a calcul : Paris et les grandes cités vivent du luxe de leurs riches habitants ; s’ils ne dépensent plus rien, le commerce souffre, les fabriques s’arrêtent, l’ouvrier se croise les bras, et bientôt la faim le pousse sur la place publique, où l’émeute lui tend la main.
Qu’on jette un coup-d’œil sur l’histoire de nos troubles civils, et l’on verra le maître hostile à l’Etat fermer ses ateliers et dire à l’ouvrier :
Va demander du pain à ceux qui nous gouvernent.
L’administration ne peut empêcher la malveillance d’agir, mais elle peut chercher à déjouer ses plans.
11 faut éviter qu’une seule industrie règne dans un pays. Si elle souffre, toute la population en souffrira. On devra donc encourager toute fabrique nouvelle qui cherche à s’établir sur un sol dont les habitants n’ont qu’un métier. Les communes les plus heureuses, les plus habituellement dans l’aisance, seront celles qui verront prospérer dans leur sein plusieurs genres de commerce. Dans les villes qui n’ont qu’une seule industrie, l’ouvrier ne sait qu’un état, et finit par devenir une machine. Si le commerce de son maître ne marche plus, il ne saura que devenir. La même crise jettera sur le pavé à la fois un grand nombre de familles. Les travaux pénibles effraient l’ouvrier de fabrique accoutumé à la douce température et au repos de l’atelier. Dans nos grandes cités fabricantes, comme Lyon , l’ouvrier aura des jours de misère que rien ne pourra prévenir. Dans les villes où l’industrie a plusieurs branches, comme Paris, Lille, Rouen, l’ouvrier sera moins malheureux, parce qu’il aura plus de ressources; presque tous sauront deux ou trois métiers ; ils en pour-
ronl changer si les circonstances l’exigent. Ils le pourront, car toutes les industries ne sont pas arrêtées toujours ensemble, ou bien c’est que le pays est en révolution, c’est que des misérables , en brandissant le flambeau de la guerre civile au nom du peuple, bien entendu, et pour sa plus grande félicité, auront commencé par lui enlever sa seule propriété, le travail.
Je préfère mille fois la ville de fabrique spéciale aux cités qui dorment et assistent pour ainsi dire à la vie de leurs voisins; mais je préfère à la ville qui n’a qu’une industrie celle qui en a deux.
Si la société n’a pas le droit d’imposer le travail parce qu’elle doit respecter la liberté individuelle, elle a celui de gêner l’oisiveté dans ses mauvaises habitudes ; elle peut régler les heures et les jours de repos ; il est nécessaire à l’homme; l’esprit et le corps en ont besoin pour reprendre forces et courage.
Si le jour où le travail doit être suspendu n’est pas indiqué à l’avance d’une manière régulière, uniforme pour tous, il en résulte que chacun se repose quand bon lui semble; il s’ensuit que les passions trouvent mille raisons pour plaider leur cause devant la paresse, et ont mille séductions pour la mettre dans leur intérêt ; il s’ensuit que l’ouvrier fera le lundi, puis le mardi ; sou-
vent toute la semaine sera donnée au repos, c’est-à-dire à l’oisiveté et à la débauche.
En précisant les jours et les heures de repos et de travail, on finira par régler les habitudes de sa vie privée. L’ordre intérieur du ménage , son économie, la vie de famille, se trouveront bien de cette influence. Pourquoi l’observation du dimanche, cette sainte institution, aussi ancienne que la religion chrétienne en France, est-elle venue se briser contre ce grand écueil de 93 qui a vu tant de naufrages !
Je ne veux ni peine, ni condamnation, contre celui qui travaille le dimanche. Je sais mieux que personne que, ce jour-là comme les autres, l’homme a souvent besoin de continuer les travaux de la veille , de préparer ceux du lendemain : l’ouvrier n’a-t-il pas faim ce jour-là comme les autres? S’il ne travaille pas le dimanche et s’il n’a gagné chaque soir que ce qui lui est strictement nécessaire, qui le nourrira le jour du repos? Mais si l’ouvrier ne fait une demijournée le dimanche que pour se livrer à la débauche le lundi, sa position n’a plus rien d’intéressant.
Le dimanche n’est-il pas d’ailleurs le jour consacré à Dieu? Si les habitudes matérielles finissent par agir sur l’esprit , ne serait-ce pas ramener l’ouvrier à des pensées de religion, que
de lui commander le repos le jour où le Seigneur demande à l’homme quelques pensées pieuses, quelques sages réflexions. La religion ne peut s’imposer par la force , autrement elle serait servitude, et sa devise est : Liberté. Mais il faut que les mœurs opèrent la réforme; il faut que les hautes classes de la société donnent l’exemple, que leur influence régularise la vie du pauvre ; elles auront plus fait pour son bonheur qu’en laissant tomber sur lui quelques aumônes.
Les outils de l’ouvrier font toute sa fortune ; c’est sur eux que repose tout son avenir, celui de sa famille ; s’il ne peut s’en servir le mâtin , le soir il n’aura pas de pain; si ses outils sont brisés, si on déchire, si on brûle sa pièce d’étoffe, le voici dans la misère pour long-temps peut-être. Rien n’est plus fréquent que de pareils actes de méchanceté. L’article 479 du code pénal punit d’une amende de 11 à 15 francs ceux qui auront volontairement causé du dommage aux propriétés mobilières d’autrui. Je voudrais qu’on ne punit pas de même celui qui brise les bijoux du riche et le métier du tisseur, car ces deux actes, égaux en fait, n’ont pas la même conséquence. L’article 451 punit d’un emprisonnement la destruction volontaire des instruments d’agriculture : « Le labourage et le pasturage », disait un grand ministre, « valent mieux
que les mines du Pérou. Aussi fait-on bien de les mettre sous l’égide de la loi . Les nations trouvent leurs forces dans le travail , leurs richesses dans l’industrie, le pauvre ne vit qu’avec ses outils; il leur faut aussi une énergique protection. Je voudrais que l’article 451 s’étendit aux outils , aux instruments de tout métier, de toute profession, si haute, si élévée qu’elle fût. — Briser volontairement les outils du pauvre, c’est faire plus que le voler, c’est lui prendre ce qu’il n’a pas encore, c’est lui enlever son pain du lendemain, c’est faire du mal sans autre bénéfice que celui de nuire, c’est un acte de barbarie qu’un châtiment sévère doit atteindre.
Le législateur doit veiller sans cesse à lever les entraves qui gênent le travailleur. Sous ce rapport, la révolution de 89 avait une grande mission à remplir. 11 lui fallait renverser des abus enracinés par le temps, défendus par l’égoïsme et les préjugés : elle a fait son devoir en proclamant sur les ruines du monopole terrassé la liberté du travail.
Le travail n’a pas de plus grand ennemi que la servitude; dans les fers le corps peut agir, mais l’âme est écrasée. Douleur et silence, voilà sa vie. Heureux les peuples qui n’ont jamais subi le joug de l’étranger , ils ne se sont pas
courbés devant les caprices du vainqueur, ils n’ont pas appris à dissimuler leur pensée , à étouffer les élans de l’âme et du génie ; heureuses les nations qui ont toujours su défendre le faible contre le fort et protéger l’indépendance du pauvre contre l’influence du riche; elles seules peuvent porter haut la tête ; chez elles, la faiblesse sans appui et la misère sans ressources ne se sont pas roulées dans la fange pour obtenir pain ou protection ; leur caractère sans flétrissure, sans dégradation, a conservé sa noblesse native; dans leur sein, l’homme relèvera de Dieu et de sa conscience; il ne voudra devoir son existence qu’à lui.
Dans les fers , à quoi servent ardeur et courage, est-ce l’esclave qui profitera de ce qu’il aura créé ou découvert? que lui importe donc l’agriculture et l’industrie ? qu’elles vivent ou qu’elles meurent, n’est-il pas toujours esclave? Servitude politique ou religieuse, tyrannie des passions, n’ont-ils pas toujours et partout tué le travail? Liberté de penser et d’agir, indépendance de cœur et d’esprit, n’ont-ils pas toujours et partout créé, soutenu et développé l’industrie et fait la gloire, la prospérité des peuples?
Le Gaulois vaincu par Rome resta libre et marcha à grands pas vers la civilisation du vieux monde au déclin, à la saine morale d’une religion en-
core au berceau. Le Gallo-Romain vaincu par les Francs devint serf; la civilisation disparut, le flambeau des arts et des sciences se serait éteint si le clergé, qui sut rester libre, n’avait entretenu le feu sacré à l’ombre du cloître. Mais le laïque s’abaissa au niveau du vainqueur ignorant et barbare, tomba plus bas encore puisqu’il fut esclave, et bientôt sa dégradation le lit descendre au dernier degré de l’échelle sociale.
L’état du serf varia avec les climats, avec ses maîtres surtout ; mais la servitude en certains lieux lia sa victime de chaînes tellement étroites, qu’au xvm" siècle encore rien n’en avait adouci la rigueur. Les gens de mainmorte n’étaient que des bestiaux , ils appartenaient à leur seigneur, eux, leur famille et leurs petits ; s’ils fuyaient, on avait droit de suite sur eux comme sur le bétail égaré ; ils avaient droit d’avoir des enfants, c’était l’intérêt du seigneur; ceux-ci n’étaient pas leurs héritiers; quand la dernière heure de ces malheureux leur apportait la mort avec la liberté, le peu qu’ils avaient pu amasser appartenait au maître, et s’ils ne laissaient rien après eux , la féodalité ne lâchait pas sa proie ; il fallait déposer à ses pieds la main droite du serf trépassé, in signum dominii et servitiuis : de même que quand on forçait un
sanglier, on offrait au seigneur de la terre le pied gauche de l’animal : indè nomen.
La monarchie, jusqu’à la révolution, n’a cessé de lutter contre cette atroce législation.
En 1141 , l’abbé Suger, régent du royaume, affranchit tous les gens de main-morte. Louis X, en 1315, et Henri II, en 1553, ont confirmé l’affranchissement de tous les main-morlables et proscrit à jamais les ser\itudes corporelles.
Malgré ces ordonnances si positives , l’institution survécut; le pouvoir royal, qui n’avait pas la force de faire une révolution dans tout le royaume, lutta contre le mal par des voies indirectes ; il arrachait à l’esclavage les main-mortables d’une commune quand l’occasion se présentait : c’est ce que firent Louis Vil, en 1180, à Orléans; Louis VIII, à bourges, en 1224. Les rois donnaient la liberté avec des lettres de noblesse ou une nomination à une place de magistrature.
La loi de main-morte n’exista jamais dans tout le royaume. Presque partout, la noblesse, le haut clergé, avaient renoncé à des droits qu’aucune volonté libre n’avait accordés. La gloire de porter le dernier coup à cette hideuse législation était réservée à Louis XVI.
En août 1779, il rendit la loi dont nous citerons le préambule.
«Louis, etc., constamment occupé de tout ce qui peut intéresser le bonheur de nos peuples et mettant notre principale gloire à commander une nation libre et généreuse, nous n’avons pu voir sans peine les restes de servitude qui subsistent dans plusieurs de nos provinces; nous avons été affecté en considérant qu’un grand nombre de nos sujets, servilement encore attachés à la glèbe, sont regardés comme en faisant partie et confondus pour ainsi dire avec elle; que privés de la liberté de leurs personnes et des prérogatives de la propriété, ils sont mis eux-mêmes au nombre des possessions féodales; qu’ils n’ont pas la consolation de disposer de leurs biens après eux et qu’excepté dans certains cas rigidement circonscrits, ils ne peuvent pas même transmettre à leurs propres enfants le fruit de leurs travaux ; que des dispositions pareilles ne sont propres qu’à rendre l’industrie languissante et à priver la société des effets de cette énergie dans le travail que le sentiment de la propriété la plus libre peut seul inspirer. »
Voilà ce que disait celui que les représentants de la France ont traité de tyran , celui que les hauts et puissants seigneurs de la Convention ont tué comme l’ennemi du peuple.
Ces premières pensées, jetées en tête de l’or-
dormance d'affranchissement, font comprendre la grandeur du mal sous les règnes précédents; Louis XVI avait compris tout ce qu’un pareil état de choses avait fait de tort à l’industrie, aux sciences, aux beaux-arts, à la nation entière.
Pendant une longue suite de siècles, la France asservie avait sommeillé : qu’elle n’oublie pas que c’est un de ses rois qui l’a réveillée au nom de la liberté.
Ce qui a suivi, chacun le sait; la France, libre, riche de génie et du travail de ses enfants, marche à la tête des nations civilisées : fasse le ciel qu’elle comprenne à toujours que la liberté sans l’ordre, sans le respect dû à la loi, aux bonnes mœurs, n’est plus que l’anarchie, et que l’anarchie ramène l’esclavage ; qu’elle sache bien que toutes les tyrannies coiffées d’une couronne féodale ou d’un bonnet rouge tuent également le travail et l’industrie ; que les souvenirs de la main-morte de Franche-Comté et ceux des excès de 93 soient toujours debout devant elle. Puisse le vaisseau de l’État naviguer heureusement contre ces deux écueils !
A côté de la servitude féodale et de ses déplorables conséquences, venaient se placer des tyrannies spéciales. Les gens de main-morte n’ont pas été les seuls affranchis en 89. L’égoïsme
et le monopole exploitant à leur prolit les préjugés religieux et les antipathies de cultes, proscrivirent tous ceux qui ne professaient pas la religion catholique, apostolique et romaine.
Les Juifs du xm* siècle, vendus comme bestiaux et payant encore comme tels des droits de péage ; au xviii*, chassés vingt fois du royaume, errants et sans patrie, chairs à impôts, condamnés à porter un costume bizarre , n’avaient qu’une existence précaire : quelquesuns d’entre eux, dégradés par leur misère, méritaient sans doute peu d’intérêt ; mais il y avait parmi eux des gens de travail , des hommes instruits , des hommes qui auraient pu illustrer ou enrichir le sol qui les eût faits libres. On leur refusait le droit de travailler, leur activité commerciale bien connue en aurait fait des concurrents dangereux ; les métiers les craignant comme tels les repoussaient comme Juifs.
En 1777 encore, un arrêt du conseil les débouta delà demande qu’ils avaient formée pour être autorisés à faire le commerce de draperies et de rouenneries à Paris.
C’est aussi du règne de Louis XYI que les enfants d’Israël doivent dater l’ère de leur affranchissement. 11 les libéra du péage corporel et d’autres droits analogues auxquels ils étaient assujettis. 11 les releva ainsi de la dégradante
position où ils se trouvaient; il en fit des hommes et des citoyens; bientôt ils purent, comme leurs frères des autres cultes, travailler librement et gagner leur vie à la face du Ciel ; ils apprirent à vivre en famille, et se préparèrent à obtenir plus tard les droits civils et civiques.
Je ne ferai pas l’histoire des persécutions qu’a souffertes le protestantisme, ses malheurs ne durèrent pas deux siècles. Que sont deux siècles auprès des misères que souffrirent les main-mortables et les Juifs, depuis l’origine de la monarchie! Ménagés d’abord comme des ennemis que l’on craint, les protestants finirent par être traités en vaincus ; on prit pour les anéantir le parti bizarre de constater comme vrai en droit ce qui était faux en fait. 11 n’y a plus de protestants en France, avait dit la loi : ils n’eurent plus d’état-civil , leurs mariages ne furent plus reconnus , leurs biens ne furent plus à eux. On les déclara indignes d’être médecins , chirurgiens , imprimeurs , libraires , même apothicaires. On enleva à de pauvres femmes, à des jeunes filles attachées à la foi de leurs pères, le petit nombre d’états qui pouvaient les faire vivre : elles ne pouvaient être sages-femmes, lingères ni mercières.
La loi défendait aux protestants de quitter le royaume à peine de galères ; elle voulait les
amener par la violence au giron de la foi catholique : des milliers de Français aimèrent mieux la liberté sur une terre étrangère que l’esclavage et la dégradation sur le sol de la patrie. Le gouvernement offrait secours, places et pensions, à tous ceux qui se convertissaient , sincèrement ou non; les indifférents, les gens sans cœur ou sans foi , achetèrent par une abjuration le droit de rester en France.
Mais tous les hommes qui avaient confiance en Dieu et en eux-mêmes, tous les hommes à conviction ferme, à l’âme énergique, prirent leurs épées ou leurs outils, dirent un dernier adieu au soi qui les avait vus naître, à la terre qui couvrait les os de leurs pères, et quittèrent la France à jamais.
Ils demandèrent aux étrangers une patrie et du pain, et leur donnèrent en échange leurs talents et leur industrie.
Depuis, que de grands noms qui devraient appartenir à la France ont illustré de leur gloire des royaumes ennemis!
Que de secrets alors ignorés au-delà du Rhin y ont été portés par des proscrits français!
Que de villes datent leur décadence de la révocation de l’édit de Nantes! elles ont vu partir leur population intelligente, active, laborieuse; elles ont vu fuir avec elle leurs richesses,
leur prospérité, leur commerce; le Lravail est mort chez elles, le despotisme l’a tué.
On a reproché toutes ces persécutions à la religion et à la monarchie. Elles ont eu le tort de ne pas savoir résister à la cupidité, à l’égoïsme des donneurs de conseils. Toutes les lois contre les Juifs et les protestants commençaient par des tributs forcés, et finissaient par des confiscations ; c’est-à-dire qu’on n’avait pas horreur du Juif, mais qu’on aimait son argent; on tenait peu à la conversion du calviniste, mais on convoitait le bien de ses pères. Le commerce routinier et le monopole égoïste et étroit craignaient la concurrence des gens actifs, laborieux et souvent instruits: pour détruire la concurrence, on pérsécuta, on exila les concurrents ; on arma le bras de la foi pour détruire une industrie rivale. La barbarie du moyen-âge, la jésuitique dévotion des siècles derniers , favorisèrent merveilleusement tous ces abus. Les passions des hommes, si impétueuses qu’elles soient, se servent avec habileté de toutes les armes qu elles ont sous la main. Le clergé n’avait pas oublié que les calvinistes avaient ébranlé le trône de la foi catholique; la monarchie se souvenait des plans de fédéralisme féodal des chefs protestants : il fut facile de les égarer.
Les siècles passent, les faiblesses humaines
leur survivent ; de tout temps on a vu et l’on verra l’intérêt privé prendre le masque de l’intérêt général , l’égoïsme appeler à son secours des préjugés qui varieront avec les lieux et les temps: ainsi, en avril 1778, Louis XVI fut forcé de rendre un édit portant qu’il ne serait fait aucune distinction entre les nobles de Provence, sous prétexte de descendance ou d’alliance avec des Juifs, Sarrazins, Mahométans, ou autres infidèles.
Ainsi, aujourd’hui, nous voyons de temps en temps les ouvriers de Paris se liguer contre les Alsaciens et les Franc-Comtois, qu’ils appelent des Allemands, et leur interdire le droit de travailler.
Heureuse l’espèce humaine, si elle n’avait qu’un Dieu et qu’une loi ! heureuse au moins la nation qui ne dit pas à l’homme : Si tu veux travailler, dis ta croyance et la race de tes pères.
On vient de voir le droit de travail refusé par les hommes d’une religion, d’une province , à ceux qui n’avaient ni la même foi ni la même origine. C’était un abus criant, et cependant il ne pouvait satisfaire les exigences de l’égoïsme.
. Le droit de travailler, la permission de gagner son pain, furent des privilèges. Cet abus, qui plus tard passera peut-être pour une de ces exagérations fabuleuses que recueillent les chroni-
ques, subsista en droit et en fait pendant une longue suite de siècles sans interruption.
Le roi, au commencement de la 3‘ race, était reconnu propriétaire du droit de travailler; les métiers étaient son bien; il les -vendait à son profit; ils lui faisaient retour à la mort de l’acquéreur. Souvent il donnait à un de ses courtisans ou à un des grands-officiers de la couronne, les métiers de telle profession; ceux-ci les vendaient et même les louaient à leur bénéfice.
Ce n’est qu’au xu* siècle que les travailleurs ' comprirent que chacun avait le droit de travailler; que ce droit dérivait de la loi naturelle, et n’avait rien de commun avec la constitution de la monarchie féodale; ils se déclarèrent donc propriétaires de leurs métiers ; seulement ils reconnurent au gouvernement le droit de régler la police et les devoirs de chaque profession.
C’était l’époque où les seigneurs vendaient la liberté aux communes; le roi favorisait les affranchissements qui affaiblissaient la noblesse. La bourgeoisie, à son berceau, soutenait le pouvoir royal ; en revanche , le roi concéda les chartes des métiers, et une révolution s’opéra dans l’industrie.
Etienne Boileau, en 1258, rassembla les us et coutumes des métiers. Les artisans, tout-puissants, dictèrent et le prévôt écrivit leurs pré-
tentions; il en résulta que le livre des métiers fut l’œuvre des marchands; fait par eux, il fut fait pour eux exclusivement. Us sacrifièrent à leurs intérêts présents et privés l’avenir du commerce et la liberté du travail; la concurrence devint impossible, et le consommateur fut le vassal du producteur.
Bientôt les artisans des environs de Paris sentirent le joug qui pesait sur eux ; on interdisait à leurs marchandises l’entrée de la grande ville. De là, lutte, contestation et procès.
Philippe-le-Bel , ce roi si hardi, profita de cette occasion pour continuer l’œuvre d’affranchissement commencé par ses devanciers , proclama la liberté du commerce, et les artisans forains eurent le droit de venir vendre à Paris. Le bien que fit le roi fut de peu de durée ; au milieu des troubles qui déchirèrent la France au xiv' siècle , les gens de métiers se remirent en possession du monopole et des privilèges injustes qu’ils ont conservés jusqu’en 1789.
11 faudrait écrire des volumes pour donner une idée complète des abus sans nombre que renfermait cette institution des métiers. Leur histoire jusqu’en 1789 n’est qu’une suite de luttes entre le privilège des corps et l’industrie des individus; chaque année les corporations dépensaient en frais de procédure plus d’argent que
la concurrence n’eût pu leur en faire perdre. On étouffait toute invention nouvelle, sous prétexte qu’on détruisait un métier consacré par la loi ; il s’ensuivait que découvertes et perfections périssaient, si le roi, averti à temps, ne les prenait immédiatement sous sa protection.
Les tailleurs, par exemple, ne pouvaient mettre aux habits des boutons faits à bon compte et à la mécanique, parce qu’une communauté avait le privilège de les faire à la main (1734). Les restaurateurs pouvaient recevoir du monde, mais à la charge de ne donner à manger que de la manière usitée jusqu’alors (1786).
La veuve ne pouvait pas continuer le commerce de son mari. Avec lui elle perdait tout. En 1782 seulement, on permit aux veuves des maîtres établis depuis l’édit de 1776, d’exercer le commerce de leur mari , mais pendant l’année de la viduité seulement.
On ne pouvait avoir deux industries; il fallait opter. Le règlement déterminait ce qui était du ressort de chaque industrie. Au xui' siècle, par exemple, le débit de chapelets était grand ; ceux qui les fabriquaient étaient divisés en autant de corporations qu’il y avait de matières préparées à faire des chapelets ; celui qui en faisait en ivoire n’avait pas le droit d’en faire en corail.
Un serrurier ne pouvait faire les clous dont
il avait besoin; le coutelier ne pouvait faire que des lames de couteaux , les gaines et les manches appartenaient à d’autres métiers.
Le fils ne pouvait succéder de plein droit à son père; il fallait qu’il eût travaillé chez lui, de sa profession , jusqu’à l’âge de dix-sept ans ; il était alors dispensé du chef-d’œuvre. On ne considérait comme (ils de maître que les enfants nés depuis la réception du père à la maîtrise.
Ceux qui étaient reçus maîtres ne pouvaient prétendre à la maîtrise que dans la ville de leur réception. Ce n’est qu’en 1755 qu’un arrêt du parlement leur permit d’exercer dans tout le royaume , excepté Paris , Lyon , Lille et Rouen.
On n’était pas toujours libre de choisir la profession que l’on désirait embrasser. Ainsi, à Troyes, le fils d’un maître corroyeur ne pouvait être maître tanneur.
Comme si l’homme n’avait pas faim tous les jours, chaque état avait des jours prohibés; les boulangers ne pouvaient cuire que 290 jours par an environ. Les barbiers ne pouvaient raser le jour de Notre-Dame, de la Toussaint, de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, de la Circoncision, de l’Epiphanie, de l’Ascension, du St-Sacrement; les jours de fêtes de saint Jean-Baptiste, saint Côme, saint Damien, et aux fêles des douzeapôtres.
Les corporations routinières craignaient toute
espèce de concurrence; elles avaient limité le nombre des apprentis, sous prétexte que le patron aurait plus de temps à leur donner. Le vrai motif de ce règlement était de diminuer le nombre des aspirants à la maîtrise. En 1780 encore, on défendait aux coiffeurs de faire plus d’un apprenti touts les trois ans, et de tenir classe et école de coiffure.
L’apprenti était la propriété du maître ; s’il se sauvait, on le ramenait. Il devait, par son travail, réparer le temps perdu par sa fuite. On pouvait louer ou céder son apprenti moyennant finance. Ce droit exorbitant était interdit dans quelques métiers, si ce n’était au cas où le patron allait outre-mer en pèlerinage. Quand un apprenti se présentait à la maîtrise, il devait, pour être reçu, acquitter des droits très-forts; on lui imposait de plus l’obligation de faire un chef-d’œuvre. Si le récipiendaire était un ouvrier habile, on s’entendait pour l’exclure; on lui imposait un chef-d’œuvre d’une exécution presque impossible ou d’une longueur démesurée. L’ordonnance de 1691, que nous rapportons, donne une idée des abus qui, sous ce point de vue, écrasaient le travailleur.
«Ordonnons», dit-elle, « que les chefs-d’œuvre qui seront prescrits, seront de telle qualité qu’ils puissent être faits et parfaits dans l’espace d’un
mois au plus ; qu'ils soient d’usage, en sorte qu’ils ne soient pas inutiles à l’aspirant qui les aura faits; nous ordonnons qu’ils seront rendus sans que les jurés ou communautés les puissent retenir ou fassent racheter par les aspirants. Défendons expressément tous repas, festins, buvettes et dépenses de confrairie comme aussi de ne rien exiger des aspirants, sous prétexte de rachat desdits festins, buvettes, ou frais de confrairie.»
Nos rois ne cessèrent de combattre des privilèges aussi exorbitants : on a vu plus haut que les principes de liberté commerciale proclamés par Philippe -le -Bel avaient été étouffés par l’égoïsme des artisans.
Depuis , on n’osa plus lutter en face contre des privilégiés assez forts pour résister à l’autorité royale; seulement, le gouvernement cherchait indirectement à détruire les institutions qu’il craignait d’attaquer ouvertement. Les rois de France, à leur avènement, au mariage des princes, quand on signait des traités de paix, et dans les autres occasions politiques de quelque importance, créaient des maîtrises dans tous les métiers; les maîtres parcheminiers avaient contesté le droit du roi, et obtenu qu’il ne ferait jamais de maîtres de leur profession. Le prévôt de l’hôtel du roi pouvait instituer aussi en certains cas deux maîtres de chaque profession. Mais tous
ces artisans , en faisant partie des communautés auxquelles leur état les attachait, étaient repoussés par leurs confrères, et formaient contre eux une corporation qui avait des statuts particuliers.
Souvent le roi prenait sous son patronage immédiat l’homme de génie, l’artisan industrieux, que la jalousie et la misère condamnaient à une destinée indigne d’eux ; il les logeait dans le Louvre. Alors là, ils pouvaient fabriquer et vendre comme maîtres; s’ils quittaient l’asile que la bonté royale leur avait ouvert, ses bienfaits les suivaient partout ; dans tout Paris ils avaient les mêmes privilèges ; dans les autres villes , on exigeait d’eux cinq ans de résidence et de services consécutifs. Les ouvriers du Louvre pouvaient avoir deux apprentis; ceux-ci pouvaient se faire recevoir maîtres où ils voulaient , sans être astreints à faire aucun chef-d’œuvre.
Le roi et les parlements proclamaient que dans toutes les villes où il n’y avait pas de jurande établie en vertu de lettres patentes bien et dûment enregistrées, lecommerce était libre, chacun pouvait fabriquer et vendre ce que bon lui semblait, pourvu toutefois qu’il se conformât aux règlements de police des villes où il voulait exercer.
Ou restreignait le ressort de la jurande autant que possible; quelquefois elle n’avait force de loi que sur quelques points d’une ville. Ainsi ,
à Paris, le faubourg St-Antoine, les enclos du Temple, ceux de St-Jean-de-Latran, du prieuré de St-Denis-de-la-Chartre, de l’abbaye St-Germain-des-Prés et de la rue de l’Oursine, faubourg St-Marcel, étaient des lieux de franchise; le commerce y était libre. Dans une même ville, quelquefois certains métiers étaient assujettis à la jurande et à ses entraves, d’autres étaient indépendants ; quelquefois les professions libres prétendaient former une communauté; leur but était d’empêcher la concurrence et de s’assurer un monopole. L’autorité luttait avec énergie contre ces usurpations. Le parlement, en 4763 et ea 4754, refusa le titre et les droits de communauté aux tonneliers de Sens etaux vinaigriers de Reims : ces derniers, cependant, invoquaient des statuts à eux octroyés en 4582 par le bailli de la ville.
Antérieurement, les baillis et les sénéchaux, dans les provinces, avaient le droit de créer des communautés et de leur donner des statuts. On avait fini par leur retirer ce droit exorbitant, que l’autorité royale se réserva.
Si cette institution était pleine d’abus, il faut reconnaître aussi qu’elle avait quelques bons côtés. D’abord, les maîtres reçus prêtaient un serment qui leur rappelait leurs devoirs comme citoyens et comme artisans : l’honneur et la
loyauté étaient les vertus des corporations. Si l’esprit de corps est souvent gênant pour ceux qui gouvernent , il est presque toujours une garantie de probité. L’honneur du corps auquel on appartient arrête souvent celui qui est prêt à faire le sacrifice du sien; tous ceux qui ont prêté un même serment, qui sont sous une même bannière, se croient atteints de la honte qui, frappe l’un d’eux. Le petit nombre de corporations qui a survécu à la Révolution, a conservé précieusement ce saint respect pour l’honneur du corps.
Je citerai en tr’ autres la corporation des portefaix de Reims: si l’un d’eux a le malheur d’être poursuivi en justice, ses confrères attendent le jugement, et si le prévenu est condamné, si le fait dont il est convaincu est un acte déshonorant, il est exclu de la corporation. Cette dégradation est pour le coupable le plus dur des châtitiments : aussi est-elle plus redoutée peut-être que la loi pénale.
Les corporations unissaient des individus que des intérêts rivaux auraient isolés et peut-être rendus ennemis ; ils devenaient membres d’une famille qui veillait sur eux, et les secourait dans leurs misères , leurs maladies et leurs vieux jours. Le tiers des amendes payées par les rôtisseurs était employé à soutenir les pauvres
vieillards du métier, déchus par fait de marchandise ou de vieillesse. La charité des corporations ne s’arrêtait pas à leurs membres : ainsi , les amendes payées par les orfèvres de Paris servaient à donner un repas, à Pâques, aux pauvres de l’ Hôtel-Dieu.
Souvent les corporations se chargeaient des enfants de maîtres laissés dans la misère; les apprentis faiseurs de boucles payaient certains droits destinés à aider les pauvres enfants du métier ; si les droits acquittés ne suffisaient pas aux besoins de l’année, la corporation faisait les fonds nécessaires.
Le nombre des apprentis était limité; dans beaucoup de professions, on ne pouvait en avoir qu’un. Un édit de 1553 permit aux métiers de Paris d’en avoir un second , à condition qu’on irait le prendre parmi les pauvres enfants nourris à l’hospice de la Trinité. Les ouvriers qui épousaient des orphelines élevées dans l’hôpital de la Miséricorde, à Paris, pouvaient se faire recevoir maîtres sans aucun apprentissage ; on n’exigeait d’eux ni expérience ni chef-d’œuvre. L’ hôpital-général de Paris pouvait donner la maîtrise à deux compagnons de chaque corps et métier , et à deux filles de boutique de marchande lingère qui auraient travaillé pendant un certain temps à apprendre un état aux enfants recueillis par la charité.
L’ouvrier qui se chargeait d’élever, nourrir et entretenir un pauvre enfant d’hospice, et de lui montrer son métier , pouvait exercer sa profession sans être ni maître ni marchand , et parvenir, après un certain temps, à se faire recevoir, sans frais, marchand ou maître du métier qu’il avait embrassé.
Quelquefois aussi les corporations étaient assujetties à desrègles d’ordre public et qui profitaient à tous. Ainsi, on ne pouvait prendre à son service un apprenti ou un commis sortant d’une autre maison, que s’il représentait un certificat en règle, de son ancien maître. Il était défendu aux marchands de courir les uns sur les autres pour le débit de leurs marchandises et de dresser aucun artifice pour surprendre les acheteurs et se les ménager au préjudice de la liberté du commerce. (Ordonnance du 3 décembre 4776.) Les tisserands ne devaient pas employer les ouvriers qui avaient des concubines.
Les patrons étaient tenus d’avoir le plus grand soin des apprentis; s’ils manquaient à leurs obligations, on les citait devant les maîtres du métier, qui les blâmaient et ordonnaient qu’ils auraient soin des apprentis et les traiteraient convenablement. On leur fixait un délai trèscourt pour se conformer à la sentence; s’ils
ne l’exécutaient pas, on leur enlevait leurs apprentis et on les confiait à d’autres patrons.
Le torrent révolutionnaire a renversé ces institutions : bonnes et mauvaises, elles ont péri ensemble. La liberté illimitée du travail a été proclamée: elle n'a, à mes yeux, qu’un seulsort, c’est d’avoir isolé l’homme, de l’avoir lancé seul au milieu d’une foule envieuse s’il réussit, indifférente, satisfaite parfois, s’il tombe. L’homme n’a plus de confrères ; il n’a que des rivaux que ses succès écrasent, que sa ruine enrichit ; il ne compte plus sur personne pour le moment où ses vieux jours seront venus; s’il n’a pas reçu du Ciel une de ses âmes fortement trempées, qui préfèrent la misère à la perte de l’honneur , il sera chaque jour aux prises avec son intérêt et ses passions : qui l’arrêtera au bord du précipice? personne, car l’intérêt de chacun sera qu’il y tombe; qui l’en retirera s’il s’y jette? personne , car l’intérêt de chacun est qu’il y reste.
La concurrence sans bornes pousse l’homme à user de toutes les ressources que son imagination lui suggérera ; il suffit de survivre pour triompher; l’instinct de la conservation, la cupidité, l’ambition, imposeront à l’homme des moyens de succès extrêmes.
Au milieu des misères, des désordres que peut enfanter la liberté illimitée du travail, s’élè-
vent de grandes fortunes et d’honorables existences; l’industrie, que rien n’enchalne, marche à grands pas de découvertes en découvertes ; le génie peut rêver et produire sans obstacle, la concurrence nous a conduits au véritable perfectionnement, et le pauvre peut aujourd’hui acheter à vil prix , les étoffes , les meubles que nos pères regardaient comme objets de luxe. Le monopole était un impôt mis sur le consommateur; aujourd’hui le producteur peut s’enrichir sans ruiner celui qui ne produit rien.
Le pauvre artisan peut porter son industrie où bon lui semble, changer d’état, en exercer plusieurs, s’il y trouve son compte.
L’ouvrier rangé et laborieux se crée une position indépendante ; il se fait maître et patron quand il veut.
L’homme qui travaille et ne réussit pas, ne peut s’en prendre qu’à lui ou aux circonstances qui dominent la volonté de l’homme : il ne peut demander compte à personne de ses malheurs.
Si la loi naturelle veut que l’homme soit libre de travailler comme il l’entend , le droit social veut que cette liberté ne puisse dégénérer en licence. Ainsi , certains états devront être soumis à une police particulière; chacun pourra les embrasser, mais à la charge de se soumettre aux règlements qui les concernent; autrement
l’intérêt public serait sacrifié à l’intérêt privé.
Le droit de la société ne va pas seulement jusqu’à régler la police des travailleurs , elle a celui d’interdire certains états, certaines professions. Il ne suffit pas que l’homme gagne sa vie, il fautqu’illa gagne loyalement et sans nuireà autrui. Le voleur et la fille publique prétendent qu’ils travaillent; la religion, les bonnes mœurs, condamnent le moyen qu’ils ont choisi pour assurer leur existence : la loi doit avoir aussi sa sévérité.
Le corsaire, par exemple, est considéré comme un travailleur; un état est-il en guerre avec un autre , de suite il distribue, à qui en demande, des lettres de marque , c’est-à-dire la permission de voler sur mer. Le corsaire attaque , tue, pille, et revient dans son pays, où l’attend la fortune et l’estime publique. II en est de même de ces compagnies-franches, de ces forbans de terre, qui ne vivent que de vols et de violences. Qu’on relise notre histoire, et l’on verra toutes ces bandes armées multiplier les horreurs de la guerre, porter partout le fer et la flamme, et servir le parti qui les emploie par le seul excès des maux qu’ils causent. Le nom de brigand fut porté d’abord par des compagnies militaires : à qui la faute, si ce nom a changé de sens et n’est plus qu’une atroce injure ?
La guerre ne fait-elle pas assoz de inal en se
renfermant dans le code du droit des gens ! Le 5 juin 4779 , Louis XVI, dont il faut citer sans cesse les ordonnances quand il s’agit de bienfait à l’espèce humaine, Louis XVI défendit aux corsaires français d’inquiéter les pêcheurs anglais ; il espérait que sa générosité ferait honte à ses ennemis, et qu’ils laisseraient passer le pauvre habitant de nos côtes. La civilisation doit achever la réforme politique par lui commencée; elle doit proscrire toutes les déprédations commises sous un pavillon national qu’elle déshonore. Le soldat qui brûle et tue , non plus pour la défense de son pays, mais pour s’enrichir , ne peut devenir un bon citoyen. Les habitudes de violence et de cupidité ne peuvent conduire à l’amour de l’ordre et du travail, au respect dû à la loi.
11 est une profession que je ne balance pas à proscrire: c’est celle du braconnier: je nomme ainsi celui qui tue le gibier et prend le poisson sans droit. Les lois sur la pêche et sur la chasse atteignent les délits qui ont lieu en temps prohibé ; elles ne s’occupent pas de venger le tort fait aux propriétaires ; il faut que l’individu lésé poursuive lui -même le délinquant : ce me semble un grave abus.
Le gibier et le poisson changent souvent de maître, mais ils en ont toujours un : celui qui
n’est propriétaire ni (lu sol ni de l’eau où il les trouve , ou qui n’a pas loué le droit de les prendre, sait très-bien quandils’en empare qu’il met la main sur la chose d’autrui.
Quand tous les habitants d’une commune se sont entendus pour louer la chasse de leur territoire ou la pêche de leur rivière, le braconnage prend un caractère plus grave, parce que le vol devient plus positif, les chances aléatoires de la chasse et de la pêche sur une superficie quelconque de terre ou d’eau , ont un propriétaire spécial. Le délinquant n’a plus d’excuse, il n’y a plus de tolérance présumée , chacun a donné ou vendu son droit : pourquoi donc demander au propriétaire du sol une poursuite à ses frais quand la loi seule sans sa plainte le venge de tous les torts faits à ses propriétés mobilières, à ses récoltes, à ses bois.
Le dommage causé est réel ; le braconnage est un état lucratif; il cause du tort en empêchant la reproduction du gibier, il dépeuple les prairies et les garennes, il anéantit le présent et tue l’avenir. Sans s’inquiéter du blé qui sort de terre , ni du jeune plan qui pousse , le braconnier foule tout au pied ; ses filets arrachent ou brisent ce qu’ils rencontrent.
C’est précisément parce que le droit de poursuite appartient exclusivement aux parties lésées
qu’elles ne peuvent en user : la crainte les arrête. Le braconnier, le maraudeur, sont en insurrection perpétuelle contre la société; les lois civiles et criminelles sont des entraves qui les gênent. L’oiseau qui vole, le lièvre qui court, le poisson qui nage, sont à eux; les empêcher de les prendre, c’est, à leurs yeux, leur ravir leur bien, c’est leur enlever leur pain; ils menacent d’incendie le propriétaire qui se plaint , de mort le garde qui dresse procès-verbal. Les annales judiciaires sont là pour attester que l’effet suit la menace. Tous les tribunaux de France ont tourà-tour la mission de venger les crimes des braconniers ; il faut donc que les poursuites qu’ils redoutent partent de plus haut ; il faut qu’elles émanent d’une puissance indépendante, sans intérêt privé comme sans crainte; il faut faire du braconnage un délit social , et donner au ministère public le droit de le poursuivre et de le réprimer. C’est le seul moyen de lutter contre un métier contraire aux lois, au bon ordre, qui mène au crime et provoque parfois de sanglantes vengeances.
Ces Alsaciennes qui vendent des balais et souvent toute autre chose ; les Savoyards qui traînent après eux un singe ou un écureuil, ces jeunes hommes qui jouent de la vielle, prétendent qu’ils travaillent.
On devrait les assimiler aux vagabonds ; ils n’ont ni feu ni lieu , et errent de ville en ville ; qui sait où ils couchent , comment ils vivent? qui paiera leur pain si le hasard n’a pas jeté sur leurs pas un passant charitable ?
Il est honteux pour une nation civilisée de laisser dans les rues, sur les places, dans les promenades, errer ainsi la fainéantise.
Il ne faut pas se faire d’illusion, l’animal ou l’instrument qu’elle porte n’est que l’enseigne de la mendicité.
La jeunesse prépare l’àge mur ; l’homme qui n’a rien fait jusqu’à vingt ans linira comme il a commencé; il mourra comme il a vécu, en tendant la main. L’intérêt de ces gens veut qu’on les empêche de travailler comme ils l’entendent.
L’intérêt à venir de la société l’exige, son intérêt de tous les jours le réclame impérieusement.
Elle ne doit pas souffrir dans son sein des individus qui ne peuvent dire le matin s’ils mangeront le soir ; le vol et la débauche sont là pour suppléer aux journées malheureuses. On devrait donc proscrire à toujours des professions qui n’en sont pas, des existences qui prennent le masque du travail comme feu Tartufe prenait celui de la religion.
Parmi les gens qui prétendent encore travailler, on doit classer ceux qui vivent de contrefaçons. Un arrêt du conseil, du 27 février 1689, les punissait comme les voleurs, d’un châtiment corporel. Si quelque chose appartient à l’homme, c’est certainement ce qu’il a créé. Il n’y a que ceux qui n ont ni génie ni pensée qui puissent lui contester le genre de propriété , comme il n’y a que ceux qui n’ont rien et qui veulent être riches sans travail qui réclament la communauté des biens. Aussi la loi doit-elle protéger avec énergie celui qui dévoile l’inconnu , recule les bornes des sciences humaines, dote l’industrie d’une découverte précieuse, et enrichit les arts ou la littérature d’une grande création ; elle doit le défendre contre celui qui veut vivre à ses dépens. Le faux-monnoyeur travaille, et la loi le punit. La contrefaçon doit être un délit public : il importe à la société que la propriété intellectuelle soit protégée comme la propriété matérielle.
Il est encore une classe de gens dont les professions doivent être prohibées. Je veux parler des charlatans, pédicures ambulants , débitants de spécifiques uniques ou autres. Leur travail est absolument inutile à la société ; il y a plus, il est nuisible; l’intérêt du pauvre surtout réclame leur suppression ; le pauvre est leur seul
client, c’est sur lui seul qu’ils lèvent contribution ; ils vivent de son pain.
Si les remèdes que ces gens vendent sont sans efficacité, s’ils ne peuvent faire ni bien ni mal , ils volent le pauvre ; si leurs remèdes sont dangereux , et il est rare qu’il ne le soient jamais , ils trompent l’acheteur d’une manière indigne ; si leurs remèdes sont bons, ils font tort aux médecins, aux pharmaciens, qui paient par de longues études le droit d’avoir une profession.
Quant aux bateleurs, escamoteurs, directeurs de spectacles forains et industriels du même genre, leur profession est nuisible aux intérêts du pauvre, car elle vit à ses dépens; les jours ouvriers, elle l’empêche de gagner sa vie, car elle lui fait perdre son temps et lève la dîme sur sa recette ; c’est ce que nos pères avaient compris. Aussi, le 30 mars 1635, défense fut faite à tous vendeurs de thériaque, chanteurs, arracheurs de dents, joueurs de tourniquets, marionnettes, de s’arrêter en aucun lieu et faire assemblée de peuple, à peine d’être punis exemplairement.
Je ne vais pas si loin que l’ordonnance royale; il faut au peuple des plaisirs proportionnés à son modeste salaire; qu’il s’amuse le dimanche, mais que pendant la semaine rien ne vienne le distraire. Permettre aux tentations d’agir, c’est d’avance accepter les conséquences de leurs suc-
cès. Les professions que je signale ne rapportent à la société ni prolit ni gloire ; elles servent d’ailleurs souvent de prétexte et de moyens au vol : que de jeunes enfants ont disparu de chez leurs parents pour être livrés ensuite en spectacle au peuple! Je connais un exemple d’une mère qui a vendu son enfant pour 6 francs à un danseur de corde.
Il est une classe de travailleurs qui n’a dû sou existence privilégiée et abusive qu’aux ténèbres qui couvrirent long-temps la science d’asseoir l’impôt en France.
Au milieu des crises politiques qui allligèrent la France à diverses époques , les ressources du trésor furent souvent épuisées. Les gens des finances imaginèrent de vendre, pour un capital une fois payé, la faculté de percevoir à son profit les droits dus jusqu’alors à l’État ; les offices furent créés, leurs titulaires les vendaient ou les transmettaient à leurs héritiers , et l’impôt fut aliéné à toujours au profit des particuliers.
Bientôt les besoins se renouvelèrent, on demanda aux officiers du roi de nouveaux capitaux, et on augmenta à leur profit le montant des droits qu’ils percevaient.
Ils n’étaient plus les gens de la nation, ils travaillaient pour leur compte.
Cela ne suffisait pas; et, à diverses époques,
on inventa des charges de toute espèce , de toute nature. On vendit en titre d’offices toute espèce de places ; on fit des conseillers du roi , rouleurs de vin, essayeurs de beurre salé, des charges d’archers, de valets de ville, de fifres et de portiers.
En janvier 1700, on n’eut pas de honte de créer des charges de contrôleur de perruques , attendu, disait l’ordonnance, que l’usage des perruques était devenu très-commun , qu’il ne contribuait pas moins à l’ornement de l’homme qu’à sa santé, que des particuliers sans expérience s’ingéraient à faire des perruques, et qu’il en résultait un préjudice notable pour le public.
De 1601 à 1709 seulement, on imagina et on vendit 40,000 offices.
Dès que l’État voyait ses finances se relever, il se hâtait de révoquer les concessions par lui faites; puis quand elles baissaient, il se remettait à vendre, et il se trouvait toujours foule d’acheteurs. La crainte d’une révocation future ne les arrêtait pas, tant étaient grands les bénéfices concédés.
Il en résulta que l’abeille était vendue au frelon ; tous ces membres inutiles du corps social s’engraissaient des sueurs du peuple.
11 y avait une classe de travailleurs utiles et sérieux, de gens dévoués à l’État, qui donnaient
à la société leurs veilles et le fruit de leurs travaux, que l’on ne craignit pas de dégrader par la vénalité. La magistrature, si belle par son indépendance , si haute par son désintéressement , fut mise à l’encan. Le notariat , cette institution si voisine de la magistrature, cette puissance qui gouverne la famille et qui peut faire tant de bien dans le silence, ne fut plus qu’un métier.
Le notaire vendait des conseils et des expéditions. Le magistrat n’était plus l’homme du roi , le représentant élu ou choisi de la loi , il avait acheté le droit de juger : pouvait-il prétendre à la considération dont avaient joui ses devanciers ? Les oHices de procureur, de greffier, d’huissier , les charges des baillis et autres places de justice subalterne, se vendaient, c’était une conséquence.
La Révolution anéantit la vénalité des offices , elle fit bien ; elle indemnisa les titulaires, c’était justice, car l’État avait primitivement reçu le prix de ce qu’il leur enlevait. Le souverain s’empara des charges et les rendit à ceux qu’il en jugea dignes. Le peuple était roi, il distribua ses faveurs par élection. C’était logique, et cependant, de conséquence en conséquence, on arrivait à une suite d’injustices.
Le magistrat , le notaire , étaient à la merci de la faveur populaire, c’est-à-dire que leur ave-
nir était entre les mains du plus capricieux des despotes. On oublia que ceux qui jugent les différends des hommes, qui punissent les coupables, que ceux qui lesdirigent dans les actes de la vie civile et qui enregistrent leurs conventions, ne devaient pas être des hommes politiques. Les passions du jour ne les épargnèrent pas. Un soupçon, une dénonciation, une calomnie, leur faisait perdre la position qu’ils avaient acquise par leur travail et leur probité : ils étaient arrêtés et décapités. Les plus heureux n’étaient pas réélus.
On comprit bientôt que le peuple ne pouvait rester en possession du droit de nomination aux places qui constituaient une profession , qui embrassaient la carrière d’un homme et devaient garantir son existence. Le pouvoir exécutif, centralisé dans les mains de Bonaparte, reprit le droit de nommer ses représentants et revint à ce qui était avant François 1".
Dans toutes les constitutions, il est chargé de faire exécuter les lois, et est responsable de cette exécution. La raison veut que tout individu responsable ait le droit de choisir ses agents.
La vénalité des charges et l’élection aux offices conduisaient à un résultat contraire; car le droit de vendre emportait celui de choisir l’acquéreur, et, par suite, les individus imposaient au pouvoir exécutif ses représentants.
Par l’élection , une poignée d’électeurs disait au gouvernement de tout une nation : Voici l’homme qui a notre confiance. Toi qui ne l’as pas choisi , tu répondras de ses actes; s’il t’obéit et que cela ne nous convienne pas, nous ne le réélirons pas ; s’il se révolte contre toi et que cela nous convienne, nous le renommerons.
Le fonctionnaire élu qui sera tous les jours aux prises avec les intérêts privés de ceux qui l’auront élu, conservera-t-il long-temps son indépendance et son impartialité?
L’homme qui a acheté sa charge souvent trèscher, qui en devra le prix, sera-t-il toujours désintéressé? Heureuse la société, si la nécessité de faire de l’argent se borne à exploiter les ressources du droit et du privilège!
L’élection doit restreindre ses droits aux positions où l’on n’a pas de supérieur , où l’on ne reçoit ni ordres ni instructions.
Le droit de vente doit être réduit aux objets dont la possession n’est pas d’ordre public , dont la propriété n’intéresse ni la loi ni les mœurs.
Tout individu revêtu d’une charge, nanti d’un office, vit aux dépens du public.
Aussi on ne doit imposer à la nation que les offices indispensables.
On a vu plus haut combien ce principe avait été foulé aux pieds , combien de charges inutiles
et ridicules étaient entrenues aux frais du peuple.
LaRévolutionles liltoutes disparaître: quelquesunes devaient revenir : elles étaient d’une absolue nécessité ; d’autres ont survécu.
Plus utiles à leurs possesseurs qu’aux autres, nécessaires parce que des lois ont consacré leur existence , elles ne peuvent prétendre au même respect. Leur suppression nesera jamais qu’une question d’opportunité et d’équité financière.
Ce n’est pas tout d’aider le moral des travailleurs à lutter contre les obstacles qui peuvent l’arrêter, on leur doit assistance matérielle et des encouragements jiositifs.
Tous n’ont pas les mêmes besoins; ils ne rendent pas tous à la société des services égaux; leurs exigences ne peuvent donc être les mêmes; chacun doit recevoir en proportion de ce qu’il offre.
J’examinerai d’abord la position du journalier, de l’homme qui n’a pour lui que ses bras et son courage, de l’homme dont les forces physiques doivent suffire souvent seules à l’entretien d’une famille entière. Le pauvre doit obtenir la première pensée de quiconque réfléchit aux misères de la vie et cherche le moyen de les adoucir.
La société ne lui doit ni aisance, ni richesses; c’est à lui de les conquérir ; elle doit veiller
seulement à ce que l’homme honnête et laborieux n’ait ni froid ni faim jusqu’à la fin de ses jours , à ce qu’il soit payé de ses sueurs , à ce qu’il trouve dans son salaire le minimum au moins de ce qui lui suffira pour mener une vie indépendante.
Discutons donc la position financière de celui qui gagne chaque jour le pain du lendemain, et comptons avec lui. L’actif de son budget se compose du prix de ses journées. Dans son passif, je comprendrai le prix de son loyer, son bois, sa nourriture, sa lumière, le blanchissage complet de son linge, son entretien. J’admettrai qu’il ne paie pas d’impôt, je le supposerai trouvant toujours de l’ouvrage, toujours en bonne santé, n’ayant d’autres charges que sa personne, et maître de ses passions ; c’est-à dire que je le place au milieu des circonstances les plus favorables à son bien-être. Mon journalier habiteRcims.
La fabrique emploie un grand nombre de femmes et de jeunes tilles ; elles ont des occupations diverses; chacune d’elles a sa rétribution.
La moyenne de leurs salaires peut s’évaluer à 80 centimes par jour.
En retranchant des 365 jours de l’année 55 journées pour dimanches et fêtes, l’ouvrière travaillera 340 jours , ce qui lui donnera au bout de l’année un gain de 248 francs.
A Rhciras, un cabinet garni pouvant contenir un lit, une table, une chaise, se loue environ 6 francs par mois ou 72 francs par an. Une chambre non garnie, qui n’a que le sol pour plancher, se loue 70 francs par an. Une chambre et un cabinet se louent 120 francs. Deux petites chambres sans plancher se louent 100 francs. Supposons que l’ouvrière ait un loyer de 70 fr. ; comptons 40 .francs par an pour faire blanchir, repasser et raccommoder son linge, car si l’ouvrière fait elle-même ces différents travaux, elle ne gagnera pas sa journée. Un stère de bois, du charbon et un peu de braise, coûteront 35 fr. ; 12 francs de lumière par an sont indispensables; enfin, allouons à l’ouvrière pour sa nourriture, 5 kilogrammes de pain pour 7 jours, admettons que le pain vaut 35 centimes le kilogramme, l’ouvrière dépensera 91 francs de pain par an: arrêtons-nous là pour faire l’addition, et nous arrivons déjà à 248 francs.
La recette et la dépense se balancent, mais l’ouvrière n’aura mangé que du pain et bu que de l’eau. Si elle n’a eu besoin de rien dans son ménage, s’il n’a pas fallu remplacer ses vêtements usés, si elle a trouvé de l’ouvrage tous les jours, si elle n’a pas été malade, elle arrivera sans dettes à la fin de l’année.
Examinons le sort de l’homme dans la même
condition. La moyenne du prix de ses journées est de 2 fr. 50 cent; l’ouvrier qui aura travaillé 310 jours par an, aura gagné 775 fr.
11 dépensera, comme l’ouvrière, 70 francs de loyer, 40 francs pour l’entretien de son linge; il n’use ni bois, ni charbon, ni braise, parce qu’il ne vit pas chez lui ; il dépensera au moins un franc par jour, parce que le cabaretier vivra sur lui et lui vendra la vie plus cher qu’elle ne coûterait au ménage, soit 365 francs. Sa dépense ordinaire montera donc à 475 francs par an; il lui restera 200 francs pour les dépenses non désignées ci-dessus. Mais je dois faire observer immédiatement que cette somme de 2 fr. 50 cent, que j’ai donnée comme moyenne du salaire, sera trop souvent au-dessus de la vérité. Un très-grand nombre d’ouvriers ne gagnent que \ fr. 50 cent. II en est qui ne peuvent gagner qu’un franc ; leurs dépenses sont les mêmes que celles de leurs camarades plus heureux ou plus habiles; ils travailleront autant, et leur aisance sera bien moindre à 1 fr. 50 cent, par jour. Ils gagneront par an 547 francs 50 cent.; leur sort peut encore être heureux; à i franc par jour, ils seront gênés et condamnés à mille privations.
Supposons maintenant l’ouvrier et l’ouvrière mariés, sans maladie, toujours occupés, laborieux, sans enfants à élever, ni vieux parents à
nourrir; comptons ‘2 fr. 50 cent, pour la journée de l’homme, et 80 cent, pour celle de la femme; ils gagneront 1,023 fr. par an. Examinons leurs dépenses.
11 leur faudra un logement de 100 fr. au moins, 40 fr. de bois , braise et charbon ; l’entretien du linge coûtera bien 80 fr.. Ils dépenseront au minimum 12 fr. de lumière. Leur nourriture leur coûtera au minimum 400 fr. par an, à raison de 1 fr. 09 cent, par jour pour deux. Ils arrivent ainsi à dépenser 632 fr. ; il leur restera 491 fr. pour l’entretien du ménage. Ils seront dans l’aisance.
L’homme et la femme unis par le mariage ne sont pas long-temps seuls; les enfants arrivent. Refaisons nos calculs sur une famille où se trouveraient 3 enfants.
La mère travaillera moins; les soins de son ménage lui enlèveront bien le tiers de ses journées; il faut donc retirer 82 francs environ de la somme gagnée par le ménage , et nous tomberons au chiffre de 941 fr. Veut-on que cette famille habite la même chambre, qu’elle ne brûle ni plus de bois, ni plus de lumière, soit. Chaque enfant coûtera bien 20 francs de blanchissage au bout de l’année, et de nourriture 15 cent, par jour au minimum. Trois enfants coûteront donc 164 fr. 25 cent. Ajoutons à cette
somme celle que représentent les dépenses faites par les père et mère, et nous arriverons:» 950 f. 25 cent. ; reste donc la somme de 84 f. 25 cent, pour habiller toute la famille et faire face à tous les besoins du ménage.
Jusqu’ici on a considéré l’ouvrier dans une position moyenne et cependant favorable. Examinons-le maintenant au milieu des circonstances défavorables que présente nécessairemsnt la vie de l’homme. 11 est des chances malheureuses que sa volonté, sa prudence, ne peuvent éviter. Si l’industrie souffre, si la commerce languit, il ne trouvera pas d’ouvrage , il ne gagnera que des moitiés de journée; sa misère est inévitable s’il n’a pas fait d’économies ; en peu de jours il sera forcé de mettre au Mont-de-Piété le petit mobilier acheté à longs intervalles sur ses épargnes. 11 ne pourra le dégager, ou bien il empruntera, et alors il aura vendu son travail à venir ; le pain qu’il gagnera plus tard ne sera plus le sien, il le devra. Peut-il empêcher la maladie de tomber sur lui comme un vautour sur sa proie? Supposonsque l’homme ne souffre que 7 jours par an et la femme 45, ils perdront leurs journées. La femme ne gagnera plus que 236 francs, l'homme, que 757 fr. 50 cent. D’après la déduction déjà faite, ils n’auront plus que 911 fr. 50 centimes. Nous avons prévu le cas où les enfants se porte*-
raient bien; mais s’ils sont malades, auront-ils assez de 15 cent, par jour pour vivre? 11 faut compter ici une augmentation de dépense de 15 fr. au moins, j’y comprendrai même, si l’on veut, les frais de maladie des père et mère.
L’ouvrier peut avoir chez lui une vieille mère; cette femme, si elle n’est infirme, peut gagner encore de 40 à 50 cent, par jour. Si elle travaille 310 jours, elle recevra 124 fr. environ. Mais on réduira cette somme à 100 fr., car elle aura des jours de maladie. Il est évident que cette somme ne peut suffire à ses besoins; il faudra donc que ses enfants lui donnent au moins 100 fr. en argent ou en nature. Quand les enfants de l’ouvrier auront atteint une dizaine d’années, ils gagneront de 50 à 60 cent. , et pourront ainsi contribuer aux charges communes : mais pendant dix ans, on les élèvera sans indemnité.
En résumé :
Une femme isolée qui n’achète rien, ne peut vivre à moins de 248 fr.
Dans sa première jeunesse, en travaillant tous les jours, même les dimanches, elle ne peut gagner que 172 fr. 50 cent. , à raison de 50 c. par jour.
Dans la force de l’âge, son gain moyen , en ne se reposant que le dimanche, sera de 248 fr.
Au déclin de l’àge, elle ne peut gagner que 124 f., pourvu qu’elle se porte bien tous les jours.
La dépense de l’homme isolé est de 475 fr., et son salaire pour 310 journées, de 775.
L’homme et la femme mariés, travaillant 310 jours, auront pour recette moyenne 1,023 f., en supposant que le mari gagne2 fr. 50 c.; s’ilne reçoit que 1 fr. 50 c., la recette ne sera plus que de 713 fr. Dans les deux cas, la dépense est de 732 fr. S’ils ont un ascendant à soutenir, leur dépense sera de 832 fr. S’ils ont trois enfants en bas âge, elle ira à 956 fr. 25 c. S'ils ont trois enfants et un ascendant à nourrir, elle arrivera à 1,056 fr. 25 c. Enfin, à mesure que leurs enfants arriveront à 10 ans, la recette croîtra de 120 à 150 fr. , mais la dépense augmentera en proportion.
Si on déduit l’actif du passif, le reliquat , s’il y en a, sera destiné à toutes les dépenses imprévues : le renouvellement du linge, des vêtements et du mobilier.
Que d’économies et de sacrifices ne faudra-t-il pas s’imposer, pour arriver à la fin de l’année sans dettes! Mais il n’y aura pas toujours de reliquat, il y aura même souvent déficit, et quelquefois un déficit énorme.
11 y a des hommes qui ne gagnent qu’un franc par jour, des femmes dont la journée n’est que de 60 ou 50 c. ; qu’on refasse tous nos calculs d’après ces données , et on verra
qu’il y a des gens mariés, ayant de vieux parents à soutenir, des enfants à élever, qui ne gagnent à eux deux que 465 fr. dans toute l’année.
Ce n’est pas tout; j’ai basé mes calculs sur l’existence de trois enfants , il peut y en avoir un plus grand nombre. Les mariages des pauvres sont féconds. J’ai supposé qu’un seul ascendant se trouvait à la charge de la famille, elle peut en avoir deux ou trois à soutenir. Le journalier, à la fin de ses jours, peut rarement vivre de ses économies.
Je n’ai calculé que les pertes causées par les accidents ordinaires de la vie. Mais l’un des deux époux ne peut-il pas mourir et laisser à l’autre le poids de toutes les charges qu’ils portaient en commun?
Supposez encore que l’époux survivant tombe malade et ne puisse plus travailler, et on sera descendu au dernier degré de la misère, mathématiquement parlant, car en morale elle peut aller plus bas.
Ce n’est donc pas parce que les journaliers s’agitent qu’il faut s’occuper d’eux, il le faut, parce que leurs besoins sont réels : à leurs maux il y a deux sortes de remèdes, les uns dépendent de leur volonté : ce sont la bonne conduite et le travail. Lesaulres doivent se trouver dans les lois que s’imposent les peuples; les
législateurs élus par les classes aisées ne doivent pas oublier qu’ils représentent la nation entière, . et qu’elle a plus d’enfants pauvres que d’enfants riches; profiter de ce qu’ils n’ont pas le droit de se plaindre, ce serait peu généreux. Les sacrifier sans cesse à ceux qui peuvent se venger d’une préférence et d’un oubli, ce serait une lâcheté.
Aussi la première question que doit se faire le législateur en présence d’une loi proposée est celle-ci : Quelle sera son influence sur la position du journalier ?
Son premier devoir sera de défendre les intérêts du pauvre et de veiller au maintien de ses droits, car s’il est question de l’aisance du riche, il s’agit de l’existence du malheureux.
Il me semble qu’il y aurait une institution à établir en France, celle de procureur-général des pauvres. Les commissions des hospices, les administrations de charité, ne peuvent remplir mon but.
Je voudrais que dans chacune des chambres législatives, les indigents eussent des mandataires spéciaux , des avocats chargés d’office.
Ils seraient défendus avec convenance et dignit é, sans esprit de révolte, sans menaces contre la constitution, sans insinuations perfides contre l’autorité royale ; on écouterait leurs plain-
les sans défiance, leurs réclamations sans inquiétude; alors la nation jugerait en connaissance de cause; le riche et le pauvre, l’ouvrier et le maître, le producteur et le consommateur modeste , auraient pu se faire entendre. Et l’on ne dirait plus que les lois sont faites par et pour les riches.
Les intérêts du pauvre peuvent se résumer en peu de mots : gagner le plus possible et dépenser si peu que faire se pourra. C’est nécessairement augmenter son gain que diminuer le chiffre de ses dépenses. Il faut donc, . avant tout, protéger la recette du journalier, empêcher ses modestes bénéfices de sortir mal à propos de sa poche, et sauver l’argent dont on aura arrêté la folle dépense ; on y arrivera en donnant au travailleur des principes religieux et de l’instruction, car il faut que celui-ci ait le sentiment du bien et qu’il comprenne ses propres intérêts; ensuite, en luttant avec énergie contre les mauvaises passions qui ravagent le cœur de l’homme, ruinent sa bourse et sa santé; enfin, en consacrant la paternelle institution des caisses d’épargnes.
Nos rois, à différentes époques, crurent faire bien en proscrivant les dépenses inutiles et excessives. 11 faut , pour améliorer le moral d’une nation, une puissance supérieure à celle
des amendes et des confiscations. Il faut, avant tout, que la probité soit en honneur, il faut que les grands donnent de bons exemples aux petits.
Aussi les lois somptuaires promulguées par les princes de ta seconde maison de Valois sontelles restées sans effet.
Henri III, s’occupant de dentelles, ne pouvait sérieusement recommander l’économie à ses sujets.
Le luxe est un fait relatif. L’industrie et la concurrence font baisser d’un moment à l’autre les prix des objets les plus chers. Qu’on les laisse donc faire : si elles vivent à l’aide du luxe , elles font vivre des myriades d’ouvriers.
Les travailleurs ont besoin de l’aisance d’autrui ; le luxe est leur gagne-pain. Ne défendez à personne les diamants, les riches étoffes, les voitures , les équipages.
Mais réveillez dans tous les cœurs la haine du vice et l’amour du bien.
Et la jeune fille ne livrera plus son corps pour un mètre de dentelle ou un lambeau de salin.
L’homme de lettres ne vendra plus sa plume pour avoir un carrosse.
L’homme de valeur ne troquera plus pour un peu d’or le cri de sa conscience.
Souffrez, encouragez môme le luxe chez les
gens riches: l’intérêt du pauvre le veut; mais demandez à tout le monde de l’honneur et de la probité. Les vraies lois somptuaires sont les bonnes mœurs.
Ces lois n’étaient pas faites pour le pauvre, elles ne l’ont jamais atteint ni protégé. Il a si peu à donner, que le meilleur moyen de le défendre contre la dépense et de l’enrichir, est de faire baisser le prix des denrées.
Le pouvoir royal voulut intervenir entre la cupidité des marchands de comestibles et les besoins du peuple; il fixa le prix de chaque marchandise : l’intention était bonne, mais le but- était manqué. Rien n’est variable comme le prix des denrées, il change avec les climats, les saisons, souvent du jour au lendemain; ce qui était rare abonde , ce qui abondait manque. On renonça bientôt à rédiger un seul tarif pour tout le royaume; les baillis, ' les sénéchaux , firent chacun , pour l’étendue de leur juridiction , un tarif spécial qu’ils révisaient tous les quinze jours : ces mesures ne purent lutter contre la force des choses.
Les tarifs, souvent injustes, toujours arbitraires, blessaient tous les intérêts; il n’y avait plus de bon marché pour le pauvre. Le producteur ne pouvait plus, un jour de hausse, s’indemniser des pertes qu’il avait faites. Bien avant
4789, on avait reconnu que le commerce des denrées devait être libre pour qu’il put profiter à tous.
Aujourd’hui, le pain seul est sujet à la taxe; il peut suffire à la nourriture de l’homme. En France, il est le seul aliment que l’habitude ait rendu absolument nécessaire.
Les grains se vendent librement ; le prix du pain est proportionné à celui du grain ; l’intérêt public veut qu’en ce point les principes de la liberté commerciale soient violés. Le gouvernement doit veiller à ce que le pauvre paie le pain aussi bon marché que faire se peut.
Je l’ai déjà dit, la loi ne doit à l’ouvrier ni aisance ni richesse; la société n’a qu’une obligation, celle de fournir à l’homme les moyens de vivre par son travail : sous ce point de vue, fait-elle tout ce qu’elle doit ? n’est-ce pas elle, par exemple, qui livre de gaîté de cœur les jeunes filles du peuple à la débauche?
Elle leur donne de bons conseils, cela ne suffit pas; elle doit rendre au moins la partie égale entre les passions qui attaquent et la vertu qui se défend, c’est-à dire qu’elle doit assumer à la jeune fille des ressources pécuniaires qui lui permettent de n’êlre pas vicieuse par besoin.
Si la jeune ouvrière suffisamment rétribuée
s’abandonne à la débauche , la faute en est à elle seule; si elle a succombé seulement parce qu’elle avait faim , qu’elle a cherché à vivre d’une manière honorable et qu’elle n’a pu y parvenir, la faute en est à la société, qui doit protection au faible, secours au pauvre, assistance à tous les gens de bonne volonté.
La jeune fille mal rétribuée se trouve à la merci du premier qui lui offre ce qui lui manque. Quelques centimes ajoutés à son salaire suffiraient souvent pour assurer son existence et sauver sa vertu; souvent, pour une misérable subvention, elle se fera la maîtresse d’un ouvrier. Que la société la prenne sous sa tutelle, elle pourra facilement assurer à sa pupille la quotité du salaire, qui seule peut la défendre contre le vice.
Les réflexions que je viens de faire s’appliquent aux femmes d’un âge plus avancé.
Aussi peu payées, elles ont plus de besoins.
Abandonnées de leurs amants, dès qu’elles n’ont plus ni jeunesse ni beauté, elles se retrouvent en face de la misère que la débauche avait chassée.
Non-seulement elles ne partagent plus le pain et la couche d’autrui , mais elles sont obligées de diviser le peu qu’elles gagnent avec de pauvres enfants qui n’ont pas ledroitde nommer leur père.
Se sont-elles mariées, si elles sont veuves, leur position, plus intéressante en morale , en fait n’est pas meilleure.
Ces malheureuses mères sont souvent forcées, par l’excès de leur indigence, de retomber ou de se jeter dans le désordre.
Quelle éducation peuvent-elles donner à leurs enfants ? Elles les envoient mendier et perdre ainsi leur avenir.
Quant aux fdles des pauvres femmes, soyez sûrs que la prostitution va les dévorer avant l’âge; des propositions infâmes leur seront faites chaque jour; on ne rougira pas de les adresser à leur mère; elle les repoussera peut-être avec indignation, et long-temps; mais un jour viendra où le pain manquera, et la misère ouvrira l’oreille à la voix de la corruption. Line mère de famille s’avilira en vendant l’honneur de sa fille.
Nous n’avons pas tout dit sur la misère des femmes; leurs filles, sans mœurs, ne travaillent pas, et exigent de leur mère le pain que la débauche leur a refusé; des fils sans cœur viennent leur arracher le prix de leurs journées, at , vont le dépenser dans les maisons de joie. J’ai vu de malheureuses mères demander au magistrat protection contre de pareils excès. J’ai vu de pauvres femmes chargées d’enfants ,
tuées par le travail, lâchement dépouillées parles fils qui devaient les aider à vivre et à élever leurs frères.
Avançons encore : rien n’égale l’infortune des femmes du peuple si elles sont mal mariées. 11 est des hommes qui ne font rien , et passent journées au cabaret; il faut que leurs femmes travaillent pour nourrir toute la famille et alimenter des passions qui ruinent leur ménage cl enrichissent le débitant. J’ai vu de ces infortunées meurtries de coups sous prétexte qu’elles ne travaillaient pas assez : et qui les frappait ? un homme sans pudeur, un fainéant, qui se faisait nourrir par une femme !
Que de fois l’on vient au parquet prier le procureur du roi d’empêclier le mari de vendre, pour aller boire, les modestes meubles qui composent le ménage.
Qu’y faire? celui-ci est dans son droit, et, le code civil à la main, il répond qu’il peut, quand et comme bon lui semble, disposer du mobilier de la communauté.
Quand il n’y a plus rien sous le toit conjugal, il y a de ces misérables qui abandonnent leurs femmes et s’en vont chercher fortune ailleurs. Si , depuis leur départ, la femme, par son travail, est parvenue à reconstituer son simple ménage, le mari revient le ruiner une seconde fois. Si
le loyer est resté à son nom, il rentre en maître chez lui ; si la femme a déménagé, si elle a loué une chambre sous un autre nom que celui de son mari , il n’est sorte de tracasserie que celui-ci n’invente pour la contraindre à lui donner asile et à lui livrer une seconde fois le fruit de ses épargnes.
A ces misères le code offre un remède: laséparation de corps et de biens. Mais nous verrons plus loin que la loi n’a pas songé au pauvre journalier.
De tout ce qui précède, il est facile de conclure que la position sociale de la femme n’est pas ce qu’elle doit être. Les bonnes mœurs, et par suite l’ordre public, veulent que son travail soit payé d’une rétribution suffisante, et qu’elle trouve la protection énergique dont elle a besoin.
Je voudrais qu’il y eût dans chaque chef-lieu une maison ouverte à la femme qui offrirait de gagner son lit et du pain en donnant en échange sa journée de travail. Elle ne serait plus réduite à opter entre une nuit à la belle étoile et le lit de la prostitution , entre la famine et les friandises de la débauche.
Je voudrais que la société ouvrît en son nom des maisons de placement, où les jeunes filles sans ouvrage seraient occupées provisoirement, et paieraient leur séjour par leur labeur.
La position de l’ouvrier est meilleure que celle de la femme, ses journées sont mieux rétribuées, ses forces, égales dans son extrême jeunesse à celles des femmes, augmentent avec l’âge; avec elles croissent ses bénéfices; l’énergie de son âme vient à l’appui de ses forces physiques. Les lois, les mœurs, lui assurent une indépendance complète; rien n’arréte les élans de son génie; rien n’est commun de nos jours comme un ouvrier parvenu à l’aisance et souvent à la fortune.
J’ai à parler aussi des pauvres orphelins, de ces malheureux enfants qui sont chassés du toit paternel, de ceux que des vices naissants, fruit d’une mauvaise éducation , ont pervertis avant l’âge, de ceux qui sont repoussés de tous et finissent par se perdre dans la lie de la société. A ceux-là il faut aussi une protection légale ; la loi leur doit une famille, la nation un asile, la société les bienfaits de l’instruction.
L’institution des enfants-lrouvés , cette admirable création de saint Vincent-de-Paule, ne peut suffire à toutes les exigences du siècle ; ses ressources limitées restreignent nécessairement l’application de son principe. L’enfant abandonné au jeune âge est sauvé, mais il faut, avant tout, qu'il soit délaissé à l’entrée de la vie. A Dieu ne plaise que j’accuse l’institution; ce
n’est pas la charité qui lui manque, c’est la puissance. Ne devrait-on pas réputer enfanttrouvé celui qui de fait est abandonné, quel que soit son âge , celui que ses parents renient et chassent de chez eux, celui qu’ils n’ont pu élever en homme honnête et laborieux. Je sens très-bien qu’une institution posée sur de larges bases serait une provocation faite aux sentiments dénaturés : que de gens certains de voir leurs enfants recueillis et élevés en bon lieu , se hâteraient de les abandonner à la grâce de Dieu!
On pourrait prendre le parti de les déplacer , de les soustraire aux yeux de leurs parents jusqu’à leur majorité. Je ferais l’État tuteur des enfants qu’il adopterait; il aurait la disposition de leurs personnes tant qu’ils seraient mineurs, et défendrait leurs intérêts civils ; et , d’abord , on devrait discuter la position financière des parents ; car la société ne doit être que caution, et les tribunaux indiqueraient dans quelle proportion le débiteur naturel contribuerait aux frais d’éducation ; l’État frapperait ce qui ne pourrait se demander à la famille ; il serait indemnisé de ses sacrifices , car on élèverait ses enfants adoptifs dans le genre d’industrie qui manquerait de bras ou qu’on voudrait créer; on les fixerait jusqu’à 21 ans là où manquerait
la population, on en ferait des colons, des soldats, des cultivateurs, des ouvriers industriels, suivant les besoins et les circonstances.
Il est une classe de travailleurs qui mérite tout l’intérêt du législateur. Je veux parler des domestiques. Moins libres que l'ouvrier, ils ont un avenir plus sûr; ils sont soumis à une influencé qui, bien dirigée, peut singulièrement améliorer leur destinée.
Servus sil tibi dilectus quasi anima tua; non defundes ilium lil>erlate,neque inopem derelinquas ilium , avait dit l’Ecclésiaste. Et la philosophie païenne disait dans la bouche de Sénèque : Servi suni? imù homines sunt; servi sunl? imà humiles amicié Dans son ordonnance du 6 novembre 1778 } Louis XVI avait formellement recommandé les domestiques à la bienveillance , à l’humanité de leurs maîtres.
La constitution de 1793, qui voulait dépasser tout ce qui existait, déclara ce qui suit : « La loi ne connaît pas de domesticité; il ne peut exister entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie, qu’un engagement de soins et de reconnaissance. » Cette loi dut périr comme celle qui déclarait, sous Louis XIV, qu’il n’y avait plus de protestants en France. Les lois sont créées pour régulariser les faits , et non pour nier leur existence ; autrement , elles ne sont plus que la
voix des passions, et tombent quand la passion a fui devant le bon sens.
En 4795, la loi reconnaissait qu’il y avait des domestiques, mais la faulx de la Révolution avait passé sur les règlements antérieurs les concernant; tout était abrogé. Depuis, les domestiques n’ont été l’objet d’aucune mesure législative spéciale.
L’homme qui se met au service d’autrui ne trouve, ni dans sa fortune, ni dans son industrie, des ressources qui puissent suffire à son existence. Sa position sociale est donc inférieure à celle de l’ouvrier qui sait un état, qui gagnera sa vie d'une manière indépendante. La société a donc le droit incontestable de se montrer aussi exigeante pour le domestique que pour l’ouvrier; elle peut lui demander compte de sa vie, de ses moyens d’existence, de sa conduite quand il se trouve face à face avec elle, sans maître, sans résidence, sans ressources. Pour que ce compte puisse se rendre d’une manière précise , la loi doit d’avance prendre des précautions afin que les éléments en soient réunis. Un décret de 4810 exigeait que ceux qui veulent entrer au service d’autrui à Paris , en fassent la déclaration à la préfecture de police, à peine de prison. On leur délivrait un bulletin contenant les renseignements nécessaires pour établir leur individualité. 11
par le décret, le domestique allât trouver le commissaire de police du quartier ; celui-ci prenait des renseignements et délivrait un acte qui tenait lieu de certificat. Le domestique avait ainsi une voie indiquée par la loi pour lutter contre le mauvais vouloir de son maître.
Le bulletin, aux termes du décret, ne contient que le signalement des domestiques, son intention d’être domestique, la date de chaque sortie et le visa de la police. Ce n’est pas assez.
Les ordonnances de 1565, 1567 et 1720, voulaient que le certiiicat lit connaître la cause de la sortie. Sans ce fait, le bulletin n’est plus qu’une série de dates dans la vie du domestique. Avec l’énonciation voulue par la vieille législation, sa moralité est connue ; on sait de suite ce qu’il a été. On n’a pas besoin d’aller prendre des renseignements qu’il est souvent impossible d’obtenir. On comprend de quelle utilité serait un pareil livret, non-seulement pour les maîtres , mais encore pour le serviteur dévoué , le travailleur laborieux, le domestique fidèle, qui se trouveraient sans place, sans appui ou sans secours.
Le décret de 1810 est fait pour Paris seulement. En 1813, il devint applicable à toutes les villes qui ont plus de 50,000 âmes. Il était tout simple que le gouvernement centralisateur
veillât à la police des grandes cités. Ne serait-il pas juste aussi que les communes d’un rang inférieur qui n’ont ni moyens de répression ni police organisée, trouvassent au moins dans une loi des garanties d’ordre intérieur et de tranquillité domestique?
Les décrets de 1810 et de 1813 supposent que l’homme de service qui est à Paris ou dans les grandes villes n’en sortira pas ; mais s’il a des raisons de fuir la police, s’il se retire dans une ville qui n’a pas 50,000 âmes, cet homme cachera sa vie passée, en entrant chez de nouveaux maîtres; on ne pourra exiger de lui ni certificat ni bulletin; il s’ensuivra qu’un coupable pourra ainsi fuir le châtiment qu’il mérite. Arrêtez un vagabond, demandez-lui ce qu’il a fait; il a servi vingt maîtres si on l’en croit; mais tous demeurent dans des villages, dans des villes de second ordre; on ne peut lui dire qu’il devait avoir un livret; et on ne peut savoir qui il est, d’où il vient, quelle a été sa vie.
Si, au contraire, on rend le décret de 1810 modifié , applicable à toute la France , ces inconvénients disparaissent. Le livret serait délivré dans la commune où résiderait l’homme de service au moment où il se décide à entrer en maison. Son signalement serait constaté par le
maire de la commune. Tous les maîtres qui emploieraient cet homme seraient tenus, à peine d’amende, d’inscrire sur ce livret la date de son entrée chez eux et celle de la sortie , la cause de cette sortie; s’ils ont été satisfaits de cet hotmne, ils le diront. Ce livret tiendra lieu de passe-port à l’homme de service ; il le fera viser dans toutes les communes où il séjournera , dans celles où il voudra résider. S’il le perd, il déclarera cette perte immédiatement au maire de la commune; on lui donnera un permis de séjour provisoire. Des renseignements seront pris et serviront à former un nouveau livret s’ils sont bons ; s’ils sont mauvais et de nature à compromettre le domestique , il sera mis sous la main de la justice.
Les mauvais serviteurs seuls réclameront contre l’institution du livret; pour les autres, ils sont sûrs de voir leur loyauté, leur dévoûment reconnus et constatés d’une manière authentique. En cas de difficulté sur la nature de la mention à inscrire, le juge-de-paix entendrait les explications des parties, et inscrirait lui-même ce qui lui semblerait juste et vrai.
Entre le maître et les domestiques, il y a plus qu’un contrat civil, il existe un lien moral. Le maîtreestle chef de la famille dont le domestique fait partie; comme tel il lui doit appui, conseils
cl protection. Le domestique doit non-seulement obéissance à son maître, mais encore respect. Cependant, les lois modernes ont tenu peu de compte de ces considérations.
Le code pénal punit des travaux forcés le maître qui commet un attentat à la pudeur avec violence sur la personne de sa servante , ou le domestique qui se livre à un acte de même nature sur la personne de sa maîtresse. Le vol domestique est puni plus rigoureusement que le vol simple. Les principes d’ordre qui ont motivé ces deux dispositions n’auraient-ils pas dû en amener d’autres ?
L’ordonnance du 6 novembre 1778 déclarait que les domestiques devaient respect aux maîtres, à peine d’être poursuivis extraordinairement en cas d’insolence ou de violence, et punis suivant la rigueur des ordonnances.
Le décret de juillet 1791, titre 2, article 14, punissait rigoureusement les violences commises par des apprentis, compagnons ou domestiques, à l’égard de leur maître.
La législation moderne a tout nivelé devant la loi pénale; le maître et le domestique ne sont plus que des individus étrangers l’un à l’autre.
C’est un tort, car, en fait et en morale surtout, cela n’est pas; je sais bien qu’avec le minimum et le maximum des peines , on peut
proportionner le châtiment à lagravitédela faute; mais il me semble qu’il faut aux hommes des lois qui , en rappelant l’immoralité du fait, donnent les motifs de leur sévérité.
Si je veux que le domestique qui porte atteinte à l’honneur de son maître ou qui exerce des violences sur sa personne, soit châtié sévèrement , je veux aussi que le maître qui maltraite son domestique, qui agit avec inhumanité, soit également puni. L’ordonnance de 1778 avait fait connaître aux maîtres leurs devoirs. Elle avait oublié de formuler une sanction pénale à ses prescriptions.
L’adultère commis par le domestique avec la femme de son maître était un cas atroce, pour employer une expression du temps; il y avait peine de mort contre les coupables. Elle fut appliquée notamment par des arrêts en 1571 et 1698. Le domestique qui séduisait la fille de son maître était frappé de la même peine.
Je n’ai pas trouvé d’arrêt qui punît le maître qui séduisait sa servante mineure. C’était un tort de l’ancienne législation. Il me semble que la loi moderne ne devait pas s’en rendre complice par son silence.
Le maître qui vole son* domestique, qui abuse de sa confiance, est puni comme s’il avait trompe la bonne foi d’un étranger. C’est encore une
faute selon moi; il me semble tout aussi coupable que le domestique qui vole le maître. Je voudrais que le fait fût qualifié et puni de la môme manière.
Si la vie domestique exige un sacrifice de liberté, elle offre aussi au journalier des garanties qui lui manquent dans les autres carrières qu’il peut adopter.
Il est sûr d’avoir son lit et son pain; s’il est malade, il est secouru. A la fin de ses jours, il n’est pas réduit à la mendicité ; il a pu faire des économies; les vieux domestiques sont-ils d’ailleurs oubliés par les maîtres auxquels ils ont sacrifié toute leur vie ?
Aussi je pense que l’État qui se rapprocherait le plus de la domesticité, serait le plûs favorable au journalier; qu’il n’enchaîne pas cependant son indépendance , il en a besoin pour améliorer son avenir , élever sa ^position si sa capacité le lui permet : mais il lui serait utile de sacrifier une partie de sa liberté pour recevoir en compensation des avantages matériels.
@ue l’ouvrier choisisse pour chef de sa famille le maître qui l’emploie; celui-ci devra pourvoir à ses besoins sur le prix de ses salaires, et lui remettre à la fin de l’année le restant de ses gains. De son côté, l’ouvrier devra toutes ses journées, sauf les dimanches et fêtes, et les
ficures de repos dont il aura fait la réserve.
De tels engagements ne seraient pas nécessairement perpétuels; ils pourraient être faits à l’année ou à temps : plus ils seront longs, plus ils offriront de chances favorables aux parties. On trouvera peu de maitres qui veuillent faire un pareil marché pour quelques mois, pour un an. 11 est évident que cette convention doit lui permettre de balancer le poids de la charge qu’il supportera complètement et sans gain à certains moments, par les bénéfices qu’il en tirera à d’autres époques. Il sera soumis à une série de détails fastidieux qui l’en dégoûteront s’il n’est pas indemnisé sous d’autres points de vue.
Il faudra que ni l’une ni l’autre des parties ne puisse rompre brusquement la convention malgré l’autre ; la durée peut seule faire accepter ce contrat; c’est une sorte de société qui se formerait entre le maître et l’ouvrier ; elle finirait d’un commun accord ou à l’arrivée du terme fixé.
Ce genre d’existence se rapprocherait singulièrement de la vie féodale ou patriarchale. Il y aurait néanmoins cette énorme différence que celui-là seul qui aurait contracté serait lié , que les enfants de l’ouvrier, arrivés à 21 ans, seraient libres de chercher fortune où bon leur semblerait, ou de contracter un engagement pour leur
compte; l’ouvrier lui-même ne serait engagé que pour le temps auquel il aura limité la durée de scs services.
Ne serait-ce pas d’ailleurs la seule manière d’éviter une des tristes conséquences du droit actuel. Le maître emploie l’ouvrier tant que ses affaires vont bien et qu’il réalise des bénéfices. Si les affaires s’arrêtent, s’il commence à perdre, il ferme sa porte et vit de ses gains passés. Le journalier san6 ouvrage, qui n’a rien pu mettre de côté, meurt de faim au bout de quelques jours. L’ouvrier qui gagne au-delà de ses besoins ne travaille que deux ou trois jours par semaine; il est libre de rester oisif : aux jours de crise, il est aussi malheureux que celui qui trouve à peine dans le prix de sa journée le pain du lendemain.
Dans l’hypothèse dont je parle, le maître exigerait de lui un travail régulier, et le forcerait à s’enrichir.
L’ouvrier indépendant dépense ses salaires comme il l’entend, et souvent il les emploie fort mal : dans la même hypothèse , le maître serait son banquier ; il lui remettrait l’argent dont il aurait besoin et sauverait le surplus. La famille du pauvre serait sûre du lendemain.
La stabilité de la position du maître profitera à celle de l’ouvrier, l’avenir de l’un sera celui
de l’autre; si le maître fait sa fortune, l’ouvrier sera peut-être mieux traité; mais certainement, dans le cas contraire, on pourvoira à ses besoins. La famille du journalier serait à l'abri de la misère, le malheur du temps l’atteindrait moins.
Ce système est adopté en partie dans quelques fabriques situées dans nos campagnes. Là , par exemple, le maître construit le logement qu’il destine à l’ouvrier et le lui loue. Ce qui revient absolument, sur ce point, à ce que je proposais, car le maître se paie du loyer en retenant sur le prix du travail ce qui lui est dû. Ne pourrait-il pas fournir le bois, le pain, delà même manière , les repas ne peuvent-ils pas être pris en commun ?
Le maître, dans une position supérieure, a nécessairement, je ne dirai pas plus d’ honneur et de vertu, mais plus d’intelligence que ses ouvriers; son éducation a été meilleure, ses principes de conduite doivent être mieux raisonnés; il peut donner des conseils sages et utiles ; il peut , par son influence, ramener à une vie régulière, à de bonnes œuvres , les hommes qui travaillent avec lui. Ce que je dis n’est pas de la pure théorie, ce sont des résultats obtenus que je signale à l’attention publique. L’usage du lundi , l’abus du vin, des liqueurs fortes, la corruption dos
mœurs, sont bannies de quelques-uns des établissements industriels existant dans les campagnes ; ces excellents résultats sont dus , je ne balance pas à le proclamer, aux essais dont je viens de parler. On s’est rapproché de la vie des patriarches, et les mœurs y ont gagné. Le maître a porté plus d’intérêt à son ouvrier , et celui-ci s’en est bien trouvé ; il a reçu directement de bons conseils qu’il a suivis, et son bonheur s’en est accru.
A ce système, l’ouvrier peut préférer l’état actuel des choses; il a le droit de travailler quand bon lui semble, il peut jouir de la liberté de la manière la plus illimitée; mais il doit se préparer de sang-froid à en subir toutes les conséquences. 11 peut être heureux s’il se porte toujours bien, s’il n’a pas de charges, s’il trouve toujours de l’ouvrage. Mais son maître ne lui doit ni secours dans ses maladies, ni assistance à sa misère, ni ouvrage toute sa vie, ou même toute l’année; le maître est libre comme l’ouvrier.
Je ne pense pas qu’une loi puisse intervenir sur cette matière ; mais le gouvernement , qui doit toujours veiller au bien-être des classes pauvres , doit protection et encouragement à tous les efforts faits pour les arracher à la misère.
L’ouvrier peut travailler à la tâche et à la
journée; il est une foule de travaux et de main d’œuvre qui ne peuvent s’évaluer à la lâche. D’autres, au contraire, seront faciles à apprécier en quantité et qualité.
Toutes les fois que ce second système est applicable, il me semble qu’on doit s’empresser d’en faire usage.
Personne ne peut réclamer contre ce mode de paiement. Le maître donne en proportion de ce qu’il recueille, l’ouvrier reçoit en proportion de ce qu’il a fait.
Le paresseux, l’homme incapable seuls, demanderont à travailler à la journée; celui qui ne fait rien ou qui fait mal est rétribué comme l’artisan laborieux et habile ; la paie à la journée admise comme loi écraserait le mérite, tuerait l’émulation , et, par suite, le progrès ; elle condamnerait à l’obscurité, à la misère, celui qui est fait pour une meilleure destinée; elle ruinerait le maître , car l’ouvrier n’aurait pas d’intérêt à travailler bien et beaucoup ; elle ruinerait l’ouvrier, car le maître finirait par ne plus l’employer, ou le paierait si peu qu’il ne pourrait vivre.
La paie à la tâche doit donc être proclamée comme un principe; la paie à la journée doit être l’exception.
Toute police doit proscrire l’oisiveté qui n’a
pas de ressources personnelles. Que le pauvre travaille donc bon gré malgré. Mais s’il travaille, qu’il soit payé de ses sueurs; si la société souffre que celui qui donne tout son temps ne reçoive en échange de quoi soutenir son existence et celle des siens, elle manque à ses devoirs. En condamnant l’homme au travail, elle contracte vis-à-vis de lui l’obligation de le faire vivre; autrement il serait plus malheureux que la bête de somme dont les besoins matériels sont satisfaits.
Pour que l’homme vive, il a besoin non-seulement d’aliments, mais encore du secours d’un certain nombre d’individus; ceux qu’il emploie travaillent pour vivre. Il s’ensuit que ses besoins peuvent être représentés par un certain nombre de kilogrammes de pain ; une partie sera pour lui, l’autre pour ceux dont il se sert.
On peut facilement déterminer le nombre de kilogrammes de pain que le journalier devra recevoir au minimum pour faire face dans tout le cours de l’année à ses besoins les plus pressants. On arrivera ensuite sans peine à fixer la quantité de pain qu’il devra gagner par jour.
Ainsi seulement on peut assurer à l’ouvrier, pour toute l’année , les mêmes moyens d’existence. Le même travail sera rétribué d’une manière égale et régulière. La hausse du blé,
l’agiotage sur le grain , ne pèseront plus sur les pauvres gens; ils ne profiteront pas de la baisse, il est vrai, mais il est bien rare que le pain tombe à un prix inférieur au cours ordinaire; il le dépasse très-souvent, au contraire. Le pauvre gagnera à ce genre de rétribution plus qu’il ne perdra, il y gagnera au moins en sécurité, car il saura d’avance que le prix de son travail suffira à ses besoins.
Les exigences de la vie humaine sont partout les mêmes; le prix des denrées seul varie. On n’aura donc qu’à fixer le nombre de kilogrammes de pain qu’un homme devra gagner au minimum, et il sera payé au cours du jour dans le pays où il se trouvera. L’aisance du pauvre travailleur sera toujours et partout égale.
On comprend déjà que si le travailleur est chargé de famille, celui qui l’emploie ne doit pas être tenu de lui payer une journée telle qu’elle puisse suffire aux besoins de sept ou huit personnes, et ce comme minimum. Le maître qui emploie un homme ne doit voir que cet homme et ne doit payer que lui. C’est à la société à faire le reste; si un ouvrier honnête et laborieux reçoit de son maître , pour prix de sa journée, dix kilogrammes de pain , et qu’il lui en faille quatorze pour faire face aux besoins de sa famille, elle doit lui donner le surplus.
Si la loi 11e cherche pas à évaluer les besoins de l’homme, si elle ne lixe pas le minimum de ce qu’il doit recevoir pour y faire face, si elle n’a pas soin d’ajouter à son gain légitime ce qui manque pour l’entrelien de sa famille, elle n’a plus le droit d’exiger de lui le travail et la résignation ; elle le pousse au découragement , à l’émeute; elle le précipite dans un abîme où il peut, en tombant, entraîner la société.
Je voudrais que la charité eût en tous lieux et toujours la même marche. Je voudrais pour elle l’unité qui existe pour la justice. Je voudrais voir toutes ces associations , dont les intentions sont si bonnes, fondues en une seule; elles se nuisent l’une à l’autre sans cependant se combattre. Elles neutralisent leurs efforts en se divisant. Leurs ressources isolées sont insuffisantes au bien qu’elles veulent faire; réunies, elles seraient fortes de leur union, et triompheraient de tous les obstacles.
Il faudrait d’abord que la bienfaisance privée vint mêler ses dons aux allocations de l’Etat, aux revenus des pauvres, qu’il n’y ait qu’une seule caisse pour tous les trésors de la charité , comme il n’y aurait qu’un seul but, le remède à la misère U arrive souvent que telle société charitable a plus qu’il ne lui faut, tandis qu’une autre manque du nécessaire. Ici toutes les res-
sources seraient confondues, tous les besoins auraient des droits égaux , des chances égales d’être satisfaits ; chaque année , l’excédant des revenus des hôpitaux serait versé dans la caisse de la charité, et augmenterait la masse des secours à distribuer à ceux qui souffrent. Tous les cœurs généreux s’uniraient pour lutter ensemble contre toutes les misères qui écrasent l’espèce humaine. Celte vaste association serait dirigée par un conseil; j’en donnerais la présidence aux archevêques et évêques; j’en ferais membres de droit les supérieurs des hospices, les frères-directeurs des écoles Chrétiennes, les curés des paroisses, les maires et leurs adjoints, les préfets et sous-préfets, les présidents des tribunaux civils et de commerce, les présidents du conseil des prud’hommes; l’élection pourrait avec avantage compléter les conseils et lui fournir des membres actifs et éclairés, qui pourraient sacrifier leur vie tout entière aux intérêts des malheureux.
Ce conseil supérieur aurait des comités; chaque comité serait chargé d’un genre spécial de charité; on pourrait adopter les divisions suivantes : les hospices, les pauvres malades, les femmes en couche, les enfants abandonnés dès leur enfance, les enfants chassés de chez leurs parents, devenus orphelins ou notés pour leurs
désordres et leurs dispositions à faillir; les familles nombreuses qui ne peuvent par leur ravail subvenir à leurs besoins ; les prévenus et les condamnés subissant leurs peines; les individus acquittés ou sortant des prisons sans ressources, ceux qui sont libérés, et rentrent dans la société sans moyens d’existence ; les malheureux mis sous la surveillance de la haute police, qui ne demandent qu’à expier leurs fautes par le travail ; les voyageurs sans asile et sans pain; les individus réduits à la misère, usés par l'àge et incapables de travailler; le placement des jeunes enfants et des jeunes filles dans de bonnes maisons; l’éducation intellectuelle, morale et religieuse de la jeunesse ; enfin la distribution du travail à ceux qui en manqueraient et en demanderaient à ceux qui y seraient condamnés pour fainéantise ou mendicité.
Je voudrais que dans chaque arrondissement ou chef-lieu, sur une place publique, fût un édifice facile à reconnaître. On pourrait graver au-dessus de la porte, en caractères gros et lisibles, ces mots : Maison de secours, ou autres équivalents : là siégerait le conseil de charité et se trouveraient ceux de ses membres qui seraient de service ; là pourraient s’adresser toutes les misères, là seraient écoutées toutes les plaintes; toujours la bienfaisance veillerait
sous ce toit hospitalier. Ses portes ne se fermeront jamais.
Ce n’est pas tout : il est des secours que la charité ne peut distribuer. La loi et ses formalités doivent leur prêter assistance.
Heureux le pauvre travailleur quand il arrive au bout de l’année sans dettes. Mais malheur à lui s’il a besoin d’invoquer l’appui des lois civiles! L’égalité civique n’existe en fait que devant la loi criminelle ; la société entière a son représentant dans la personne du ministère public; elle n’a qu’à élever la voix, sa plainte est accueillie, et le coupable, s’il y en a un, sera puni.
Mais si le plaignant a éprouvé un tort matériel, s’il veut obtenir une réparation pécuniaire , alors le rôle du ministère public cesse; il faut au demandeur un avoué, un avocat et un huissier à ses dépens. La partie civile est responsable des frais, et doit en faire l’avance. 11 s’ensuit que l’homme qui vit au jour le jour se trouve dans l’impossibilité d’obtenir justice. Un homme, par suite de mauvais traitements , reste malade huit jours, on condamnera le coupable à lui payer le prix de huit journées de travail. Que lui restera-t-il quand, sur cette somme, on aura payé les honoraires de l’avocat?
Quand la partie civile est pauvre, la société lui doit un avoué, un avocat, un huissier ; autre-
ment il n’y a pas égalité de fait devant la loi. Je demande un privilège pour le pauvre; il éprouve déjà tant de privations, qu’il ait au moins la faculté d’avoir justice. Si ces considérations sont j ustes sous le point de vue des lois pénales, ne le sont-elles pas plus encore, appliquées aux lois civiles?
Les pauvres ont le droit de plaider ; mais devant les tribunaux civils, il ne s’agit pas d’avancer 5 francs pour lancer une assignation; les frais sont énormes; peu de procès coûtent moins de 50 fr. Il s’agit, pour le journalier, du prix de 25 journées de travail , c’est-à-dire que, pendant 25 jours, il ne donnera pas de pain à sa famille ou grèvera son avenir d’un passif qu’il paiera Dieu sait quand. Que fera-t-il? 11 ira chez le juge-de-paix qui citera les parties par lettres; le défendeur ne se rendra pas devant le magistrat; l’ouvrier sera forcé de le faire assigner, c’est-à-dire qu’il faudra qu’il fasse l’avance des fonds nécessaires : indigence trouve peu de crédit. Si le journalier ne peut faire valoir ses droits , le débiteur abusera de cette misérable position. 11 ne le paiera pas; on le réduira à subir des transactions désastreuses.
Mais tous les procès ne sont pas destinés à augmenter ou à défendre des intérêts pécuniaires. L’honneur du pauvre est son gagne-pain; l’ou-
\rier bien famé trouve toujours de l’ouvrage; l’homme perdu de réputation est repoussé de tous. Si donc on a attaqué le pauvre dans sa réputation, si on lui impute calomnieusement des faits de nature à lui enlever l’estime des honnêtes gens, la conüance des chefs d’ateliers, il faudra qu’il baisse la tête et dévore en silence sa douleur; il ne peut poursuivre à ses frais , et on ne considère pas la calomnie et la diffamation contre les particuliers comme des délits publics.
Le bonheur du pauvre est dans la vie domestique. L’ouvrier, en retrouvant chez lui sa ménagère et ses enfants, oublie les fatigues du jour. Mais si sa femme le trompe , si elle a des relations adultères, si elle use au profit de son amant les ressources de son modeste ménage, si elle s’abandonne à tous les vices et se rend indigne d’élever ses filles, incapable de faire de ses fils de bons citoyens, qui donc arrachera à l’ouvrier cette suite de malheurs? On lui conseillera de se faire séparer de corps et de biens ; mais on lui dira qu’il en coûte toujours au minitkum de trois à quatre cents francs.
Si l’ouvrier maltraite sa femme, s’il passe sa vie dans les cabarets et les maisons de débauche, s’il force sa compagne à travailler seule pour les faire vivre tous deux, s’il la contraint de sc prostituer au profit de la communauté, (pii
défendra cette malheureuse contre son infortune? elle gagne de 75 centimes à un franc par jour !
Je voudrais que tous les ans les percepteurs de chaque canton tissent parvenir au juge-depaix la liste de ceux qui ne paient pas de contribution. Tout individu inscrit sur cette liste et muni d’un certificat du maire de cette commune, constatant qu’il gagne sa vie à la joureée, serait considéré comme indigent : tout indigent deviendrait gratuitement le client de l’État.
11 est des transactions civiles faites pour le journalier comme pour les autres citoyens. Ne faut-il pas alors qu’il paie contribution au timbre, à l’enregistrement, au notaire?
En France, le ministère public tel qu’il existe ne peut représenter le pauvre et agir en son nom; il ne peut présenter à la fois l’intérêt général et l’intérêt privé. 11 faudrait donc créer une institution nouvelle , une magistrature qui suivrait sans frais tous les procès des indigents , et s’occuperait de leurs affaires civiles.
11 est dans la vie mille besoins imprévus que la charité n’a pu deviner ni prévenir : le journalier se voit alors réduit à emprunter , ou à vendre une portion de son chétif mobilier. S’il veut vendre, le revendeur abuse de sa position, et lui offre le quart ou le tiers de ce qu’il devrait
donner ; la misère ferme les yeux sur ces offres cruelles , et les accepte.
Si l’ouvrier emprunte, comme il a peu de crédit, on lui demande un gage, et le Montde-Piété lui ouvre sa fatale porte. Prêter sur gage à des gens qui ne pourront pas rendre , ce me semble une opération peu morale. Ce n’est pas tout : recevoir de tout venant, connu ou non, les effets qu’il présente est un acte dangereux ; les voleurs savent admirablement profiter de ce commode établissement.
Au bout d’un temps donné, tous les objets déposés sont vendus; l’excédant de la vente est tenu pendant quelque temps à la disposition de l’emprunteur; s’il ne se présente pas, cet excédant de la vente sur l’emprunt est perdu pour lui. S’il a vendu ou perdu son reçu , il ne profitera pas de ce bénélice.
Pour remédier à ces divers inconvénients, je voudrais que dans chaque ville , un jour par semaine , un commissaire-priseur vendît sans frais, publiquement, au plus offrant et dernier enchérisseur, tous les effets qui seraient présentés par les indigents. Le vendeur recevrait ainsi tout de suite la valeur de sa chose. Personne ne spéculerait sur sa misère.
L’échelle sociale donne place immédiatement au-dessus du journalier à ceux qui restent oisifs,
et en ont le droit , à ceux qui travaillent et sont industriels, cultivateurs ou exercent des fonctions indépendantes : tous ces hommes forment en ce moment le corps politique qui nous gouverne ; ils ont le pouvoir de faire dans leur intérêt tout ce qui leur semblera bon et utile.
Ce n’est donc pas sur leur sort que doit se porter l’attention de celui qui veut donner assistance au faible.
11 faut que ses regards s’arrêtent sur ceux qui servent l’État ; c’est dans leur position qu’il trouvera des réformes à introduire.
Celui qui offre ses services au pays doit mûrement réfléchir avant de prendre son parti. Il faut qu’il comprenne toutes les conséquences de l’obligation qu’il contracte.
A toutes les époques de l’histoire, les devoirs de celui qui se voue à servir l’État ont été les mêmes au fond : la forme seule a changé. Aujourd’hui comme toujours, celui qui sert la France lui donne les beaux jours de sa jeunesse, les riches et productives années de l’âge mûr, l’expérience de ses vieux jours ; il fait le sacrifice de ses goûts et plaisirs , de ses veilles , de sa santé , de son existence tout entière.
Quand la donation est acceptée , aujourd’hui comme du temps de nos pères, il ne faut pas en marchander l’exécution; U faut tenir sa pro-
— ‘lin —
messe, car le pays y compte; si par hasard le regret vous mine, si la foi dans l’avenir manque, il faut encore la tenir : les gens de cœur, les seuls qui aient pu avoir l’idée de s’immoler au service de l’État, ne peuvent reculer sans honte.
11 le faut, car on s’est donné un maître. Ce maître , aux yeux de l’imagination , c’était la patrie , dont le nom seul fait battre tous les cœurs, cette noble mère qui aime tous ses enfants d’un amour brûlant et égal; c’était la France étincelante de gloire; c’était l’indépendance nationale r la victoire, en un mot, tout ce qui fait le bonheur et le renom d’un peuple.
En fait , ce maître n’est pas tout-à-fait cela ; il délègue le soin de le représenter vis-à-vis du subordonné à un supérieur, puis à un autre, puis à un troisième , à d’autres encore, enfin à un ministre qui, lui-même, change tous les six mois, et transmet ses pouvoirs à une foule d’employés et de commis.
Tous ces gens placés à différents degrés de l’échelle administrative ont eu , de tout temps , les faiblesses et les qualités, les grandes pensées et les idées mesquines, les volontés fermes et les caprices qui gouvernent l’espèce humaine.
Aussi , que d’illusions s’évanouissent quand la réalité a chassé devant elle les rêves fantastiques!
Ce n’esl pas au jeune âge que le désespoir et l’ennui vous prennent; le cœur alors ne rêve que plaisirs,, il aime à se bercer de riantes pensées ; son avenir alors lui parait devoir être celui du soleil levant; il arrivera à coup sûr à son midi. Mais quand ont sonné les premières heures de l’âge mûr, quand la sagesse et l’expérience ont calmé les élans de l’imagination, le voile se déchire, la vérité apparaît toute nue, et elle n’est pas toujours gracieuse; l’homme la voit de sang-froid et compte avec elle; alors succèdent les calculs positifs aux hypothèses hasardeuses ; alors l’esprit pèse avec calme les chances bonnes ou mauvaises qui peuvent se présenter. L’horizon , jadis couleur rose , apparaît nuageux et sombre. La défiance naît, le dégoût la suit. Le cœur du père de famille s’inquiète. Les regrets amers affligent l’âme : il est trop tard. On ne peut revenir sur ses pas et recommencer sa vie. Derrière lui , l’homme qui chemine entend une voix lui crier : Marche en avant ou disparais.
Si les obligations du fonctionnaire ont été de tout temps les mêmes, on ne peut en dire autant des chances que présentent les différentes carrières ouvertes au service de T État.
Je ne parle pas ici des circonstances favorables ou fâcheuses qu’ont pu présenter à différentes époques l’arrivée de tel homme au pouvoir,
l’accomplissement d’une révolution , une déclaration de guerre, le crédit d’un favori ou d’une maîtresse. 11 s’agit simplement des institutions prises dans leur ensemble.
Le clergé, l’épée, la finance et la robe, voilà les quatre divisions dans lesquelles peuvent rentrer toutes les fonctions qui font marcher la machine sociale.
Tous excepté les gens de finance , tous ont à se plaindre de la société , tous ont le droit d’attendre une révolution dans leur existence.
L’ancien régime, avec ses exigences nobiliaires, était injuste. La société moderne, avec sa prétendue égalité, ne l’est pas moins. On a substitué l’aristocratie de l’argent à celle de la naissance. Celle-ci, hérissée de préjugés, n’en avait pas moins le cœur haut placé, généreux et susceptible de grandes pensées; elle appelait à elle les vastes intelligences, les dévoùments à la chose publique parce qu’elle les comprenait. Les lettres de noblesse donnaient les privilèges à ceux qui s’en montraient dignes.
L’aristocratie de l’argent procède tout autrement; elle ne dit pas à ceux qu’elle rencontre : Que sais-tu? d’où viens-tu? qu’as-tu fait pour la France? Mais, qu’as-tu? Elle donne le droit de cité à quiconque a un certain nombre d’écus; elle ne demande à personne comment il a fait
sa fortune , il lui suffit que cette fortune existe. Elle aime mieux l’agent d’affaires que le magistrat, le fournisseur que l’officier, l’agent de change que le professeur, l’épicier que l’ecclésiastique; aux premiers la vie politique, le privilège de l’électorat et les honneurs de l’éligibilité; aux autres, jusqu’à la fin de leurs jours, la nullité sociale et la permission de vénérer en silence les lois faites par les élus du siècle.
Je comprends qu’une loi ne reconnaisse comme ayant droit aux privilèges électoraux que ceux qui tiennent le sol du pays. Ce sont les seuls qui offrent à peu près les garanties matérielles.
Mais que l’on fasse seul électeur et éligible l’homme qui paie un impôt d’argent, et l’on commettra une injustice et une imprudence; une imprudence, parce que tous les individus qui paient un impôt pécuniaire, sont loin d’offrir tous les mêmes garanties; une injustice, parce qu’il est des impôts plus lourds quo ceux qui se paient en métal, parce qu’il est des sacrifices faits à la chose publique plus complets que celui qu’impose la patente, plus onéreux que les centimes additionnels ou autres que perçoit le fisc.
Si toutes les carrières remplies avec patience, honneur et probité, menaient, au bout d’un temps donné , à la fortune, un jour viendrait
où le fonctionnaire, riche à son tour de rentes et de propriétés foncières, pourrait être à sou tour aussi électeur et éligible; il serait alors juste de ne donner les droits politiques qu’à ceux qui offriraient des garanties matérielles.
Tous les jours on voit des hommes en qui la loi électorale avait mis sa confiance, manquer à leurs engagements et se jouer de la crédulité publique; d’autres hommes, au contraire, donnèrent toute leur vie des preuves de dévoûment au pays, de bravoure et de capacité, et l’État ne cessera de se défier d’eux. Sa confiance se donne légèrement aux uns et ne s’accorde jamais aux autres. On travaillera pour soi seul , on fera la fortune des siens et on jouira de tous les droits civiques. Les autres travailleront pour la nation, négligeront leurs affaires, oublieront leur famille, se tueront de travail ou se feront estropier au service de la France, et à la fin de leurs jours ils se trouveront rangés dans l’ordre politique au niveau de l’humble chiffonnier.
Comme on voit, rien n’est plus juste, rien n’est mieux combiné- On sent de suite quelle prime immense l’État offre au patriotisme et au désintéressement, quel encouragement donné à l’oubli de soi-même, au dévoûment à la chose publique.
En avant, mon brave lieutenant, va le faire
mutiler sur la frontière, car tu dois le sacrifier à la France; quand tu seras criblé de blessures, on te renverra sous la remise comme un vieil outil brisé; là tu auras le droit de lire les journaux et de voir franchir la porte de l’assemblée électorale aux enfants chéris de la nation, au fournisseur millionnaire qui a manqué s’enrhumer en faisant le service de la garde nationale, à l’épicier arrondi qui a gagné une cotur^ bature à faire des cornets de cassonade, pesés bien et dûment comme chacun sait.
Savant professeur, passe tes nuits à étudier, tes jours à instruire la jeunesse, forme son cœur et son esprit , élève l’avenir , l’espérance de la nation , et reçois avec reconnaissance les 4 fr. 50 cent, que t’alloue par jour la munificence nationale. Prends là-dessus de quoi faire vivre toi et ta famille, avec le surplus fais de bonnes économies qui te serviront à acheter un domaine et les droits électoraux, sinon tu n’auras jamais ni l’un ni l’autre; il est vrai que pour te consoler tu verras le portier du collège qui aura fait fortune à vendre des gâteaux et des fruits, te prier d’écrire pour lui le bulletin que ce digne citoyen ira ensuite déposer avec gravité dans l’urne électorale.
Savant chimiste , novateur industriel , usez vos forces morales pour arriver à une grande
découverte. Artiste habile, poète divin, dotez le monde d’une œuvre sublime, sacriüez-y votre existence entière : soyez sans crainte, la patrie va vous récompenser noblement, d’une manière digne d’elle; elle vous offre une médaille qui lui coûtera 495 fr. 47 cent., et puis tout sera dit; et si le Ciel ne vous a pas faits riches, le marchand de bestiaux qui paie patente vous coudoiera pour se faire un passage à l’assemblée électorale, où la loi toute paternelle ne vous permet pas d’entrer.
Les serviteurs du pays , habitués à mille sacrifices, sont prêts à renoncer à toutes leurs espérances politiques s’il faut en acheter la réalisation au prix d’une révolution. Mais parce qu’ils ne s’insurgent pas et se taisent, est-ce une raison pour les oublier? Ce serait donner une prime à la révolte.
On peut, ou donner à ceux qui servent l’État des appointements assez forts pour qu’au bout de vingt ans, par exemple, ils aient pu acquérir les droits électoraux, ou leur octroyer en pur don ces droits dont il est inique de les priver à toujours, ou bien encore assimiler les sacrifices qu’ils font au paiement d’un impôt progressif, de telle sorte que le fonctionnaire passe successivement du prolétariat à l'électorat , de l’électorat à l’éligibilité.
Le premier moyen serait coûteux ; il s'agirait do faire la fortune de tons les serviteurs de l’Étal. Il faudrait doubler les impôts, grever quelques industries; il s’ensuivrait que les bottiers du Palais-Koyal n’auraient plus de cabriolet , que les tailleurs de la rue Vivienne n’auraient plus de maison de plaisance, que les joueurs de Bourse ne seraient plus millionnaires, ce qui serait fâcheux : il n’y faut donc pas penser.
Le second moyen conduirait à des résultats dangereux; par cela seul que l’État a accepté les services d’un homme, il n’en résulte pas que cet homme soit capable de remplir ses fonctions et que sa moralité offre des garanties suffisantes.
L’expérience de tous les jours est là pour démontrer que les faveurs des grands sont souvent mal placées ; des protections aveugles ou intéressées entraînent le pouvoir à faire des choix dont il se repent bientôt. Il est forcé de demander des démissions ou de destituer.
L’homme qui entre en fonctions rendra sans doute des services à l’État, mais il ne lui en a pas encore rendu. Est-ce un homme actif, laborieux , désintéressé , dévoué au pays , incapable de se prêter à un honteux arrangement? Qui le sait? On ne lui doit donc que des encouragements pour l’avenir.
Le L’oisième parti me semble seul juste et sage; il faut que l’homme qui sert l’Etal lui ait donné des garanties morales pour qu’on le mette de niveau avec celui qui offre des garanties immobilières; il faut que, pour lui, le passé réponde de l’avenir. Cinq années ne me semblent pas trop longues pour connaître à fond la capacité et la moralité d’un homme; celui qui pendant cinq ans aura servi l’Etat avec dévoùment, honneur et loyauté, me semble avoir conquis ses lettres de bourgeoisie, etdoit être électeur. Pour obtenir l’éligibilité, je demanderai plus : le degré de confiance que l’éligible doit offrir est nécessairement au-dessus de celui qu’on peut exiger de l’électeur : je crois donc juste que le temps d’épreuve se prolonge et atteigne le chiffre de dix années.
Je pose une règle faite pour la masse : les capacités extraordinaires , les dévoûments sans bornes, franchissent rapidement les positions inférieures où les médiocrités prennent racine.
Ils arrivent bientôt à la direction des services publics. Que pour eux la loi fasse une exception ; leur capacité est généralement reconnue, la société a confiance dans leur moralité, puisqu’elle leur donne les premiers postes de l’Etat.
Le petit nombre peut rêver un avenir brillant; à la majorité un avenir modeste et sûr suffira.
Os hommes qui n’ont pour eux ni le prestige de la parole ni ces rares talents qui font la gloire d’un pays, en sont-ils moins bons citoyens, moins dévoués à la chose publique? La patrie a tiré moins d’éclat de ce qu’ils ont fait : soit; mais leur sacrifice n’en a pas moins été complet, mais ils ont tous donné, comme les autres, jeunesse, âge mûr, vieux jours, chances de fortune : que pouvaient-ils faire de plus? Qu’ils obtiennent le droit de cité, car ils en sont dignes !
Voyez tous ces hommes dès leur jeunesse traîner de ville en ville et ne trouver enfin un toit pour reposer leur tête que quand la patrie déclare qu’ils sont trop vieux pour la servir.Voyezles passer les nuits et les jours, se livrer aux éludes les plus sérieuses , exposer leur santé et leur vie , le tout pour être payé comme des manouvriers. A la fin de leurs jours , ils seront peut-être mieux rétribués ; le petit nombre seul arrivera à ces destinées d’or; ces favoris de la fortune et des ministères atteindront tard ces lucratives positions; ils seront vieux ou malades, et bientôt on leur reprendra à la hâte cette aisance tardive qu’ils ont payée si cher, et une modique pension de retraite leur sera disputée centime à centime par la munificence nationale.
N’ont-ils pas payé l’impôt, tous ces gens dont le pays a exploité le zèle et le dévoûment ; tous
ces hommes dont le pays dévore l’existence , ees guerriers qui ont versé leur sang pour lui, ces savants, ces magistrats, ces professeurs, qui lui ont sans regret immolé leurs plaisirs, leurs goûts, leur repos: tous ces hommes qui lui ont donné de gaité de cœur, fortune et liberté; tous ces hommes qui, à leur dernière heure, laisseront leurs femmes, leurs enfants, leurs vieux parents, sans ressources.
A ce que je propose il y a quelques petites difficultés. Ces hommes sont condamnés à l’ilotisme jusqu’à la fin de leurs jours. Donnez-leur les droits politiques. On comptera avec eux comme avec tous les autres citoyens. S’ils sont foulés aux pieds , ils sauront plaider devant la nation la cause de leurs droits, ils lutteront publiquement et à armes égales contre les menées d’antichambre , les transactions politiques , la tyrannie du protectorat et les proscriptions outrageantes du prétendu libéralisme.
Les fonctionnaires, dira-t-on, sont dévoués d’avance à tous les ministères présents et futurs; si les intérêts des serviteurs de l’Etat sont à la merci des ministres, la faute en est à la législation.Qu’ils relèvent la loi, et ils n’auront plus de sollicitations à faire.
Ensuite, je dois protester contre l’accusation de servilité dont on veut les flétrir. C’est une ca-
lomnie que les faits démentent tous les jours. Je proteste contre toutes ces ridicules propositions qui assimilent les fonctionnaires à des machines qui professent, jugent ou combattent, contre ces projets de loi qui , non-seulement leur refusent les droits politiques qui leur sont dus , mais leur enlèvent encore ceux qu’ils tiennent de la constitution : honte à la nation qui laisserait dégrader ses serviteurs ; elle ne serait pas digne d’être bien servie.
Les meneurs politques et les ennemis de l’Etat ont souvent bon marché des élections par le temps qui court. Plus on excluera des assemblées électorales les individus qui passent leur vie à servir l’Etat, et, par conséquent, les intérêts généraux , à s’occuper d’études spéciales , à réfléchir sur la loi, la morale, les sciences, plus on aura d’hommes faciles à tromper. Je suis loin de dire que les lumières et le patriotisme sont exclus des assemblées électorales ; je sais qu’ils y ont de nombreux représentants , mais je sais aussi que l’égoïsme et l’inintelligence y ont aussi une place notable.
Ouvrez les portes de l’assemblée à tous les dévoùments constants en fait et non présumés, à toutes les capacités éprouvées et reconnues , et les ennemis de l’Etat se trouveront en présence de gens habitués à défendre la cause sociale ;• il
y aura lutte , et ce ue sera plus au profit des intrigues révolutionnaires qu’elle s’engagera.
Le sort des hommes qui servent le pays ne doit pas être à la merci d’un seul individu. Si l’ouvrier croit avoir à se plaindre du maître, il va chercher un autre patron. Sa carrière n’est pas perdue; son expérience acquise, ses talents spéciaux , lui seront toujours utiles ; il les emploiera ailleurs, voilà tout. Il n’en est pas de même du serviteur de l’Etat : que voulez-vous que devienne un lieutenant d’infanterie arrivé à 40 ou 50 ans , un magistrat qui aurait usé les forces de sa jeunesse à faire justice? Ces gens ne peuvent plus recommencer le passé ; ils n’ont plus d’avenir, et sont réduits à plier la tête en silence 90us le joug qui les écrase !
La vie, sous le point de vue de la carrière, n’est qu’un chemin bordé de précipices; il vient un moment où on ne peut plus en sortir sans s'annihiler ; les uns vont toujours en avant , les autres restent en route ; personne ne peut revenir sur ses pas.
Tous les officiers ne peuvent pas arriver maréchaux de France, tous les magistrats premiers présidents, tous les professeurs grands maîtres de l’uni versité;maisentre les sommités del’échelle sociale et ses plus bas degrés, il y a des positions intermédiaires faites pour tous ceux qui servent le pays.
L’Etat, qui sait bien de quelles épines est semée la vie de ceux qui se dévouent à lui, de quels dégoûts sont récompensés leurs travaux, pour séduire les jeunes imaginations, les têtes ardentes , les ambitions sans expérience , leur montre cette échelle déplacés au haut de laquelle sont les habits brodés et les larges appointements; mais il ne leur dit pas que mille chemins conduisent à chacune de ces places ; que 999 sur mille pèlerins n’y arriveront jamais; il ne leur dit pas que rien ne garantit à celui qui se met en route qu’il franchira même les premiers pas du long voyage qu’il entreprend; que ceux-là seuls sont sûrs de monter, qui ont toute leur vie des protecteurs en crédit , aux hommes qui entrent en campagne avec des amis et des patrons; il ne rappelle pas que le pays subit des révolutions politiques de temps à autre et des changements de ministère tous les trimestres , et par moment tous les trois jours. Il devrait leur dire : Travaillez, parce que le travail fortifie, améliore et instruit la jeunesse; travaillez, parce qu’il est beau de se dévouer pour son pays, fût-il ingrat ; travaillez , pour être utile à vos concitoyens, mais ne comptez pas recevoir tout le prix de votre travail, line existence obscure , sans fortune, voilà seulement sur quoi vous pouvez compter à coup sûr. Quand vous serez vieux,
je vous remercierai de vos services; je vous octroierai parfois unechétivepension. Si vous ne m’avez servi que 29 ans 11 mois et 29 jours, je ne vous donnerai rien , parce que je ne vous dois de reconnaissance qu’au bout de 30 ans de sacrilices ; je ne doterai pas vos filles, je n’établirai pas vos fils.
Je nommerai, s’il me plaît, chefs de service des hommes qui auront des ménagements à garder avec des gens qui demanderont vos places; des hommes qui ne comprendront ni vos fatigues ni vos sacrifices , et qui s’inquiéteront peu de vos désirs et de vos services ; des hommes qui , toute leur vie, auront travaillé pour eux et n’auront rien fait pour moi. Je donnerai de temps à autre des places au mérite et au travail; mais il ne faut pas que tous les gens de mérite , tous les travailleurs qui me servent comptent être récompensés d’une manière digne d’eux, parce que leurs espérances seront trompées.
Dans certaines carrières, je vous dirai feieu avant quel temps vous ne pourriez pas passer d’un grade à un autre ; mais je ne vous dirai pas le nombre d’années au bout duquel vous pouvez exiger une promotion.
Vousdevez comprendrequ’il me fauldes places, et des meilleures , pour les protégés de nos seigneurs du jour; il m’en faut pour les gens qui
ont fait leur fortune et qui ne sont pas fâchés d’y joindre un titre. A ces messieurs je ne peux décemment offrir une place de débutant ; elles sont au-dessous d’eux.
Quelque dévoués que vous soient vos chefs, ne comptez pas aveuglément sur leur protection; ils vous aimeront, vous estimeront , si vous le méritez ; ils chercheront à vous être utiles , vous recommanderont franchement , avec énergie même ; mais ils seront sans puissance parfois et ne pourront rien pour vous.
L’influence, le crédit qui leur sont si légitimement dus, pâliront devant des puissances dont vous ne connaîtrez ni le nom ni les titres , des puissances tyranniques souvent ridicules dans leurs exigences; elles couvriront des intérêts privés du manteau de l’intérêt public ; ces conflits amèneront les résultats les plus bizarres. Une place de magistrature, refusée aux recommandations de tout une cour royale, de vingt premiers présidents ou procureurs-généraux , sera donnée à la requête d’un avoué, un avocat fera nommer un capitaine , un maréchal-de- F rance désignera un juge-de-paix.
Respectez vos chefs, tâchez de les satisfaire, ce sont des faits de convenance et de conscience; mais si vous voulez avoir de l’avancement , cherchez des protecteurs ailleurs qu’au-dessus de
vous. Prenez-les, u’importe où, s’ils ont du crédit. Vous êtes professeur à Douai , vous voudriez passer proviseur d’un collège ; faites attester votre capacité par des gens de Pézénas ou de Quimper-Corentin , et on les croira sur parole s’ils ont du crédit.
Ne vous informez guère du mérite de vos concurrents et de la longueur de leurs services , ces deux points sont d’un intérêt secondaire; mais cherchez à savoir le nombre et le nom de leurs protecteurs , et quand vous aurez découvert combien de princes, de maréchaux et de pairs de France, de ministres et de députés, d’académiciens, de membres de L’Institut , d’avocats , de banquiers, de belles dames et autres illustrations, parleront pour eux, dépêchez-vous d’en trouver un nombre supérieur ou au moins égal, sinon vous êtes perdu, vous devenez un homme sans capacité et sans droit.
Ce n’est pas tout encore; quand vous aurez rangé votre armée en présence de vos adversaires, quand vous serez bien certain de sa supériorité, n’allez pas vous croire vainqueur; la place qui vous sera due sera donnée à un autre sans qu’on puisse dire tout haut pourquoi , et vous aurez vainement amoncelé protecteurs sur protecteurs.
Que sera-ce , si votre mauvaise étoile veut que
l’un de vos adversaires soit parent d’un de ces hommes dont on ait besoin, d’un de ces hommes assez adroits pour ne dire jamais leur dernier mot, vous êtes perdu, vous n’aurez jamais assez de mérite, vous n’aurez jamais assez travaillé pour lutter contre de pareils obstacles. Ce n’est pss tout; chaque année, à la tribune, les élus de la nation viendront faire de la popularité en vous insultant ; ils vous déclareront suspect en attendant qu’ils proposent de vous mettre sous la surveillance de la haute police ; et il se trouvera des gens qui auront atteint la plus haute position que puisse rêver une ambition constitutionnelle, qui vous traiteront de petit inlri- ' gant.
Que ne gagnera pas votre dignité à dépareillés discussions ! que de reflets d’estime elles jetteront sur vous !
Pauvres mercenaires, ayez soin de baiser humblement la main de vos seigneurs les indépendants , qui , Dieu le sait , ne songent jamais à leurs intérêts. Saluez bien humblement ces princes du patriotisme, ces modèles de fidélité, ces ennemis jurés de l’anarchie et des révolutions, ou l’on vous chassera comme des valets.
L’Etat pourrait dire toutes ces choses et d’autres encore, carie nombre des vérités décourageantes est sans fin. Personne au moins ne serait
trompé, et l’on n’aurait plus de droit de se plaindre.
L’Etat ferait mieux que de publier le chapelet des abus du pouvoir, il devrait y mettre un terme. 11 faudrait d’abord fixer la position des gens qui le servent.
Ont-ils une carrière? n’ont-ils qu’une position politique? dans ce cas, il faut adopter franchement toutes les conséquences de ce système. Le parti qui triomphera devra dicter toutes les nominations, les pairs, les députés, les journalistes; les meneurs d'élection, soutiens du ministère, devront être consultes sur tous les choix. La première question à faire aux candidats portera sur leurs opinions.
Quand la majorité politique se déplacera , ce qui arrive de temps à autre, quand les vaincus de la veille auront ressaisi le pouvoir, la conséquence immédiate de leur arrivée aux affaires sera le renvoi de tous les fonctionnaires nommés par leurs adversaires. Il serait absurde que des ministres, responsables de ceux qui travaillent sous leurs ordres, fussent forcés de garder avec eux, autour d’éux, des gens qui sont leurs ennemis. Ils devraient donc se hâter de les remplacer au plus vite par d’autres personnes sur l'affection et ledévoûmentdesquellesils pourraient compter. On voit tout de suite quels avantages
administratifs présenterait un pareil système; avec quel soin, quelle rapidité, quelle suite surtout, marcheraient les affaires qui changeraient si souvent de inains. Quelle expérience ne manqueraient pas d’avoir tous ces hommes parvenus subitement et remplacés de suite !
Après leur destitution, les voyez-vous intriguer pour renverser le ministère, partager ensuite les dépouilles des vaincus. Vainqueurs , les voyez-vous promettre et donner à tous ceux qui prendraient leurs couleurs, poursuivre et dépouiller ceux qui seraient d’un autre bord. Que deviendraient la dignité du magistrat, la fidélité du militaire, l’intégrité mathématique du financier; que deviendrait l’honneur national au milieu de tous ces bouleversements, de toutes ces luttes d’intérêts privés et de leurs houleuses conséquences?
Hâtez -vous donc de le proclamer hautement, les fonctionnaires n’ont pas de position politique. Comme citoyens, ils peuvent avoir telle ou telle opinion et agir en conséquence; comme délégués du pouvoir, ils doivent donner l’exemple du dévoûment à la chose publique. Qu’aux jours de danger la patrie les trouve debout, prêts à payer de leurs personnes, à marcher à la tète de leurs frères, à lutter contre les ennemis du pays; qu’elle puisse leur demander le sacrifice
de leur fortune et de leur vie , rien de mieux , rien de plus juste.
Mais que les fartions qui déchirent le sein du royaume n’exigent rien d’eux; il faut non-seulement qu’ils puissent être impartiaux, il faut encore que le public ail foi dans leur impartialité. Quelle confiance accorderait-on à des hommes appelés au pouvoir par l’esprit de parti , intéressés à soutenir leurs amis, à écraser leurs adversaires; à des hommes qui iront partout mendiant des suffrages et emploieront mille moyens pour en obtenir? La minorité n’aurait-elle pas le droit d’être avec eux en défiance perpétuelle?
Si l’on ne veut pas que les fonctionnaires publics soient des hommes politiques, qu’on les protège dono contre l’influence des partis; que nos hommes d’État et ceux qui se donnent pour tels ne soient pour rien dans leur avancement. La loi ne relève de personne; ses mandataires ne doivent être les créatures de qui que ce soit.
Allons plus loin. Les supérieurs sont responsables de leurs inférieurs; le chef de service connaît les qualités et les défauts de son subordonné ; il sait mieux que personne à quel genre d’emploi il est bon , de quel poste il est digne. Il doit exercer une haute influence sur ceux qu’il dirige; il faut que ses promesses et scs menaces ne soient pas de vaines paroles.
Le bon sens veut dune que le général dans un corps d’armée, le procureur-général dans son lessort, le chef administratif dans sa division, puissent choisir leurs hommes, les récompenser ou les punir suivant leur mérite.
Si cela n’est pas, on rira de leur mécontentement; on s’inquiétera peu de Iqs satisfaire. Le service en souffrira matériellement, car il ne peut marcher que s’il existe une parfaite harmonie entre tous ceux qui en sont chargés. Estelle possible entre un supérieur et un subordonné arrivé ù son poste malgré celui-ci? Cet inférieur, qui s’est trouvé le plus fort, qui triomphe de la volonté du chef, sera-t-il porté au respect et à l’obéissance? Le chef aura-t il confiance dans un homme qu’il ne connaît pas, dont on lui a imposé la collaboration; ne serat-il pas porté à se rappeler que cet homme a renversé son protégé et compte recommencer une nouvelle lutte à la première occasion?
Quel crédit aura-t-il auprès des autres subordonnés, quand ils verront que ses promesses sont sans effet et qu’il ne peut rien pour ceux qui travaillent sous ses ordres.
L’État peut-il demander un compte rigoureux aux chefs de service quand il leur a donné des inférieurs dont on ne peut, en équité, les rendre responsables?
Si le chef, au contraire, tient dans sa main grâces et disgrâces, si l’autorité supérieure à la sienne accepte ses recommandations, quelle différence dans le service ! Tout marche avec ensemble. Les conseils, les instructions, venus d’en haut sont accueillis et exécutés avec soin. Le subordonné travaille avec zèle, avec foi dans l’avenir; il sait que le mérite de scs services ne sera pas perdu ; ce qu’il aura fait sera vu et apprécié par celui qui peut le récompenser. Entre eux pas d’intermédiaire. Le chef ne pourra pas décliner sa responsabilité, car il aura sous lui des hommes de son choix et investis de sa coniiance. Il pourra revendiquer la gloire du bien qui sera fait; la honte du mal retombera sur lui.
Si cela n’est pas, le découragement et l’intrigue se partageront les serviteurs de l’État.
Les hommes en place, le chapeau à la main, passeront leur vie à frapper aux portes en crédit; ils feront plus de visites que de besogne; leur imagination sera loin de leurs postes. Ils ne rêveront que mutations ministérielles; ils ne penseront qu’au triomphe de leurs amis politiques ou autres; ils chercheront moins à se faire des titres à l’estime publique qu’à conquérir des protecteurs; ils iront les chercher partout et n’importe où ; ils demanderont tout
et toujours, de peur de manquer une occasion; rien ne retiendra leur ardeur de quêter; tout leur paraîtra possible; leur ambition sera sans bornes, parce qu’il arrivera que des ambitions démesurées seront satisfaites. Un avancement irrégulier légitimera toutes les demandes : chacun, convaincu que tous les moyens seront employés pour le supplanter, acceptera, pour vaincre, toutes les armes qu’il trouvera sous sa main. Les médisances, les calomnies, ne seront qtte plaisanteries. On dissimulera les qualités et les services d’autrui pour ne parler que de son côté faible; les correspondances , les intrigues , les visites solliciteuses , les rêves d’ambition , les regrets et le désespoir qui les suivent, useront la vie des fonctionnaires : telle sera l’existence de ceux qui tiendront peu à l’estime d’autrui, à la leur propre, et sacrifieront la dignité et le repos de leur vie à leur avancement.
Quant aux hommes à l’âme mieux trempée, au cœur d’acier, à ces gens qui trouveront indignes d’eux le grand art des courbettes , le mensonge officiel et l’officieuse flatterie, à ceux qui n’ont pas de conscience à vendre, ni même à louer à bref bail, voici la destinée qui les attend.
Ils auront l’estime du chef si on n’est pas parvenu à la leur enlever par des réticences, des indiscrétions ou des méchancetés; ils joui-
ronl du repos que donne la dignité sans reproche; Us accompliront leur mission avec dévoûment; peut-être autour d’eux finiront-ils par réunir quelque peu de considération , mais c’est là tout ce qu’ils auront gagné à servir l’Etat; s’ils ont assez de fortune pour eux et leur famille, s’ils ont reçu du Ciel un esprit froid , sage et sans ambition, ils pourront encore trouver le l>onheur ici-bas.
Mais si le sort a été pour eux avare de richesses, s’ils sont chargés d’enfants, s’ils ont à nourrir leur vieux père, si un sang brûlant circule dans leurs veines , si leur âme inquiétée, ardente, dévore l’avenir et ne rêve que gloire, s’ils ont un nom, des traditions de famille à soutenir, ah! plaignez-les, car ils seront malheureux.
Croyez-vous qu’ils espéreront toujours? Il ne s’agit pas ici du bonheur éternel après lequel on peut soupirer patiemment pendant le cours de cette vie; il s’agit d’une possession temporelle, fugitive, périssable, qu’il faut se hâter de saisir, à peine de n’en pas jouir. Las de vaines démarches, de promesses toujours sans fruit, d’espérances déçues , ils tomberont nécessairement dans le découragement ou l'indifférence finale. Qu’y gagnera le service public? en sera-t-il fait avec plus de soin et de zèle ? Non sans doute.
Qui souffrira donc du tort fait à ces hommes? la société d’abord.
Si les fonctionnaires ont le courage de renoncer au bonheur de servir l’Etat, à l’aurore de leur vie, ils pourront peut-être prendre leur revanche et parvenir, en travaillant pour eux , à la position que l’Etat refuse à ceux qui travaillent pour lui.
Si, au contraire, l’Age mûr a sonné pour eux, si l’esprit et le corps ont déjà pris les habitudes de la spécialité avec lesquelles ils mourront , oh ! alors, c’en est fait, ils ne pourront recommencer une carrière. Leur vie active est terminée; ils n’ont plus qu’à rester immobiles et oisifs. Mais tous maudiront le jour fatal qui a tué leur avenir dès leur entrée en campagne; tous pleureront leur jeunesse perdue en travaux fatigants, fastidieux et devenus inutiles; tous regretteront amèrement les sacrifices faits à l’État , qui leur en sait si peu de gré.
Le juste mécontentement d’une classe de citoyens est un malheur pour une nation, non pas que l’intérêt privé ne doive toujours plier devant l’intérêt public, mais parce qu’il est dangereux dans une société civilisée de voir la faveur seule trancher les prétentions des intérêts particuliers, parce qu’il est honteux de voir l'intrigue triompher des services bons et loyaux.
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On peut me répondre : Personne n’est forcé de servir l'État; personne n’est forcé de rester à son service; il ne doit de récompense qu’aux mérites transcendants ; les médiocrités et les nullités sont trop heureuses d’ètre employées à un titre quelconque.
D’une part l’État a besoin de serviteurs ; il ne saurait s’en passer. De l’autre, dans un pays où la population augmente chaque jour, on ne peut dire qu’en fait chacun soit libre de prendre la carrière qui lui convient. Que de gens sont réduits à prpndre l’épée , par exemple, pour avoir du pain etn’ôtre pas à la charge de leur famille!
Il est exact en théorie de dire que chacun est maître de renoncer â sa place si elle ne lui convient pas; mais en pratique, il n’en est rien. L’iiomme qui a usé ses forces et sa vie à servir le pays, peut-il, à la fin de ses jours, se remettre en route et marcher à un autre but? S’il est pauvre, marié et père, il est esclave de sa misère, et ne peut renoncer au peu qu’il a obtenu.
Les grands talents sont toujours de rares exceptions; leur destinée ne peut donc jamais servir de règle à la majorité. Que la nation leur donne un avancement rapide, qu’elle les comble d’honneurs et de richesses, c’est on ne peut mieux; mais se croit-elle par-là dispensée de
récompenser les mérites d’un ordre inférieur? Est -ce que la gloire, la fortune des uns, profitent aux autres?
Ces prétendues nullités, dont on ne manque jamais de faire grand bruit quand les réclamations se font entendre, que sont-elles en fait?
Si l’État a pour serviteurs des hommes nuis ou incapables, qui l’a forcé de les recevoir? N’a-t-il pas choisi ces hommes, n’a-t-il pu prendre des renseignements sur leur compte ?
Admettons qu’on l’ait trompé, a-t-il pu longtemps se faire illusion sur la capacité ou l’incapacité d’un homme? qui donc l’a contraint à garder un serviteur inutile? n’avait-il pas le droit de le destituer? ne le devait-il pas dans l’intérêt de la chose publique? comment a-t-il prodigué les deniers de l’État à des gens qui ne les gagnent pas?
Ces reproches au gouvernement seront plus sérieux s’il s’agit d’incapacités morales, car il a mis et laissé les intérêts de la nation entre des mains indignes.
On ne peut donc admettre en principe que le gouvernement ail gardé à son service des incapacités d’un genre quelconque.
Je ne dirai rien des incapacités morales; qu’elles se défendent comme elles l’entendront ; elles ne sont jamais embarrassées.
Quant aux mérites d’un ordre inférieur, je ne balance pas à dire qu’ils doivent être mis sous la protection de la loi. On remarquera d’abord qu’il s’agit de gens de travail probes et honnêtes, dont l’État a accepté et conservé les services, de gens qui lui ont tout sacrifié ; on leur doit tout l’avancement dont ils sont susceptibles. Ne peuvent-ils pas dire : Si vous ne me jugiez pas capable de faire un officier, un magistrat , un professeur, vous deviez détruire les espérances ridicules qui me berçaient, vous deviez me rendre ma vie, mes forces, ma liberté. J’aurais pu ouvrir les yeux et comparer l’avenir avec vous, et celui que mon travail, mes efforts, dirigés d’un autre côté, pouvaient me procurer dans le monde. J’ai cru faire mon chemin avec vous, vous avez abusé de ma confiance, vous me devez indemnité.
Les grands mérites sont peu nombreux, et ne pourraient suffire aux besoins de tous les services civils ou militaires. Que feraient les gens de génie s’ils étaient isolés, abandonnés à leurs seules forces; ils ne peuvent rien que s’ils sont soutenus, entourés de gens intelligents et travailleurs : avec des subordonnés médiocres, l’homme supérieur peut arriver à de grands résultats; sans eux il ne sera et ne fera rien.
Un très-petit nombre de places exigent de très-
grands talents; pour remplir toutes les autres, la probité, le zèle et le travail , suflisent.
J’irai plus loin, et je dirai que ce sont souvent les médiocrités qui font marcher le service. Las hommes à grandes facultés, les esprits brillants, les imaginations ardentes, sont peu faits pour la monotonie des fonctions régulières. Les chaînes d’un travail quotidien et renaissant sans cesse, sont pour eux un fardeau insupportable; celui dont la tête est plus calme, dont l’imagination est moins vive, celui qui a moins de foi dans la supériorité de son intelligence, se résigne plus facilement au rôle modeste de travailleur. Il se contentera de vivre dans ce monde sans biens et sans gloire; tout entier à ses fonctions, il s’y sacrifiera dans l’unique désir de faire son devoir ; on parlera peu de lui, mais il aura beaucoup travaillé. L’histoire ne recueillera rien de ses dits et gestes, mais il aura défendu la patrie de son épée, la société de sa parole; il aura instruit la jeunesse, il aura contribué de toutes ses forces à la prospérité, à la gloire de son pays; il aura protégé l’ordre public, assuré le règne de la loi des bonnes mœurs et des lumières. N’écrasez donc pas de vos dédains ces hommes qui font ce qui effraie les trois quarts des mortels, qui consentent à travailler toute leur vie pour l’État, sans gloire et sans
profil pour eux. Si ces hommes sont utiles, si leurs travaux sont indispensables, ils doivent être protégés énergiquement par la loi.
On ne parlera jamais d’eux ; ils ne peuvent donc conquérir de protecteurs par leur réputation.
Absorbés par leurs travaux , ils ne pourront passer leur vie à aller mendier des recommandations ; d’ailleurs, parce que leur talent est sans éclat, leur génie sans immensité, n’ont-ils j»as le sentiment de leur dignité? n’ont-ils pas F à me assez iière pour mépriser les génuflexions et leurs profits, l’âme assez ferme pour rester bas placés, mais libres? ne comprennent-ils pas que demander la protection d’un bomme qui ne la leur doit pas, c’est lui offrir leur indépendance? ne savent-ils pas que, par le temps qui court, les services ne se donnent pas, mais se vendent? Ces hommes n’acceptent qu’une seule protection, celle de leurs œuvres, celle de leurs chefs réguliers qui peuvent les apprécier, qui leur doivent aide et appui en retour de leurs services.
Aussi, toute société sage, soucieuse de ses intérêts et de sa dignité, doit-elle placer le pouvoir de récompenser et de punir entre les mains de ceux que l’on peut aborder sans craindre et sans rougir.
L'ordre d’avancement et le choix des chefs supérieurs sont les bases de tout règlement sur la hiérarchie.
— aïoli est certain que tous ne peuvent espérer atteindre les sommités de l’échelle sociale. Ce n’est pas là non plus le but auquel tendent les hommes sages; quant aux ambitieux, le législateur doit peu s’en occuper. Ce serait folie de chercher à satisfaire l’insatiabilité.
Ainsi , il est certaines positions, comme celles d’ambassadeurs, de directeur-général, de maréchal de France, de grand-maître de l’Université, qui ne peuvent être évidemment données par ordre d’ancienneté : ces positions sont faites pour les talents élevés comme elles; la médiocrité doit en être exclue ; l’honneur national, les intérêts publics, souffriraient de sa présence; l’intérêt privé doit s’incliner humblement devant celui de l’Ftat.
Mais je me hâte d’ajouter que si l’on ne mesure pas les droits à de telles places sur la longueur des services, le bon sens et l’équité veulent qu’il y ait au moins des services rendus , sinon nombreux, au moins signalés, qu’il y ait des garanties de capacité. C’est donc parmi les hommes qui suivent une carrière, qu’il faut choisir leur chef général.
Leurs collaborateurs seront édifiés sur leurs talents, dont ils auront été juges; ils auront confiance en eux, parce qu’ils les en sauront dignes. Il y aura de plus, dans un choix fait ainsi, un
encouragement d’une immense portée, donné ii tous les travailleurs; ils verront devant eux la possibilité d’arriver à la plus haute position que leur ambition ait pu réver. Cette possibilité seule que les gens sages ne regarderont jamais comme une certitude, sera un honneur pour le corps entier; il recrutera ses chefs chez lui : nul étranger ne viendra cueillir les fruits que d’autres auront semés; une noble émulation s’emparera de tous les cœurs, soutiendra tous les courages : l’espérance double les forces; l’espérance parfois récompensée les quadruple. Dans ce système, il y aurait donc pour l’État garantie de capacité chez le chef, de zèle chez les inférieurs.
Si, au contraire, on impose pour chef à une masse d’hommes un individu qui n’a rien de commun avec eux, qu’arrivera-t-il?
Ce chef sera choisi par inspiration; il n’aura pas de passé; l’avenir seul décidera de son mérite. Personne ne lui devra de eonliance : elle ne se commande pas à l’aide du Moniteur. Cet homme, si capable qu’il soit, n’aura pas les mille connaissances dont la masse forme un des mérites du chef; il n’aura jamais médité sur les obligations de sa place, sur l’étendue des droits qu’elle lui donne, de la responsabilité qu’elle lui impose : au lieu de diriger, il sera forcé de prendre des avis au-dessous de lui; il profilera
du travail d’autrui; ou s’il agit seul, il fera des foutes qui ne prouveront, il est vrai, que son inexpérience.
De quel œil verra-t-on celui qui ne paraîtra qu’un usurpateur? Croit-on que ses subordonnés iront faire son éloge, ou bien avec une piété toute filiale, dissimuler ses fautes : l’ambition et l’amour-propre ne sont pas si charitables.
Il n’est pas un seul corps dans l’Etat , Dieu aidant, quine renferme des sujets brillants d’une haute capacité , de ces hommes qui, dans leur spécialité, peuvent tout et doivent prétendre à tout; ces hommes, l’honneur de leurs corps, sonttrompés dans leurs espérances , dépouillés au profit du nouveau venu, du prix qui leur est dû.
Celui-là seul qui a parcouru les divers degrés d’une carrière en connaît les besoins et sait le mal que fait une injuste promotion , le bien qui naît d’une récompense méritée.
Celui-là seul défendra le corps dont il est chef, qui en a fait partie ; il s’agit pour lui de ses amis, de ses camarades, de sa famille; l’outrage fait à l’un de ses subordonnés sera ressenti par lui.
Comprendra-t-il ce que c’est que l’avancement, celui qui, sans peine et d’un bond, est arrivé au sommet de l’échelle? S’inquiétera-t-il des misères des commençants, celui qui n’a jamais espéré?
11 craindra d’ôtre emporté par le même flot qui l’a jeté en haut, et ne songera qu’à se maintenir à son poste; il sacrillera tout à ceux qui lui offriront leur appui en échange, à de prétendus amis qui ne seront que des ingrats; scs ennemis profiteront du mécontentement des su-, bordonnés; il tombera et ne sera pas regretté, heureux si en partant il n’entend pas derrière lui le reproche amer et la déchirante malédiction!
Si on choisit le chef dans un corps rival de celui qu’il doit commander, n’apportera-l-il pas avec lui des préjugés er des antipathies? N’aurait-il pas des intérêts à ménager parmi ses amis, d’anciennes obligations à récompenser? Ne songera-t-il pas à se préparer, en cas de chute, une retraite dans le camp où on l’a pris? Pour qui seront ses préférences quand il aura à choisir entre les amis de sa jeunesse, les frères de son âge mûr, les gens avec qui il a partagé les bonnes et les mauvaises chances de la vie, et des individus qu’il ne connaît pas même de nom ?
Que dirait un ordre d’avocats si on lui imposait pour bâtonnier un magistrat ; une chambre de notaire, si on lui donnait pour président un avoué; un régiment d’artillerie, s’il recevait pour colonel un ollicier d’infanterie? Des pro-
teslations énergiques et bien fondées s’élèveraient aussitôt.
Il arrive parfois que la main de Dieu place à la tête des affaires un homme qui comprend ses devoirs, un homme qui fera sa cause de celle de ses subordonnés , qui saura lutter contre la faveur et arracher leur proie aux corbeaux dévorants; tremblez pour lui : demain, des gens qui ont assez d’indépendance pour ne pas demander de petites places , mais qui ne seraient pas fâchés d’obtenir les plus grandes; des gens qui méprisent les intrigues au petit pied , mais qui ne s’enjont faute sur une plus vaste échelle, vont lui donner l’assaut; demain, peut-être, il rentrera dans le néant.
S il tombe, gardez son souvenir précieusement ; votre mémoire aura peu de tels noms à inscrire sur ses tablettes; louez -le, glorifiez-le : les éloges que vous n’aurez plus à donner après lui ne feront pas de vous un flatteur de profession: il faut être juste envers qui cherche à faire justice aux autres (1).
Les hommes passent, les institutions restent.
(1) Les magistrats du ressort de la Cour royale de Paris n oublieront pas ce qu ont fait pour eux Mil. Martin, garderies sceaux de France, et Franck-Carré, procureur-général du roi pics laditaCour.
Aussi n’est-cc pas tout de donner un Iwn chef aux inférieurs, il faut encore qu’ils soient certains d’être récompensés. On ne peut garantir à qui que ce soit un avancement rapide; tout ce que l’on peut demander, c’est la connaissance du minimum des récompenses assurées à un travail loyal et continu ; il faut qu’au départ le voyageur sache quel est le pis-aller qui l’attend ; ce sera alors à lui à voir s’il doit se mettre en route, avancer ou se retirer. Si plus tard il n’a pu obtenir autre chose que ce pis-aller, il n’aura pas le droit de se plaindre; il devait prévoir ce qui lui arrive.
Il y a des carrières où l’avancement n’a ni règle ni loi; tout s’y donne à la faveur. Plaignez ceux qui y sont entrés sans grands talents, sans protections puissantes et perpétuelles. Dans d’autres on donne une place sur deux à l’ancienneté ; ici, au moins, le débutant n’a qu’à compter le nombre des individus qui le précèdent , faire la moyenne des places qui vaquent par année , il pourra , à peu près , prévoir l’époque précise où il obtiendra de l’avancement. Dans certaines professions, les nominations à la faveur ont cependant une restriction ; on doit choisir parmi les gens de la profession. Dans d’autres, au contraire, on peut donner les places les plus humbles comme les plus hautes à qui
bon semble. Dans quelques états, ou indique le nombre d'années avant lequel on ne peut avoir d’avancement; dans d’autres, rien n’est limité; l’ascension la plus rapide est aussi réguli.' re que l’oubli le plus complet. Quelquefois le fonctionnaire , sans changer de position , change de classe, c’est-à-dire que ses appointements augmentent. Souvent il peut se voir toute sa vie réduit au misérable salaire qu’il a reçu au début, de sa carrière. En résumé, les droits de la faveur sont toujours assurés; ceux du travail, quelquefois faiblement protégés, sont presque toujours sacrifiés.
En France on proclame l’égalité de tous devant la loi. Veut-on qu’elle ne soit plus une de ces théories générales, toujours et partout applicables, soit; mais que nos législateurs daignent alors indiquer tous les cas d’exception. Tant que le principe subsistera, chacun aura le droit d’eh requérir l’application à son profil. Elle se fait tous les jours en ce qui touche la niasse des citoyens. Parmi eux il n’y a qu’une classe exceptée, et laquelle? celle des gens qui donnent leur vie tout entière au pays.
Que ces hommes fassent à la patrie des sacrifices perpétuels , c’est bien ; c’est leur volonté. Mais si l’Étal leur eu impose de plus grands que ceux auxquels ils ont consenti, il agit sans gé-
nèrosilé, car, lui qui csl fort, il écrase le faible.
Il csl difficile de faire une règle générale d'avancemenl pour toutes les carrières ; chacune d’elles a scs besoins particuliers: elle doit avoir un règlement d’hiérarchie spéciale. Mais ne peut-on poser des principes communs à toutes?
D’abord on devra consulter sur les choix à faire dans chaque corps ses chefs particuliers, et repousser les protections étrangères. Il faut restreindre autant que possible le nombre des places données au choix : le pouvoir exécutif a l’habitude d’excuser ses prétentions sur ce point, en disant qu’il importe que les grands talents puissent arriver rapidement aux postes supérieurs : soit; mais il faudrait alors que le tour de faveur profitât à eux seuls. Ils sont rares, et, dans certaines carrières, on a vu le tour de la faveur revenir souvent et quelquefois toujours.
Si on peut naître poète, je ne pense pas qu’on naisse excellent magistrat, grand général, pro- Ifesseur érudit , administrateur habile. Les hautes capacités ont, comme les autres, besoin de travailler et d’acquérir de l’expérience. Ne faudrait-il pas prohiber, les débuts par les positions élevées et imposer un minimum de service avant d’arriver au degré supérieur? N’est-il pas juste de fixer le temps au bout duquel une récom-
pense serait due à tous les serviteurs de l’État?
On peut donner des récompenses avec une promotion, des privilèges donnant des droits, de l’argent ou un titre honorifique. C’est à l’aide de ces moyens combinés entre eux qu’il me semble possible de protéger tout à la fois l’intérêt public et celui des travailleurs.
Je donnerais une promotion simplement pécuniaire au travailleur probe et laborieux que son mérite n’appelle pas à de hautes destinées ; une récompense honorifique à celui qui s’est fait remarquer par une qualité brillante, par un de ces actes dont les hommes gardent le souvenir, mais qui peut-être ne pourrait non plus arriver d’une manière utile pour l’État à diriger un service important.
Les promotions de grades seraient réservées à ceux dont la capacité se développant avec l’âge, seraient dignes de la confiance publique et pourraient prétendre à commander aux autres.
Aux grands talents j’assurerais promotions , honneur et argent; ne leur refusez rien. Mais que tout serviteur de l’État soit sûr d’arriver à la récompense pécuniaire, que rien ne puisse la lui enlever, qu’elle soit un pis-aller certain.
Le salaire doit exister, autrement vous ne pouvez admettre à l’honneur de servir le pays
que les gens aisés. Or, la charte appelle tous les Français aux fonctions publiques.
Ce salaire doit être sérieux, autrement les gens à fortune médiocre sont exclus des places données par l’État ; elles deviendront exclusivement le domaine des gens riches.
Ce salaire doit être honorable et suflire aux besoins du fonctionnaire ; il doit faire face aux exigences du temps, des mœurs, des relations qui lui sont imposées, des obligations auxquelles le condamne sa place, autrement le serviteur de l’État sera le plus malheureux des hommes; humilié au dehors dans son amour-propre, gêné dans son intérieur, il luttera sans cesse contre les besoins qui l'assiégeront; sa vie ne sera qu'une chaîne de privations.
/ rêtons-nous là , car j’entends prononcer le mpf de sinécure. Rien , je l’avoue , ne doit être plus odieux au travailleur que de voir les impôts prélevés sur le fruit de ses peines , destinés à entretenir l’oisiveté des favoris de la fortune , aqssi, plus de ces petites pensions accordées à d#s requêtes sans droit, plus de ces bénéfices octroyés au crédit ou à l’importunité, plus de ces appointements accumulés, attachés à des fonctions non remplies ! tout le inonde est d’accord sur ce point. Mais est-ce à dire pour cela tjue les serviteurs de l’Etat doivent être rétri-
hués d’une manière indigne de leurs fonctions?
Ilest incontcstabiequ’unesomme dedcux francs par jour peut suffire aux besoins d’un seul individu, qu’il soit prince royal, professeurou manouvrier. Mais il faut , pour fixer le prix de la journée du travailleur, apprécier ce qu’il donne, examiner la mission qu’il a reçue delà loi : avec ce point de départ, on arrivera à un autre résultat.
Dans toutes les carrières intellectuelles , il n’y a pas d’inconvénients à ce que le début et la gêne pécuniaire se rencontrent. L’homuie est jeune alors , presque toujours isolé, sans besoin onéreux, plein de force et de foi dans l’avenir; il supportera facilement la médiocrité de sa position , il travaillera sous les ailes de l’espérance, il s’élancera avec ardeur vers le but qu’il voit devant lui; mais il faut que la récompense excite ses désirs et ne manque pas à sa juste ambition.
L’ouvrier apprenti paie d’abord pour travailler, puis il gagne son pain, enfin il a conquis une existence indépendante. La liberté du commerce lui tend les bras, son industrie peut prendre l’essor, rien ne comprime son élan. Regardez nos villes de fabrique, et vous y verrez l’ouvrier probe, intelligent, actif, sortir de sa classe et monter par degrés à la plus haute position qu’il ait pu rêver; ici point de chimères : il y a
trente ans , des soldats arrivèrent maréchaux de France ; aujourd’hui, l’ouvrier devient riche à millions , magistrat consulaire, officier municipal; nos assemblées législatives en montrent dans leur sein quelques-uns avec orgueil.
Pour celui qui embrasse la carrière du commerce, de l’industrie, des intérêts matériels, l’avenir est brillant : aisance , fortune immense peut-être, pour lui, pour ses enfants, voilà la perspective que la société lui offre.
Si celui qui travaille pour son compte est appelé à de si hautes destinées , que doit-on faire pour l'homme qui voue sa vie au service des intérêts généraux?
Le professeur, , le magistrat, le militaire, d’autres encore , travailleront jusqu’à leur dernière heure sans que de leur travail il résulte directement pour eux un bénéfice quelconque ; ils auront vécu , et voilà tout. Epoux et pères , ils ne peuvent rien pour la famille dont ils sont chefs : ils se sont donnés à la société, c’est d’elle qu'ils doivent tout attendre, le présent et l’avenir.
L’homme qui se livre à des travaux intellectuels ne doit pas être distrait par les besoins matériels , il faut que sa vie présente soit assurée, qu’il soit tranquille sur son avenir ; il fautqu’autopr de lui personne ne dise : J’ai faim ; il faut qu'il ne puisse pas se dire à lui-même : Que de-
viendrai-je dans mes vieux jours? Quand sa paupière se ferme , qu’il meure tranquille, qu’il soit sùr que la patrie veille sur les siens.
Le chiffre de la rétribution doit varier avec la position sociale du travailleur intellectuel , avec le rôle qu’il joue dans le monde, avec la contrée on il est en faction.
Il doit se trouver placé à la tête de la société, et jouir de cette supériorité sous tous les points de vue; il faut qu’elle soit même positive pour qu’elle frappe le travailleur matériel, l’homme qui n’a pour lui que sa richesse. L’importance de sa mission sera mieux comprise quand elle commencera par parler aux yeux.
Je ne réclame pas cette brillante fortune financière pour tous les travailleurs intellectuels; mais je la demande pour tons les chefs de corps. Je veux que le général dans sa division militaire, l’évêque dans son diocèse, le président d’une oour ou d’un tribunal dans son ressort , le Chef de l’instruction publique, le préfet dans son département, le sous-préfet dans son arrondissement, soient rémunérés de telle sorte qu’ils se trouvent au moins au niveau des gens riches dn lieu.
La nation doit donc prendre , pour mettre à sa tête, les hommes qui en sont dignes : honneur et capacité, voilà les seuls points sur lesquels
ses investigations doivent porter; elle doit s’emparer de l’homme capable partout où il se trouve; il faut qu’ellelui dise : Tu m’appartiens, tu n’es plus à toi ; mais je te donnerai une position telle, que tu ne regretteras pas ton passé , que tu ne craindras pas pour ton avenir.
Le salaire doit suffire d’abord à une seule existence: l’homme qui débute est d’ordinaire jeune et libre; mais celui qui sert l’Etat ne s’est pas voué au célibat. On ne peut exiger de lui qu’il renonce au mariage, lui qui a déjà renoncé à tant de choses. S’il se marie, ce qui lui suffisait devient insuffisant. L’Etat ne doit pas augnenter le salaire d’un homme uniquement parce qu’il se iqarie et dès qu’il se marie ; mais on doit fixer s$ rétribution de telle sorte, qu’après un certain nombre d’années de service, et avant qu’il ait dépassé les limites de la jeunesse , il trouve dans sa rétribution de quoi soutenir plus que son existence.
L’homme marié aura des enfants; il faut qu’il puisse les élever d’une manière convenable. 11 est donc nécessaire que cet homme, en avançant en âge, obtienne un accroissement de salaire. Ces deux additions au prix du travail me semblent d’une équité tellement rigoureuse, qu’elles doivent avoir lieu , quelque soit le mérite du travailleur. Sans elles , sa destinée ira en sens inverse de celle
des autres hommes. Plus il aura travaillé, plus il sera gêné : cette gêne pourra linir par n’être que de la misère.
La longueur des services doit donc être récompensée pécuniairement.
L’augmentation pécuniaire dont je parle doit exister indépendamment des promotions. Je la réclame au nom de l’équité et dans l’intérêt du travailleur. Les promotions sont faites dans l’intérêt public et dans l’intérêt privé combinés. €’esl sur cette augmentation que le travailleur doit pouvoir compter , elle doit constituer ce pis-aller dont j’ai parlé plus haut.
Sous l’ancienne monarchie comme de nos jours , les appointements des serviteurs de l’Etat étaient fixés d’une manière régulière; mais le régime absolu se prêtait à des modifications que repousse le système constitutionnel.
Aujourd’hui , la loi ne s’inquiète pas de savoir si l’un a plus de fortune que l’autre; si, dans la ville où celui-ci est placé, la vie est plus chère que dans celle où elle installe celui-là; elle ne demande pas si , depuis le jour où elle a fixé les émoluments de chacun , les circonstances n’ont pas changé la valeur de l’argent , le prix des denrées : celte égalité absolue a de fâcheuses conséquences; il arrive que deux individus, également rétribués, l’un à Rennes, l’autre à Rouen, par exemple,
seront, i’un dans l'aisance, l’autre dans la gêne; il arrive que les 2,000 francs qui assuraient, il y a quarante ans , une existence honorable à un représentant de ta société, le laissent aujourd’hui dans une position indigne du rang qu’il doit tenir. Il arrive que les 2,000 francs qui donnent de l’aisance au fonctionnaire riche de patrimoine, ne retirent pas de la misère son collègue qui n’a< rien reçu de ses pères.
L’ancien régime ajoutait par ordonnance, aux émoluments réguliers, les sommes nécessaires pour rétablir l’équilibre entre les besoins de l’homme , les exigences de sa position, et le prix, de son travail : c’est ce qu’on nommait lessuppléments de gages.
Un chef decorps, un haut fonctionnaire, étaient riches, on leur donnait simplement ce que les ordonnances leur permettaient de réclamer; leur fortune personnelle suppléait à la parcimonie de la société, et ils pouvaient se maintenir à leur rang. Étaient-ils malaisés, l’Etat, qui avait besoin de leurs services et qui comprenait que dignité et gêne ne peuvent s’accorder, venait tout de suite à leur secours, et élevait leur revenu à la hauteur de leur place.
Un fonctionnaireétait-il père d’une nombreuse famille, il était plus pauvre, à fortune égale, que son collègue célibataire ; le roi rétablissait l’équi-
libre, et le premier touchait des gages supplémentaires.
Un homme était placé dans une ville où il pouvait faire du bien ; on ne pouvait , sans inconvénient pour la chose publique, lui donner un successeur. Cet homme était gêné, il demandait de l’avancement pour être mieux rétribué; on le laissait à sa place, mais on augmentait ses appointements.
Un tel système de rémunération ouvre la porte à mille abus ; mais qu’on mette la disposition des deniers de l’Etat entre les mains de gens intègres et éclairés, que la distribution soit soumise à un contrôle sévère, peut-être arriveraiton à quelque chose de plus juste que le niveau qui pèse sur les fonctionnaires.
L’ancien régime avait encore une espèce de rémunération exclue par nos lois; certaines classes de la société, quelques corps, des professions diverses, étaient exemptés de contributions. La société payait ceux qui se dévouaient à son service en ne leur demandant pas tant qu’aux autres; elle leur donnait en n’exigeant rien. Peu importe à l’homme qui sert le pays de recevoir moins s’il ne doit rien , ou de recevoir plus si on veut qu’il paie des impôts. Aujourd’hui, le principe de l’égalité de tous devant la loi fiscale veut qu’on demande de l’argent à
un homme qui n’eu reçoit guère pour sacrifier toute sa vie à l’État. Ce n’est pas tout. La nation, qui paie peu ses serviteurs, ne leur donne même pas les appointements qui leur sont dus; elle en retient une partie sous le spécieux prétexte de former la eaisse des retraites. Ce n’est donc pas elle qui rémunère son vieux serviteur et fait vivre sa veuve; elle ne fait que leur rendre ce qu’elle leur a pris, ce qu’elle a prélevé sur leurs collaborateurs ; bien plus , elle ne veut pas que la somme qu’elle retient soit considérée comme impôt : les fonctionnaires paient et ils n’ont pas, en échange des véritables contributions qu’on leur arrache , les privilèges électoraux que la loi prodigue aux bottiers et autres contribuables. Nous sommes bien loin de l’ancien régime.
C’est trop long-temps s’arrêter sur des questions d’argent ; les serviteurs de l’État ne réclament ni palais ni livrée ; ce qu’ils veulent seulement , c’est que la société n’ait pas à rougir de la position de ses représentants; ce qu’ils demandent, c’est le prix de leurs services, c’est que la loi les protège et défende leurs droits comme ils défendent ceux du pays.
Ce qui me reste à dire va choquer les gens qui ont une sainte horreur pour l'aristocratie- Je vais avoir contre moi tous ceux qui pèsent la
considération dans la même balance que les denrées coloniales ; mais à moi ceux qui croient à l’existence de l’âme , ceux dont le cœur bat aux saintes inspirations de l’amour du bien, dont le sang brûle au feu des nobles et larges pensées.
II faut prendre l’espèce humaine comme elle est. Dieu seul peut la refondre et lui donner un caractère natif et des vertus primitives. Vouloir supprimer le passé du monde, étouffer toutes les traditions de l’histoire, fermer les yeux sur les impressions laissées par les siècles sur la race humaine, c’est folie.
C’est encore folie de dire aux hommes : Vous aurez toutes les vertus, parce que cela est bien ; vous n’aurez pas de passions, parce que cela est mal ; vous sacrifierez tout à la chose publique, parce que patriotisme vaut mieux qu’égoîsme. Un tel langage serait bon dans un monde habité par des êtres purement intellectuels. Mais quelle que soit la fermeté de la foi que l’on ait au dogme du spiritualisme, on doit reconnaître que la vie ici-bas n’est qu’une longue lutte du principe du bien contre le principe du mal.
Le législateur qui ne tient pas compte de cette lutte ne peut donner à son pays des institutions durables : on peut mépriser les faiblesses humaines, mais on ne peut nier leur existence et leurs forces; elles sont là debout, résistant à
qui les attaque, attaquant qui leur résiste.
La législation d’un peuple doit toujours être plus sévère que ses mœurs; elle ne doit pas tendre à une transaction entre le vice et la vertu, mais elle doit chercher tous les moyens d’assurer le triomphe des bons principes, dételle les trouver au milieu des faiblesses de l’homme.
Certes, rien n’est plus digne de lui que de faire le bien pour l’amour du bien. Si cette maxime est admise en théorie , elle ne l’est guère dans la pratique , et je n’entends pas ici faire un reproche spécial à la société de nos jours. Elle peut invoquer pour excuse l’exemple des siècles passés. L’histoire, qui a enregistré avec soin tous les actes de désintéressement et de dévoûment à la chose publique, qui font la gloire de l’humanité, n’en eût pas conservé le souvenir avec tant de vénération s’ils eussent été plus communs.
Dans tous les siècles de grandes choses se sont faites : pourquoi, si ce n’est parce que ceux qui ont reçu de Dieu le soin de veiller aux destinées des peuples ont su mener les hommes au bien par des moyens humains? L’amour de la gloire , l’ambition , le respect attaché aux traditions de famille, l’affection que l’on porte à ses enfants, qui ne sont que des faiblesses peut-
être, si on les considère du point où se trouve Dieu , ne peuvent-ils pas devenir des leviers aussi puissants que la vertu? De toutes les passions de l'homme, ce sont les plus respectables; leurs désirs vont mieux à l’âme que les alîections matérielles.
L’amour de la gloire peut mener à ce qui est beau, celui de la famille à ce qui est bon. Pourquoi donc le législateur n’emploierait il pas ces deux passions pour arriver à son but? L’égoïsme bien dirigé peut servir à l'intérêt général.
N’excitez pas la cupidité : la soif de l’or dégrade toujours le cœur; mais flattez la vanité, elle peut avoir ses petitesses, mais elle peut aussi donner à l’âme de l’élévation. Les hommes cupides sont diiliciles à récompenser. Ils sont insatiables ; pour payer leurs services il faut appauvrir le peuple.
Celui qui aime la gloire et les honneurs demande peu de chose au trésor de l’État ; quelques fils de soie, une feuille de parchemin, vont le satisfaire. Le système des récompenses honorifiques devrait prévaloir, quand ce ne serait que par économie. Une nation ne doit-elle pas se trouver heureuse de pouvoir payer les services qu’on lui rend sans rien demander à celui qui paie l’impôt?
Ce qui importe surtout, c’est que celui qui a
droit à une récompense se croie payé de ses peines et de ses sacrifices : si des rubans et des titres lui suffisent, pourquoi les lui refuser? Il a rendu des services réels, qu’on lui donne au moins ce qui flatte son imagination. Puisqu’il faut dans ce monde intéresser l’espèce humaine à faire le bien , puisqu’elle est ainsi faite, qu’elle se dit sans cesse : Et moi? le législateur doit s’appuyer sur le genre de cupidité qui coûte, moins et qui ennoblit le plus l’âme.
Le nivellement des individus est une chimère dans une vieille société; il peut exister momentanément , mais pour qu’il durât il faudrait que la loi pût mettre de niveau les intelligences et les capacités. Vainement on proscrira toute espèce d’aristocratie, elle devra renaître, parce que ce n’est pas dans les constitutions féodales, mais dans la nature de l’espèce humaine, que gît son principe. Elle variera avec le temps et les mœurs, mais elle traversera les âges et ne finira qu’avec les imperfections l’homme.
L’aristocratie existera de fait ou de convention. Quand rien ne la régularise, quand elle n’a pas ses conditions d’existence, quand rien ne règle ses droits et ses devoirs, elle n’est que la supériorité de l’argent : c’est ainsi qu’on la vit reparaître après la chute de Robespierre; c’est ainsi qu’elle se montre de nos jours.
Ainsi faite, elle excitera l’cuvie, car elle n’est basée ni sur les grandes qualités du cœur et de l’esprit, ni sur le génie de l’homme, ni sur les. services qu’il a pu rendre à l’Etat.
Toutes les intelligences supérieures qui se trouveront dans une position aisée subiront ce genre d’aristocratie, parce qu’elles arriveront sans peine à se mettre à côté d’elle; mais les. gens de cœur et de génie, pauvres ou malaisés,, demanderont à Dieu pourquoi ils restent confondus dans la fouie.
Et si leur conscience leur dit que cet état de choses est injuste, pourront-ils serésigner à plier sous le joug, eux dont l’âme est ardente et le cœur brûlant? Ces hommes se diviseront dans toutes les catégories qui vont du simple mécontentement à la conspiration homicide.
Si l’argent donne tout à la fois et les plaisirs matériels et la jouissance de l’imagination, que de tentations ne fera-t-il pas naître ! que de gens n’auront pas la force de leur résister 1 que de malheureux ont perdu l’honneur pour avoir voulu faire un chemin rapide à l’aide de l’argent I que de jeunes hommes sont républicains , uniquement parce que leur misère les condamne pour toujours à la nullité politique !
Que de résultats bizarres, pour ne pas dire injustes, amènent le mode adopté par la société
pour recruter sou corps aristocratique ! Comme l’argent est tout, elle ne tient compte que des sacrifices d’argent; elle remerciera humblement le rôtisseur qui paiera une patente de 210 francs, elle l’investira de sa confiance et en fera un électeur. Quant à celui qui donne son temps et sa vie, on le mettra bien au-dessous : le devoùment, le patriotisme, le désintéressement, ne peuvent se mettre en sacs ou s’escompter.
Le magistral, le militaire, le professeur, nonseulement ne versent pas d’argent dans les caisses nationales, mais ils ont l’audace de lui en demander. Ce ne sont que de misérables salariés qu’il faut remettre à leur place. Si on les laissait faire, ils finiraient par gagner plus que celui qui compte 200 francs en bon argent entre les mains du percepteur.
Un négociant fait une découverte glorieuse et utile pour le pays : il se ruine , vite on le refoule dans la classe des prolétaires. Le pâtissier, qui n’inventera pas même quelques variétés de brioches, fera ses affaires et jouira des privilèges électoraux ; qui sait même s’il ne sera pas éligible?
C’est ainsi que l’on verra le libraire protéger le poète, le négociant en foin vouloir du bien au colonel, le marchand d’objets d’art et de fantaisie éclabousser le peintre, le ciseleur et le statuaire.
L’usurier qui amassera maille sur maille, l’égoïste qui sacrifiera tout à lui , seront comptés parmi les notables de la cité. Mais le pauvre qui joue sa vie pour sauver celle d’un autre, le pauvre qui va se faire tuer sur la frontière , le pauvre qui use toute son existence à remplir ses devoirs de père et de fils , ne peut-il pas dire parfois : J’ai le cœur aussi noble que le riche.
L’égalité sociale absolue me semblerait un malheur politique; elle ne peut exister que sous la monarchie despotique ; elle serait la mort intellectuelle des nations, car eUe tuerait l’émulation, l’amour de la gloire, le désir d’améliorer sa position ; il faut des aiguillons à l’homme pour marcher; si bravoure et lâcheté, ignorance et savoir, génie et stupidité, restent ensemble dans la foule, bravoure, savoir et génie, dormiront et ne se réveilleront pas.
L’aristocratie d’argent, quoique injuste dans ses exclusions, doit exister en droit ; c’est une puissance réelle dont il faut tenir compte ; il serait absurde de la mettre à la merci de ceux qui ont peu ou qui n’ont rien, de ceux qui, sans fortune, ont reçu du Ciel un vaste génie, une brûlante imagination.
Les propriétaires fonciers sont les principaux intéressés à et que le pays reste heureux et libre. Sa prospérité leur profite, son indépendance fait
la leur : ce sont ceux que la nation doit appeler à la tête du corps aristocratique.
Derrière eux se présentent ceux qui paient l’impôt de quelque nature qu’d soit. En première ligne doivent arriver ceux qui sacrifient à l’Etat leur vie tout entière : nul ne donne plus qu’eux. Ensuite viennent ceux qui paient l'impôt d’argent. Après eux, j’appellerai les hommes qui , sans avoir des droits matériels à faire partie du corps aristocratique, ne doivent pas moins en être membres. Quand une nation comprend la dignité de l’espèce humaine, quand elle croit à l’existence de l’âme , quand elle a noblesse au cœur et qu’elle craint de tomber dans l’abrutissement , où mène le matérialisme ? Les nations qui veulent être bien servies doivent être reconnaissantes : l’or peut payer les sacrifices matériels, ou les services des mercenaires, il faut aux sacrifices intellectuels, aux services que rendent l’âme, le cœur et l’esprit, une rémunération immatérielle.
Les récompenses honorifiques doivent varier avec les siècles , les mœurs et les constitutions ; autrement elles ne seraient plus que des nonsens et ridiculiseraient ceux qu’il s’agit d’honorer.
Au milieu des variations qu elles ont subies, il est quelque chose qui n’a jamais changé : c’est
que ceux qui ont bien mérité du pays ont toujours été appelés à se placer à la tête de la nation .
Je sais que si nos rois ont eu soin d’affranchir et d’anoblir successivement les vrais serviteurs delà France, ils ont parfois vendu mal à propos ou donné à grand tort des lettres de noblesse ; mais je sais aussi qu’ils n’ont pu être plus aveugles que le hasard, qui fait à lui seul plus d’aristocrates que n’en ont fait trois races de monarques.
De nos jours, la noblesse ne suiiit plus pour donner l'aristocratie politique. Le petit-fils de cinq maréchaux de France, s’il n’est pas riche, sera moins dans l’Etat que le fils du meunier qui aura hérité du moulin paternel.
C’est donc dans l’attribution des droits politiques qu’il faut chercher la première des récompenses honorifiques; la nation doit donner l’électorat et l’éligibilité à tous ceux qui en sont dignes par leur mérite, leur génie et les services qu’ils rendent au pays.
L’homme qui contribue à la gloire, à la prospérité de son pays doit être investi de toutes les prérogatives du citoyen actif; la nation doit être fière de le posséder ; elle doit le mettre en avant et l’honorer de sa confiance, sinon elle n’est pas digne de l’éclat que répandent sur elle les beauxarts , la bravoure et le génie , du bonheur que lui donnent les sciences et l’industrie.
Dans un gouvernement monarchique, la nation contieauroidedistribuer leshonneursetles récom penses. Je voudrais qu’il fût investi du privilège de conférer les droits politiques. Craint-on que le pouvoir royal n’abuse du pouvoir qu’on lui donnerait, que la nation se réserve le droit de présentation au roi, et celui de contrôle sur les laveurs royales?
11 serait impossible de prévoir tous les cas où les droits politiques devraient être octroyés; il serait dangereux de rédiger sur ce point une loi limitative. On peut servir et illustrer son pays de mille manières; il serait fâcheux que le silence de la loi pût légitimer un refus qui , juste en droit, serait inique en fait.
Les artistes, les auteurs, tous ceux dont le génie emploie ses forces à embellir la vie de l’homme, à distraire ou consoler l’espèce humaine, peuvent aspirer à faire partie du corps privilégié : ils ne peuvent faire appel à la reconnaissance nationale que s’ils en sont dignes. 11 faudra donc que leur mérite les tire de la foule, que leurs talents, leur génie, aient reçu le baptême de la popularité; ils doivent offrir à la nation, en échange des bienfaits qu’ils demandent, quelques reflets de gloire qui rejailliront sur elle.
fl faut encore que leurs noms, que leurs titres à l’immortalité, soient sans tache, qu’ils les aient
conquis saus Fouler aux pieds le respect dû aux bonnes mœurs; autrement la nation repoussera leurs lauriers tachés de boue. Pas de droits politiques donc au peintre dont le pinceau n’est qu’obcène, au poète dont la plume n’est que voluptueuse et débauchée ; mais qu’on les accorde , qu’on les offre à celui qui chante la gloire et les malheurs du pays, qui immortalise les noms chers à la nation , à celui qui transmet à la postérité l’image des héros et les souvenirs de l’histoire, à tous ces écrivains dont le génie creuse les abîmes de nos annales, à ces auteurs dont la plume défend les mœurs et les lois; ils servent la patrie dont ils sont les glorieux enfants.
Moins brillants, mais plus utiles à la nation, d’autres services réclament la même récompense.
Le jeune lieutenant gravement blessé en défendant le territoire du pays, n’arrivera jamais aux grades élevés; le garde national atteint d’une balle en luttant contre les factieux, ne sera jamais qu’un soldat.
L’ouvrier qui risque sa vie pour sauver l’homme qui se noie, ou les enfants que l’incendie va dévorer, le lendemain du jour on il aura déployé un héroïque courage, ne sera qu’un simple ouvrier.
Le pauvre qui a sacrifié ses bénéfices, ses
plaisirs, sa vie tout entière, à soutenir son vieux père, cet homme qui reçoit publiquement le prix de sa vertu, le lendemain de son triomphe ne sera plus qu’un prolétaire comme la veille.
Tous ces hommes que la nation est fière d’avoir vu naître, tous ces hommes qu’elle décore de médailles et de rubans, restent confondus dans la foule.
Cet état de choses est un malheur. La première des aristocraties, celle contre laquelle personne n’a le droit de murmurer, est celle du cœur : l’homme qui a fait ses preuves de dévouaient et de vertu, celui qui n’a pas promis, mais donné des garanties de noblesse d’âme, celui qui peut invoquer son passé pour faire pressentir ce dont il sera capable, ne peut être mis de cété à peine d’injustice; tous ces hommes forment une des parties les plus nobles de la nation : on leur doit le droit de cité. Que le pays se lie à eux sans crainte, car il sait leur vie; ils ont tous paru sur la scène du monde et subi l’examen de la foule. On ne doit pas leur dire : Vous êtes dignes des droits politiques, mais vous êtes indigents, et vous ne serez rien.
Que le pauvre ne soit plus exclu à toujours de l’aristocratie sociale, car, lui aussi, il peut servir le pays dans l’humble position où Dieu l’a placé, il peut prouver qu’il a du cœur et
qu’il sait se montrer comme Henri IV aimait les hommes, bon et brave.
Il est encore une autre classe de services rendus à la cause sociale , qui mérite de hautes récompenses : je veux parler de ceux qui ont enrichi le pays de leurs decouvertes, qui l’ont fait vivre de leur industrie, qui ont contribué à améliorer la position des masses.
La vie de l’âme ne fait pas toute l’existence de l’homme, il a des besoins matériels qu’il doit satisfaire; il souffre s’il ne le peut.
Honneur donc à celui qui travaille à soulager la misère du pauvre. L’agriculture, les sciences intellectuelles, le commerce international, le génie de la fabrique, ont ici des droits à faire valoir, des droits plus sacrés que ceux du poète et de l’artiste, des droits égaux à ceux des serviteurs du pays.
L’homme qui dote son pays d’une industrie nouvelle, qui découvre un produit inconnu jusqu’à lui ; l’homme qui à l’aide d’une machine créée ou simplifiée diminue la fatigue de l’ouvrier et fait baisser le prix des marchandises; celui qui défriche les déserts, qui arrache du blé aux terres que des siècles ont vues arides; celui qui sait ouvrir au-dlà des mers des débouchés au commerce national ; celui qui lutte et finit par vaincre l’industrie étrangère, ne
sont-ils pas les dignes enfants de la patrie? Elle he s’acquitte pas envers eux en permettant qu’ils s'enrichissent , car elle les laisse au niveau du laboureur routinier et du simple détaillant.
N’est-il pas des secrets, d’ailleurs, dont l’exploitation, si utile qu’elle soit, ne peut enrichir leur père? n’est-d pas des découvertes qui ne paient pas patente?
Uy a plus: l’invention la plus belle, la plus utile à l'humanité, ne fait pas toujours la fortune de son auteur. Le mécanicien habile, le naturaliste profond, le chimiste distingué, peuvent faire de très-mauvais spéculateurs. Le commerce a son génie spécial , il a ses lois, scs règles , sa prudence et ses inspirations; il demande tout l’esprit, toute l’attention de l’homme; il suffit pour absorber toutes ses facultés : celui qui sait inventer sera peut-être un négociant incapable. 11 se ruinera: sa découverte sera contrefaite, dénaturée; la concurrence le tuera; d’autres s’enrichiront du fruit de ses pensées; il restera ou tombera dans la misère, et par suite dans la nullité sociale.
La reconnaissance de la nation ne doit pas s’en rapporter au hasard des spéculations commerciales; elle doit prendre l’initiative et dire : Heureux ou malheureux, cet homme vivra investi de ma confiance, car je suis son obligée.
Je ferai la position politique de celui qui réfléchit et invente; il ne sera pas obligé, pour être quelque chose dans l’État, d’évaluer ses découvertes en centimes , et de déduire sa pensée en additions et multiplications. Chaque fois que les circonstances l’appelleront à mettre son vote dans l’urne électorale, ses services passés seront remis en mémoire, et la patrie avec orgueil le verra venir à elle.
La nation récompense celui qui fournit ses produits au plus bas prix et de la meilleure qualité. Le bon marché dont profite le consommateur est souvent payé par l’ouvrier. Honorez le fabricant qui sait se contenter de peu, et donne au journalier le plus possible; peut-être n’aurat-il pas une grande fortune : mais il aura fait des heureux autour de lui; il aura soulagé la misère, arraché le pauvre à de dangereuses tentations, prévenu le déshonneur ou la corruption d’une famille; que la patrie ait foi dans cet homme, car, riche ou pauvre, il a le cœur bon.
D’autres ont encore droit à la reconnaissance nationale : ce sont ceux qui savent lutter avec fermeté contre les habitudes débauchées de leurs ouvriers. Il en est qui savent imposer à ceux qu’ils emploient des règlements sages, sévères; qui savent, ce qui est plus difficile, les maintenir et faire exécuter.
Le pays est l’obligé de tous ces hommes; if doit les rémunérer en les proclamant citoyens politiques , quel que soit le chiffre de leur fortune r il ne faut pas, dans ce monde, toujours laisser à la Providence le soin de récompenser les bonnes œuvres; il faut aux actions humaines des encouragements humains, présents, positifs, qui soient faits pour toucher au moins l’amourpropre.
Je ne prétends pas avoir prévu tous les cas où le travail doit recevoir la récompense politique. J’ai cité des exemples, et j’ajouterai : les nations doivent faire citoyens tous les gens qui les servent bien, ou les faire riches si elles ont le malheur de n’avoir foi qu’aux richesses.
Toute consl itution qui n’ admet pas un système d’hiérarchie sociale ne peut durer, car elle est en dehors des faits qu’elle doit reconnaître, afin d’avoir le droit de la régulariser.
Quand elle n'organise pas une aristocratie quelconque, il s’en formera une de fait qui se placera à la tète de ta société, de son plein pouvoir, dirigera les mœurs et leur imprimera son caractère -et son cachet. Comme elle ne devra rien au prince, au pays, à la loi , die n’aura foi que dans son principe; son principe sera l’argent, car c’est la seule puissance de fait qui puisse exister en dehors de la loi.
L’aristocralie d’argent n’aura qu’une idée, celle d’entretenir et d’augmenter sa fortune, car elle aura autant qu’une autre l’instinct de la conservation ; elle aura des traditions de finance et des espérances pécuniaires; elle fera peu de cas des positions sans fortune, car elles ne peuvent rien de ce qu’elle peut. Elle mettra sa gloire dans ses dépenses, dans son luxe, car c’est là toute sa force. Sortie parfois du néant par un caprice du hasard, elle y retombera de même , car rien n’est moins stable que les fortunes d’argent; élevées avec rapidité, elles s’écroulent en un clin-d’œil. Les familles qui ne sont que financières ont rarement une longue existence; elles vivent sans passé comme sans avenir.
J’aime mieux celles qui peuvent dire : Nos pères , depuis dix siècles , ont sacrifié leur for- - tune et leur vie au service de la nation.
La noblesse que je préfère n’est pas celle que regrettent ceux qui n’ont rien oublié ni rien appris; elle ne doit donner droit ni sur la chose d’autrui , ni sur les individus.
Celle qui me semble bonne est purement honorifique ; elle ne coûte rien , n’est à charge à personne et n’est qu’une distinction; elle ne doit pas se vendre, car l'honneur ne se vend pas plus qu’on ne le retrouve à l’aide d’un coup d’épée,
ou d’un sac d’argent si on l a perdu. La noblesse achetée a toujours été méprisée, même des marchands couronnés qui la vendaient. Elle n’est, d’ailleurs, autre chose que l’aristocratie d’argent déguisée et masquée.
La noblesse comme je l’entends est celle qui se gagnait aux champs de Tolbiac, de Bouvines, de Denain ou de Valmy; c’est celle qui fut donnée aux frères Gobelin, à Riquet, aux gentilshommes Verriers, à Ternaux, à tous ceux qui ont doté le pays d'une industrie, d’une découverte. C’est celle dont s’honorent nos vieilles familles de magistrature; c’est celle enfin qui peut dire tout haut d’où elle vient et montrer ses titres avec un juste orgueil.
Elle doit être héréditaire et se transmettre avec le sang, parce qu’elle est la récompense de celui qui a servi le pays, qu’elle devient sa propriété. Pourquoi priver scs enfants de cette partie de l’héritage paternel? Celui qui n’a jamais travaillé que pour lui laisse à ses descendants ses bénéfices et ses économies. La reconnaissance des nations doit être grande et large; elle doit survivre aux bienfaits qu’elles reçoivent; on leur rend des services dont les suites ne finiront qu’avec elles.
Ne faut-il pas, d’ailleurs, que la patrie entretienne l’émulation entre tous ces hommes qu’elle
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a tirés de la foule, tuais qu’elle inaiutientau niveau des droits politiques ; il faut qu’ils aient encore quelque chose à espérer et obtenir.
Quand l’amour-propre individuel sera satisfait , l’amour de la famille parlera au cœur de l’homme; il servira le pays avec une nouvelle ardeur pour l’amour de ses enfants.
Je finis et je me résume : le travail est la destinée de l’homme ; lui seul peut lutter contre les passions et guérir les blessures qu’elles font au cœur ; il doit trouver son appui dans les mœurs et servir de base à toute société qui veut durer : pas plus de pain sans travail que de travail sans pain. S’il faut une rétribution pour le corps du travailleur, il faut une récompense pour son âme. L’un et l’autre ont leurs exigences : on doit les satisfaire dans les limites que posent la justice et la raison.
S’ils souffrent, la cause du travail est perdue. Pas de travail sans salaire, pas de bonnes mœur» sans l’amour du travail.