RÉPONSE A M. RIBOT
Chambre des Députés^ 6 Novembre 1900.
Au cours de la discussion d'une interpellation sur la politique générale adressée à M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, M. Ribot était monté à la tribune pour essayer de mettre en contradiction la politique suivie par M. Millerand avec celle du président du Conseil.
Le projet sur le « Règlement amiable relatif aux conditions du travail » qui fut déposé peu de temps après, contresfgné des deux noms de MM. Waldeck- Rousseau et Millerand, et auquel le ministre du Commerce avait fait allusion dans son voyage ministériel de Lens, servit de base à l'argumentation de . M. Ribof.
La théorie du suffrage universel appliquée à l'usine ou à l'atelier fut vivement combattue par le
député du Pas-de-Calais, qui qualifia le principe de la soumission de la minorité à la majorité de « destruction de la liberté du travail ».
M. Ribot accusa ensuite M. Millerand d'avoir atténué son programme, à Len3 parce qu'il était au pouvoir, mais que son but était visiblement d'imposer la politique de son parti au Gouvernemient, dont il était un des membres éminents.
Le ministre du Commerce opposa des faits à des affirmations. Pas plus dans Topposition qu'au Gouvernement il n'avait conseillé la violence pour faire aboutir les réformes sociales; sa profession de foi de 1889 à ses électeurs contenait les mêmes déclarations qu'il avait faites à Lens en 1900.
Sur r « arbitrage obligatoire », comme M. Ribot qualifiait improprement le projet dont il avait parlé, M. Millerand cita, comme lin exemple typique, la grève de Bourges, dans le département même de M. Ribot, où les ouvriers en grève, après avoir repoussé une première fois en. réunion publique la reprise du travail, votèrent quelques jours plus tard au scrutin secret la cessation de la grève.
M. Millerand, ministre du Commerce, de t Industrie^ des Postes et des Télégraphes, r—, La Chambre ne s'étonnera pas que je tienne à répondre en quelques mots à la prise à partie très naturelle, mais très directe, de l'honorable M. Ribot.
M. Ribot ma reproché, — et je tiens, en relevant ce reproche, à m'expliquer une fois de plus très nettement sur la situation qui est la mienne, — M. Ribot m'a reproché d'avoir tenu, ministre, un autre langage que député
M. RiBOT. — Un autre langage que le président du Conseil !
Une voix à droite, — M. Millerand a toujours tenu le même langage.
M. LE MINISTRE. — Je remerciç le collègue de l'opposition qui veut bien rendre hommage à ma loyauté.
M. Ribot a apporté à la tribune deux assertions que je relève. Il a dit, en effet, que j'avais tenu un langage opposé à celui du président du Conseil. [Oui! oui! au centre et à droite,)
Je m'expliquerai sur ce point. Mais il a dit également — et je tiens aussi à le relever — que lorsque j'avais dit à Lens que la réalisation des réformes auxquelles je crois était lointaine et serait pénible, j'avais ainsi parlé parce que j'occupe aujourd'hui une situation qui m'imposait ce langage.
Je réponds à M. Ribot que, candidat en 1893, j'écrivais dans ma profession de foi que ce n'était ni par un miracle ni par un coup de force que le peuple obtiendrait des réformes sociales, mais par ses propres efforts, par des efforts longs et pénibles. Le langage que j'ai tenu en 1893, je le tiens en 1900. De même que j'ai répété à Lens ce que je disais dès 1889, que pour ma part je n'ai jamais accepté et que je n'accepte pas, pas plus au Gouvernement que dans l'opposition socialiste, la violence comme un procédé de réformes sociales. Sur aucun de ces points je
n'ai changé. [Applaudissements à gauche. — Interruptions sur divers bancs,)
M. Ribot me reproche d'avoir lenu à Lensun langage qu'il oppose à celui de M. le président du Conseil, et il veut trouver entre . nos deux attitudes une contradiction. Lorsque M. le président du Conseil m'a fait le 1res grand honneur de me demander de prendre ma place dans un Cabinet où loutes les fractions du parti républicain étaient représentées, pas plus à moi qu'à mes collègues il n'a songé à demander le sacrifice d'aucune de nos opinions. H nous a demandé — el j'ai la conviction de n'avoir jamais manqué à ce double engagement — en même temps que nous restions fidèles à toutes nos idées, à l'idéal propre de chacun de nous, de respecter le pacte qui nous unissait et de ne rien faire pour servir, contre les autres fractions du parti républicain, la fraction particulière à laquelle nous appartenons. [Vifs applaudissements à gauche,) • Eh bien! je livre au justement du parti républicain tout entier mes actes depuis que j'ai l'honneur d'être au Gouvernement. On n'en tronvera pas un qui soit le désaveu de l'engagement que j'ai pris.
Mais, il est vrai, il y a un point de vue qui a toujours été le mien. Je n'ai jamais oublié — et je remercie du haut de cette tribune mes collègues du Gouvernement d'avoir bien voulu le comprendre — que parmi eux j'étais peut-être,
ane façon plus particulière, le représentant de ertains intérêts et que ces intérêts, je voulais es défendre au Gouvernement comme j'avais .âché de les défendre dans l'opposition en réaliant aussi vite qu'il est possible les réformes ociales qui, à mon avis, sont nécessaires. {Exclamations à droite, — Vifs applaudissements à fauche,)
Vous disiez tout à l'heure, monsieur Ribot :
t< Sous couleur de donner à la majorité le droit ie faire prévaloir ses vu^s, on va permettre à une minorité de dicter ses lois. » Permettez-moi de vous rappeler un fait qui vient de se produire dans votre propre département.
Dans la concession de Bourges, il y a quelques jours, on consultait, en réunion publique, des mineurs pour savoir s'ils étaient partisans de la reprise du travail ou de la continuation de la grève : ils se prononçaient pour la continuation de la grève. On les consultait ensuite, au scrutin secret, sur la même question, et là, ils répondaient, par 850 voix contre 500, qu'ils étaient partisans de la reprise du travail. {Inte?'ruptions adroite, — Mouvements divers,) Adroite. — Ils étaient libres alors!
M. LE MINISTRE. — Qu'est-cc quc je demande?
Quelle est la conception que je défends et que M. Ribot combat? Je demande qu'on organise parmi les travailleurs un mode de vote qui leur permette de faire connaître loyalement, sincè-
rement^ quelle est Jeur volonté. [Applaudissements à gauche,)
Et lorsque je le demande, j'ai la surprise d'entendre M. Ribot, au nom...
M. RiBOT. — Au nom de M. le président du Conseil.
M. LE MINISTRE. — ... au uom de. la conservation sociale, s'élever contre cette conception et demander quoi ? Le maintien de l'état inorganique, chaotique, qui existe aujourd'hui.
Quant à nous, nous n'en voulons pas.
M. le président du Conseil a annoncé le dépôt très prochain d'un projet de loi que la Cliambre ne voudra pas juger avant de l'avoir connu ; lorsqu'elle le connaîtra, j'attends ayec une pleine confiance son jugement comme celui du parti républicain et du pays. [Vifs applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs à gauche,)