LES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES DE PRODUCTION
Paris, 12 JuUlet 1900.
Pour manifester leur reconnaissance au ministre du Commerce, les membres des Associations ouvrières de production lui offrirent un banquet qui eut lieu le 12 juillet 1900, à Paris.
M. Millerand y prononça le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Je veux tout d'abord vous dire avec quel plaisir je rapporterai à M. le président de la République et à M. le président du Conseil les paroles que tout à Theure votre président a fait entendre, et Faccueil chaleureux qu'elles ont reçu de cette assemblée.
Vous avez parlé de moi, mon cher président , en termes beaucoup trop aimables.
Voulez-vous me permettre, en vous remerciant, de relever un mot qui, j'en suis sûr, a dépassa votre pensée? Il n'y a pas, dans une démocratie, d'hommes nécessaires, et c'est surtout dans un pays comme le nôtre, façonné depuis tant de siècles au pouvoir personnel, c'est surtout
aujourd'hui qu'il convient de rappeler très haut que la nation doit se garder des individus [Bravos et acclamations prolongés)^ et que c'est d'elle seule qu'elle doit attendre son salut. (Bravos.)
Sans doute, l'homme est un facteur nécessaire et important de toute œuvre : mais l'œuvre vaut surtout par l'idée qui l'inspire {Vifs applaudissements), et laissez-moi vous dire que si, en quelques mois, j'ai pu obtenir un certain nombre de résultats que vous avez bien voulu rappeler, c'est tout simplement pour avoir mis, au service d'une idée, une volonté et une méthode. {Bravos répétés.)
L'idée, c'est qu'à chaque époque de l'histoire il y a une catégorie d'hommes qui, par leur situation même, par leurs conditions d'existence , se trouvent particulièrement indiqués pour travailler efficacement au progrès de la civilisation {Très bien! Bravos!) et pour faire franchira l'humanité un nouveau stade.
Au siècle dernier, c'est le Tiers-Etat qui a joué ce rôle; à notre époque, il semble que cette mission glorieuse soit plus particulièrement réservée à ceux qu'on a coutume d'appeler les salariés, à ceux qui, pour seul ou pour principal avoir, ne possèdent que la force de leur cerveau ou de leurs bras, que leur capital humain. [Vifs applaudissements.)
Tâcher de les rendre capables et dignes d'accomplir cette mission, de remplir dans l'intérêt
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général, plus encore que dans le leur propre, le rôle qui leur est imparti, c'est Tidée que, depuis de longues années déjà, je. n'ai cessé d'avoir devant les yeux, et qui m'a constamment guidé, en particulier, depuis le jour où Téminent homme d'État, que vous acclamiez il y a quelques mois à Saint-Mandé, m'a fait le grand honneur de m'appeler à collaborer à l'œuvre de défense républicaine. {Bravos prolongés. Vive la République I)
Au service de celte idée j'ai mis depuis douze mois une volonté qui ne se laissera arrêter par rien : mais il ne suffit pas de savoir où l'on va, et de vouloir y aller, il faut savoir encore par quel chemin y arriver, quels sont les moyens, les procédés les meilleurs, les plus sûrs, pour se rapprocher du but que je viens d'indiquer, sinon pour l'atteindre.
Tout à l'heure. Monsieur le président, vous avez prononcé une parole pleine de sens et de cœur, en répudiant la haine; la haine n'est qu'une preuve d'inintelligence, comme la violence n'est qu'un aveu de faiblesse. {Bravos répétés,) Ce n'est ni par la haine, ni par la violence que les travailleurs conquerront leur émancipation intégrale {Très bien! très bien! Bravos!)] c'est par la compréhension de plus en plus étendue, de plus en plus claire de leurs devoirs et de leur responsabilité. {Nouveaux applaudissemen ts . )
Mais il ne peut pas y avoir de responsabilité sans pouvoir, ni de devoir sans droit. {Très bien! très bien!)
Messieurs, cette idée, que j'indique, est banale; et j'ajoute que celui qui vous parle n'a eu qu'à suivre, pour l'appliquer, une voie qui, depuis la troisième République, était tracée devant lui.
La loi de 1884 sur les syndicats professionnels est tout entière inspirée de cette idée; le décret de 1888, dont on parlait tout à l'heure, fait en faveur des Associations, dérive des mêmes conceptions; et ce n'est pas. Messieurs, sans intention que je rapproche syndicats et associations de production. Vous aviez bien raison de dire tout à l'heure qu'il est impossible d'opposer les syndicats aux associations de production; les unes ne sont que la floraison des autres. [Bravos répétés,) Il suffit de regarder chez nos voisins, dans ce petit pays de Belgique, qui nous offre tant de sujets de réflexion, pour voir, à côté d'un puissant effort d'association ouvrière, un puissant effort de production prolétarienne, et, côte à côte, associations politiques, sociétés coopératives de production et de consommation prospérant les unes à côté des autres, les unes par les autres. [Vifs applaudissements,)
Messieurs, le projet de loi que notre gouvernement a déposé, et qui a pour but précisé-
ment, en même temps qu'il éclaire sur certaii points la loi de 1884, de la développer, de L compléter, est tout entier, lui aussi, inspiré de cette idée. 11 veut permettre aux associations ouvrières de donner tout ce qu'elles peuvent donner, de produire tous les fruits qu'on est en droit d'en attendre. Il reconnaît aux syndicats le droit de propriété le plus large. Et comment, en vérité, les ouvriers reculeraient-ils devant le don qui leur est oflFert, sans avouer par là même qu'ils ne s'en croient pas encore dignes? C'est impossible; ils l'accepteront, au contraire, avec la conscience du devoir qu'il leur crée, avec le sentiment aussi qu'ils arrivent à un moment où ils peuvent recevoir une telle capacité, et en user pour le mieux des intérêts légitimes qui sont les leurs, ils accepteront ce projet de loi, et ils nous aideront à le faire triompher devant le Parlement. [Bravos.)
Nous avons déposé ce projet. Il y en a un autre, dont j'ai annoncé il y a quelques jours le dépôt pour la rentrée; c'est celui auquel votre président voulait bien faire allusion, en parlant du discours que j'avais été appelé à prononcer à l'inauguration du pavillon du Creusot. Là , il m'a été particulièrement * agréable de m'emparer d'un exemple qu'à la suggestion du président du Conseil - un grand patron avait donné, et de m' armer de cet exemple, offert par un grand patron, pour le
.poser aux autres patrons, et pour leur demander, dans leur intérêt, aussi bien que dans celui de la classe ouvrière, de suivre cet exemple, de comprendre qu'ils ne peuvent plus s'opposer à une organisation, qui sera d'autant plus utile et plus féconde qu'elle rencontrera moins de résistances devant elle. {Applaudissements vifs et répétés. )
Ce sont là des projets qui, tous, dérivent de l'idée qui a dominé, je le répète, toute mon œuvre au ministère du Commerce. Cette œuvre nous paraît assez belle, assez large pour séduire toutes les intelligences et tous les cœurs; elle nous paraît assez haute pour pouvoir retenir tous les Français dans un effort commun. {Très bien ! très bien !)
Nous ne sommes pas de ceux. Messieurs, qui font intervenir la patrie dans la lutte politique. {Bravos et acclamations,) Nous la respectons trop, nous avons d'elle une idée trop élevée, pour la mêler aux discordes des partis; il n'en est pas un qui puisse, sans impiété, prétendre au monopole du patriotisme! {Vifs applaudissements et bravos prolongés,) Mais je crois pouvoir, sans choquer les opinions de personne, affirmer que nous avons le sentiment très vif et très exact de la tradition nationale, en avançant qu'il n'y a pas d'œuvre qui soit plus conforme au génie, à la fois idéaliste et pratique de notre race, qui réponde mieux à ses aspirations gêné-
reuses, et qui soit plus susceptible de réconcilier tous les enfants de ce pays, que l'œuvre de l'émancipation progressive et indéfinie des travailleurs. {Bi^avos prolongés et répétés,)
Ce sera, j'ose le dire, l'honneur du ministère Waldeck-Rousseau, que de n'avoir jamais perdu de vue, au milieu des difficultés de tout ordre qui n'ont cessé de l'assaillir, cette œuvre sociale, qui mérite plus que toute aufre d'êlre appelée une œuvre de défense républicaine. [Salves d'applaudissements. Cris : Vive la République!)
Messieurs, je lève mon verre aux collaborateurs de celte œuvre, à toutes les associations ouvrières et, en particulier, aux associations coopératives de production. [Bravos prolongés,)